Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE XI.

 

Des détachemens.

 

Et dans lequel on trouvera le moyen que le Chef du Corps peut mettre en usage lorsqu’il aura besoin d’un Officier distingué et de confiance, et que ce ne seroit pas à son tour à marcher.

 

Quelque destination que puisse avoir un détachement, il importe de n’en confier le commandement qu’à un officier bien expérimenté et bien intelligent dans l’art de la petite guerre ; et la raison en est d’autant plus sensible, que souvent les détachemens restent séparés du corps pendant un long espace de temps ; et que de leur conduite dépend quelquefois le succès des plus grandes opérations, ou du moins la sécurité du Général. Aussi l’officier qui les commande, doit avoir l’attention de donner de ses nouvelles le plus souvent qu’il lui est possible, et profiter pour cet objet des occasions où ils ont la faculté d’envoyer avec sûreté les prises qu’ils ont faite, et de toute autre circonstance favorable.

 

Chaque gros détachement enverra régulièrement un ordonnance au Major, pour qu’il lui fasse passer les ordres du Commandant, afin de ne rien entreprendre d’essentiel sans sa participation, et qui ne soit relatif aux vues et aux desseins du Général, et en même temps encore pour lui donner avis de tout ce qu’il peut avoir appris ou découvert. Cela n’empêche point que dans les cas extrêmes un Officier expérimenté ne puisse et ne doive même prendre certaines choses sur son compte, comme, par exemple, de changer un poste avancé, ou de l’augmenter au besoin, ou même de le replier entierement; mais il faut aussi-tôt instruire le Commandant de la détermination qu’on a prise, afin qu’il puisse combiner en conséquence ses dispositions ultérieures.

 

On ne permettra jamais à aucun soldat ni dragon de s’écarter de sa troupe ; leur salut et celui du corps entier dépendent de cette précaution ; car on voit bien qu’il suffiroit qu’un déserteur, ou qu’un maraudeur passât à l’ennemi, ou qu’un soldat imprudent fût arrêté par les partis qui battent la campagne, ou par de simples paysans, pour que l’ennemi fût instruit de tout ce qui pourroit le mettre à portée de venir enlever le détachement entier, ou de le détruire.

 

Il faut dans chaque détachement s’assurer de trois ou quatre hommes de confiance, qu’on fera connoître aux Officiers, afin qu’ils les employent à reconnoître les lieux où une troupe ne pourra pas se porter. Il en résultera d’autant plus d’avantage, que deux ou trois hommes d’élite, répandus en avant, à propos et avec prudence, donneront bien moins d’ombrage aux ennemis. D’ailleurs, ce petit nombre de gens adroits, dont le coup d’œil est bon, sont bien plus propres qu’une troupe nombreuse à acquérir des connoissances sur la position des ennemis, et même à pénétrer des projets ordinaires tels que des détachemens, des escortes, des convois, des départs de courrier et semblables.

 

Je serois donc d’avis que le Ministre de la Guerre fît fournir au Commandant du corps quelques habits complets de chasseur, avec tout leur attirail et des fusils à deux coups, ou pareils à ceux dont se servent les chasseurs du pays où l’on fait la guerre, mais toujours du même calibre que ceux du reste du corps à cause des cartouches. On revêtiroit de cet uniforme quelques-uns de ces hommes d’élite, qu’on enverroit à la découverte sous ce déguisement ; ils marcheroient avec plus de confiance et moins de risque. Pour une plus grande sûreté, on seroit d’accord avec un Seigneur des environs, afin que s’il arrivoit à ces prétendus chasseurs d’être rencontrés par un parti ennemi, ils s’annonçassent comme appartenans à ce Seigneur ; on donneroit à ces émissaires le moyen de constater le fait, en les munissant d’un sauf-conduit expédié au nom de ce même Seigneur.

 

Le Commandant trouvera des facilités pour établir cette intelligence, s’il se comporte dans le pays de la maniere que j’ai conseillé au Chapitre Vè. Le Général aura trop d’intérêt à protéger ce moyen, pour se refuser à donner des sauf-conduits en blanc au Commandant, qui les remplira selon les lieux et les circonstances, du nom des Gentilhommes, et des gardes des cantons où il se trouvera. On observera en même tems de ne faire paroître jamais à la fois que deux de ces prétendus chasseurs. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’ils ne doivent plus être les mêmes, dès qu’on change de contrée, parce que s’ils avoient déjà été rencontrés par les ennemis, ceux-ci ne seroient pas abusés par le stratagême, s’ils revoyoient de nouveau ces mêmes hommes dans un canton différent.

