Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE VII.

Du transport des canons sur les rivieres.

 

Comme nos canons sont très-légers, il sera très-facile de les transposer d’un bord de la rivière à l’autre.

 

Il n’y a rien de mieux que de les placer sur les chariots qu’on aura fait entrer dans la riviere, pour en rompre le courant. J’observe seulement que si, contre toute attente, les chariots n’étoient pas assez forts et assez bien conditionnés pour supporter tout le poids d’un canon avec son affut, on les démontera et l’on placera les canons sur un nombre de chariots, et leurs affuts sur d’autres, avec la précaution de marquer avec de la craye ou du charbon ces chariots : savoir celui qui porte le canon A, et celui qui porte son affut de la même lettre A, et ainsi des autres, afin de pouvoir les reconnaître plus aisément. Pour éviter tout embarras lorsqu’il sera question d’en décharger les chariots ; l’on aura attention, quand on rangera ces chariots en files, de mettre en tête les deux marqués A, ensuite les deux marqués B, et ainsi de suite, chaque affut suivant son canon ; moyennant quoi tout ira bien, et les pieces pourront être remontées sans perte de tems et sans confusion. On ne doit employer ce moyen avec des chariots de paysan, qu’autant qu’on ne pourroit pas se servir de ceux qui sont attachés au corps : il faut préférer ceux-ci, parce qu’on en connoît la solidité, et qu’on est certain qu’ils supporteront tout le poids d’un canon avec son affut, et même deux si on pouvoit les y placer. Au reste, il est difficile de présumer que des chariots de paysans, destinés à porter des poids très-considérables, ne puissent supporter celui d’un canon avec son affut. On a à désirer d’en rencontrer de très-solides, d’autant que, toutes les fois qu’on est obligé de séparer le canon de son affut, il faut plus de tems et une plus grande quantité de chariots. Si l’on étoit néanmoins dans le cas de manquer de la quantité suffisante, et que l’on fût obligé de leur faire faire plusieurs voyages, il faudroit prendre ce parti ; mais il faut l’éviter autant qu’il sera possible, attendu qu’il en résulteroit des longueurs infinies. Pour abréger, il ne seroit pas mal de placer une pièce de canon toute montée sur un bon chariot attelé de quatre chevaux, afin de tenter si on pourroit passer la riviere de cette maniere : la tentative peut très-bien réussir, pourvu toutefois qu’il n’y ait point à craindre que la hauteur de l’eau mette les chevaux dans le cas de nager ; car ne pouvant prendre pied ni être fermes sur leurs jambes, il leur seroit impossible de tirer la piece. Pour cette opération, l’on pourra se déterminer d’après le rapport des dragons qui auront passé et repassé la riviere, et qui auront indiqué tant la hauteur de l’eau que la qualité du fond.

 

Si la hauteur de l’eau ne force point les chevaux, qui sont attelés aux pièces de canon, à nager, l’expédient sera très-avantageux, d’autant que le service se fera plus diligemment. D’ailleurs les chevaux, qui sont soutenus par le poids qu’ils tirent, ne courent aucun risque, et le poids du canon sur son affut n’est plus le même poids lorsqu’il est dans l’eau ; parce qu’il est certain que tout ce qui est dans l’eau devient infiniment plus léger, et que la colonne d’eau est beaucoup plus forte que tout le poids possible qu’elle supporte : par cette raison, les chevaux tireront la piece avec d’autant plus d’aisance, que les roues seront comme en l’air, quoique touchant le fond. Cela n’est pas difficile à comprendre, puisqu’on sait que, si on place une piece de bois dans une riviere, on n’aura qu’à attacher une très-petite corde au petit bout de la piece ; alors un homme, quelque foible qu’il puisse être, la tirera seul contre le courant de l’eau sans faire le moindre effort. J’observe qu’il faut attacher la piece de bois, qui sera si l’on veut de 15 toises, par le petit bout, parce qu’on a bien plus d’aisance et de facilité à la faire remonter, que si elle étoit attachée par le gros bout. En supposant que l’expédient dont je viens de parler ne fut pas praticable, parce que la profondeur de l’eau seroit peut-être trop considérable, je vais en proposer un qui doit avoir son plein effet. Je me dispenserai de donner un plan de démonstration de ce que je vais indiquer, parce que j’espere me faire entendre à tous les Officiers, et même aux plus neufs dans le métier, puisque tout le monde sait comment on construit un radeau, et qu’il y a peu d’hommes qui n’ayent vu un bacq aller sur une riviere par le secours de la grenouille.

