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Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE XV.

 

 

 

CHAPITRE XV.

 

Des entreprises sur les Equipages de l’armée ennemie.

 

Quand il arrive aux armées d’en venir aux mains, sans que l’ennemi ait eu le tems de renvoyer ses équipages dans une place, ou sur ses derrieres, il est certain qu’ils ne sont pas éloignés de l’armée, et que dans l’incertitude du combat, le Général a ordonné qu’il fissent route vers telle ou telle place fortifiée. En pareille occasion, l’escorte des équipages n’est pas considérable, parce que l’on songe principalement à ne point affoiblir l’armée.

 

C’est au Commandant du corps d’une troupe légere à juger de la route des ennemis, de celle de leurs équipages, et particulierement de celle qu’ils auroient à tenir, s’il leur arrivoit d’être battus, et qu’ils fussent forcés de s’éloigner du champ de bataille ; cette derniere route doit être celle des équipages qu’ils renvoyent. En conséquence il doit s’y porter, avec tout ce qu’il aura de plus leste dans la cavalerie, tant en hommes qu’en chevaux. Je suppose toutefois que son Général ne l’a point envoyé à aucune aîle de son armée, et qu’il ne lui a point donné d’ordre, qui le prive de la liberté d’agir, selon ses lumieres et sa sagesse.

 

D’abord, s’il est instruit qu’à un tiers ou moitié du chemin qu’il aura à faire, il y ait un bois ou des ravins, on y laissera l’infanterie, afin de protéger la retraite, et de pouvoir intercepter au besoin ce qu’on rencontrera. Le Chef continuera sa marche avec sa cavalerie. S’il joint l’objet qu’il cherche, il ne doit point souffrir que les dragons se divisent, mais les ayant menés droit et battant, il les séparera en trois fortes troupes, et en cinq moindres, sur l’escorte des équipages, qui certainement, comme je l’ai déjà dit, ne sera pas fort considérable, sur-tout si nous avons été les agresseurs, et commencé l’attaque sur l’armée ennemie. Tandis qu’une des fortes troupes restera en réserve, pour observer, les deux autres attaqueront impétueusement l’escorte, et en même tems les cinq autres se porteront sur le convoi : deux des cinq doivent gagner la tête.

 

Si le Commandant avoit la plus grande certitude que ce soit notre armée qui ait attaqué celle des ennemis, je serois d’avis qu’il menoit son infanterie avec lui, soit en croupe, soit sur des chariots, ou sur ceux qu’il pourroit se procurer à son passage. Je suppose néanmoins que le convoi ne se trouve pas à une trop grande distance.

 

Mon avis, ici, ne sera pas universellement goûté, par la raison que cette expédition ne devant être qu’un coup de main, on croira que l’infanterie ne feroit en pareil cas qu’une surcharge ; mais cette objection ne changeroit rien à ma combinaison. Si je commandois, et quoique je conduisisse de l’infanterie, mon entreprise n’en seroit pas moins prompte ; ce seroit même sur cette infanterie que je compterois pour le succès le plus entier.

 

Afin de la faire arriver commodément, je ferois ficeler un nombre de bottes de foin, sur lesquelles mes fantassins se trouveroient assis dans les chariots ; j’y placerois aussi des sacs d’avoine, et d’autres subsistances ; car je sai très-bien que je n’aurois pas le tems de m’arrêter pour prendre des vivres et des fourrages sur ma route. Quand même j’aurois ce loisir, il seroit imprudent de faire éclater mon objet, et j’aurois à craindre que des paysans ou autres, entraînés par l’espoir de ma récompense, ne courussent à l’ennemi lui donner avis de ma marche. Au moyen des chariots et des subsistances, j’ai de quoi nourrir mes chevaux et mes cavaliers, et mon infanterie. Celle-ci arrive, sans être excédée, et certainement elle me sera d’un très-grand secours, si l’escorte que je rencontre est supérieure en nombre à mon détachement de cavalerie.

