Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE IV.

Des affaires ou combats particuliers des corps en bataille rangée.

 

Lorsque le Commandant se trouvera dans le cas de combattre en ordre de bataille rangée, et qu’il jugera pouvoir le faire avec avantage, il dirigera les dispositions de manière que son infanterie et sa cavalerie puissent agir de concert. Pour cet effet, il sera très-à-propos d’entremêler quelques troupes de cavalerie aux ailes de droite et de gauche des dernières divisions de son infanterie, sur-tout si l’ennemi est inférieur en cavalerie ; cette disposition lui procurera deux avantages considérables : le premier consistera à protéger sa cavalerie par le feu de l’infanterie, qui de son côté sera infiniment plus encouragée lorsqu’elle sera soutenue de cette cavalerie, que l’on aura attention de placer de maniere à ne pas gêner l’infanterie, sur-tout les premiers rangs, si elles est placée sur plusieurs lignes.

 

Le second avantage sera de pouvoir faire avancer cette cavalerie pour pénétrer plus promptement, que ne feroit l’infanterie, dans les vuides que l’ennemi sera forcé de faire dans les lignes, sur-tout s’il a déjà éprouvé un premier échec ; auquel cas je conseille au Commandement de profiter aussi-tôt de cet avantage, s’il se trouve sur un terrein plein et spacieux où sa cavalerie puisse agir librement et sans aucun embarras particulier.

 

Le Commandant, s’il est supérieur en cavalerie, indépendamment de la disposition que je viens d’indiquer, formera deux corps du reste de sa cavalerie, dont l’un sera placé derrière l’aîle droite, et l’autre derrière l’aîle gauche son infanterie, lesquels deux corps, après le combat commencé, se prolongeront tout de suite chacun de leur côté en avant des aîles qui les couvrent, pour se porter sur celles des ennemis, les envelopper et les prendre en flanc ; il faut que cette manœuvre soit exécutée brusquement ; les ennemis en seront d’autant plus étonnés, que, d’après votre premier ordre de bataille, ils n’auront pas dû s’attendre à cette attaque subite, et qu’ils n’auront ni le loisir ni les moyens de se former en conséquence ; cette manœuvre est à peu près la même que celle que je proposerai pour les affaires de nuit. Pour réussir, cette disposition doit être exactement suivie de la manière que j’indique ; il n’en est pas de meilleure pour se prolonger avec facilité, et pour envelopper les aîles et les flancs des ennemis ébranlés par l’attaque générale de l’infanterie et par le feu des canons ; ils seront bien plus déconcertés lorsqu’ils se verront tout-à-coup enveloppés et chargés par ces corps de cavalerie, qui sûrement mettront tout en désordre, si les Officiers, qui commandent ces deux troupes de cavalerie profitent du premier étonnement des ennemis, et qu’ils les chargent brusquement sans leur donner le tems de la réflexion.

 

Comme il faut tout prévoir et éviter toute imprudence, la batterie de la gauche cessera son feu pendant ce mouvement. On sait que notre corps de troupes légères n’a que six pièces de canon ; selon mes dispositions, il doit y en avoir quatre au centre et deux à la gauche ; cette batterie de la gauche doit avoir sa direction de biais vers la gauche de l’ennemi ; quoique cette direction ne soit point tout-à-fait sur nos troupes qui se prolongent sur cette gauche, il pourroit cependant arriver que les canoniers, par défaut d’attention, en changeant la direction, n’incommodassent nos troupes, c’est pourquoi il convient qu’ils suspendent leur feu, jusqu’à ce que l’incursion de nos dragons ait eu son effet. Cependant, pour ne négliger aucun avantage et ne laisser aucun vuide, l’on fera longer l’infanterie de notre gauche pour occuper le terrein de cette batterie, que l’on portera tout de suite sur la gauche de la grande ; et cette infanterie, pour éviter de montrer le flanc à l’ennemi, fera son mouvement par le pas de côté.

 