 

Si le Commandant a projetté un détachement d’une grande importance, dont il juge que le commandant doive être confié à un Officier en qui il ait une confiance toute particuliere, et que cependant ce ne fût point au tour de cet Officier de marcher, on peut user de l’expédient que je vais donner, afin d’éviter les mécontentemens et les plaintes des autres Officiers.

 

Dans ces vues le Commandant ordonnera plusieurs détachemens où seront employés tous les Officiers, jusqu’à celui exclusivement qu’il destine à sa grande opération ; ces détachemens, qui ne seront commandés que pour ménager le départ de celui qu’il veut réellement employer, auront ordre de partir, et lorsque le Commandant jugera qu’ils seront à une certaine distance, il enverra des ordonnances avec des ordres par écrit pour les faire rentrer.

 

De cette maniere il pourra remplir son objet sans crainte de donner de la jalousie ni du désagrément aux Officiers qui étoient les premiers à marcher ; ce qu’il faut éviter avec soin, afin que la bonne intelligence soit toujours constante dans le corps. Comme tous les Officiers qui auront été commandés auront rempli leur tour sans qu’ils ayent pu soupçonner la supercherie de leur Commandant, qui n’est qu’une sage et honnête précaution, ils ne s’en douteront seulement pas, et aucun d’eux ne sera dans le cas de se plaindre.

 

Le Commandant pourra aussi s’être ménagé pour ce même détachement quelques soldats, dragons et bas-Officiers d’élite. Je suppose qu’il connoît assez sa troupe, pour ne point se méprendre dans ce choix ; qu’il aura apporté la plus grande attention à bien connoître ceux qui la composent ; qu’il aura une liste particuliere des plus braves pour les employer au besoin, mais toujours avec prudence, et avec assez d’adresse pour ne point laisser apercevoir une distinction trop marquée.

 

Ce ménagement est nécessaire au maintien de la concorde, tant parmi les Officiers que parmi les soldats et les dragons ; et cette harmonie, qui est si importante, regnera toujours si on se conduit comme je le prescris.

 

Cependant je serois d’avis que, pour obvier aux inconvéniens des défilés et pour faciliter les retraites, le Commandant formât deux troupes de cavalerie et deux d’infanterie, que j’appellerai les détachemens d’élite, qui fussent toujours à demeure et toujours les mêmes, afin de s’en servir tour à tour, soit pour faire l’avant-garde dans les pays difficultueux,, par les défilés, les bois, les marais ou les collines, soit pour faire l’arriere-garde. On éviteroit ainsi tout désordre, parce que ces détachemens seroient toujours à la place qu’ils doivent occuper ; au contraire, dès qu’on est obligé de faire aller et revenir des troupes, et de les déplacer, il y a toujours de la confusion, de la perte de tems : les embarras se multiplient, et tous ces incidens sont funestes.

 

Pour former ces détachemens d’élite, c’est-à-dire, des soldats ou dragons les plus braves, les plus adroits et les plus lestes, le Commandant rassemblera toute sa troupe en demi-cercle autour de lui, il notifiera ses intentions, en disant qu’il les juge tous également braves, mais que son dessein étant d’avoir deux corps à demeure, et toujours les mêmes pendant toute la campagne, il ne veut les composer que de gens que de bonne volonté, et qu’en conséquence il ordonne à ceux qui voudront en faire nombre de sortir des rangs, et de se joindre aux Officiers désignés pour les commander. (Ces Officiers auront été choisis ou nommés, de l’autorité du Commandant).

 

Je ne doute pas que ce moyen ne procure beaucoup plus d’hommes de bonne volonté, qu’il n’en faudra pour compléter les détachemens d’élite ; si le contraire arrivoit, le Commandant a toujours la ressource de faire le choix par lui-même, tant d’après ses propres connoissances, que d’après les instructions qu’il aura prises des Officiers et des Sergens, ainsi que des maréchaux des logis.

 

Si parmi ceux qui sortent des rangs, il en est qu’on ne connoisse point pour tels qu’on les desire, le Commandant, après avoir loué leur courage, apres leur avoir promis de leur en tenir à la premiere occasion, imaginera quelque prétexte honnête, pour les renvoyer à leur troupe. ; par exemple, qu’ils soient trop foibles, ou qu’on a des vues sur eux pour d’autres objets ; ou bien on tâchera de remarquer quelques défauts dans les chevaux, s’il s’agit de dragons.