 

Il s’agit de planter deux forts possible poteaux, qui ayent de douze à quinze pieds hors de terre ; nous appellerons celui de la rive gauche de la riviere d’où nous partons, le poteau A, et celui de la rive droite, où il s’agit de faire parvenir notre petite artillerie, sera le poteau B ; nous aurons un cable ou une forte corde qui traversera la riviere ; on aura passé dans cette corde une grenouille, avant que de la tendre d’un poteau à l’autre.

 

Il ne sera plus question que de construire un radeau, ce qui peut être diligemment fait en prenant, dans les endroits qui seront les plus à portée, quelques bois secs. Il ne faut pas que le radeau excéde la longueur de 18 à 20 pieds, sur 12 à 15 de large.

 

Il n’y a point de village où l’on ne trouve le bois propre à cette construction, qui doit être faite avec la plus grande simplicité. Il est aisé de faire des trous à chacune des pieces de bois qui composeront les radeaux, et de les lier ensemble avec de bonnes cordes qu’on se fait fournir par les Officiers Municipaux du lieu.

 

Pour donner plus de solidité au radeau, on fait prendre des planches ou de bons madriers, que l’on cloue sur chaque piece de bois formant la machine : si l’on n’a pas des clouds assez longs, il est aisé d’en faire faire par le Maréchal du village, parce que, dans tous les villages, il y en a un, ou plusieurs Serruriers ; et si, contre toute attente, il n’y en avoit point, on se contenteroit de ficher du madrier à la poutre de fortes et longues chevilles de bois dur ; ce qui, je le garantis, seroit très-suffisant. Ce que je propose acheveroit de donner toute la solidité nécessaire au radeau, et serviroit à le rendre uni, puisque les planches ou madriers qu’on ajusteroit dans toute leur longueur, comme dans la largeur, formeroient un solide plancher qui faciliteroit beaucoup, parce qu’il est bien plus facile de manœuvrer sur une position unie, que sur celle qui ne l’est pas.

 

On aura une corde qui tiendra à l’anneau de la grenouille, et qui sera attachée à la tête du radeau ; il suffira de placer à l’autre extrémité du radeau une rame un peu large pour servir de gouvernail.

 

Tout étant ainsi disposé, on pourra placer sur le radeau une et même deux pièces de canon, qui y passeront à merveille ; il n’est pas besoin de dire comment cette machine se met en mouvement ; ceux qui ont passé le Rhône, sur ce qu’on appelle une traille, n’auront pas besoin d’y réfléchir à deux fois ; et je dirai à ceux qui ne les connoissent pas, que, moyennant le bout de l’aviron ou le gouvernail que l’on tourne du côté où l’on veut conduire la machine, elle gagne l’eau, et que lorsqu’elle est à une toise et demie ou deux toises en avant, où elle se porte naturellement par le jeu du gouvernail, la grenouille se met en mouvement d’elle-même, et parcourt sur le cable le même espace que le radeau avoit gagné sur l’eau.

 

Comme il y a de l’espace entre les deux pieces de canon qui sont placées sur le radeau, on remplira les vuides avec des caisses contenant la pharmacie, les faisceaux de fusils des soldats, les caisses contenant les cartouches et autres choses.

