Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE XI.

Qui concerne les Officiers Municipaux en faute.

 

Toutes les fois que les Officiers Municipaux auront manqué à quelque chose d’essentiel, ou que l’on aura appris qu’ils auront donné des avis aux ennemis, il faut s’occuper de les en punir dès qu’on en aura le pouvoir. Pour cet effet le Chef commandera un Officier intelligent, que l’on enverra avec une petite troupe de dragons, parmi lesquels on en choisira quelques-uns qui parlent la langue du pays. Ce détachement doit se munir de la quantité de vivres nécessaire pour le tems que durera son expédition, parce qu’il ne doit marcher que la nuit, du moins pour se rendre sur le lieu qui lui est indiqué par les ordres de son Supérieur ; il marchera conduit par des guides bien éprouvés, qui connoissent bien le pays, tous les chemins de traverse et les détours pratiquables à la cavalerie. On calculera la marche de maniere à arriver vers les onze heures du soir à la portée du lieu où l’on prétend se rendre. Alors on enverra reconnoître ce lieu avec prudence par deux hommes à pied ; ils s’assureront s’il y a, ou s’il n’y a point de troupes ennemies ; et l’Officier, ayant reçu les avis nécessaires, détachera quatre dragons avec un guide, qui doit aussitôt être à cheval, avec ordre d’aller droit à la porte du Bourguemestre ou Echevin qu’ils auront ordre d’arrêter. Ils le demanderont sous prétexte d’avoir besoin de guides, ou sous tel autre plausible qui ne soit pas d’un genre à les mettre en garde.

 

Au moment où il paroîtra on lui marquera tous les égards dus à son état ; mais comme il faut dire quelque bonne raison à cet Officier Municipal, ou à celui de ses gens qui répondra par la fenêtre lorsqu’on aura frappé à la porte (ce qui doit se faire d’une maniere un peu brusque), celui des dragons qui parle le mieux la langue du pays, ou plutôt le guide, dira qu’il y a un gros corps de troupes qui est en panne hors du village en attendant qu’on lui ait fourni quelques guides pour les différentes routes qu’il a à tenir, et qu’ils ont été envoyés à cet effet pour en demander dans le village ; qu’il est question de fournir quelques-uns qui connoissent parfaitement le pays et sans perdre un instant, parce que le Général pourroit s’impatienter et faire marcher les troupes à travers l’endroit ; ce qui seroit à craindre, parce que l’on sait qu’il y a toujours quelques soldats, et des valets qui profitent volontiers des occasions de nuit pour butiner.

 

Si cet homme vouloit perdre du temps en propos bons ou mauvais, on lui diroit d’un ton ferme et menaçant, que ce n’est pas le moment propre à faire des dissertations, et que si l’on tarde trop à paroître devant le Général, la mauvaise humeur pourroit s’emparer de lui, lui faire fermer les yeux sur certains désordres.

 

Il n’est pas douteux que cet Officier Municipal ne fasse la plus grande diligence, sur-tout si (comme il y a quelqu’apparence) le guide le connoît et qu’il le nomme par son nom. Cet homme, qui sera encore dans la bonne foi, ne manquera pas de venir discourir avec le principal de la troupe, que (dans cette occasion) je voudrois même être un Officier du corps des plus adroits.

 

Ce sera le moment de s’assurer de sa personne ; et pour le faire sans bruit et sans crainte de manquer son coup, l’Officier lu dira de se rendre auprès du Général qui est à la portée du village. On en usera de même pour les autres, s’il est question d’en arrêter plusieurs. Pour accélérer on le fera monter sur un cheval de relais qu’on doit avoir conduit en main à cet effet, en observant de ne rien dire d’équivoque ni de dur à cet Officier Municipal, et de ne donner aucun soupçon à ses gens ou à ses voisins, parce que la méfiance d’une part, et la crainte de l’autre pourroient les déterminer à répandre l’alarme dans le village.

 

On observera, peut-être, qu’il vaudroit autant prendre un cheval chez cet homme, qui par état doit en avoir dans son écurie ; mais j’observe aussi, qu’indépendamment des longueurs, cela ne pourroit se faire assez sourdement (au cas qu’il y eût de l’humeur et qu’il fallût employer quelque violence) sans que quelqu’un de ses gens ou du voisinage ne l’entendît : or ce seroit donner lieu au tocsin, et c’est pour éviter jusqu’au moindre bruit et au moindre incident, que je propose de mener un cheval avec soi, d’autant mieux qu’on est sûr de son affaire lorsqu’on a pris toutes les mesures et toutes les précautions convenables.

 

Si l’on manquoit de l’un et de l’autre de ces moyens, et qu’il fallût user de diligence, et que cet homme fût récalcitrant, on se saisiroit de sa personne, et on le mettra en croupe du dragon le mieux monté, jusqu’à ce qu’on fût arrivé dans un endroit où l’on pourroit se procurer un cheval sans inconvénient.

