| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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CHAPITRE II Des services que peut rendre le corps un jour de bataille.
Le corps dont je parle peut être très utilement employé dans un jour de bataille. Je sait qu’il n’est point ordinaire de le faire entrer en ligne sur l’ordre de bataille, parce que ses chevaux sont trop foibles pour donner le coup de poitrail et pour résister à la cavalerie pesante ; c’est pourquoi il est rare de voir la cavalerie légère en front d’armée. Si néanmoins le Général ennemi avoit dans la sienne beaucoup de cavalerie légère, et qu’il la plaçât dans un jour d’affaire à l’extrémité de ses ailes, ou d’une seule partie, soit pour tourner sur les flancs de son ennemi, soit pour éviter d’être tourné lui-même ; en pareil cas on peut lui opposer des troupes de la même espece et même en plus grand nombre, s’il est possible ; mais du moins faire choix d’un poste essentiel qui protège contre les entreprises ennemi, qui le déroute dans ses desseins, et qui l’empêche de pénétrer chez vous, car c’est de ce dernier inconvénient que résultent les plus grands maux. Toutes les fois que l’ennemi réussit à tourner une de vos aîles, à la prendre en flanc ou par derrière, il cause un grand désordre, et fait beaucoup de ravage ; il n’en faut pas davantage pour décider une affaire, sur-tout si la troupe des ennemis est considérable, et qu’ils chargent en fourrageurs. Dès lors l’ordre de bataille du Général se trouve dérangé ; il faut nécessairement faire face, soit en déplaçant de la cavalerie postée en ligne, soit en faisant agir le corps de réserve destiné selon le plan du Général pour tout autre objet. Il pourroit arriver aussi que la dernière ligne d’infanterie se trouvant chargée avec vigueur par les troupes qui auroient tourné, et qu’étant maltraitée, elle fût réduite à la nécessité de faire face à cet ennemi, du moins par un nombre de divisions. Cet incident change de l’ordre de bataille ; et si dans le désordre et la condition qu’il entraîne, l’ennemi est habile à porter de l’occasion en se portant sur le front avec autant d’impétuosité, que son détachement attaque vos derrières, certainement il acquiert un très-grand avantage, et on court risque de tout perdre. En supposant même que votre infanterie ne soit point obligée de faire un mouvement pour repousser le corps ennemi qui l’a tournée, il faut du moins opposer à celui-ci une partie de la cavalerie de l’aîle qui se trouve la plus à portée, ou bien la cavalerie de réserve, si l’armée ennemie vous a paru assez formidable pour vous forcer d’employer tout votre monde. La cavalerie légère dont il est question pourra remplir cet objet, puisque de quelque manière qu’on s’y prenne, une semblable diversion trouble l’ordre général et expose à des fuites très-fâcheuses. C’est pour y obvier que je propose d’employer, dans un jour de bataille un corps de troupes légeres, qui, étant fort en cavalerie, pareroit sans doute à cet inconvénient, peut-être même aussi y auroit-il moyen de porter l’infanterie légere dans un ravin ou sur une éminence. A cet égard je ne puis rien assigner de positivement fixe, parce que tout dépend de la nature du terrein ; il faut laisser au Chef du corps le soin de se comporter selon sa sagesse et ses lumières, conformément aux ordres du Général de l’armée. Ce même corps peut être aussi employé pendant pendant la bataille à faire des tentatives sur le camp des ennemis. Une expédition de ce genre doit avoir été concertée avec le Général ; et le Chef du corps ne doit s’en rapporter qu’à lui-même pour l’exécution. Il partira donc à la tête de sa cavalerie, à l’exception des écloppés qu’il laissera aux équipages ; il fera marcher aussi un nombre proportionné de son infanterie ; il la portera à la moitié et même aux deux tiers du chemin, non du lieu d’où il part jusqu’au camp des ennemis, mais du lieu sur lequel il voudra se retirer : là il embusquera son infanterie dans le poste le plus commode, et sur-tout dans un bois ou taillis, s’il en trouve un à sa bienséance. Cette infanterie étant bien établie, et postée de manière à pouvoir protéger avantageusement la retraite du gros de la troupe, le Chef marchera en toute diligence, avec sa cavalerie, vers le camp ennemi, en faisant néanmoins un très-grand circuit, soit pour éviter d’être découvert, soit pour arriver par les derrières du camp, ou du moins par un des flancs s’il est possible. On doit toujours s’attendre de rencontrer des gardes autour du camp ; on fondra sur elles au grand trot et avec audace ; il faut les enlever ou leur passer sur le corps ; car dans une expédition, qui ne doit être qu’un coup de main et que l’on sauroit trop accélérer, il faut aller droit à l’objet le plus considérable, et ne pas perdre du tems à batailler. Le principal motif de cette expédition étant de forcer le Général ennemi à affoiblir son corps d’armée pendant le combat, et à porter du secours à son camp, on ne s’occupera