 

Si le bois dont on aura construit le radeau, n’étoit pas bien sec, il seroit probable qu’il prendroit assez d’eau pour faire craindre, non pas qu’il aille à fond (je garantis que cela n’arrivera pas) mais il pourroit se faire que l’eau fût au niveau, et même par dessus le plancher. Dans ce cas nos fusils se mouilleroient, les caisses contenant les cartouches courroient le même risque, ainsi que les barrils à poudre. Il est aisé de parer à cet inconvénient en plaçant des traverses sur la partie du radeau, qui seroit destinée à recevoir les fusils, les caisses, les barils, etc. On mettroit de fortes planches d’une traverse à l’autre pour former un second plancher qui seroit élevé, et qui ne laisseroit plus rien à craindre pour tout ce qu’il nous importe de préserver de l’humidité.

 

Le plus grand mal qui pourroit nous arriver, seroit de ne pouvoir passer qu’une piece de canon après l’autre, quoique je sois très-persuadé que le radeau, tel que je le ferois construire si je présidois à ce travail, seroit suffisant pour supporter deux pieces de canon, qui, moyennant cet expédient, resteroient montées sur leurs affuts ; mais en mettant les choses au pis, nous n’en passerons qu’une à la fois avec quelques caisses et ballots, et tout passera en très-peu de tems.

 

Si, contre toute attente, on ne trouvoit pas des pieces de bois propres à construire le radeau, on auroit la ressource du grand bateau qui est attaché et à demeure au corps. Ce bateau seroit suffisant pour contenir une pièce de canon ; et moyennant son secours, tout passeroit également et avec sûreté. Il ne s’agiroit que d’assurer des madriers d’un côté à l’autre du bateau pour y faire un fol uni, parce qu’il y auroit trop d’embarras et même des difficultés pour placer des pieces de canon dans le fond du bateau à cause de ses bords, et qu’il faudroit, de toute nécessité, démonter la piece ; ce qui meneroient à des longueurs qui feroient perdre la moitié et même plus de tems qu’il n’en faudra en faisant le plancher que j’indique, qui, pour son entiere formation, sera l’affaire de demi-heure, n’étant question que de clouer de fortes planches sur les deux bords du bateau. J’assure qu’il supportera à merveille une piece de canon avec son affut, et je crois pouvoir le garantir, puisqu’il m’est arrivé de me trouver moi dix-huitième dans un battelet pour traverser une forte riviere, et que bien certainement le canon avec son affut ne pese pas autant que dix-neuf personnes, y compris le battelier, pouvoient peser. Il sera même très-bien de placer dessus autant de caisses et de ballots, ou autres choses qu’il pourra en contenir, parce que, encore une fois, j’assure que tout ira à merveille.

 

Cet expédient du bateau, qui pour la solidité vaut celui du radeau, seroit préférable s’il falloit employer beaucoup de tems pour rassembler des poutres et tout ce qui seroit nécessaire pour sa construction. On en est quitte alors pour faire quelques voyages de plus d’une rive à l’autre, et tout seroit encore compensé, puisqu’il est certain que le bateau, parce sa construction, feroit bien mieux chemin sur l’eau que ne feroit le radeau, qui d’ailleurs consommeroit un tems considérable pour être construit dans sa perfection ; et que tout bien combiné, l’un revient à l’autre, puisqu’on aura passé la moitié du tout avant même que le radeau fût fait.

 

Pour aller plus diligemment dans toute cette manœuvre, on pourra attacher solidement deux cordes au milieu du bateau ou du radeau, si on se détermine à la construction d’un radeau : une de ces cordes, qui doivent avoir la longueur suffisante d’un poteau à l’autre de la riviere, sera attachée du bateau au poteau A, et l’autre du bateau au poteau B, moyennant quoi on tirera le bateau à soi lorsqu’il sera à l’autre bord ; ce qui facilitera le jeu de la grenouille, qui, par ce secours, sera pour ainsi dire toujours en mouvement.

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