Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE V.

Du passage des rivières.

 

Pour franchir les obstacles que présentent les rivieres, la troupe dont je parle n’a pas les mêmes avantages qu’un corps d’armée. Celui-ci a des ponts volans à sa suite, que notre troupe ne peut avoir ; d’ailleurs, il s’en faut de beaucoup qu’elle soit toujours à portée de construire des radeaux, ou de se procurer une quantité suffisante de bateaux. On a vu dans le second Chapitre de cet Ouvrage, qu’il devoit y avoir deux bateaux au service et à la suite du corps ; et j’y ai aussi indiqué à quel usage ils doivent être employés, mais il faut savoir suppléer à un secours aussi foible. Parmi les moyens propres à cet objet, je me bornerai aux plus simples et à ceux qui laissent moins de risque à appréhender. C’est ici où l’on jugera combien j’ai été fondé à faire entrer 900 hommes de cavalerie dans la formation du corps ; cette cavalerie transportera l’infanterie en croupe toutes les fois que la hauteur de l’eau n’excèdera pas le ventre du cheval. Quoique cette hauteur ne dût point arrêter une troupe à pied, s’il importoit de la faire avancer au-delà ; il y a néanmoins un très-grand avantage à ce qu’elle passe en croupe ; on sait tout le danger qu’il y a d’entrer dans l’eau, au moment où l’on est en sueur et échauffé par une marche longue ou précipitée : d’ailleurs, les armes et les fournimens sont bien plus aisément conservés. Un autre avantage qui n’est point indifférent, c’est de pouvoir faire arriver en même tems toute une troupe sur le bord opposé. Là, on la fera mettre aussi-tôt en ordre de bataille, quand même on n’auroit pas l’ennemi devant soi : elle restera dans cette position jusqu’à ce que l’on ait fait battre l’estrade par différens partis de droite et de gauche, et en avant, et que les bois, s’il en est à portée, ayent été fouillés. Ces précautions sont indispensablement nécessaires toutes les fois qu’il n’y a pas une très-grande étendue de pays entièrement à découvert. Quand même la vue pourroit se porter fort au loin, il est toujours sage de faire parcourir le terrein ; car il est possible, et même assez ordinaire, qu’une vaste plaine soit coupée de ravins ou de fossés assez profonds pour y pouvoir cacher des embuscades d’infanterie, et quelquefois même de cavalerie.

 

Toutes ces précautions prises, si l’Officier, qui commande l’avant-garde, est pressé, il ne s’arrêtera qu’autant de tems qu’il faudra pour laisser prendre haleine à ses chevaux, et pour donner à l’infanterie le loisir de se mettre en ordre selon les premieres dispositions. Aussi-tôt il continuera sa marche, mais d’un pas modéré. Il faut éviter d’excéder les troupes, parce qu’on peut être forcé de les employer au moment que l’on y pense le moins ; on ne doit jamais présumer que l’ennemi reste oisif. Des vues semblables aux vôtres peuvent le conduire sur la même route et vers le même gué.

 

Si l’on sait, ou si l’on apprend que l’ennemi soit à quelque distance, le Commandant doit s’emparer des postes les plus avantageux, mais surtout des bois et des hauteurs, et s’y retrancher au même instant, soit avec des redoutes en terre ; soit avec des redens, des abattis, des palissades ; soit avec des chevaux de frise ; soit en creusant des fossés larges et profonds, ou bien des puits en avant, mais à portée du feu de son infanterie.

 

Quoique l’on rencontre des rivieres profondes et rapides, il faut savoir franchir l’obstacle. Le Rhin, le Rhône et le Pô n’ont point arrêté les grands Généraux. J’ai passé moi-même en Baviere la riviere d’Inn, aussi considérable et plus dangereuse que celles-là, par son fond qui est d’un sable mouvant ; avec 700 cuirassiers ou dragons, et 500 hommes d’infanterie que je fis mettre en croupe des cinq premieres troupes composées de 100 Maîtres chacune.