 

En formant ces corps destinés surtout à faire l’avant et l’arriere-garde, on doit les composer des deux cinquiémes d’infanterie, et des trois cinquiémes de cavalerie, c’est-à-dire que s’il y a 50 hommes de pied, il y en aura 60 à cheval. En les composant ainsi, j’ai pour objet d’avoir toujours un nombre de dragons qui puissent porter en croupe, au besoin, pareil nombre de fantassins, soit pour se porter plus légérement en avant, soit pour se replier plus promptement sur le corps après avoir passé un défilé. Les dragons qui resteront dans l’embarras de transporter des fantassins, pourront faire leur retraite plus lentement, observer les ennemis, régler leurs marches et leurs manœuvres sur les mouvemens de l’ennemi, de mêmem que sur la distance qui les séparera de leurs camarades.

 

Si le pays est découvert, c’est au détachemens d’élite de dragons à passer les défilés, et à l’instant où ils sont parvenus à l’extrèmité, , ils doivent faire volte-face pour favoriser le passage du corps. Mais s’il est question de traverser un pays de bois et de montagnes, comme il arrête la cavalerie par trop de difficultés, il faut faire marcher les détachemens d’élite d’infanterie, avec la précaution, si l’on a l’ennemi devant soi, de faire soutenir par le reste des troupes ces deux détachemens d’élite, qui doivent mener avec eux deux pièces de canon pour en faire usage si l’ennemi s’oppose à leur débouché.

 

Au moyen des canons on pourra éloigner l’ennemi, et sur-tout sa cavalerie, et lui persuader en même tems que le corps entier est en mouvement. Si l’on marche dans une plaine, les dragons feront l’avant-garde du détachement d’infanterie qui leur est adjoint, parce qu’ils pourront également, à la faveur de leurs fusils, arrêter les ennemis dans des passages étroits. Pour cet objet un certain nombre d’entr’eux mettra pied à terre, s’il le faut ; et si enfin ils sont contraints de céder à la multitude, et de faire retraite, ils se retireront bien plus promptement que ne feroit l’infanterie.

 

Au cas où le terrein fût propre à contenir de la cavalerie et de l’infanterie, et que les ennemis parussent un peu en force, on commanderoit les quatre détachemens d’élite, auxquels on donneroit du canon. L’infanterie contiendra l’ennemi, en se tenant à l’entrée ou à l’issue du défilé, et fera breche sur les ennemis avec son artillerie. Dans le même tems les dragons, s’étendant dans la campagne, pourroient trouver la facilité de les tourner et de les combattre avec avantage, si l’on y voyoit de l’apparence, le Commandant pourroit faire avancer un plus grand nombre de troupes, obsevant toujours, dans la poursuite de l’ennemi, de ne pas trop s’éloigner de peur de tomber dans les embuscades que celui-ci auroit pu former sur ces derrieres, et par la raison aussi qu’étant obligé d’aller et d’envoyer au secours de ses dragons, il s’exposeroit à perdre beaucoup de tems, et par conséquent à retarder l’exécution de son objet.

 

Quant aux détachemens, qui ne sont que de petits partis, on peut les confier à des maréchaux de logis ou à des sergens, ou à des officiers subalternes, bien entendu qu’on est fondé à ne pas douter de leur intelligence et de leur fidélité. Ces partis doivent passer les jours cachés dans des bois, s’il y en a, ou derriere des côteaux, ou dans de grands ravins, enfin dans des maisons isolées ou derriere, mais toujours à une distance raisonnable du chemin. Pour leur sûreté ils posteront une sentinelle sur un lieu élevé d’où le chemin soit à découvert ; par exemple au haut d’un clocher, ou bien sur le sommet d’un arbre touffu et élevé. Cette sentinelle avertira par des signaux de convention qui pourront se faire au moyen d’une ficelle, et par certains mouvemens déterminés, pour désigner les différens objets ; il avertira, dis-je, ainsi de tout ce qui paroîtra sur le chemin, et sur-tout des partis qui rodent pour assurer la communication ; car certainement il y en aura, et l’on doit se conduire avec autant de prudence, que si l’on en découvroit à toutes les heures du jour.