point à butiner, mais bien à ravager tout ce que l’on trouvera chez les vivandiers, et à tout incendier. Pour cet objet, on aura porté des des matières combustibles et des torches de rétine ; il est certain que, si l’on peut mettre le feu par divers endroits et que le tems ne soit point pluvieux, le camp sera bientôt détruit et entièrement ruiné. J’observe, que la défense du moindre butin doit être expréssement annoncée à tous les dragons, et il sera particulièrement recommandé à tous les Officiers et bas-Officiers de veiller à l’exécution de cet ordre. Si le Commandant trouve le camp ennemi dénué de troupes, (et il en jugera aisément, tant par le nombre des gardes, que par le vuide qu’il appercevra dans l’étendue du camp) dans cette circonstance, dis-je, il pourra diviser sa cavalerie, et envoyer quelques détachemens pour faire des incursions sur le parc de l’artillerie et sur celui des vivres : on y brûlera tout ce qui fera combustible, on brisera tous les affuts des canons dont on ne pourra s’emparer : si l’on voit qu’il ne soit pas possible sans commettre une imprudence, d’enlever des canons et des chevaux, on enclouera les uns et on coupera les jarrets aux autres ; mais, s’il est possible de s’emparer des canons, on y fera atteler les chevaux de l’artillerie, et on les confiera à la garde d’un Officier qui se mettra en marche pour se retirer à la tête d’un détachement convenable ; ce sera même le premier soin dont il faudra s’occuper, car le principal objet est de causer aux ennemis le plus grand dommage possible, et de les mettre hors d’état, s’il leur arrive d’être battus, de faire suivre leur artillerie et leurs caissons de vivres ; c’est pourquoi j’ai insisté sur la défense du butin, qui seroit perdre des momens précieux, exposeroit à bien des risques, et surchargeroit les dragons, dans un jour où l’on pourroit les réserver encore à des coups brillans. L’expédition étant faite de bonne heure, ainsi que cela doit être, la troupe se portera légèrement sur son infanterie qui sera restée à mi-chemin de la retraite ; cette infanterie sera chargée de la garde de tout ce qu’on aura enlevé de précieux dans le camp ou dans le parc. Il seroit d’autant plus prudent de se retirer que l’objet seroit rempli, puisque le général se seroit affoibli en envoyant des troupes pour secourir son camp. Ce qui resteroit à faire seroit de retarder leur retour, en les occupant par des ruses ou des escarmouches ; ce qu’il est possible de faire si la partie est à-peu près égale, et qu’il n’y ait point trop à craindre de se compromettre. Quoiqu’il paroisse par mon plan de distribution, qu’il ne faille mener jusqu’au camp que des dragons, il seroit cependant fort utile d’y porter aussi de l’infanterie, sur-tout si on savoit que le parc de l’artillerie ou celui des vivres fussent entourés de retranchemens ou de murailles. Mais si les circonstances s’y opposent, on donnera des haches à un certain nombre de dragons, afin de briser les coffres des Officiers et les caissons fermés. Dès que le Commandant aura rejoint sa réserve d’infanterie, il attendra dans ce poste les nouvelles que ses espions ou ses coureurs lui apporteront sur le sort de la bataille ; et ce sera sur ce rapport qu’il prendra son parti.1 Si les ennemis ont été forcés de se retirer et d’abandonner le champ de bataille, on pourra marcher à leur poursuite, en supposant néanmoins qu’ils ne fassent pas leur retraite par des bois, ou dans un pays coupé par des ravins ou de larges ruisseaux ; en pareil cas il seroit imprudent de s’avancer au loin, il y auroit à craindre d’être assailli par des troupes divisées sur les flancs des ennemis, ou de tomber dans des embuscades, il faudra donc se borner à harceler l’arrière-garde, et à faire des prisonniers parmi les blessés et les traîneurs ; ceux-ci sont toujours en grand nombre pendant la retraite d’une armée battue. Les équipages de cette même armée peuvent encore fournir le dédommagement des fatigues de la troupe. On sçait quel est le désordre d’une armée mise en déroute ; combien de captures il y a à faire, et de quelle conséquence elles peuvent être. Il ne s’agit que de conserver beaucoup d’ordre, et de ne s’avancer jamais qu’avec prudence. Si la troupe ou les détachemens se séparoient et ne marchoient pas bien ensemble sous la conduite des Officiers et bas-Officiers, et qu’on les laissât aller à la débandade, non-seulement le chef ne rempliroit pas son objet, mais il exploiteroit la troupe entière. Tous ces soldats éparpillés en petites troupes, étant trop foibles pour rien entreprendre, ne serviroient en aucune sorte, aux vues du Général, ni aux intérêts de l’armée, parce qu’ils ne s’occuperoient qu’à butiner pour leur compte. ________ Notes:
1 Il faut observer que les détachemens commandés pour harceler les ennemis dans quelque circonstance que ce puisse être, ne doivent jamais après leurs expéditions, se retirer en ligne directe sur leur quartier.
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