 

Je ne rapporterai point tous les détails de ce passage, ni de ses diférens succès, parce qu’ils ont été assez connus ; mais, pour l’instruction des jeunes gens, j’en rappellerai le précis.

 

Dans cette occasion, je ne commandois point encore en Chef ; j’étois aux ordres du Général Comte de Saint-Germain qui m’honoroit de sa confiance, et qui approuva le plan que j’avais formé pour le passage de la riviere. Ce plan étoit le même que j’avois eu l’honneur de proposer deux jours auparavant à Ebersberg à l’Empereur, ainsi que les dispositions que j’avois faites pour l’attaque des postes ennemis qui se trouvoient sur le bord opposé.

 

Le premier Novembre, dès le matin avant le jour, n’ayant pour témoin et pour compagnon qu’un de mes amis (M. de Chevri, Capitaine aux Grenadiers à Cheval) j’avois sondé et passé la riviere dans un endroit éloigné de plus de trois lieues du poste que nous occupions.

 

A neuf heures, je fus de retour à Rofenheim, où je rendis compte à mon Général ; il apprit avec assez d’étonnement d’où j’arrivois, et ce que j’avois tenté. Aussi-tôt je lui communiquai le plan que j’avois combiné d’après mes observations et d’après la connoissance que j’avois acquise des postes ennemis et de leur situation : elle changeoit tous les matins et tous les soirs, parce que la garnison du château de Neuberg en descendoit à l’entrée de la nuit pour la venir passer sur le bord de la riviere, et se retiroit le matin au château dès que le soleil avoit dissipé le brouillard. Mon plan étant entièrement dressé, le Général se détermina à son exécution. Nous fîmes choix de 700 cuirassiers ou grenadiers à cheval parmi ce que nous avions de mieux montés, et de 500 hommes d’infanterie, composés en partie de deux piquets de troupes Françoises, dont l’un du régiment de Condé étoit commandé par M. de Mezerat ; le second étoit, je crois, du régiment de Bourgogne, (je ne me souviens pas du nom du Capitaine qui la commandoit) mais je me rappelle très-bien que ces deux troupes nous furent d’un grand secours. La disposition du tout fut bientôt faite : on mit l’infanterie en croupe des cinq premieres troupes de cavalerie, composées chacune de 100 maîtres. Les chevaux avoient mangé l’avoine, et tout étant prêt, nous nous approchâmes du gué que j’avois sondé le matin ; je passai à la tête des trois premieres troupes suivant la disposition qui avoit été faite ; les deux Capitaines qui commandoient les deux troupes qui, jointes à la mienne, devoient me seconder, étoient de ces braves et intelligens sur lesquels je savois que je pouvois compter, d’autant plus que mon ami Chevri, Capitaine aux grenadiers à cheval, qui le matin avoit passé la riviere avec moi pour reconnoître les postes des ennemis et la nature du terrein, étoit un Officier sur lequel je comptois comme sur moi-même. Notre Général passa à la tête de la quatriéme troupe, pour soutenir les trois premieres ainsi que nous étions convenus, et en même tems pour être à portée de donner du secours à celle qui se trouveroit dans le cas d’en avoir besoin. Mon objet étoit d’envelopper les postes ennemis, et de nous rendre maître des troupes qui les gardoient. En effet, dès que nous les eûmes atteints d’assez près, pour qu’ils ne pussent plus prendre le change que je leur avois donné par ma réponse au qui vive, les sentinelles, en redoublant leurs cris d’alerte, tirerent sur nous ; mais comme presque tous les soldats étoient endormis autour des grands feux qu’ils avoient allumés, je ne leur donnai pas le loisir de courir aux armes ; et donnant à mes camarades le signal dont nous étions convenus, nous fondîmes au grand trot sur l’ennemi le sabre à la main ; après avoir renversé tout ce qui avoit déjà pris les armes, et nous trouvant entre le reste des armes et les soldats à qui elles appartenoient, il nous fut facile de les envelopper. Notre position ne nous permettant pas de faire des prisonniers tout ce qui tomba sous nos mains fut victime de la circonstance. Ce coup hardi persuada l’ennemi, que nous étions en force : de-là il jugea que nous ne manquerions pas de le tourner, et d’enlever, chemin faisant, ses postes isolés ; aussi prit-il le parti de décamper avec toute son armée. Ce qui fit prendre entierement le change à celui de leurs Généraux qui commandoit le poste de la gauche, c’est que, de dessein prémédité, j’avois laissé échapper un parti d’environ 30 de leurs hussards, qui ayant été obligés de passer à côté des cadavres de leur infanterie, et n’ayant pu juger de notre nombre, parce qu’il n’étoit alors qu’environ sept heures du matin, et que d’ailleurs il régnoit un brouillard fort épais, coururent répandre la consternation dans leur armée, et peignirent à leur Général, qui étoit sur la hauteur de l’ancien château de Rofenheim, notre irruption avec des détails si épouvantables, qu’il s’empressa de faire replier tous les postes, et que tout enfin prit le parti de décamper pendant la nuit. Aussi l’Empereur, à qui je portai la nouvelle de notre passage et le détail de tout ce qui étoit arrivé, voulut bien, à ma sollicitation, contremander l’attaque qui avoit été résolue par les deux Cours, et qui auroit été indispensable si cette expédition n’eût pas eu lieu. En effet, il avoit été arrêté que le soir même le Prince de Saxe Hildbourghaushen tenteroit le passage de la riviere à Wafferburg ; on auroit été forcé de sacrifier pour cet objet un monde infini ; et à moins d’un prodige on n’eût pas réussi, parce qu’il n’étoit pas possible d’espérer un succès heureux va la nature de la riviere, et la situation des ennemis qui occupoient la rive droite, et dont les postes en amphitéatre le long de la montagne, ne nous auroient jamais laissé le pouvoir de nous établir en bas. D’ailleurs, le bord de la rivière étoit hérissé de fortes batteries et de bons retranchemens.