 

Si ces petits détachemens n’ont aucun succès pendant le jour, ils doivent sortir de leurs embuscades à l’approche de la nuit, tant pour s’avancer vers les lieux où ils pourront faire des prises, que pour se procurer des moyens de subsistance, soit pour eux, soit pour leurs chevaux. Dans ces entreprises, ce n’est qu’avec la plus grande prudence qu’on doit s’approcher d’un village. D’abord l’Officier qui commande doit y envoyer deux dragons avec son espion, s’il a pu se le procurer. Dans leur route, l’espion seul doit porter la parole si l’on est obligé de parler à quelqu’un, par la raison que les dragons par leur langage pourroient se décéler ; ils iront droit au Mayeur, ou à tel autre Officier Municipal ; ils lui demanderont au juste ce qui leur est nécessaire, tant pour les hommes que pour les chevaux. Cette contribution n’étant pas considérable, pourra vraisemblablement être livrée sans bruit ; si l’on s’y refuse obstinément, les trois émissaires feront bien de dissimuler et de se retirer, afin d’éviter le tocsin : alors on tentera le même objet sur un autre village. Mais pour punir celui qui aura refusé, en supposant toutefois qu’il fût en état de fournir les grains et les fourrages dont on avoit besoin, on profitera du premier moment favorable pour rassembler en un seul corps tous les petits partis qui iront retomber brusquement sur ce premier village, y enlever le Bourguemestre, les autres Echevins, les bestiaux, tous les meilleurs approvisionnemens, et qu’on fera transporter à leurs propres frais au dépôt général du corps, ou à la grande armée si elle manque de subsistances, et que l’enlevement qu’on auroit fait soit assez considérable pour qu’elle puisse s’en ressentir : s’il n’est question que de peu de chose, on pourra le garder pour les besoins du corps. On fera ensuite capituler le Bourguemestre et les Echevins, avant de les relâcher. Mais j’entends que pour toutes ces opérations l’Officier, commandant les détachemens, ait pris les ordres du Chef du corps, parce que si le village étoit au nombre de ceux qu’il protége, dont il eût reçu ou dont il espérât des services importans, le Chef prescriroit la conduite qu’il conviendroit de tenir. Dans tout autre cas, on commencera par faire donner la bastonnade à l’Officier Municipal qui aura refusé les subsides, en présence de ses confrères et même publiquement. Après cette correction, on fera contribuer en argent et en subsistances autant qu’il sera possible. Si le Chef du corps des ordres de lever des contributions, soit en argent, soit en subsistances, on fera transporter à leur propres dépens ces contributions à l’Intendant de l’armée, si l’on n’est pas dans le cas de se les préserver pour ses propres besoins ; et dans l’un et l’autre cas, c’est-à-dire, si l’on garde pour soi, ou si l’on envoye ses subsistances et autres choses, l’on informera l’Intendant, ainsi que le Général, des motifs qui ont déterminé ce traitement.

 

Afin de s’assurer bien entierement de la rançon des Echevins qu’on aura enlevés, on en enverra un ou deux à leur village, avec ordre de faire voiturer tous les objets auxquels on les aura imposés ; dans l’intervalle les autres seront tenus sous bonne garde. Quand on en aura reçu satisfaction, il ne faut pas les renvoyer tous, mais retenir deux des plus notables, jusqu’à ce que les ennemis ayant changé de position, et signifier aux autres que ceux-là seront pendus sans rémission, et qu’on ira même brûler leur village, s’il arrive que l’ennemi entreprenne quelque chose sur le corps ou sur les quartiers, parce qu’on présumeroit que ces entreprises ne seroient dirigées que par les renseignemens qu’ils auroient donnés. Au reste, ce ne doivent être là que des peines comminatoires pour contenir les habitans du village, mais qu’il seroit trop rigoureux d’exercer ; car, sans leur participation, les troupes ennemies pourroient très-bien s’occuper de la vengeance.

 

Tous ces petits partis, qui vont ainsi livrés à eux-mêmes, doivent toujours faire marcher en avant deux hommes intelligens, pour faire la guerre à l’œil pendant le jour, et prêter l’oreille pendant la nuit. On doit être d’accord d’un signal avec ces deux hommes, afin que la troupe ne soit pas surprise par des partis ennemis. On évitera cette surprise en se retirant, au moment du signal, de droite et de gauche, et toujours vers le côté opposé au village s’il y en a un, du moins autant que le local le permettra.

 

Les deux hommes, qui seront en avant, auront bien plus de facilité pour esquiver les ennemis, parce qu’en les découvrant, et après avoir donné le signal, ils peuvent se cacher derriere des haies, dans des fossés, dans des bleds, etc. ou grimper sur un grand arbre touffu, s’ils sont fantassins.

