| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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CHAPITRE X.
De la défense et de l’attaque des quartiers.
Quand on a fait choix d’un bourg ou d’un village qu’on veut défendre, et qu’on juge favorable, soit par sa situation, soit par la bonté et la solidité des maisons, soit par la position avantageuse du cimetiere élevé et fermé de murailles, et qu’il se trouve dans ce bourg des rues droites que l’ennemi peut enfiler par son feu du dehors, ou par celui des postes qu’il aura cru devoir occuper, il faut alors prendre les mesures les plus certaines, pour se mettre à l’abri d’un inconvénient aussi funeste. Dans ces vues le Commandant en chef, ou l’Officier qui est à la tête des troupes, doit ordonner toutes les dispositions propres à éviter qu’elles ne soient à découvert, et à leur donner la faciliter d’aller d’un endroit à l’autre avec moins de risque.
Il faudra donc prendre des chariots dans le pays, pour ménager ceux qui appartiennent au corps, et les ranger dans les rues avec beaucoup de fumier, qu’on obligeroit les habitans d’apporter. S’il n’y avoit point de chariots, et que ceux du village eussent déjà une destination utile, on y supléeroit, en plantant dans les rues des poteaux à trois pieds l’un de l’autre : ou bien si les rues sont étroites, on placera en travers des poutres ou des madriers, de la droite à la gauche de la rue. On les assureroit aux murailles, ou aux fenêtres qui seroient à portée, et l’on feroit prendre chez les bourgeois des matelats qu’on ajusteroit, soit avec des cloux, soit avec des cordes, aux bois plantés ou de traverse. Cet expédient mettroit les troupes et les habitans à l’abri du feu des ennemis, et laisseroit toute liberté d’agir avec assurance. Ainsi les soldats pourront aisément faire le coup de fusil derriere les mantelets, ou par les côtés, et même pardessus les traverses qui ne doivent pas être beaucoup plus élevées qu’à la hauteur d’un homme assez grand, afin que les plus petits fantassins, empressés de faire le coup de fusil, pussent librement se hausser derriere, avec des bois et des planches dont ils pourroient faire une banquette. Cela s’entend toutefois si les ennemis étoient au niveau. Mais s’ils avoient un poste dominant, ou s’ils s’étoient emparés de quelques maisons, d’où ils pourroient faire le coup de fusil, en plongeant directement sur vos troupes : il faudroit élever alors vos mantelets le plus haut qu’il seroit possible, au moyen des perches, ou petites folives qui traverseroient la rue d’une fenêtre à l’autre. Il n’y auroit pas grand inconvénient, quand elles ne se trouveroient pas exactement au même niveau, ni précisément vis-à-vis l’une de l’autre. J’estime qu’il vaut mieux sans doute veiller à la conservation des hommes, que de s’occuper d’une construction réguliere. Peu m’importe en effet que le coup d’œil ne soit pas entierement satisfait, si je peux ménager mes soldats, et si par les précautions qu’ils me voyent prendre pour leur salut, je parviens à leur inspirer plus de courage et de confiance. On employera les mêmes moyens, lorsque plusieurs rues parallèles seront au front des ennemis, et s’il n’y a point de petites rues qui traversent de l’une à l’autre, il faut, sans perdre de temps, ouvrir les passages en perçant les maisons d’une rue à l’autre, en faire plusieurs et d’assez larges pour que les troupes puissent y passer sans embarras et sans confusion, et s’y transporter facilement selon les circonstances et le besoin.
C’est aux Officiers et aux bas-Officiers à veiller bien attentivement à la maniere dont les soldats, qu’ils commandent, tireront ; c’est à ceux-là particulierement à ordonner la direction du feu. Pour ne rien omettre, dans la position étroite où les troupes pourroient se trouver, il faut que les soldats de la droite tirent sur les ennemis de la droite ; par ce moyen il n’y aura point de coups perdus, comme le feroient indubitablement la plûpart de ceux que les soldats tireroient en ligne directe. J’observerai encore qu’on perdroit en vain ici des moments précieux, si l’on s’attachoit à faire un feu défensif, parce qu’il seroit dangereux de laisser à l’ennemi le temps de s’établir dans les maisons qu’il trouveroit si avantageusement à sa portée. Il faut alors montrer de la vigueur, et tout oser pour l’en faire déloger, et l’en éloigner.