 

Mais reprenons notre matière. Il y a différens moyens de passer les rivieres ; je n’ai proposé de mettre l’infanterie en croupe qu’autant que l’eau n’excéde pas la hauteur du ventre du cheval, ou du moins lorsqu’il n’est pas dans le cas de nager. On peut s’assurer de cette hauteur par les habitans des lieux circonvoisins, ou bien en faisant sonder le gué par deux dragons des mieux montés ; ceux-ci doivent s’avancer dans l’eau à même hauteur, l’un à la droite de l’autre, et de maniere que les têtes de leurs chevaux soient à même égalité, avec l’attention de ne pas leur serrer trop la bride.

 

Il faut savoir que le cheval, qui sent sous lui une quantité d’eau suffisante pour le porter, se laisse aller naturellement sur le côté pour nager. Mais dans le cas où le cavalier s’appercevra que son cheval touche le fond, et qu’il n’a pas lui-même de l’eau jusqu’aux genoux, il doit lui faire sentir légérement l’éperon, et lui relever la tête en lui serrant un peu la bride. Si le cavalier, au contraire, sent que le cheval perde le fond, et qu’il a de l’eau jusqu’au milieu de la cuisse, il doit l’abandonner à son mouvement naturel, qui, comme je viens de le dire, est de se mettre sur le côté pour nager : c’est alors qu’il ne faut plus le contraindre, mais lui laisser la bride lâche, sans la laisser cependant assez tomber pour qu’elle puisse s’embarrasser dans ses jambes : dans l’un et l’autre cas, le cavalier doit de tems en tems porter les yeux vers le ciel ou sur la verdure qui est à la rive opposée : en fixant les yeux sur l’eau, il courroit risque d’être étourdi et de se séparer de son cheval.