 

Si je n’ai pas besoin de mon infanterie pour l’attaque, elle me sera toujours fort utile dans les prises, car il y a beaucoup à prendre dans les équipages d’une armée. D’ailleurs, combien ne me servira-t-elle pas pour convoyer le butin. Le moyen de le conduire avec moins de danger, en lieu de sûreté, est de prendre une route toute opposée au chemin par où l’on est venu ; on risqueroit d’y trouver des partis ennemis, qui disputeroient la proie ; le retour au contraire sera d’autant plus facile, qu’on aura pris sûrement un grand nombre de chevaux, qui serviront à porter les fantassins blessés et ceux qui seront excédés de fatigue.

 

Le principal soin du Commandant dans cette expédition doit être d’éviter que les dragons et les soldats s’occupent à butiner pour leur propre compte. Afin d’être mieux obéi, il leur donnera sa parole, qu’il leur sera fait une bonne part du butin, dès qu’ils seront arrivés au quartier ; et cette parole sera religieusement observée. On donnera double part à ceux qui ont été de l’expédition, et en outre une petite gratification particuliere en argent sur tout ce qui sera vendu, tant en chevaux qu’en autres effets. Cette répartition faite avec équité, contribuera à exciter l’émulation de tous ceux qui iront en détachement.

 

Le Commandant du corps qui aura inspiré des sentiments d’honneur à ceux qui le composent, ainsi que je l’ai observé dans son lieu, sera certainement obéi en pareille circonstance, sur-tout si dans les captures, précédemment faites, il a prouvé du désintéressement, et qu’il ait mis de la justice dans les répartitions. Je ne prétends pas qu’on empêche, dans tous les tems, les dragons ou les soldats de troupes légeres de s’occuper de leur intérêt, parce que cela n’est pas dans l’ordre, et que c’est même là le seul objet qui le plus souvent les aura déterminés à ce genre de service.

 

Mais dans l’expédition dont je parle, il n’y a pas moyens de permettre des butins particuliers ; c’est de quoi le Chef doit les prévenir, non en se mettant en marche, parce qu’il y auroit de la mal-adresse ; mais au moment précis où il découvre l’objet qu’il cherche, et où il leur donne ses ordres pour l’attaque ; jusqu’à cet instant il doit avoir laissé ignorer son dessein, je ne dis pas à tous les Officiers, mais du moins aux plus jeunes, et à tous les soldats et dragons. Après avoir donné l’ordre, il signifiera, avec autorité, la défense du butin particulier, et leur fera sentir, (comme cela est vrai) que l’espérance qu’ils auroient de butiner pour leur compte, feroit échouer son projet, exposeroit leur vie, et l’honneur du corps ; que d’ailleurs, tout ce dont ils se chargeroient deviendroit un embarras accablant pour les chevaux, qui ne seroient plus en état de soutenir la fatigue, pour peu qu’il y eût un détour considérable à faire ; et qu’en supposant qu’ils fussent rencontrés dans leur retour par les ennemis, tout leur butin seroit perdu, puisqu’ils seroient forcés de le jetter à terre, pour pouvoir combattre.

 

Quand on déduit des raisons aussi plausibles, on doit s’attendre à être obéi. Si nonobstant la sévérité de l’ordre, un soldat ou un dragon oublioit son devoir dans l’action, et s’occupoit à butiner pour son compte, on le feroit aussi-tôt arrêter et garrotter, pour en faire un exemple, lorsqu’on seroit arrivé au corps. Il ne faudroit point le punir de mort, sur-tout s’il étoit coupable pour la premiere fois ; mais on l’exposeroit pendant huit jours de suite, matin et soir, au piquet, avec des écriteaux, portans l’inscription d’infame, voleur de ses compagnons ou autres. Le neuviéme jour on le feroit passer sans miséricorde, par les courroies, et tout de suite il seroit chassé et conduit du côté de notre armée, en lui signifiant que s’il étoit surpris passant du côté de l’ennemi, soit par nos partis, soit par les paysans, il seroit pendu.

 

Pour prévenir la nécessité de ces actes de rigueur, le Commandant doit en entrant en campagne, expliquer, ainsi que je l’ai dit, ses intentions bien nettement à sa troupe, l’assurer que tout ce qui sera pris par les détachemens particuliers, sera rapporté à la masse générale du corps, pour être vendu ensuite, et réparti à ceux qui le composent ; que les malades même qui auroient resté à l’hôpital depuis le commencement de la campagne, participeront au butin ; que la distribution sera faite selon les grades, et d’après un règlement qu’on notifiera à tous les soldats et dragons, qu’il y aura double part pour ceux qui auront fait les prises.