Dès qu’il a pu gagner ses maisons et s’en emparer, toutes les attaques, qu’on tenteroit contre lui, pourroient coûter cher, si l’on entreprenoit de forcer les portes, les fenêtres et les escaliers : l’expédient le plus sûr, si la chose étoit praticable, est de prendre un détour, afin de parvenir à ses fins. Pour cet objet on fait faire un long circuit à une forte troupe d’infanterie, et l’on cherche tous les moyens d’attaquer par les derrières, tandis que les troupes qui sont en face, continuent leur feu d’attaque, et qu’il est assez fort pour occuper les ennemis, surtout par les feintes que l’on employe pour leur persuader qu’on veut tenter de forcer les portes ; par exemple en montrant quelques échelles qu’on fait mine de vouloir approcher des murailles.
On pourra se servir de pétards dans cette occasion, et en attacher un ou plusieurs, soit aux portes, soit aux endroits des murailles qui paroîtront les plus foibles : l’effet en sera d’autant plus certain, que les maisons des villages ne sont pas d’une grande résistance, sur-tout aux extrémités, où se trouveroient placées celles dont nous parlons. Ce ne sont que de pauvres gens, ou de très-petits bourgeois qui les habitent ordinairement. En général elles sont toutes assez mal construites, à l’exception de quelques-unes qui sont dans le centre de ces villages, et dont on n’aura pas manqué de se rendre maître. Si néanmoins par ces ruses, par la continuité du feu, par les différentes attaques et les petards, on ne peut déloger l’ennemi, et qu’il n’y eût d’autre moyen que la force ouverte, je ne serois pas d’avis qu’on entreprît de le forcer par un assaut qui ne pourroit être que funeste, puisque les ennemis, à l’approche de votre troupe, tireroient sur elle à bout portant, et qu’ils auroient la facilité de faire le coup de fusil par les fenêtres masquées avec des sacs à terre, des matelats, ou d’autres meubles, etc, ou à travers des meurtrieres, qu’ils auroient pratiquées dès le premier abord. Il faut alors chercher votre ressource dans votre canon, en supposant qu’il y ait à le placer : mais si ce moyen est impratiquable, soit parce que les rues sont trop étroites, soit par le terrein, il faut, sans hésiter mettre le feu à la maison, là ou le fort des ennemis se sera logé, et en faire garder toutes les issues, afin qu’ils ne puissent échapper.
Lorsque le feu les gagnera, vous les sommerez de se rendre, et vous leur offrirez de les recevoir prisonniers. L’alternative n’est pas équivoque dans cette extrémité. Ils aimeront mieux se rendre à discrétion que de périr misérablement dans les flammes. Toutefois on ne les recevra, qu’après leur avoir donné ordre de laisser leurs armes dans la maison embrasée, et s’être assuré qu’on n’a plus rien à craindre de leur part. On prendra les mêmes mesures, et sur-tout dans le même temps, lorsque les ennemis se seront emparés de deux ou trois maisons. Cet expédient ayant réussi (et l’on voit qu’il est infaillible) on fera sur le champ des coupures, soit par des fossés, soit par des palissades, pour se garantir des approches de ceux qui voudroient tenter de nouveaux efforts. Les Officiers ne doivent pas s’apposer de trop près, sans une nécessité expresse, ou sans quelque dessein bien concerté. Il y a toujours à appréhender que les ennemis ne leur fassent beaucoup de mal, et ne leur tuent bien du monde, d’autant plus que des tuiles, des briques, des chaises, des tronçons de bois, etc. des poutres, des folives, et tout ce qu’on trouve sous la main, dont on vous écrase par les fenêtres, ou de dessus les toîts, devient, en pareil cas, autant d’armes meurtrieres.