 

Ces partis doivent s’embusquer, avant la pointe du jour, sur les approches des routes les plus fréquentées qui conduisent au camp, au quartier général, ou à la ville voisine. Les troupes de cavalerie auront la précaution de se pourvoir de pain pendant la nuit, en en faisant prendre dans l’endroit le plus éloigné des ennemis, de faire boire leurs chevaux dès le grand matin ; comme aussi de leur donner une double ration d’avoine, parce qu’il n’est pas, pour ainsi dire, possible de leur en faire manger dans le reste du jour, puisqu’il faut que les chevaux restent toujours bridés, et que la moitié des dragons soit alternativement à cheval, afin d’être en état, au premier signal des espions ou des autres émissaires, de fondre impétueusement sur tout ce qui se présentera sur la route et à leur portée qui en vaille la peine, principalement si ce sont des Officiers généraux, des couriers, ou des convois.

 

Si c’est un courier, et qu’il ait une escorte, ainsi qu’on doit le présumer, elle ne sera pas bien forte ; cependant il ne faut pas lui donner le tems de se reconnoître, et tout doit être culbuté du premier choc : Deux dragons seront désignés pour s’avancer lestement les armes à la main, et s’emparer du courier, à qui on ne feroit pas grace de la vie s’il se roidissoit tant soit peu, ou qu’il fît mine de déchirer ses parquets ou de les soustraire.

 

Si ce sont des équipages de quelqu’Officier général, il n’y aura ordinairement que dix ou douze hommes d’escorte, dont on doit avoir bon marché, en les attaquant le plus brusquement qu’il est possible. La capture faite, il ne faut pas perdre de tems pour se retirer, il faut gagner le bois, ou tel autre endroit assuré et éloigné du chemin ; là on commence par faire manger les hommes et les chevaux, et l’on attend la nuit pour faire escorter la prise, si elle en vaut la peine et qu’elle soit embarrassante, par toute la troupe, jusqu’au poste le plus prochain. Si la capture n’est pas trop incommode, et qu’il n’y ait qu’un petit nombre de prisonniers, il suffira de quelques hommes pour les envoyer jusqu’au premier poste, et les remettre entre les mains de l’Officier qui y commande. Je dirai ailleurs les choses essentielles sur ce qui concerne les différentes prises.

 

Après avoir observé les principaux objets des détachemens éloignés du corps, il n’est pas moins important d’indiquer quelle doit être la conduite de la troupe entiere divisée en détachemens rapprochés, ou d’un détachement considérable qu’on divise en petits corps. En pareil cas ils doivent se former en échellons, afin d’être plus à portée de se prêter du secours l’un à l’autre. Le premier détachement, c’est-à-dire le plus avancé doit être le moins nombreux, le second d’un tiers plus considérable, le troisiéme de moitié plus fort que le second, et ainsi des autres, par proportion du nombre de la troupe et des postes que les circonstances exigeront qu’on établisse.

 

Observons sur-tout qu’il ne faut montrer à l’ennemi qu’une tête très-peu nombreuse, parce que s’il est en force, il y fera moins d’attention, il en aura moins d’inquiétude, et s’il se néglige, on pourra trouver l’occasion de tirer un bon parti de sa sécurité. L’Officier, mis à la tête du détachement le plus avancé, doit être choisi parmi les plus intelligens. Il est essentiel qu’il sache la langue du pays ou celle des ennemis. (Cette connoissance des langues est même fort utile à tout Officier de troupes légeres). C’est à cet Officier à qui l’on s’en rapportera, pour observer les ennemis, pour reconnoître leur nombre, leur position et la qualité de leurs troupes, pour juger de leurs différens mouvemens, dont il rendra compte, pour ainsi dire, à tout moment, à l’Officier supérieur, et celui-ci au Chef du corps.

 

Pour cet objet il enverra un Ordonnance pris à la queue de sa troupe au second détachement qui le soutient, le second enverra au troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le rapport soit parvenu au Chef. Celui-ci, selon l’importance du rapport et l’exigence des cas, en donnera avis au Général de l’armée, à qui il importe toujours d’être bien instruit de ce qui se passe en avant.