 

Les deux dragons, étant parvenus à l’autre bord, descendront ou remonteront l’espace de 50 ou 60 pas seulement le long du rivage ; et dès qu’ils auront trouvé au-dessus ou au-dessous l’entrée de la riviere praticable, ils la repasseront dans cet endroit même, pour éprouver si le fond en est également sûr. Il est des rivieres dont le sable est mouvant dans certaines parties de leur lit, et où les chevaux périroient sans ressource ; telle est celle d’Inn en Baviere ; mais ces rivieres sont rares. Cette seconde épreuve de la part des dragons qui sondent le gué, est importante pour s’assurer s’il est possible de la passer sur un front plus étendu, parce que plus le front est considérable, plus il résiste au courant de l’eau.

 

Le gué ayant été sondé avec cette précaution, on fera partir quinze dragons choisis, avec un bas Officier bien sage et bien intelligent à leur tête ; cette petite troupe passera la premiere ; on l’avertira de laisser aller les chevaux la tête tournée un peu au courant de l’eau, et de ne les point soutenir avec trop peu d’effort au côté opposé, parce que ce premier cheval est naturel à un cheval qui sent au-dessous de lui un certain volume d’eau. On ordonnera aussi au bas-Officier, qui conduit cette premiere troupe, de marquer par des fiches et des piquets l’entrée et l’issue les plus praticables et les moins escarpées. Dès que la troupe sera parvenue à l’autre bord de la riviere, elle en postera une partie en vedette sur les endroits les plus élevés, mais dont les distances les mettent à portée de se voir et de s’entendre : le bas-Officier sera très-attendu sur ces vedettes ; et s’il arrivoit à quelqu’un de déserter, il courroit à sa poursuite, et tireroit sur lui d’assez près pour être assurer de blesser l’homme ou son cheval.

 

Dès que les vedettes auront été postés, le Chef de cette petite troupe donnera le signal que lui aura prescrit le Commandant : à ce signal, celui-ci entrera dans la rivière avec toute sa cavalerie sur six hommes de front ou sur huit, et même sur le double si le corps de cavalerie est nombreux. La cavalerie, étant entrée dans la rivière, ne doit pas la passer entièrement, mais y rester immobile pour rompre le courant et la rapidité de l’eau. Alors, l’infanterie passera au gué 40 ou 50 pas au-dessous, c’est-à-dire au même endroit par où seront revenus les dragons qui l’avoient fondée.

 

L’Officier ou bas-Officier, ou les dragons qui auront passé les premiers tant pour sonder la riviere, que pour reconnoître le local, en auront fait leur rapport au Chef de corps qui aura dirigé ses dispositions en conséquence ; c’est-à-dire, que si le pays est couvert, qu’il y ait des bois, qu’il soit coupé par des ruisseaux, des hayes, des murs de jardins ou vergers, ou par des ravins, ou par des marres, etc, on y fera arriver l’infanterie la premiere. On fera au contraire passer d’abord une forte troupe de cavalerie, si c’est un pays de plaine. Dans le passage de l’une et de l’autre, on observera de laisser des intervalles d’une division à l’autre assez considérables, pour que l’eau, en refluant, ne se gonfle pas au point de causer aucun danger. Ainsi, le corps, qui se trouvera en panne dans la riviere et qui en sortira le dernier, conservera des distances, d’un rang à l’autre, proportionnées à l’espace des divisions d’infanterie qu’elle protège. En proposant de laisser des intervalles, je suppose que la riviere est basse et que le courant est rapide : sinon, il faudroit laisser des intervalles plus considérables, quand même l’eau seroit élevée. Ces intervalles doivent être combinés par l’habileté du Commandant, afin d’éviter tout désordre et toute confusion.