Si le Commandant veut profiter de tout son avantage, il fera tout de suite un mouvement prompt et uniforme en avant, comme si son dessein étoit de charger la bayonnette au bout du fusil ; par l’audace de cette irruption, dont les deux Commandans de cavalerie doivent être prévenus par un signal de convention, on mettra le plus grand désordre dans la troupe ennemie ; et comme le premier mouvement naturel à celui qui a du désavantage est de reculer, votre cavalerie, d’autant plus encouragée, enfoncera l’ennnemi dans les endroits où il montrera plus de vuide, et le détruira infailliblement, sur-tout si vos Officiers ont l’attention, dans cette attaque, de tenir vos troupes bien ensemble et bien serrées. Il faut que le Commandant, lors de son mouvement en avant, fasse serrer les deux lignes, qu’il marche avec assurance, et même avec audace dès qu’il appercevra de la confusion parmi les divisions de l’ennemi ; ce qui ne peut manquer d’arriver, cette manœuvre étant bien exécutée entre le Commandant qui attaquera de front, et les troupes de cavalerie qui attaqueront les flancs de l’ennemi. Dans toutes occasions où nos troupes pourront se trouver confondues avec celles de l’ennemi, il sera très-à-propos que les soldats et dragons, même les Officiers, mettent une marque à leurs chapeaux ; la marque la plus sûre est d’y attacher leurs cravattes, doit être uniforme pour toute la troupe. Je propose la cravatte, parce que les uns peuvent avoir du papier et les autres n’en point avoir, et que le moyen d’une branche d’arbre ne vaut rien, par la raison d’abord qu’on peut se trouver sur une plaine rase, et qu’en supposant qu’il y eût du bois propre à être placé aux bonnets et aux chapeaux, l’ennemi pourroit en faire autant.

 

On trouvera, par le plan que je joins ici, tout ce que je viens de dire ; et la légende, qui en donnera l’explication, ne laissera rien à désirer aux jeunes gens qui auroient eu de la peine à m’entendre sans ce secours.

 

Quoique j’aye déjà beaucoup parlé d’embuscades, comme leur genre est différent relativement aux circonstances, et que je ne traite que de la petite guerre, dans laquelle il faut que les ruses et les stratagêmes suppléent au petit nombre de troupes, je vais encore proposer d’autres moyens de ce genre dont on pourra tirer beaucoup d’avantages, sur-tout dans les affaires de nuit, et dans le cas même où deux troupes, égales en force, tiendroient la campagne pour le même objet.

 

Si un Commandant veut, un jour d’affaire, se procurer des avantages décisifs, il fera très-bien de mettre en embuscade un parti de cavalerie, formé d’un détachement des deux troupes d’élite ; il placera cette troupe en potence, pour montrer moins de front à l’ennemi, derrière l’aîle où il y aura le plus d’espace et le terrein le plus commode, afin qu’il puisse se porter en avant par un à droite ou un à gauche selon l’aîle où il sera placé, et faisant face à l’ennemi par une conversion entière, il partira subitement pour aller l’attaquer en flanc et en queue. Quoique ce détachement ne soit pas considérable, s’il attaque brusquement, il ne mettra pas moins les ennemis en désordre, parce qu’ils se croiront enveloppés par des troupes plus nombreuses, et que la droite, s’il attaque par-là, pourra croire que le détachement aura percé par la gauche, ou que la gauche sera attaquée de la même maniere ; et que si c’est enfin la gauche qui ait à soutenir l’effort du détachement d’embuscade, elle ne sera pas plus rassurée sur le sort de sa droite. On juge aisément que cette subite diversion mettra du désordre chez l’ennemi dans son centre, ainsi qu’aux aîles, parce que le centre ne peut marquer beaucoup de fermeté lorsqu’il voit plier ses aîles, c’est au Commandant de votre troupe à saisir l’instant favorable pour tirer de son avantage tout le parti possible.

 

L’on verra, par le plan que je donne ici, que mon intention est de multiplier nos avantages autant que cela se peut ; et c’est par cette raison que j’ai figuré l’attaque et la disposition de nos troupes et celles des ennemis. On verra aussi que j’ai placé l’artillerie précisément au centre de notre première ligne d’infanterie, qui peut la masquer pour en dérober la connoissance aux ennemis, n’ayant elle-même qu’à se serrer un peu sur sa droite et sur sa gauche, pour laisser le petit espace qu’il faut à l’artillerie, qui doit être chargée à mitrailles si on est assez proche du front des ennemis, où elle causera un désordre étonnant. On verra encore par la disposition de mon plan d’attaque et de prolongation, que je place deux troupes de dragons pour faire leur incursion sur les flancs de droite et de gauche des ennemis, si le terrein permet cette double attaque ; et que si enfin la nature du lieu ne permet pas qu’on se serve du double avantage que je présente, on pourra se contenter de mettre une forte troupe de dragons en mouvement, pour opposer de la maniere que j’ai indiquée par celle de la droite ou de la gauche, qui sera la plus favorable pour déboucher avec facilité, et se porter à sa destination.

 

Il est des circonstances où il est plus propre de faire des embuscades avec l’infanterie, sur-tout dans le cas de retraite, et particulièrement si le pays est coupé de ravins, de marais ou de défilés ; je préfere cependant, dans un jour d’affaire, les embuscades de cavalerie, sur-tout si l’on a formé soi-même le dessein d’attaquer l’ennemi. Les mouvemens nécessaires pour cette entreprise sont beaucoup plus prompts de la part de la cavalerie ; et s’il arrive que l’ennemi découvre le piège avant le tems, et que l’embuscade ne puisse pas remplir toutes les vues du Commandant, on perdra beaucoup moins de monde quand elle sera composée de cavalerie ; car je suppose que l’on aura point été assez mal avisé pour la placer dans des postes entourés de marais, et où il pourroit se trouver d’autres obstacles qui l’empêchassent de se retirer au besoin, ou bien de pénétrer en avant pour tourner l’ennemi et le tourner en flanc et en queue.