 

Si on négligeoit de prendre ces mesures, les soldats ou dragons se sépareroient en toute occasion, là où ils trouveroient à butiner : il régneroit le plus grand désordre : les Officiers se verroient seuls et isolés : il n’y auroit pas moyen de rassembler la troupe quand le Commandant ordonneroit la retraite, et elle seroit exposée aux plus grands inconvéniens ; on n’y peut obvier que par la meilleure discipline.

 

Cet ordre une fois établi, doit être rigoureusement observé ; s’il arrivoit, à l’instant où on le signifie, que quelque mutin osât se récrier contre ce règlement, on le feroit aussi-tôt passer à outrance par les courroies ; et s’il en réchappoit, il seroit dépouillé de son uniforme, et ignominieusement chassé. Il suffira certainement d’un ou deux exemples semblables pour en imposer au reste de la troupe.

 

Il est d’autres circonstances où l’on doit présumer que les équipages marchent avec une foible escorte : cela arrive quand l’ennemi veut entreprendre une marche secrete, ou autre dans laquelle il seroit incommodé par ses bagages, ou bien lorsqu’une position critique le détermine à les renvoyer sur ses derrieres et au loin. Un Commandant qui a de bons espions, ou qui a su se ménager des intelligences particulieres, est averti à propos de ces événemens. Une fois bien informé de la route qui tient le convoi, il doit tout entreprendre pour aller y porter le plus grand désordre, soit en enlevant tout ce qu’il y aura de mieux en hommes et en chevaux, soit en détruisant, s’il le peut, par le fer ou par le feu, tout ce dont il ne pourra pas se charger.

 

Pour se procurer un succès plus complet, le Commandant fera reconnoître par le plus assidé de ses espions, ou par quelques hommes de confiance, tels que ses soldats travestis en garde-chasse, et autres, la situation des lieux où se trouveront les équipages des ennemis, et il s’informera soigneusement tant de ses guides que des habitans des lieux où il passera, et sur-tout des Officiers municipaux, qu’il fera venir auprès de lui, de tous les chemins qui aboutiront à l’endroit où il se propose d’aller. Pour mieux cacher ses véritables desseins, il sera de doubles questions à tous ces gens-là, afin de les dérouter : après quoi il dirigera sa marche avec toute la circonspection possible.

 

Je lui conseille de mener avec lui quelques-uns de ces Officiers municipaux, tels que les Bourguemestres, Mayeurs, Echevins, etc. pour être instruit à mesure qu’il avancera dans sa route ; parce que le secours d’une carte est trop foible pour s’y fonder suffisamment. D’ailleurs, il pourroit être trompé par la malice ou par l’ignorance des guides ordinaires, et comme je ne veux pas que le Commandant entre dans les villes et villages, il enverra toujours un et même deux de ses otages en avant, avec un fidéle espion, qui iront prendre langue, et de bonnes informations, afin qu’il ne lui arrive pas d’aller se précipiter au-devant de l’ennemi.

 

Les Mayeurs et autres seront avertis que s’ils ne reviennent pas au temps marqué ou à-peu-près, leurs camarades répondront de leur infidélité, et qu’on brûlera leurs maisons et même tout leur village. Je conseille encore au chef du corps, si les Bourguemestres, Mayeurs, Echevins, ou autres Notables ont des enfans en état de marcher, de les prendre en même temps. La crainte que les peres auront lorsqu’ils seront envoyés en avant, que leurs enfans ne soient victimes de leur fourberie, les déterminera à exécuter fidélement tout ce qu’on exigera d’eux. Il faut avoir aussi l’attention de prendre d’un lieu à un autre, tous ceux de ces honnêtes gens qu’on pourra avoir, et au cas qu’ils soient véritablement absens, s’emparer de leurs enfans, et des gens les plus considérables, tels que le Curé et le Vicaire, etc.