 

Il est de l’habileté du Commandant de profiter du terrein, et de déguiser de son mieux sa position aux yeux de l’ennemi, si l’on a intérêt de lui en dérober la connoissance, et de lui laisser ignorer le nombre et la force des troupes. Cependant il ne faut pas négliger de porter sur les flancs de droite ou de gauche des pelotons d’infanterie. On les postera dans des ravins, ou dans des fossés, ou derriere des haies, ou dans des bois, si l’on en rencontre qui soient à leur bienséance ; sinon, les soldats se posteront derriere des fossés qu’ils auront pratiqués avec leurs outils, si le cas est pressant, ou que l’ennemi soit à leur portée. Il est bien d’autres moyens de se mettre à couvert, que j’ai indiqués ou que j’indiquerai.

 

On doit également placer des petits postes de dragons, à peu de distance de l’infanterie, dans les lieux les plus commodes et les plus à couvert. Ces corps d’infanterie et de dragons doivent toujours être à portée de se soutenir mutuellement, soit qu’il faille attaquer, soit qu’on ait à se défendre, soit qu’on fasse retraite.

 

S’il faut marcher en avant, chaque détachement se tiendra toujours assez près de celui qu’il doit protéger, pour arriver ensemble et se former en ordre de bataille à la droite ou à la gauche du premier détachement, autant que le terrein sera propre, soit à l’infanterie, soit à la cavalerie. Ces petits corps prendront sans distinction la droite ou la gauche selon que le terrein sera plus propre à l’infanterie et à la cavalerie, et qu’il seroit peu favorable pour un ordre régulier afin de pouvoir manœuvrer commodément, comme pour pouvoir se séparer tout de suite et sans confusion, s’il s’agit de reprendre le même ordre qu’auparavant.

 

Si l’on a sur les bras un ennemi supérieur en force, et que la retraite soit indispensable, il ne faut cependant pas trop se presser ; on doit la faire lentement, avec ordre, et toujours par pelotons, à la suite les uns des autres. L’infanterie aura toujours l’attention de se couvrir, autant qu’elle pourra, de fossés, de haies, de ravins, de s’emparer sur les derrieres de tout terrein susceptible de la meilleure défense, afin que les détachemens, qui suivent, aient le tems de les joindre, et puissent occuper, tour à tour, le terrein favorable. Cette manœuvre doit être exactement pratiquée, jusqu’à ce que tous les détachemens se soient réunis, et soient arrivés au lieu de sûreté.

 

Pour faciliter tous ces mouvemens, il faut avoir pris la précaution de poster, au lieu indiqué pour la retraite, un détachement de cavalerie et un autre d’infanterie. Ceux-ci agiront ensemble ou séparément, pour favoriser la retraite, en se portant vers les lieux où l’ennemi seroit le plus en force. Pour le même objet le Commandant doit avoir formé une petite réserve de cavalerie, qui agira aussi s’il en est besoin. Le corps étant arrivé et assis, et les postes et les gardes étant placés, s’il arrive qu’on soit dans la nécessité d’en porter un de plus en avant, ou bien à la droite ou à la gauche, on commencera par faire sortir quelques pelotons de dragons, et les faire avancer, soit pour reconnoître le terrein, soit pour reconnoître la marche de l’ennemi. Moyennant ces précautions, on évite les surprises d’une embuscade, ou telles autres qui ne sont fréquentes que par l’inattention des Officiers, et souvent même par celle du Chef. En employant les moyens que dicte la prudence aux Militaires qui savent leur métier, on s’accoutume à ne point agir avec trop de sécurité ; on veille à la conservation des troupes, on prévient les désordres et la confusion ; et ce ne sont point là les moindres objets qui doivent occuper. D’ailleurs, il en résulte toujours un très-grand bien : savoir, de familiariser les troupes avec des principes de guerre aussi importans.

 

Si l’on est supérieur en force aux ennemis, et qu’il y ait moyen de les entamer par quelqu’endroit, on fera toutes ses dispositions en conséquence. Le premier soin est le choix d’un terrein, où l’on puisse tout d’un coup mettre toutes ses troupes en ordre de bataille. Cependant on ne fera avancer d’abord que le nombre suffisant à engager une affaire. Ce nombre sera combiné selon la force et la position des ennemis, et on le grossira, quand il sera nécessaire, en faisant avancer quelques nouveaux détachemens. Si les ennemis au contraire sont les plus forts, ou même si leur nombre est à peu près égal, on ne donnera rien au hasard, et l’on fera des dispositions toutes différentes. En conséquence on se postera de maniere que toutes les troupes puissent agir librement, on montrera aux ennemis un front au moins égal au leur ; la cavalerie sera distribuée sur les aîles, à la droite et à la gauche de la premiere ligne, parce qu’il ne faut pas empêcher la seconde de soutenir la premiere ; on observera seulement de laisser un peu plus d’espace entre les deux premieres lignes de l’infanterie. Cela sera très-bien combiné lorsqu’on aura pu faire choix d’un terrein assez étendu, pour pouvoir non-seulement s’y mettre en ordre de bataille, mais encore pour toutes les évolutions de l’infanterie et de la cavalerie ; car si par la nature du terrein on est obligé de poster la cavalerie derriere l’infanterie, ou même derriere la premiere ligne, on perd la plus grande partie de son avantage ; mais on y est forcé, lorsqu’on prévoit qu’il faudra détacher un corps de troupes sur les flancs de l’ennemi, ou sur un des corps isolés ou éloignés.

