Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE XII.

 

Des embuscades.

 

Nous avons déjà parlé d’embuscades ; on a pu juger de quel secours elles peuvent être, lorsqu’elles sont faites à propos, et qu’il en doit résulter des avantages décidés : mais il s’agit de les bien placer, et de prendre toutes les mesures convenables. Je dirai ce qu’il y a ici de plus essentiel à faire pour l’instruction des jeunes Officiers, et de tous ceux qui ne connoissent pas cette sorte de guerre.

 

D’abord le Commandant de la troupe, en arrivant aux lieux où il voudra établir son embuscade, doit faire parcourir au loin et aux environs, tous les endroits qui seront susceptibles d’en recevoir une, tant pour reconnoître les débouchés que pour voir si les ennemis ne l’auroient pas prévenu dans le dessein de former une embuscade eux-mêmes, soit pour surprendre la troupe, soit pour protéger un de leurs convois, un courrier, ou pour faire un fourrage, etc.

 

Après avoir pris connoissance du terrein et des environs, le chef examinera les endroits propres à placer ses sentinelles, qu’il posera doubles, soit qu’elles soient de cavalerie ou d’infanterie. Ces sentinelles ou vedettes seront des gens choisis et les plus expérimentés, qui auront la vue bonne, pour pouvoir découvrir au loin, et juger sainement du nombre et de la qualité des troupes qu’elles appercevront. La reconnoissance en est facile à faire, par la longueur d’une colonne, par son épaisseur, comme par les intervalles qu’elle laisse dans sa marche, (quand je dis que cela est facile, c’est-à-dire, de juger à peu-près) et cela suffit à un Chef qui a de l’expérience, et a des Officiers qui savent leur métier.

 

Il seroit même à propos dans certains cas, que le Chef du corps ou le Commandant de la troupe, mît à la place de ses sentinelles d’habiles Officiers, ou du moins de bas-Officiers, sur-tout pour les postes avancés, et d’où l’on peut aisément découvrir l’ennemi. Il m’est arrivé à moi-même à Lintz, dans un poste fixe que j’occupois hors de la Ville, d’avoir passé huit heures d’une nuit de Janvier, à rôder d’une sentinelle à l’autre, de ceux qui étoient les plus avancés, et d’avoir tenu pendant plus de deux heures, le milieu entre ces deux sentinelles, à qui je défendis de crier au qui vive, ni de tirer sur l’ennemi qui s’approchoit. Je me sçus bon gré de ma conduite dans cette occasion, parce que je fis tomber le Baron Trick, Commandant des Pandoures, dans un piége que je lui avois tendu, où il perdit beaucoup de monde, sans gagner un pouce de terrein, sur un poste qu’il importoit fort aux ennemis d’attaquer, et dont la prise leur eût été d’un très-grand avantage.

 

Le Commandant de l’embuscade fera ses dispositions pour avoir trois troupes de huit à dix hommes de cavalerie, qu’il placera l’une sur la droite, l’une sur la gauche et l’autre au centre ; leur principal objet sera de fondre précipitamment sur ceux de l’embuscade, ou des vedettes qui pourroient vouloir déserter, ou sur des gens qui pourroient avoir, en passant, découvert l’embuscade. Par la même raison, et pour plus d’assurance et de facilité, les deux troupes qui occuperont la droite et la gauche, seront postées dans l’endroit à couvert, le plus avancé qu’il sera possible ; celle du centre n’aura pas besoin d’être bien éloignée, puisqu’elle est destinée à observer ceux qui forment l’embuscade.

 

Si l’un de ces trois corps est obligé de courir sur les déserteurs, ou les autres gens dont je viens de parler, dès qu’il aura fait sa mission, et qu’il voudra rentrer pour reprendre son poste, ainsi que cela se doit, le bas-Officier qui le commande, aura soin de prendre un grand circuit pour venir rentrer par les derrieres, ou au moins par le flanc de l’embuscade, afin de n’en pas donner l’indication aux paysans ni aux partis ennemis qui pourroient se montrer au loin, et en juger, à la faveur des lunettes d’approche.