Il me reste un moyen à proposer, si les autres ne peuvent avoir lieu : je n’en garantirai cependant pas toujours le succès, sans courir le risque de faire de grosses pertes. Ce moyen seroit de pénétrer dans les maisons voisines, de faire des ouvertures aux murailles contigues de celles qu’occupent les ennemis, et de faire ces ouvertures assez grandes pour pouvoir les forcer par-là. Si le village appartient à quelque Prince ennemi, ou si les habitans sont dévoués à son parti, il faut les obliger à ce travail, sous la conduite d’un Officier et d’un détachement armé ; mais si ces mêmes habitans sont vos compatriotes, et qu’ils ne soient point parjures à leur patrie, il faut sauver ce désagrément, et employer à cette opération un certain nombre de gens, qui seront commandés comme travailleurs par les Bourguemestres ou Echevins du village, et qui seront soutenus par le détachement armé.
Il est certain que le parti le plus court est celui de mettre le feu aux maisons, où les ennemis se trouvent en force : en donnant cet ordre, l’Officier observera de faire incendier du côté d’où vient le vent, afin de hâter les progrès des flammes. Dans cet intervalles vos troupes doivent rester sous les armes, en attendant la détermination de l’ennemi, et pour éviter qu’ils ne prennent la fuite. Il sera à propos qu’ils tirent par pelotons, ou par demi-rangs sur les fenêtres et sur la porte, jusqu’au moment où il paroîtra quelqu’un pour faire des propositions. Au premier signal qu’en donnera l’ennemi, tout feu doit cesser, et l’on doit lui notifier son sort, dans les termes les plus laconiques : Prisonniers à discrétion, et les armes laissées dans la maison.
Je suppose qu’à l’extrémité, ou dans l’intérieur du village, il n’y a point de bâtimens fortifiés ou de châteaux, dont les ennemis se soient emparés, parce que je présume que s’il y en avoit eu, le Commandant n’auroit pas négligé de s’y établir. Quoi qu’il en soit, le moyen du feu est toujours la grande ressource, et s’il arrivoit qu’il n’opérât pas l’effet qu’on en desire, on ruineroit le château à coups de canon tirés contre le pied des murailles, jusqu’à ce qu’elles fussent écroulées ; car, je le répete ici l’assaut de l’escalier seroit le plus mauvais parti, le plus long et le plus meurtrier.
Au surplus, le Commandant se réglera sur la position et sur les forces respectives. Il a le plus grand intérêt à ne point laisser les ennemis se poster impunément auprès de lui, parce qu’ils feroient usage contre vous des mêmes moyens que j’indique ici contre eux.
Si l’on éprouvoit de leur part une obstination décidée, et qu’ils voulussent se défendre à tous périls ou se retirer, sans se rendre prisonniers de guerre, et que tous les moyens que j’ai détaillés, n’eussent eu aucun succès, il seroit prudent de leur faire un pont d’or, et de leur laisser la liberté de s’échapper par les endroits qui seroient le plus à leur portée, de leur faire même ouvrir une porte de la ville, et d’en retirer la garde. Cet expédient, à la vérité, n’affoiblit point l’ennemi, mais il vous rend maître du poste, et n’expose pas un seul de vos soldats ; et il y a plus d’avantage à conserver vingt hommes des siens, qu’à en tuer cent aux ennemis. On observera seulement, si l’on se détermine à faciliter leur passage, de pratiquer auparavant, s’il est possible des embuscades au-dehors de la ville ou du village, afin de pouvoir enlever une partie des ennemis, et de détruire l’autre.
L’attaque de la cavalerie dans un quartier est beaucoup plus aisée que celle de l’infanterie. Il faut apprendre aux jeunes gens qu’avec 200 hommes d’infanterie, on attaque et l’on détruit un corps de six et même de huit cens hommes de cavalerie, lorsqu’ils sont retirés dans des quartiers, et logés chez des bourgeois. Un officier expérimenté, qui conduit cette entreprise, est sûr de son fait, et de rester maître du poste, : il est vrai qu’il y a une infinité de mesures à prendre pour ces sortes d’attaques. Les dispositions n’en sont familieres qu’à ceux qui possedent bien l’art de la petite guerre. Quelqu’habile que fût un Officier à faire la guerre ordinaire, il pourroit très-bien ignorer les moyens de diriger une pareille opération.
