THEORIE DU
COMBAT
Carl von CLAUSEWITZ
Traduit de l’allemand et
préfacé
par Thomas Lindemann
avant-propos
de Hervé Coutau-Bégarie
Résumé (4e
de couverture)
Tout le monde connaît le traité de
Clausewitz De la guerre. On sait moins qu’il ne s’agit que du
premier volet d’un triptyque qui aurait dû comprendre un traité sur la
guérilla et un traité sur la tactique. De ces deux autres volets,
n’ont été écrits que des fragments qui n’ont guère attiré
l’attention mais qui sont importants tant par leur contribution à la
compréhension de la pensée de Clausewitz que par les éclairages
originaux qu’ils apportent à la matière traitée.
Le traité sur la
tactique n’a fait l’objet que d’un plan général dont seul le
chapitre sur la théorie du combat a été développé. La méthode de
Clausewitz y apparaît à l’état pur. Le raisonnement se présente sous
forme de propositions logiques qui s’enchaînent mutuellement.
L’histoire n’est ensuite appelée qu’à titre d’illustration, elle
ne constitue pas le fondement du raisonnement. Une telle approche est
difficile et exige une attention soutenue du lecteur. Mais cet effort est
récompensé par des aperçus fulgurants sur les finalités du combat, sur
les rapports entre l’attaque et la défense, entre l’acte destructeur
et l’acte décisif, entre le plan et la direction… Certains passages délicats
ou allusifs de De la guerre reçoivent ainsi un nouvel éclairage.
Raymond Aron a bien dit que la Théorie du combat est un document
essentiel pour comprendre la pensée de Clausewitz.
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos
Préface
Esquisse d’un plan sur la tactique ou
théorie du combat
I. Introduction. Détermination de la
limite entre les termes "stratégie" et
"tactique".
II. Théorie générale du combat (Combat
- Quartiers - Bivouacs - Marches).
III. Les combats, des sections précises,
différentes manières de leur utilisation (La formation - L’ordre de
bataille - La tactique élémentaire).
IV. Les combats en combinaison avec la région
et le terrain
V. Les combats aux fins spécifiques
VI. À propos des bivouacs et des
quartiers
VII. À propos des marches
Un guide pour l’examen de la tactique
ou théorie du combat
I. Théorie générale des combats
Finalité des combats
théorie de la victoire
Le moyen de la victoire est le
combat
Ce qu’est un combat singulier
Le principe du combat
Les deux espèces du combat. Le combat
corps à corps et le combat à feu
La relation des deux formes du combat
avec l’attaque et la défense
Les conditions favorables dans les deux
types de combat
La décomposition du combat en combats
individuels
Le combat se décompose en deux actes :
l’acte destructeur et l’acte décisif
L’acte destructeur
L’acte décisif
La séparation des actes du combat dans
le temps
Le plan du combat. Définition
L’objectif du plan
Le rapport entre l’ampleur et la sûreté
du succès
Le rapport entre l’ampleur du succès
et le prix
La détermination du type de combat pour
les membres individuels
L’attaque et la défense
Le combat à feu et le combat corps à
corps
La détermination de l’espace et du
temps
Le temps
L’emploi successif des forces armées
La profondeur du dispositif
La polarité de l’emploi simultané et
successif des forces armées
La détermination de l’espace
L’action réciproque
Le caractère de la direction
AVANT-PROPOS
Peut-on encore faire de la philosophie
avec des instruments hérités de la Grèce antique ou de la théologie
avec des concepts mis au point par les scolastiques du Moyen Âge ?
La question n’a pas lieu d’être, les philosophes lisent constamment
les œuvres de Platon ou d’Aristote, les théologiens utilisent encore
couramment les sommes de saint Thomas d’Aquin ou de saint Bonaventure.