 

Si l’on apperçoit des paysans et qu’ils soient a portée, les petits corps qui sont en panne pour être en état de courir sur les déserteurs, détacheront quelques dragons pour aller arrêter ces paysans ; mais on ne doit s’occuper de ce soin, qu’autant qu’il sera vraisemblable que ceux-ci auront découvert l’embuscade : dans tout autre cas il vaut autant leur laisser continuer leur chemin, sur-tout s’ils tiennent une route opposée au côté de l’ennemi. On peut juger par le mouvement de tête, ou par les postes qu’ils feroient, s’ils ont pu découvrir quelque chose, où s’ils ont paru avoir cet objet en vue. Cependant il ne faut point se méprendre à l’air de bonacité qu’ils pourroient affecter, et les laisser arrêter toutes les fois qu’ils passent à une distance en vue de l’embuscade et des vedettes. Un espion se déguise en paysan, et sous les dehors d’un nigaud il poursuit son chemin du côté opposé à l’ennemi, jusqu’à ce qu’un bois, une colline, ou un ravin lui permette de rétrograder impunément, pour aller rendre compte de sa découverte.

 

S’il faut passer la nuit dans l’embuscade, on laissera dormir partie des troupes pendant le jour, et tour-à-tour ; mais il faut absolument que tout le monde veille pendant la nuit, et qu’on ne laisse aucun soldat ni dragon s’endormir, parce que s’il arrivoît qu’il y eût une alerte, ces soldats à moitié endormis, seroient peu en état d’entendre et d’exécuter les ordres, et qu’il en résulteroit une confusion qui seroit funeste. Je recommande bien expressément que s’il survient une pluye pendant le jour ou la nuit, les soldats ayent l’attention de couvrir leurs armes, c’est-à-dire la platine de leurs fusils avec le pen de leurs habits, afin que leurs armes soient toujours en état de leur servir, et de ne pas manquer au besoin.

 

Quand même il n’y auroit que de la rosée, ils auroient la même précaution, parce que la rosée seule suffiroit pour humecter la poudre du bassinet. Ce soin, très-important sans doute, servira aussi à les tenir éveillés, et les Officiers et bas-Officiers qui y veilleront de près, auront l’attention de faire frotter de temps à autre, les armes avec le linge gras ou huilé dont les soldats et dragons doivent tous être munis : mais si la pluye avoit été extrêmement forte, et qu’elle eût duré long-temps, il y auroit à craindre que l’eau n’eût coulé le long des armes ; alors les Officiers, la pluye étant cessée, feroient changer l’amorce du bassinet, et feroient introduire de la poudre nouvelle dans le canon, à travers la lumiere, avec l’épinglette.

 

Il est à présumer que l’Officier qui commande l’embuscade, aura assez de prudence, pour se retirer si les sentinelles découvroient que l’ennemi fût infiniment supérieur en nombre au monde qui compose son embuscade, parce qu’il seroit vraisemblable que les ennemis avertis de son dessein s’avancent pour l’attaquer. Mais avant de faire retraite, le Commandant doit vérifier le rapport par lui-même, ou par quelques Officiers intelligens qui, ayent la vue bonne, et qui soient capables de juger sainement du nombre des ennemis, et de la qualité de leurs troupes.

 

Si ce nombre est entiérement disproportionné, et qu’on voye les ennemis marcher en corps formés et divisés, il faudra faire une prompte retraite, à travers le bois, en le longeant le plus près qu’il sera possible, jusqu’à ce que l’on soit arrivé à un lieu de défense où l’on puisse s’établir avec sûreté. Dans le cas où le Commandant ne seroit pas éloigné du premier poste, par une distance trop considérable, et selon la circonstance, je lui conseille de dépêcher un Brigadier, ou même un Maréchal de Logis, afin d’avertir l’Officier qui commandera ce poste, d’envoyer un détachement à sa rencontre, pour lui prêter la main, et protéger sa retraite.

 

Le Commandant ne doit pas hésiter de suivre ce que je lui indique, principalement s’il sait que les ennemis sont à portée, et qu’il ait déserté quelque soldat, dragon ou domestique, qu’on n’ait pas pu arrêter ; ou si l’embuscade a été découverte par quelque détachement des ennemis qui auroit passé légerement. Ces détachemens n’auroient pas manqué d’instruire leur Commandant qui, s’il ne pouvoit point par la situation du lieu vous forcer dans votre embuscade, ou s’il ne croyoit pas vous y combattre avec avantage, trouvera au moins les moyens de vous couper votre retraite. Or, vous seriez très-embarrassé, si n’ayant qu’une route pour la faire, il se trouvoit aussi des bois favorables dont les ennemis se fussent déjà emparés, car étant une fois maîtres des postes intéressés et des défilés, ils entreprendroient audacieusement contre vous ; et s’ils étoient en force, non-seulement ils pourroient vous défaire en vous attaquant sur votre retraite, mais encore avoir eux-mêmes pratiqué au loin des embuscades, que vous auriez d’autant moins le temps de reconnooître en régle, qu’ils vous pousseroient à outrance, sur-tout s’ils étoient les plus forts, et qu’ils eussent déjà remporté sur vous quelqu’avantage, qui auroit pu décourager vos troupes.

 

On trouvera dans le cours de cet ouvrage différentes manieres de former des embuscades, et l’on sentira de quelle utilité sont ces sortes de ruses, lorsqu’elles sont bien conduites et faites à propos. Mais comme on ne sera pas toujours assez heureux pour trouver des emplacemens à souhaits, et qu’il n’y a pas moyen de s’occuper à former des embuscades dans certains terreins, tels, par exemple, qu’une plaine extrêment rase et unie, où il n’y auroit ni bois, ni côteaux, ni ravins, et qu’il seroit cependant question de se procurer quelques avantages par des stratagêmes, je conseillerois de faire une embuscade d’infanterie, à la faveur de la cavalerie. Elle peut se pratiquer de différentes manieres ; j’en indiquerai deux dont j’ai fait l’expérience en deux positions différentes, également critiques, et qui eurent un plein succès.

 

Dans une de ces occasions je n’avois que deux cens fantassins et cinquante dragons ; il me falloit traverser la plaine de d’Ippembeck pour me retirer sur le Demer. J’apperçus un gros corps de hussards ennemis : je m’arrêtai aussi-tôt dans l’endroit qui me parut le plus favorable, ayant un petit marais à gauche et le chemin à ma droite : je mis ma petite troupe de cavalerie sur deux rangs, derriere lesquels je fis poster les deux tiers de mon infanterie. Les ennemis qui mépriserent ce peu de cavalerie, fondirent sur elle tête baissée, et quand ils furent environ à quarante pas, je fis faire une conversion de droite et de gauche à mes dragons, qui s’étant rangés sur le champ en potence, donnerent aux fantassins, dont les deux premiers rangs avoient le genou à terre, la facilité de faire leur décharge à bout portant. Elle fit une furieuse brêche aux ennemis ; ils ne parurent pas même avoir l’idée de prendre leur revanche. Outre ce qu’il y eut d’hommes et de chevaux tués, nous fîmes encore 42 prisonniers, et nous prîmes 17 chevaux ; nous en aurions sûrement pris un plus grand nombre, parce que j’en voyois plusieurs qui, étant blessés, avoient de la peine à suivre ; mais je ne voulus pas m’exposer au retour des ennemis, et d’une grosse troupe qui viendroit les joindre, qui certainement auroit fort diminué nos succès. Je m’estimai heureux de pouvoir continuer ma marche, que les ennemis, de leur côté, jugerent à propos de me laisser faire. Une autre considération me persuada que le seul parti prudent étoit de faire retraite : le jour baissoit, et j’avois encore plus de deux heures de marche pour rentrer chez moi.

 

Dans d’autres circonstances il conviendra de mettre l’infanterie en croupe des dragons, tant pour la porter avec célérité, au lieu destiné à former l’embuscade, que pour avoir le temps de reconnoître les environs ; ce qui peut être exécuté très-promptement, en faisant prendre l’avance à un Maréchal de Logis qui, avec douze ou quinze dragons d’élite, se portera en avant avec d’autant plus de facilité, qu’ils ne seront chargés d’aucuns fantassins. Ceux-ci auront bientôt fait une tournée suffisante, pour reconnoître le local, au moins à un quart de lieue à la ronde : cependant le gros de la troupe continuera sa route, sans trop se presser, à moins que la circonstance ne l’exigeât absolument.

 

Mais aussi lorsqu’on s’avancera, s’il n’est pas encore grand jour, ou que ce soit à l’approche de la nuit, ou si le temps est fort couvert, ou si l’on marche à travers un brouillard épais, les fantassins resteront en croupe des dragons, et avanceront sur l’ennemi avec audace et témérité, comme s’ils avoient dessein de l’attaquer. Les ennemis, ne se méfiant pas du stratagême, y donneront tête baissée : alors s’ils crient au qui vive, ainsi qu’il est probable, et qu’on soit encore à une distance assez éloignée, on donnera pour réponse le nom de leur Prince, afin de leur persuader que la troupe qui s’approche, est un détachement ou une patrouille qui rentre. Ce qu’il y auroit d’heureux pour les mieux abuser en cette occasion, seroit d’avoir pu savoir le mot du guet des ennemis : et cela est possible par le moyen d’un déserteur, ou d’un transfuge, ou par ses propres espions, ou bien encore par un de vos prétendus déserteurs qui seroit revenu à propos dans cette circonstance. Un Commandant habile sait ménager tous ces moyens.

 

On ne fait mettre l’infanterie à terre pour se former à la sourdine, derriere la cavalerie, que lorsqu’on touche, pour ainsi dire, au corps des ennemis. Il est néanmoins des cas où elle ne doit pas mettre pied à terre, comme, par exemple, lorsqu’il n’est question que de sabrer une petite troupe, et qu’il faut nécessairement se porter en avant. J’employai ce dernier moyen dans une occasion où je passai la riviere d’Inn avec un corps d’infanterie Bavaroise en croupe, de différentes troupes de Cuirassiers et une de Grenadiers à cheval. Nous avions avec notre infanterie un piquet du Régiment de Condé, commandé par M. de Mezerat, et un du Régiment de Bourgogne, qui nous furent d’un grand secours. Nous sabrâmes et renversâmes de suite trois gros postes ennemis qui étoient sur la rive droite, où ils devoient rester jusqu’au grand jour, et jusqu’à ce que le soleil eût dissipé le brouillard, pour aller reprendre leur poste qui étoit dans la ville et au château de Neiberg : ils furent défaits en moins de six minutes, quoique supérieurs en nombre ; mais il faut dire aussi que nous les surprîmes au point du jour, moment critique à cause du sommeil, et que je leur donnai me change par la réponse qui leur fut faite dans leur langue. La ruse réussit completement. Comme ce fut moi qui donnai à l’Empereur même, l’idée de passer cette riviere, et que j’étois aux ordres de M. le Comte de Saint-Germain lorsque j’exécutai ce projet hardi, je ne m’étendrai point sur cette avanture : on en trouvera cependant quelque détail dans le cours de cet ouvrage, que je rapporterai pour prouver la possibilité de ce que j’aurai proposé.

 

J’ai dit qu’il seroit quelquefois à propos de laisser l’infanterie en croupe, et l’on doit le pratiquer ainsi à la pointe du jour, comme je l’ai observé, ou lorsqu’on est favorisé par des brouillards épais, ainsi que je le fus au passage de la riviere d’Inn, dont je viens de parler. En pareil cas il faut porter l’infanterie aussi loin qu’on le pourra, et si l’on s’attendoit à rencontrer un fort ravin ou quelque petit bosquet, la cavalerie feroit quelques pas en avant, pour masquer l’infanterie, qui pourroit s’y mettre en embuscade. Ce seroit ensuite l’affaire du Commandant de la cavalerie, de manœuvrer de maniere à attirer les ennemis assez proches de l’embuscade, pour leur en faire éprouver tout l’effet : mais dans cette manœuvre même, il faut apporter la plus grande prudence, et songer que l’ennemi pourroit très-bien aussi de son côté, avoir formé une embuscade dans les mêmes lieux.

 

Ainsi on fera halte un instant, on ralentira la marche, pour donner le temps à un bas-Officier d’infanterie, qui aura mis pied à terre avec quatre hommes d’aller reconnoître le ravin. S’ils ne rencontrent point d’obstacles, l’infanterie s’avancera pour y prendre poste, au signal dont le Commandant sera convenu avec ce bas-Officier ; bien entendu que le jour sera assez clair pour laisser appercevoir le signal, sinon il seroit plus à propos que le bas-Officier détachât un de ses hommes pour aller avertir, tandis que lui-même resteroit afin d’observer si les ennemis se glisseroient point dans ce poste par les derrieres.

 

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