Si la cavalerie est désavantageusement placée dans des quartiers ouverts, il est certain qu’elle a bien plus de précautions à prendre pour s’y établir : mais il est impossible qu’elle s’y soutienne, sans être protégée par un nombre proportionné d’infanterie. Au défaut de cet appui, il faut ordonner très-expressément à celui qui commande un corps de cavalerie, séparé du gros de la troupe, de barrer toutes les avenues de son quartier, de n’en laisser subsister que deux, où il établira de bonnes gardes, et par où il débouchera au premier signal d’alerte, pour aller se mettre en bonne posture dans la plaine la plus commode des environs : car c’est en pleine campagne que la cavalerie recouvre toute sa supériorité, sur-tout si cette plaine lui offre une vaste étendue, et qu’elle ne soit embarrassée ni de canaux, ni de coupures, ni de ravins, ni de marais.
Il est vrai que la cavalerie, en sortant de son quartier, pour s’étendre dans la plaine, abandonne son poste à l’ennemi qui s’en empare, et que ce poste peut être d’une très-grande importance pour protéger les convois, et pour faciliter la communication des ennemis, je le sais ; mais je sais aussi qu’il vaut mieux perdre le poste seul, que de perdre en même temps 3 ou 400 hommes de cavalerie, et qu’il n’y a pas à balancer, toutes les fois que le chef, étant à portée de l’ennemi, ne pourra pas établir avec sa cavalerie un corps d’infanterie proportionné. Au surplus le Commandant doit se régler sur le Général à qui il appartient de décider, si pour la conservation de ce poste il veut faire le sacrifice d’un corps de cavalerie, ou bien s’il espere être à temps de lui donner du secours. Le meilleur parti, suivant moi, est de faire sortir la cavalerie, parce qu’on a toujours la ressource de reprendre le poste, s’il arrive qu’on l’ait perdu.
Pour cet objet on rassemblera l’infanterie bien secretement, on la fera approcher pendant la nuit, afin qu’elle puisse attaquer au point du jour, et mêmee dans la nuit, si l’on n’a pas des forces très-supérieures à celles de l’ennemi : ce n’est que quand je sois fort porté aux attaques de nuit, parce qu’elles se font toujours avec beaucoup de désordre et de confusion. Pour s’y déterminer, il faut que le chef qui attaque, connoisse parfaitement le local, tous les aboutissans, tous les faux-fuyans, tous les postes où il peut placer sa troupe selon les dispositions et le temps de l’attaque, la répartition des quartiers, et des logemens du Commandant et des Officiers, afin de pouvoir les enfermer chez eux, ou les avoir faits même prisonniers, avant d’avoir donné l’alarme1. On confie ces expéditions à de petits corps, que l’on fait commander par les bas-Officiers les plus intelligens.
Quelques bonnes dispositions que fasse le Commandant, quelqu’assurance qu’il ait du succès de son entreprise, je lui conseille toujours d’avoir une partie de sa cavalerie en panne, hors du village dont il forme l’attaque, tant pour rassurer son infanterie, que cet appui rendra plus audacieuse, que pour pouvoir courir sur les fuyards, dès qu’il fera jour : car l’on doit s’attendre que dans le nombre des ennemis il y en aura qui prendront la fuite, soit par poltronerie, soit par désespoir. Les gens mariés, ceux qui sont riches en argent ou en butin, chercheront sûrement à s’échapper ; mais qu’ils tentent ce moyen ou de jour ou de nuit, la cavalerie postée au-dehors doit les observer pour les arrêter dans leur fuite ; si elle est assez nombreuse, elle occupera toutes les différentes issues, en se rendant néanmoins à une certaine distance du quartier attaqué, parce qu’il est inutile qu’elle s’expose mal-à-propos aux coups de fusils qui pourroient, par accident, se porter sur elle, même de la part de l’infanterie qu’elle protégeroit.