 

Une autre observation à faire dans le choix du terrein, en pareil cas, c’est de n’avoir devant soi ni bois ni marais. Je ne suis point du tout de l’avis de ceux qui prétendent qu’il faut par quelqu’un de ces moyens couvrir son front ; j’aime bien voir au plus loin devant moi, parce que je suis en état de juger de tous les mouvemens de l’ennemi, qui trouveroit d’ailleurs un avantage immense, en s’emparant d’un bois qui seroit en avant de mon poste.

 

Pourvu que je me couvre avec mes outils, avec des chevaux de frise ou des abbatis, et que j’ai un nombre suffisant d’infanterie, je suis sans inquiétude, et les personnes de l’art jugeront que ma position est bonne, sur-tout si l’une de mes aîles est protégée par un bon ruisseau, par un bon ravin, par une forte colline que je ferai occuper, ou par une montagne que l’ennemi ne puisse gravir. Au défaut de ces avantages, il faut y suppléer en couvrant les flancs, qui sont toujours les parties les plus foibles en pleine campagne, ainsi que dans un camp quelque considérable qu’il soit par le nombre des troupes.

 

Pour remédier à cette foiblesse on fait construire sur les flancs, des redoutes de terre, en tirant un fossé suffisamment étendu, large et profond, en avant des redoutes, et assez long par ses derrieres, pour qu’on n’ait point à craindre d’être tourné par l’ennemi. On peut encore pourvoir à sa sûreté, en faisant creuser des puits en avant du fossé, et assez proches des redoutes pour que la mousqueterie puisse y atteindre.

 

Si dans tout autre cas, on combat dans une vaste plaine, on aura derriere le fort de ses troupes une réserve de cavalerie, commandée par un des Officiers les plus intelligens, qui ait le coup d’œil bon et sûr, afin de se porter où les circonstances l’exigeroient, sans avoir besoin de nouveaux ordres de son Commandant. Le tems qui s’écoule, en attendant des ordres, fait souvent échapper les occasions les plus favorables.

 

S’il y a des bois, des côteaux dans la premiere position dont j’ai parlé, c’est-à-dire, lorsqu’on est supérieur en force, on profitera de ces mêmes bois et de ces mêmes côteaux, soit pour mieux cacher à l’ennemi la supériorité qu’on a sur lui, soit pour la plus grande sûreté des troupes. Dans cette même position, le Commandant peut faire toutes les dispositions et les manœuvres qu’il jugera convenables, étant toujours assuré de pouvoir replier ses postes et ses gardes avancées sur le corps de la troupe : alors aussi qu’on ne s’engage qu’autant qu’on le veut bien, et s’il survient des renforts aux ennemis, on est toujours à tems de faire retraite. Je traiterai dans un Chapitre particulier des différentes retraites, soit de jour, soit de nuit : j’observerai néanmoins que la précaution la plus importante, dans toute retraite, est de bien couvrir les flancs. Une troupe qui n’est occupée qu’à s’observer sur son front, est nécessairement surprise, soit un peu plus tôt, soit un peu plus tard, et presque toujours battue, sur-tout si elle est poursuivie par un ennemi actif, et dont le chef veuille faire des entreprises, soit pour la troubler dans ses opérations, soit pour retarder sa marche ou pour tout autre objet.

 

Une autre observation bien importante à faire, c’est que tout détachement commandé pour harceler les ennemis quand leur armée est en marche, ou dans toute autre occasion, et qui prend le parti de faire retraite, ne doit jamais se retirer en ligne directe sur les quartiers : c’est-là un des premiers principes de l’art de la petite guerre.