 

Lorsque la commission est remplie, et que l’on s’est assuré de ceux de ces Officiers Municipaux qu’on vouloit arrêter, on prend un chemin détourné pour se rendre auprès de l’Officier à qui l’on est tenu de rendre compte, ou plutôt auprès du Chef de corps, à qui il appartient d’ordonner selon les circonstances.

 

CONCLUSION

 

Quelque précis que j’aie été dans l’exposition des principes d’un Art susceptible de tant de détails, je me flatte qu’ils suffiront à l’instruction essentielle qu’on doit prendre dans le cabinet, et que j’aurai désabusé les ignorans, de l’idée qu’ils se sont formée de la petite Guerre.

 

Elle exige sans doute des talens naturels et une habileté consommée. Un Commandant de troupes légeres, qui ne fait qu’housarder, est fort inepte. C’est un Officier, dont la profonde expérience a été fondée sur les vrais principes, et qui possède tous les talens et connoît toutes les ruses de la petite guerre, qu’il faut voir à la tête d’un corps tel que celui dont j’ai proposé la formation. Un tel Officier, avec un tel corps, fût-il même moins nombreux, fera réellement la petite guerre, et assurera les opérations du Général de l’armée.

 

Je dis qu’un Officier qui possèdera véritablement l’art de la petite guerre, doit, avec un corps de 2 500 hommes, faire des choses merveilleuses, qui non-seulement assureront le repos de l’armée, mais fatigueront même celle de l’ennemi à un tel point, que celle-ci en sera très-souvent déconcertée. Car enfin, un si grand nombre n’est pas nécessaire pour remplir une infinité d’objets qu’on peut avoir en vue. Il me suffiroit de me porter avec un peu de monde pour fatiguer l’armée entière des ennemis, par les alertes que je saurois lui donner, parce que, marchant seulement avec cens hommes, je m’avancerois impunément la nuit sur ses grands-gardes. Je serai certainement informé de leur nombre et de leur position, et sans avoir le dessein de les enlever, toutes les fois que je les attaquerai, je ne leur donnerai pas moins beaucoup d’inquiétudes, qui se répandront jusques dans leur camp. Il est encore certain que je ne me bornerai pas à insulter une seule de ses gardes avancées ; si j’en connois quatre, je les inquiéterai toutes les quatre à peu près dans le même instant, parce que j’aurai su prendre toutes mes mesures, et que j’aurai su prendre toutes mes mesures, et que j’aurai fait toutes les combinaisons en conséquence du tems qu’il faudra aux Officiers que je mettrai à la tête de mes troupes assaillantes, pour se porter à l’endroit que je leur aurai indiqué, et qu’il me suffira d’envoyer 12 à 15 hommes pour fatiguer chacune de ses gardes avancées, à tel point que si elles sont composées d’infanterie, elles seront forcées d’être sous les armes jusqu’au grand jour, et qu’alors je serai déjà bien loin, sans que leur Commandant ait pu se relâcher un instant de leur exacte vigilance dans laquelle il sera obligé de rester, sur-tout lorsque je voudrai faire tirer quelques coups de fusil et de pistolets par quatre de mes dragons les mieux montés, sur ces gardes avancées, en faisant manœuvrer mes dragons tantôt sur la droite, et tantôt sur la gauche de ces postes, pour leur persuader que l’ennemi se présente de différens côtés.

 

Je ne prétends pas qu’on tire des coups assurés ; je veux seulement des coups souvent redoublés et tirés au hasard : pourvu qu’ils soient dirigés sur la troupe qu’on veut inquiéter, cela sera suffisant. J’observe que les dragons, qui feront l’insulte sur ces gardes avancées, doivent toujours être en mouvement, attendu que ceux de la garde ne manqueroient pas de faire feu sur eux, et qu’à coup sûr, ils le dirigeroient sur le clair de leurs propres coups, que l’obscurité de la nuit laisse d’autant mieux apercevoir à ceux sur qui ils ont tirés.

 

Si ces grands-gardes sont composées de cavalerie, elles ne se dispenseront certainement pas d’être à cheval toute la nuit. C’est ici le cas d’apprendre aux jeunes gens qui commencent, et à ceux qui se destinent aux armes, qu’une garde avancée de cavalerie, qui est attaquée pendant la nuit, est obligée de se replier derriere la grand-garde d’infanterie, où elle est forcée de rester en bonne posture (c’est-à-dire à cheval) ; et il résulte qu’après quelques alertes, telles que celles que j’indique, la cavalerie des ennemis se trouve excédée, et qu’il y a une infinité de chevaux éclopés et hors d’état de faire le service.

 

Il y aura beaucoup d’occasions aussi, où un Officier habile qui connoîtra bien le pays et l’assiette d’un camp ennemi, trouvera le moyen d’en approcher, soit qu’il ait enlevé une grand-garde, soit qu’il ait pu tourner le camp, sur lequel il se contentera de faire une alguarade (qui n’aboutira paut-être à aucun succès), mais qui sera plus que suffisante pour faire lever tout le monde, et obliger l’armée ennemie à passer la plus grande partie de la nuit sous les armes. Que cela arrive seulement deux fois en huit jours, je demande si une armée ne sera pas fort molestée, sur-tout si le commandant d’une troupe légere fait choisir son tems, s’il profite des nuits obscures, et des moments où la pluye sera abondante ?

 

Trente dragons qu’il enverra en deux troupes divisées, pour insulter un camp sur deux différens endroits, et qui se seront séparées dans un lieu sur lequel elles auront marqué leur point de réunion à une heure convenue, rempliront cette charge à merveille ; et peut-être feront-elles quelque chose de mieux, si leurs Chefs sont bien informés de la situation du derriere du camp des ennemis, parce qu’il y a toujours quelques Officiers Généraux qui profitent (lorsque cela leur est possible) de quelques maisons de paysans ou autres, et que ces Officiers n’ont qu’une foible garde ; et comment garde-t-elle ? Qu’on vienne à bout dégorger ou d’enlever celui qui fait sentinelle à la porte du Général, on trouvera certainement les autres endormis, ou du moins peu surveillans, et il sera facile d’en avoir bon marché. Quoiqu’il en soit, il suffit que le Chef se borne à insulter le camp ennemi et ses gardes avancées, pendant les nuits obscures, et je lui promets qu’il manœuvrera utilement, et qu’il servira bien son Général.

 

Il arrivera, de ce que je propose, que l’armée ennemie, ses grands-gardes et les piquets auront passé plusieurs nuits au bivouac, que tout sera excédé de fatigues au moment où il faudra entreprendre quelque chose d’essentiel, que tous seront sur les dents, et qu’on sera contraint d’en envoyer une grande partie à l’hôpital.

 

Il arrivera encore que parmi Messieurs les Officiers Généraux qui se visitent et vont dîner l’un chez l’autre ; il y en aura quelqu’un qui, ne prévoyant rien de général, ni de particulier qui le regarde personnellement, se laissera gagner pour rester chez son ami jusqu’au soir, et que d’invitation en invitation, il y soupera, et qu’ensuite il y couchera, sur-tout s’il survient un mauvais tems, et tel qu’il le faut pour mes partis détachés ; c’est alors que ceux-ci, ne fussent-ils composés que de douze ou quinze hommes, mais commandés par des Maréchaux de logis bien sagement choisis, trouveront certainement les moyens d’enlever de tems en tems quelqu’un de ces Généraux. En un mot, un Officier éclairé et expérimenté pourra faire de très-grandes entreprises sur les derrieres d’un camp ennemi, lorsqu’il aura su en acquérir toutes les connoissances nécessaires, et qu’il sera bien servi par les espions que le Chef du corps se sera attachés par des libéralités répandues à propos.

 

Quant au Chef de corps que j’ai proposé de former, et en qui le Général de l’armée aura assez de confiance pour lui faire tenir la campagne, j’insiste sur la nécessité de lui donner au moins un Aide de camp : il n’est pas possible de l’en priver sans l’exposer à bien des incidens. En insistant sur l’Aide de camp, je répéterai sur-tout, qu’il doit être choisi avec le plus grand soin, et la balance à la main. J’en appelle au jugement du Roi de Prusse et à l’expérience que fit ce Monarque dans un jour de bataille, où un de ses Aides de camp, chargé de porter ses ordres à un de ses Généraux, exposa, par une méprise singuliere, l’armée Prussienne au plus grand danger. Leur Roi s’en apperçut à tems, et y remédia. Mais est-il beaucoup de Généraux dont le génie soit propre à saisir dans l’instant un moyen décisif qui répare une grande faute ?

 

Je vois toujours avec douleur, combien l’éducation militaire est négligée. Elle est bornée, pour la plupart des Gentilshommes, aux exercices des Académies, et ils semblent oublier qu’étant nés, non pas précisément pour être soldats, mais pour commander des soldats, ils ne sauroient remplir cet objet qu’à la faveur de l’étude la plus réfléchie et la plus raisonnée de l’art qu’ils ont à professer. Pourquoi les principes et les maximes de cet art ne leur sont-ils pas exposés dès leurs plus tendres années ? La valeur d’un Officier est un bien foible mérite toutes les fois qu’elle n’est pas éclairée et soutenue par l’expérience.

 

Fin du Tome Second.

 

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