Il est des circonstances, où l’attaque d’un quartier peut être jugée très-hasardeuse alors on a recours au stratagême pour décider les succès. Je n’en sais pas de meilleur que celui d’attirer auprès de soi, sous des prétextes spécieux, le bourguemestre du village, quelques échevins, et avec ceux-ci les personnes les plus notables, s’il est possible, tels que le fils du Seigneur ou le Seigneur lui-même. Si le Commandant n’est pas à portée de les faire avertir par un espion, il tentera de les faire enlever vers minuit, afin de profiter de l’intervalle qui s’écoulera jusqu’au moment de l’attaque, pour conférer avec eux, et en recevoir toutes les instructions qui lui seront nécessaires : mais si ce moyen est impratiquable, il est un autre expédient qui doit avoir son plein effet.
D’abord le Commandant s’assurera si les habitans du pays où il se trouve sont dans des dispositions favorables ou défavorables aux ennemis. Souvent il arrive que dans sa propre patrie on est détesté, et que la dureté des traitemens qu’on y a exercés, y rend le séjour des ennemis préférable. Nous n’en avons vu que trop d’exemples. Dans ce cas-là le chef du corps doit jetter les yeux sur le plus habile des officiers municipaux, l’engager adroitement d’entrer dans ses vues, et s’assurer de sa fidélité, soit par la terreur, soit par l’espoir des récompenses. Celui-ci sera chargé par le Commandant de se rendre, sans affectation, chez le bourguemestre et chez les autres échevins du village qu’il veut enlever, pour les engager à se rendre auprès du Commandant. Les circonstances doivent en pareille occasion déterminer les moyens et les ruses, qu’on employe pour parvenir à ses fins : par exemple, l’émissaire du Commandant s’appliquera à effrayer sur les malheurs qui menacent, il parlera des ordres qu’a reçus le Commandant du lieu d’où il arrive, de multiplier les contributions, tant en argent qu’en subsistance ; il ajoutera que chez lui on a déjà délibéré sur cet objet, qu’ils doivent leur salut au Commandant du corps qui a son quartier chez eux ; qu’il a même promis d’écrire en leur faveur à l’Intendant de l’armée ; enfin en les effrayant d’une part, et de l’autre en les inspirant de la confiance pour l’officier qui commande dans leur village, il n’est pas douteux qu’il ne les décide à faire une députation à cet officier. Le Commandant la recevra de maniere à ne point compromettre son émissaire, il produira des lettres qu’il doit avoir reçues de l’Intendant de l’armée et du Général, pour justifier les ordres les plus séveres. S’il n’avoit pas eu le loisir de se procurer ses lettres, il y auroit suppléé en les supposant ; mais il en donneroit avis toutefois à l’Intendant ou au Général, dont il auroit supposé les ordres. Après avoir ainsi intimidé sur les contributions ; il se roidira ensuite contre les propositions qu’ils ne manqueront pas de lui faire, et après les avoir poussés à bout, il leur proposera, pour seule ressource, de le seconder dans une entreprise, dont il supposera que le projet s’offre à son esprit dans le même moment, et leur promettra, à cette condition, de se préter à tout ce qu’ils pourront desirer. Il est certain que dans cette position ils s’engageront à seconder les vues du Commandant : aussi-tôt il leur ordonnera de se concerter, afin que l’un d’entr’eux retourne au village, pour s’assurer de ce qui s’y passe, et l’informer si les ennemis y sont tranquilles. Cette délibération prise, il se mettra en marche sur la foi du député, qui doit être son premier guide pour le mener au lieu précis, par où il aura projetté de faire passer les troupes destinées à l’attaque principale. Cette attaque et les autres, qu’on fera par différens côtés, doivent avoir un plein succès, parce que le Commandant aura eu le loisir de s’informer de tout le local, des débouchés des places, des logemens des Officiers, qu’il est aisé de faire enlever pendant leur sommeil par des petits partis commandés à cet fin ; du nombre des troupes ; en un mot de tout ce qu’il lui importe de sçavoir ; et qu’il aura en conséquence pris toutes ses mesures, dirigé toutes ses dispositions, et formé des différentes attaques.