 

Si l’Officier qui commande le détachement qui se retire sait, comme naturellement il doit le savoir, qu’il y a tout auprès ou au loin une embuscade de cavalerie ou d’infanterie de son corps, il doit amuser les ennemis par de fausses manœuvres, par des allées et des venues, par tous les moyens enfin que le terrein pourra lui permettre, et que son génie lui fournira pour attirer l’ennemi qui le poursuit jusqu’auprès de l’embuscade ; à cet instant il fera une fausse manœuvre, et tout à coup, feignant de reconnoître qu’il a fait une faute dont il voit le danger, il fuira à la hâte, jusqu’à ce que l’ennemi ait outrepassé l’embuscade ; cette embuscade étant outre passée par l’ennemi, la troupe qui la forme se montrera subitement à découvert, prendra l’ennemi par derriere, et fera son feu, mais avec ménagement. A ce signal le détachement qui faisoit mine de fuir, reviendra sur ses pas avec audace. Dans cette circonstance, et sur-tout si l’ennemi se trouve sur une chaussée ou sur un chemin qui ne lui laisse pas la ressource de s’échapper sur les côtés à cause des fossés ou des ruisseaux, marais ou rivieres, en pareil cas, dis-je, on doit épargner le sang, d’autant plus qu’il y a de l’avantage à faire des prisonniers qui servent à faire des échanges, et que l’on conserve soi-même ses soldats et ses chevaux ; par conséquent dès que l’ennemi se trouve entre les deux troupes, l’infanterie doit se montrer la bayonnette au bout du fusil, et après lui avoir tiré quatre coups au dos, le Commandant leur propose l’alternative de se rendre avec promesse de les bien traiter, ou de les détruire sans miséricorde ; un foible ennemi qui se trouve ainsi pris entre deux feux, préfere la conservation et rend les armes.

 

En supposant que le détachement de cavalerie qui est en avant et qui est obligé de faire retraite, ne soit soutenu par aucune embuscade, et qu’il ne se trouve pas fort éloigné du chef du corps, il pourra lui dépêcher un bas-Officier pour l’instruire de sa position, et pour lui proposer d’envoyer à son secours un certain nombre de cavaliers avec des fantassins en croupe, s’il le faut, afin qu’ils viennent s’embusquer dans le poste qu’il auroit désigné au bas-Officier, et où celui-ci les conduiroit par une route écartée de la vue de l’ennemi. Cela fait, et l’embuscade ayant pris poste, le bas-Officier retournera rendre compte au Commandant du détachement qui manœuvrera de ma maniere que nous avons indiquée à l’article précédent. Si le terrein n’offre aucune ressource pour établir des embuscades, le bas-Officier ramenera la troupe de renfort pour soutenir la premiere ; mais cette troupe de renfort ne se montrera que lorsque l’affaire sera engagée, et l’on fera escorte de ne s’y engager qu’au moment où le bas-Officier aura instruit son Commandnat du nombre et de la qualité du détachement qui arrive à son secours.

 

Si néanmoins on est assailli par des forces bien supérieures, on laissera avancer sur soi le détachement de cavalerie de renfort avec assez de précaution pour que l’ennemi ne s’en apperçoive pas trop tôt, et en attendant, il évitera de se compromettre ; par exemple, s’il y a moyen que le renfort arrive à couvert par le derriere d’un bois, ou derriere un côteau ou de fortes hayes, le Commandant du renfort fera glisser sa troupe derriere le détachement le plus avancé, où elle se formera à mesure. Ce que je propose ici suppose un terrein susceptible de contenir beaucoup de monde ; car si la premiere troupe a un chemin creux devant elle, ou un défilé, il est inutile d’attendre que la troupe de renfort soit arrivée ; mais cette premiere troupe doit aussi-tôt se mettre en bataille sur le terrein le plus commode et le moins en vue de l’ennemi, afin de le prendre en flanc lorsqu’il se sera avancé. Si au contraire le cas est pressant et si le terrein est uni et sans embarras, la troupe auxiliaire se joindra brusquement à la premiere.

 

J’ai exécuté ce premier moyen dans une occasion ou j’enveloppai un escadron entier de cuirassiers, dont il ne s’échappa qu’environ dix hommes. J’eus le loisir d’amuser assez l’ennemi pour envoyer à mon poste ordre de faire avancer quatre-vingt dragons avec pareil nombre de fantassins en croupe, et je réussis d’autant plus heureusement, qu’il ne resta que trois des miens sur le champ de bataille, et qu’il n’y en eut qu’environ dix de blessés.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin