| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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CHAPITRE XIV.
De l’escorte d’un Convoi, et des couriers.
Il est peu d’Officiers qui sachent et qui connoissent la vrai méthode d’escorter un convoi : cette partie de la guerre, quoique très-facile en apparence, a bien des inconvéniens. Quoique les convois arrivent par les derrieres, ce n’est point une raison, pour croire qu’ils avancent en toute sécurité, et pour se permettre de négliger aucune précaution, il faut se souvenir que l’ennemi a ses espions dans votre propre armée, et quelquefois même parmi ceux dont on se méfie le moins ; qu’il a aussi des partis détachés qui courent la campagne, et qu’étant ainsi instruit de tout ce qui se passe chez vous, il ne manque pas de faire pénétrer sur la route de vos convois des corps de cavalerie légere.
Ces entreprises apportent au moins un désordre considérable, qui fait languir l’armée dans ses besoins, qui retarde les opérations concertées par le Général, et quelquefois même le convoi est enlevé en tout ou en partie ; or les convois sont composés ou d’artillerie, ou de vivres et autres subsistances, ou d’équipages, ou du trésor de l’armée ; et l’on ne peut s’exposer à perdre aucun de ses objets, sans éprouver le plus grand dommage. Il s’agit donc de les faire arriver à bon port. Pour cet effet il ne suffit pas de faire de bonnes dispositions, et de bien distribuer les troupes de l’escorte, il faut aussi que l’Officier qui commande ne perde pas la tête, lorsqu’il est attaqué, qu’il conserve assez de présence d’esprit, pour connoître quel est l’objet réel des ennemis, pour juger sainement de leurs mouvement et de leurs manœuvres ; pour distinguer la véritable attaque de la fausse, qui n’est préméditée que pour déranger les bonnes dispositions de la troupe qui escorte les équipages. C’est dans ces circonstances qu’on a vu plusieurs Officiers faire des fautes énormes, et en se conformant aux différentes évolutions des ennemis, porter, de la tête à la queue, les troupes qu’ils avoient sagement placées dans les intervalles du convoi.
Il ne faut donc rien changer aux dispositions qu’on a faites, en supposant qu’elles aient été bien combinées ; car l’ennemi ne manque pas de profiter avec activité de tout mouvement imprudent auquel il vous détermine par l’adresse de ses manœuvres : c’est même sur cette adresse qu’il fonde l’audace de son attaque.
La principale maxime est d’avoir un corps de réserve qui suive, en tout ou en partie, les divers mouvemens de l’ennemi. D’ailleurs les troupes, distribuées dans les intervalles, ne doivent jamais changer de place, ni se déranger du poste qui leur a été assigné. Elles ne sauroient être trop attentives à se garantir par leur droite et par leur gauche, des coups de sabre de la cavalerie : elles n’ont point à craindre d’être attaquées par leur front ni par derriere, puisque les chariots les couvrent. Il faut donc laisser au corps de réserve le soin d’observer l’ennemi dans ses mouvemens, et de le suivre pour le déconcerter et l’empêcher de troubler la marche du tout. En observant cette méthode, il n’y a point à appréhender que le convoi soit enlevé, à moins que l’ennemi ne fût fort supérieur en forces ; ce qui seroit en pareil cas assez extraordinaire. Quand même l’armée ennemie seroit à portée, elle n’oseroit envoyer un détachement assez considérable pour attaquer le convoi à force ouverte, parce qu’il est censé que le Général de votre armée, attentifs à leurs mouvemens et à la conservation de son objet, a pris toutes les mesures nécessaires, et a composé l’escorte de maniere à la mettre en état de bonne défense. On n’a donc à lutter, dans des occasions semblables, que contre des petits corps de cavalerie légere. Il est bien rare que l’infanterie attaque un convoi, à moins que les armées ne soient fort voisines les unes des autres : encore est-il vraisemblable que les ennemis y penseroient à deux fois, parce que s’ils affoibliroient leur armée à un certain point, ils auroient à craindre qu’on n’entreprît sur leur camp. S’il étoit voisin de la route que tient le convoi, le Commandant de l’escorte se fera cotoyer par un détachement d’infanterie destiné à observer ce qui pourroit sortir de ce camp : partie de son corps de réserve remplira cet objet.
Il est une chose à laquelle le Commandant de l’escorte, tous les Officiers, bas-Officiers, et même tous les soldats doivent veiller avec la plus grande attention : savoir, que les paysans ne coupent point les traits de leurs chevaux, tandis qu’on s’occupe à se défendre contre une attaque. On éprouveroit le plus grand désordre, si un seul de ces paysans pouvoit s’enfuir avec ses chevaux, après en avoir coupé les traits ; les chariots, qui se trouveroient à la suite, seroient indispensablement arrêtés, et l’embarras doubleroit si le chemin étoit assez étroit, pour qu’il ne fût pas possible de faire marcher deux voitures de front. Si néanmoins cet accident arrive, on doit, sans balancer, renverser hors du chemin le chariot dételé, faire assez de diligence pour mettre les autres chariots à la file, et veiller avec une nouvelle attention sur les autres paysans. Si malgré cette attention ils se mutinent, il faut faire un exemple des plus mutins, et les fusiller sur le champ. Cette sévérité indispensable en pareil cas retiendra les autres dans l’obéissance. Si l’un des caissons dételé contenoit quelque chose de précieux, comme de l’argent ou des papiers, on ne manqueroit pas de le placer sur un autre chariot, ou d’en répartir la charge sur plusieurs. Mais si le chariot ne transporte que des choses ordinaires, le Commandant de l’escorte dépêchera un bas-Officier au lieu le plus voisin, avec ordre de lui ramener des chevaux ; et en supposant qu’il n’en trouvât point, le bas-Officier doit amener avec lui un ou plusieurs Officiers Municipaux, ou tels autres Notables, à qui il consignera les voitures dételées, en les rendant responsables de tout ce qui compose leur charge. Pour mieux s’en assurer, il prendra par écrit leur nom et celui de leur village ; il leur fera signer une reconnoissance des effets qu’il leur consigne, et rapportera cette reconnoissance à son Commandant, qui l’enverra à l’Intendant de l’armée, afin d’être entierement déchargé du convoi.
Si le chemin est assez large, il faut faire marcher le convoi sur deux files, avec l’attention de laisser, au milieu, de l’espace pour un seul homme à cheval ; par cet espace on ouvre un passage à ceux qui pourroient venir de la tête à la queue. Au moyen de cette double file, on n’occupe que moitié du terrein en longueur ; l’escorte, étant rassemblée, se trouve plus forte, et si l’ennemi insulte le convoi, les soldats, dont le poste est entre les deux files des voitures, font le coup de fusil, avec d’autant plus de sécurité, qu’ils n’ont point à craindre les coups de sabre de la cavalerie.
Le convoi marchant ainsi sur deux files, on fera deux corps de réserve au lieu d’un ; le premier sera à la tête, et l’autre au centre du convoi, afin que l’un et l’autre étant chacun plus à portée de protéger sa partie, puissent aussi se mieux seconder au besoin. Je place au centre un des corps de réserve, parce que c’est là où un ennemi habile doit porter ses plus grands efforts, afin d’y causer plus de désordre.
Quant à l’escorte des couriers, j’en ai déjà parlé au Chapitre des Ordonnances : il est inutile de s’étendre sur cet objet. Le Général qui a le plus grand intérêt à veiller à la sûreté de ses dépêches, a toujours la précaution de les faire passer par les routes les moins dangereuses. Il n’y a à craindre que de rencontrer quelques foibles partis de cavalerie légere ; mais on leur échappe aisément, dès que l’Officier de l’escorte marche avec précaution, et qu’il se fait précéder par des dragons adroits et intelligens.
Il m’est arrivé d’escorter deux convois, porteurs de dépêches de la plus grande conséquence. J’avois mis en avant mon Maréchal de Logis, avec deux dragons, et je m’en fus bon gré ; parce que, sans cette précaution, nous aurions été enveloppés ; mais ils nous avertirent assez à tems pour nous dérober à la poursuite des partis qui venoient à nous. Ainsi je conseille d’employer un bas-Officier pour éclairer en avant de l’escorte, parce qu’on peut toujours compter sur lui, bien plus que sur les simples soldats.
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