Lorsqu’ils s’en écartent pour inventer quelque chose de neuf, ou du
moins présenté comme tel, il se trouve toujours quelques bons esprits
pour leur rappeler que la prétendue nouveauté se trouve déjà exprimée,
sous une autre forme, par les classiques les plus canoniques. Au xviiie
siècle, l’érudit Louis Dutens entreprit ainsi de réfuter le discours
des philosophes. Plus récemment, le sociologue américain d’origine
russe Pitirim Sorokin a montré combien l’école de sociologie de
Talcott Parsons s’était largement illusionnée sur la nouveauté
radicale de son discours. Dans toutes les disciplines, le retour aux
classiques reste une exigence de méthode, on devrait presque dire
d’hygiène mentale. Au-delà de toutes les transformations techniques ou
sociales, on trouve, chez quelques esprits d’exception, des
raisonnements lumineux qui résistent à l’épreuve du temps.
L’art de la guerre ne fait pas
exception à la règle. On ne cesse aujourd’hui de discourir sur la ou
les révolutions dans les affaires militaires. Les prodigieuses
transformations techniques auxquelles nous avons assisté durant les dernières
décennies, et dont la guerre du Golfe contre l’Irak a constitué un
champ d’expérimentation en grandeur nature, n’ont pas pour autant
invalidé les concepts et les méthodes des pères-fondateurs. Certes,
ceux-ci ont été élargis, complétés, rectifiés, mais leur lecture
reste toujours obligatoire. Au premier rang de ceux-ci figure Sun Zi, le
plus lu et le plus ancien des stratégistes puisqu’il a près de 2 500
ans, et Clausewitz, le maître prussien qui connaît un étonnant retour
de faveur après une relative traversée du désert du lendemain de la
Première Guerre mondiale aux années 1960. Les traductions de son maître-livre,
Vom Kriege, déferlent à un rythme soutenu depuis le début des années
1970. Les commentaires se multiplient. Le Clausewitz doctrinaire du
militarisme prussien a cédé la place à un Clausewitz théoricien dont
on ne finit pas de découvrir la richesse. Werner Hahlweg, le grand maître
de la philologie clausewitzienne, a ramené à la surface quantité de
textes inédits ou peu connus qui n’attendent que d’être analysés et
commentés. L’œuvre de Clausewitz ne saurait, en effet, se réduire à
Vom Kriege, parce qu’il a écrit quantité d’études historiques du
plus haut intérêt, dans lesquelles on trouve des annotations de portée
générale, mais aussi parce que Vom Kriege, initialement conçu
comme le traité de la grande guerre, n’était qu’un volet d’un
triptyque. Il devait être complété par un traité sur la petite guerre
(que l’on appellera par la suite guérilla) et un traité sur la
tactique. Le traité sur la petite guerre n’a pas été écrit, mais ses
grandes lignes ont été exposées dans un cours professé à la
Kriegsakademie en 1810-1811 ; ses notes de cours n’ont pas été
reprises par Marie von Clausewitz dans l’édition posthume des œuvres
de son mari, mais elles ont été exhumées par Werner Hahlweg qui les a
publiées dans le premier volume des écrits divers qu’il a réunis1.
Elles n’ont fait l’objet d’aucune traduction et attendent encore un
commentaire exhaustif.
Le traité de tactique
est le volet du triptyque qui a reçu le moins de développements écrits.
Il n’en reste que le fragment qui est ici publié sous le titre Théorie
du combat. Connu de longue date, résumé
en français dès 1835 par un officier polonais servant dans l’armée
française, Louis de Szafraniec Bystrzonowski, à la demande du duc
d’Orléans, fils du roi Louis-Philippe, il n’a guère attiré
l’attention et ne semble jamais avoir été traduit intégralement.
L’Institut de Stratégie Comparée a souhaité le mettre à la
disposition du public francophone. Le concours des Écoles militaires de
Saint-Cyr/Coëtquidan et de leur actif Centre de recherches a rendu la
chose possible. Thomas Lindemann, Allemand de naissance et maître de conférences
à l’Université des sciences sociales de Toulouse, a accepté de se
charger de la traduction.
La tâche était
difficile car cette esquisse présente, réduite jusqu’à l’épure, la
méthode clausewitzienne, qui ne part pas de situations historiques concrètes,
mais développe un raisonnement logique, purement abstrait. On n’a guère
d’autre exemple d’étude sur le combat qui parvienne à enchaîner des
propositions abstraites sur une centaine de pages sans jamais se référer
à l’expérience. Le corollaire évident est une extrême difficulté de
traduction qui commence dès le titre :
comment rendre gefecht ? C’est l’un des concepts clés
de Clausewitz et il a donné lieu à des variations multiples. Denise
Naville, dans sa traduction de De la guerre, l’a rendu par
engagement, imitée par Michael Howard et Peter Paret dans leur nouvelle
traduction anglaise. Howard et Paret sont deux autorités en matière
d’histoire militaire et nul ne songerait à contester leur compétence.
Pourtant, il n’est pas certain que leur choix puisse être suivi. Une
troupe peut être engagée sans combattre lorsqu’elle est montée au
front, qu’elle se trouve en première ligne et qu’elle ne dispose plus
d’aucune liberté de manœuvre, une retraite pour s’orienter vers un
autre front lui étant impossible sans combattre. Le combat est intimement
lié à l’épreuve de force, au dire des armes. Le livre IV de Vom
Kriege semble plus proche de l’idée du combat que de celle
d’engagement et la traduction italienne d’Ambrogio Bollati et
d’Emilio Canevari a bien rendu Gefecht par combattimento.
Ici, Thomas Lindemann a choisi, avec raison, de s’en tenir au mot
combat, qui rend bien compte du critère décisif de la tactique, si
l’on s’en tient aux définitions classiques qui n’ont pas nécessairement
été invalidées par les développements récents, tant de la théorie
que de la pratique.
Certains passages paraîtront peu clairs.
Cela tient moins à des faiblesses de traduction qu’au caractère
compact et souvent difficile du discours clausewitzien lui-même.
Clausewitz avait une méthode philosophique, il avait lu un certain nombre
de philosophes, on a beaucoup parlé de l’influence qu’ont pu avoir
sur lui Kant ou Fichte, on y a même ajouté Hegel dont on est loin d’être
certain qu’il l’ait connu. Mais il n’était pas pour autant un
philosophe et son système conceptuel témoigne parfois d’hésitations
ou d’impropriétés dans l’emploi des termes. C’est une difficulté
supplémentaire à laquelle se heurte le traducteur. On dispose
aujourd’hui, en français, de trois traductions complètes de
Vom Kriege, d’au moins deux traductions partielles et d’un résumé
qui contient beaucoup de passages traduits littéralement. La
juxtaposition de ces différentes versions fait ressortir des divergences
et même des contradictions insurmontables. Il n’est pas sûr que cela
soit seulement imputable à l’inexpérience ou à l’ignorance des
traducteurs, puisque les mêmes incertitudes se retrouvent dans les
traductions anglaises. Un commentateur perfide n’a-t-il pas noté que la
traduction de Paret et de Howard corrigeait un grand nombre d’erreurs
des précédentes traductions mais en ajoutait d’autres ? Il est
bien certain qu’en traduction plus qu’ailleurs, l’idéal n’est pas
de ce monde et que seul le recours à l’original permet une étude véritablement
scientifique et philosophique d’une œuvre aussi complexe et dense que
celle de Clausewitz. Mais tout le monde n’est pas censé avoir une maîtrise
parfaite de la langue germanique. Les traductions, malgré leurs défauts
ou leurs insuffisances, sont indispensables.
L’Institut de Stratégie
Comparée et les Écoles militaires de Saint-Cyr/Coëtquidan, en proposant
celle-ci, n’ont d’autre but que d’offrir à un plus large public un
exemple de raisonnement purement philosophique sur l’art de la guerre,
un modèle qui pourra éventuellement inspirer des commentateurs ou, au
moins, suggérer à des amateurs, dans le bon sens du terme, quelques réflexions
originales ou quelques pistes de recherche qu’ils auront ensuite tout
loisir d’approfondir ou d’adapter à leur manière.