 

J’observe encore que, si les ennemis se trouvoient à portée de venir troubler le passage, il seroit de la sagesse du Chef d’user de stratagêmes pour éviter de le combattre. On pourroit, par exemple, faire passer dans son camp deux ou trois hommes de confiance et intelligens, qui, feignans de déserter et de vous trahir, tâcheroient de l’abuser et de lui donner le change sur votre marche, de lui persuader que vous êtes prêt à marcher pour descendre ou remonter la riviere, afin de la passer à tel ou tel endroit éloigné ; que votre objet est de partir dans la nuit pour aller investir une telle place, ou de faire une incursion dans un tel canton, afin d’en tirer des contributions ou des subsistances dont vous manqués, etc. Ces prétendus déserteurs choisiront ensuite le moment favorable pour revenir à vous ; et s’il est possible qu’ils restent quelques jours en sûreté parmi les ennemis, ils pourront y prendre des instructions bien utiles pour leur Commandant, à qui ils viendront les communiquer.

 

Soit que l’infanterie passe la premiere, ou que ce soit la cavalerie, l’Officier Major de la troupe qui aura passée, se trouvera à la tête pour avoir soin de la porter au lieu qu’elle doit occuper ; il la disposera en ordre de bataille de maniere qu’elle ne gêne pas le débouché des troupes qui succèdent. Si l’infanterie a passé la premiere, on ne peut mieux faire que de porter la premiere division sur la ligne qui conduit au terrein ou au poste qu’on a en vue. Sur cette ligne, elle attendra la seconde division, et celle-ci ayant joint la premiere, elles se porteront ensemble sur le poste qui leur sera assigné. Là elles resteront en ordre de bataille jusqu’à ce que toute l’infanterie soit passée ; alors tout se réunira pour travailler aux retranchemens. Quand je dis que tout se réunira pour ce travail, on entend bien que je n’y comprends pas ceux qui seront commandés pour les gardes ou pour les piquets qui doivent soutenir les travailleurs. Ces travailleurs et ces piquets se releveront successivement de deux heures en deux heures. Au reste, si l’on n’est pas très-pressé, et qu’il n’y ait plus à craindre d’avoir d’un instant à l’autre l’ennemi sur soi, on distribuera le corps entier en trois parties, dont un tiers sera sous les armes, le second tiers travailllera, et l’autre reposera, tour à tour.

 

Si la cavalerie a passé la premiere, son Officier Major aura soin de la porter dans l’endroit où elle pourroit aller avec plus d’avantage à l’ennemi, et le repousser si celui-ci s’avançoit. Autant qu’il sera possible, on la postera en avant du lieu où l "on aura déterminé de faire les retranchemens. Je ne dis rien sur la maniere de poster cette cavalerie, parce que le Chef du corps et les Officiers se trouvent à la tête. Mais si l’on se trouvoit à portée de l’ennemi, il ne faudroit faire avancer la troupe de cavalerie qu’à une distance où elle fût protégée par le feu que pourroient faire quelques-une des premiers rangs d’infanterie, ou plutôt par le canon qui seroit en batterie sur le bord de la riviere.

 

On pourra, pour surcroît de précaution, passer deux cordes qui seront arrêtées sur chaque rivage au- dessous du gué de l’infanterie : à la faveur de ces cordes les soldats, à qui la tête tourneroit ou qui trébucheroient par de faux pas, ou à cause des pierres qui se rencontreroient, trouveront un appui, parce que la file de la droite tiendra une corde, et celle de la gauche tiendra l’autre ; c’est ce qui est représenté par le plan ci-joint. Au reste, si le passage se fait avec ordre, il n’y a pas d’inconvénient, parce que les soldats se soutiennent les uns les autres, et que s’il arrivoit à quelques-uns de chanceler ou de faire un faux pas, il seroit aussi-tôt relevé par ses camarades. Il faut leur commander, pour prévenir l’étourdissement, de regarder en l’air de tems à autre ; ce seul mouvement, ne fût-il que d’un clin d’œil, suffit pour dissiper l’étourdissement.

 

Si la riviere est trop profonde pour que les soldats ne puissent porter leur fusil dans la position ordinaire sans le mouiller, ils auront l’attention de les élever sur leurs épaules la crosse en haut, et même sur leur tête s’il le faut ; ils auront la même attention pour leurs gibernes et les cartouches qu’ils doivent avoir ôtées de leurs poches. L’imprudence du corps des Hessois, qui laisserent leurs gibernes quand nous passâmes les lignes de Weiffembourg sous les ordres du Maréchal de Coigny, leur fut si funeste, que je ne crois pas qu’il arrive jamais à une troupe de négliger les précautions que j’indique.

 

J’observe ici que le Commandant ne doit souffrir ni domestiques ni équipages parmi les troupes pendant le passage de la riviere. L’on attendra que l’infanterie soit arrivée à l’autre bord, pour faire passer ceux qui seront nécessaires ; au reste, si la riviere est assez rapide et assez profonde pour qu’on soit obligé de débarrasser l’infanterie de tout ce qui pourroit la gêner et l’incommoder, on donnera leurs fusils et leurs gibernes aux dragons, qui les porteront en bandouliere ainsi que les leurs propres, qu’ils ne doivent pas laisser au porte-fusil où ils les tiennent ordinairement. L’on conçoit aisément pourquoi ces armes ne doivent pas rester dans le porte-fusil, où elles seroient nécessairement exposées à être mouillées, d’autant plus que si l’on passoit une riviere de la rive gauche à la rive droite, et que la quantité d’eau obligeât le cheval à nager, il se trouveroit naturellement penché sur la hanche droite, et que par cette position les fusils des dragons tremperoient dans l’eau.

 

Quant au transport de la poudre et des cartouches, si les caissons ne peuvent pas passer sans que l’eau touche aux barrils, ou que le Commandant n’ait pas quelques chariots de relais, on pourra les distribuer dans des havresacs que les dragons porteroient à l’épaule de la maniere que l’infanterie les porte, au moyen de quoi les barrils pourroient se transporter à vuide sur le pomeau de leur selle, ces barrils étant ainsi conservés secs, seroient propres à recevoir la poudre lorsqu’on seroit parvenu à l’autre bord. Les mulets resteroient seulement chargés des caisses de balles pendant le passage. On usera des mêmes précautions pour les grenades et les pétards ; et si les objets deviennent trop embarrassans pour les dragons, on se servira d’un chariot de paysan ou de ceux qui sont attachés au corps, sur lequel on placera les caissons qui contiennent ces munitions. On démontera les caissons de dessus leurs roues pour les placer sur le chariot de transport, et même sur ses montans si l’eau est trop élevée, avec la précaution de bien assurer le tout avec des cordes et des perches qui seront liées en long et en travers. Par ce moyen on transportera les grosses munitions sans aucun inconvénient. Cet expédient, qui est certainement bon, servira pour les barrils à poudre qu’on placera dans les caissons, quand même un chariot seroit obligé de faire deux ou trois fois le voyage.

 

On doit préférer ce moyen au premier que j’ai indiqué, et que je ne propose qu’autant qu’il seroit impossible d’avoir un ou plusieurs chariots ; car s’il y a possibilité de s’en procurer assez diligemment une douzaine au-delà de ceux du corps, on s’en servira aux besoins que je viens d’indiquer, et on fera entrer les autres dans la riviere de la même maniere que les dragons, qui, comme je l’ai dit, doivent rester immobiles dans l’eau. Les chariots étant placés, ainsi qu’on pourra le voir sur le plan, serviront à rompre le sort courant de la riviere, et soulageront infiniment les chevaux.

 

L’on comprend que les chariots doivent être placés au-dessus et à la droite des dragons, en supposant le cours de la riviere tel que je l’ai établi par mon plan ; car si les troupes sont obligées, dans un autre cas, de passer une riviere de la rive droite à la gauche, alors les chariots doivent être placés de la maniere opposée, c’est-à-dire à la gauche des dragons.