 

Il faut observer que si l’on est sur la défensive, et que l’on soit inférieur en nombre, on doit faire choix d’un terrein étroit où les troupes soient placées ensemble, et sur lequel l’ennemi ne puisse pas trop étendre son front et envelopper vos aîles avec les siennes. Dans ces circonstances il est très-heureux de pouvoir appuyer une de ses aîles à un canal, à un marais, ou à une montagne ou colline dont l’abord fut très-difficile, sur-tout à la cavalerie. On placera à cette aîle toutes les troupes sur lesquelles on pourroit le moins compter, et on les couvrira avec tous les chariots vuides, dont j’ai parlé ailleurs, pour leur servir de retranchement ; et l’on portera à l’autre aîle les meilleures troupes : on les fera soutenir avec toute son artillerie qu’on placera au centre. Par cette disposition on sera très-fort, et pour ainsi dire à l’abri d’être enfoncé par l’ennemi, qui trouvera de toutes part une résistance égale, d’autant plus que l’aîle qui se trouve appuyée et couverte par les chariots, fera un feu d’assurance très-incommode. S’il arrive que la vivacité du feu, tant de la mousqueterie que de l’artillerie, fasse plier les ennemis, la cavalerie, qui est à portée de tout observer, ira fondre sur la partie où elle appercevra plus de désordre ; mais elle ne doit point s’abandonner témérairement à sa poursuite, car l’on doit présumer que l’ennemi aura pratiqué des embuscades sur la route de sa retraite ; les cas sont bien rares où un Général met ses troupes dans la nécessité de vaincre, en lui ôtant tout espoir de retraite ; je dis au contraire, qu’avant de commencer aucun combat, il faut avoir tout prévu et assuré, en cas d’accident, tous les moyens de retraite, les avoir même indiqués aux principaux Officiers après le Conseil de Guerre. Cette précaution n’empêche pas les troupes de bien se battre quand elles sont bien commandées, ni l’Officier de leur donner l’exemple qu’exigent l’honneur et le devoir.

 

Nous avons dit qu’on couvriroit l’aîle la plus foible à la faveur des chariots ; si la disproportion est trop considérable de votre côté, on fera très-sagement de garantir le front entier par des abattis de toute sorte de bois, par des chevaux de frise ou des coupures, du moins sur toute la partie du terrein où il y auroit le plus à craindre ; dans ce dernier cas on distribue la cavalerie sur les aîles, et lorsqu’il n’y a pas de possibilité, on la rassemble à celle des aîles où elle peut manœuvrer avec moins de difficulté, et rencontrer moins d’embarras pour se développer.

 

Nous supposons une position critique où avec des troupes inférieures en nombre, on ne rencontre qu’un terrein vaste où l’on est par conséquent hors d’état de présenter un front égal à l’ennemi ; dans cette circonstance fâcheuse, le meilleur moyen est de faire les dispositions sur deux rangs hauteur, et d’employer le reste de ses troupes à prolonger ses aîles ; car c’est ordinairement par les ailes que se gagnent ou se perdent les batailles ; le grand art est de savoir les bien appuyer : par-là l’on évite d’être enveloppé de l’ennemi malgré l’étendue plus considérable de son front : le moyen que je propose est d’autant plus essentiel, que si l’ennemi s’apperçoit que vous n’occupez qu’un terrein étroit, il se montrera bien plus audacieux et bien plus entreprenant.

 

J’ajoute ici que, dans tous les cas possibles, le Commandant doit avoir une réserve composée d’une ou deux troupes d’élite de dragons, ou bien de deux troupes commandées à cet effet ; si ces premieres ont été essentiellement employées à une autre destination.

 

Ce corps de réserve a deux objets : l’un de se porter, selon l’occurrence, vers le côté qui foibliroit ; l’autre objet, qui n’est pas moins important, est de rester en panne derriere le corps de bataille en forme d’arrière-garde, afin de prévenir et d’arrêter tout parti ennemi qui, pendant le combat, auroit pu prendre un circuit pour venir fondre sur le derriere de vos troupes. J’indique pour cette opération des détachemens de cavalerie, parce que si le terrein le permet, ces troupes seront plus convenables ; mais si la nature du lieu exigeoit de l’infanterie par préférence, ce seroit au Commandant à faire ses dispositions en conséquence.

 

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