Le poste étant enlevé, le Commandant y établira un corps suffisant d’infanterie, et ne perdra pas un instant pour faire conduire les prisonniers en lieu de sûreté, avec les précautions convenables. Les moyens que nous venons d’indiquer seront bien plus facile à exécuter, si les gens du pays sont dans nos intérêts. Alors le bourguemestre ou les échevins, se rendront avec confiance chez le Commandant, dès qu’il les fera avertir en secret par quelque émissaire, qui ne puisse leur être suspect, de venir conférer avec lui sur des objets importans. A leur arrivée, c’est l’affaire du Chef de s’assurer adroitement de la sincérité de leurs dispositions, de s’ouvrir à eux sur quelqu’un de ses projets, à mesure qu’ils lui paroîtront dignes de sa confiance ; mais il ne doit leur révéler son secret, qu’après qu’il ne lui sera plus permis de douter de leur zèle et de leur fidélité.
Si par hasard quelque sentiment de terreur, ou quelqu’autre motif bien ou mal fondé retenoient ces échevins dans l’indécision, ou sembloient annoncer de leur part des dispositions contraires aux vues du Commandant, il ne balancera pas à s’assurer de leur personne, et à les priver de toute communication avec l’étranger et avec les gens du pays : ils seront donc gardés à vue jusqu’à l’exécution de son projet, et ceux-là ne s’étant requis aucun droit à ses ménagemens, il en exigera avec rigueur tout ce qui lui sera nécessaire pour faire du village un poste commode au nombre de troupes qu’il jugera à propos d’y établir. En même temps, il se fortifieroit dans ce village, de manière à ne pas appréhender le retour des ennemis, c’est-à-dire qu’il feroit murer les principales entrées du village, qu’il barreroit les autres, et qu’il feroit faire dans le circuit un fossé large et profond en forme d’entonnoir ; qu’il placeroit des barrieres, des palissades, des chevaux de frise, et qu’il établiroit de bonnes gardes aux endroits qu’ill auroit jugé devoir se conserver, pour entrer et sortir librement. Pour accélérer tous ces moyens de sûreté, il mettroit en œuvre les maçons, les charpentiers, menuisiers, et une partie des autres habitans s’il le falloit. Il joindroit à ces travailleurs un certain nombre de ses soldats, soit pour les encourager, en travaillant avec eux, soit pour leur en imposer, s’ils mollissoient dans le travail.
Nous observerons encore que si le village étoit trop vaste, relativement au nombre d’infanterie que le Commandant auroit à y établir, il se borneroit au quartier le plus propre à sa sûreté, et le plus avantageux pour sa défense. Il préféreroit sur-tout le canton du cimetiere, s’il se trouvoit dans un lieu exhaussé et entouré de murs ; auquel cas il y placera un bon corps de garde, et logeroit les troupes dans les maisons les plus voisines. Mais si le cimetiere se trouvoit dans un fond, il faudroit bien se garder d’y faire aucun établissement. Quant à la partie du village que le Commandant n’occuperoit pas, il tâcheroit de la rendre impratiquable par des coupures nombreuses, profondes, et assez larges, pour qu’il ne fût pas possible de trouver des planches de longueur suffisante à former un pont dans le moment.
Je sais que ce sont-là de foibles moyens à opposer à un corps d’infanterie ennemie qui seroit nombreux, mais du moins ils retardent son approche. Ce retardement donne le loisir de se porter contre elle, avec d’autant plus d’avantage, qu’à la faveur des barrieres et des fortes palissades, les troupes qu’on y conduit peuvent à l’abri de ces retranchemens, faire le coup de fusil avec assurance. Ainsi quelque foible que soit ce moyen pour arrêter un corps nombreux d’infanterie, bien déterminé à suivre son attaque, il ne laisse pas de l’occuper pendant un certain temps, et il arrête à coup sûr la cavalerie. D’ailleurs il n’y a point à craindre que la cavalerie se mêle de seconder la cavalerie pour pareille entreprise : la démarche seroit trop imprudente et trop téméraire, et jamais un Officier raisonnable ne se permettroit de la risquer.
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