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Pour l’intelligence du Plan

 

A Chariots du corps et autres qu’on a placés dans la riviere, pour rompre le sort courant de l’eau.

 

B. La cavalerie qui s’est approchée de la riviere.

 

C. L’infanterie attendant que tout soit prêt pour entrer dans l’eau.

 

D. Les deux cordes d’appui qui traversent la riviere.

 

E. Troupe du Maréchal de Logis qui a passé pour sonder le gué portant les deux bouts des cordes D D, pour les assurer à la rive droite.

 

F. Vedettes du Maréchal de Logis.

 

G. Cavalerie placée dans l’eau, qui y reste immobile pour aider, comme les chariots, à rompre le courant de la riviere.

 

H. L’infanterie passant l’eau, la file de la droite tenant la corde qu’elle a sous sa main à la droite, et celle de la gauche tenant l’autre.

 

On se règle pour les fusils et pour les gibernes sur la profondeur de l’eau, dont on a jugé lorsque le Maréchal de Logis a passé.

 

Retranchement que l’infanterie se fait en sortant de l’eau.

 

K. Redoutes tenant au retranchement.

 

Le Commandant ne doit rien négliger pour se procurer un bon nombre de chariots, s’il est instruit (comme cela doit être sans aucun doute) qu’il a une riviere devant lui, il doit prendre tout ce qu’il trouvera sur sa route, ou les avoir déjà tirés de ses derrieres.

 

D’après les mêmes arrangemens, les gibernes des soldats pourroient être placées sur les chariots de transport destinés à passer les grosses munitions, en supposant toutefois qu’on ne prévoye pas de la confusion, et qu’ils puissent arriver assez-tôt pour que chaque soldat puisse reprendre la sienne aussitôt : sinon il vaudra mieux les faire porter par les dragons. C’est l’affaire du Commandant de prendre ses mesures sur cela, afin que tout arrive à peu près dans le même tems : car, s’il y a de l’impossibilité, je suis d’avis que les gibernes soient portées par les dragons , qui, étant passés presqu’aussitôt que les fantassins, rendent à chacun la leur sans qu’on soit dans le cas d’éprouver la moindre confusion.

CHAPITRE VI.

De la construction d’un pont avec des chariots.

 

Indépendamment de la nécessité des chariots pour le transfert des vivres et des munitions, on peut en retirer encore un très-grand avantage pour construire un pont sur les rivieres dont le lit ne sera pas extrêmement large, ni les bords trop escarpés, et qui ne seroient point assez rapides pour entraîner les chariots malgré le poids dont on pourroit charger ceux-ci. Pour cet objet, je suppose que le Commandant aura rassemblé tous les chariots et toutes les échelles destinées au service de son corps, et qui doivent être au nombre de douze, afin de ne pas trop multiplier les embarras à la suite d’une troupe légère. Avec ces chariots et ceux que l’on se fait fournir par les paysans ou les Officiers Municipaux, ainsi qu’une quantité suffisante de planches, on a la facilité de construire un pont très-diligemment ; et pour éviter que le courant de l’eau ne les dérange ou ne les entraîne, on les comble de pierres, ou bien de sacs de sable ou de gravier. Les chariots, ainsi disposés, seront placés dans le courant de l’eau de leur tête à leur derrière ; et à mesure qu’on les aura rangés à une distance égale, on arrangera dessus, et de l’un à l’autre, les planches transportées sur chaque chariot pour former le pont : par-là le passage de la riviere devient facile et très-commun à l’infanterie : il est aussi facile d’y transporter les munitions à bras d’hommes, et de se servir des échelles en forme de brancards. Il est même possible de donner à un pareil pont assez de solidité pour la cavalerie même, parce que le pont sera suffisamment solide, et qu’il suffit, pour passer de la cavalerie, qu’il ait deux pieds de large.

 

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