 

Le Commandant se servira de ceux-là même pour se procurer des subsistances, parce que les personnes principales des lieux circonvoisins se connoissent, et qu’un Bourguemestre, ou un Mayeur d’un village, envoyé dans un autre, avec quatre dragons seulement et un brigadier, expédiera beaucoup plutôt l’approvisionnement de tout ce dont on aura besoin. Cet homme instruit de l’humeur de ses voisins, obtiendra d’eux dans quatre paroles, ce qu’un bas-Officier ne pourroit faire en cent, quelque menace même qu’il fît d’exécution militaire, ou d’incendie, etc.

 

Mais s’il est question d’attaquer des équipages que l’armée ennemie a laissés dans son camp ou qu’elle a renvoyé sur ses derrieres, il faut préalablement avoir bien combiné les distances et l’étendue du chemin qu’on a à parcourir, pour arriver à l’objet de son expédition. S’il y a plus de deux jours de marche, on s’y prendra d’autant plus à l’avance qu’on ne peut marcher que la nuit, et qu’on doit passer le jour dans un bois, si l’on en rencontre un favorable, quand même il faudroit aller le chercher loin de sa route, et surtout s’il est opposé à la position des ennemis.

 

C’est ici le cas de faire ficeler du foin aux dragons ; ils doivent aussi porter de l’avoine, mais le moins de bagages qu’il est possible : on entend bien aussi qu’il faut avoir la quantité de pain nécessaire pendant le temps que doit durer la marche. Si l’on étoit bien assuré de ne pas rencontrer d’ennemi, et de pouvoir se procurer des vivres et des fourrages dans les lieux de passage, il seroit inutile de surcharger la troupe. Pour cet objet on useroit de la précaution que j’ai déjà indiquée : sçavoir, de conduite toujours avec soi les Bourguemestres, Mayeurs ou Echevins des lieux situés sur la route ; en observant toutefois de les renvoyer quand ils sont trop éloignés de chez eux, et qu’on a été satisfait de leur conduite ; c’est-à-dire que successivement d’un village à un autre, on renverra ceux qu’on aura fait suivre en s’assurant de ceux du lieux où l’on arrive. Quand on les renvoie, il est à propos de les prévenir que si l’on est assailli par les ennemis, on les en rendra responsables, comme leur ayant donné des avis, et qu’à la premiere occasion on s’en vengera en livrant leurs environs et le lieu même au pillage.

 

Quant aux subsistances on doit les tirer, autant qu’il est possible, des villages les plus éloignés des ennemis, et se les procurer sur la droite si les ennemis sont sur la gauche, et de la gauche, s’ils sont de la droite. Si les équipages de l’armée ennemie sont restés dans le camp, on ne doit employer que de la cavalerie, parce que la proximité des ennemis exige que l’expédition soit faite avec la plus grande célérité. Il n’est personne qui ne soit en état de juger qu’on ne pénétre pas dans un camp ennemi, sans courir le risque prochain d’être attaqué en force, et d’être coupé dans la retraite, par les corps détachés à cet effet : or, ce n’est qu’en faisant toute diligence qu’on échappe à ces dangers.

 

Si l’on apprend que les équipages ont été envoyés sous le canon d’une ville, pour y être parqués, et que le pays soit couvert, on ne peut se promettre de les attaquer avec succès, qu’en y portant de l’infanterie, soit en croupe des dragons, si la distance n’est pas trop considérable, soit sur les chariots du corps, soit sur des chariots de paysans, si l’on peut en rassembler assez et promptement ; il ne faut pas perdre de temps pour rassembler des chariots, parce que s’il en manque on en prend chemin faisant.

 

Il faut que le Commandant combine sa marche pour être en état d’arriver entre dix et onze heures du soir, à la proximité du parcq. Alors il mettra sa troupe à couvert, afin qu’elle ne soit point apperçue : il lui laissera prendre quelque moment de repos, et cependant il fera ses dispositions pour fondre sur la garde avec un corps de troupes destinées pour cet objet. Au même instant les autres corps de sa troupe qui auront été distribués, selon les connoissances qu’il aura acquises par ses espions ou autres, attaqueront par différens côtés ; et agissant ainsi de concert, leur expédition sera prompte et leste : et il est nécessaire qu’elle le soit, parce qu’il est important de se retirer au plutôt et en bon ordre.

 

Dans ces vues le Commandant doit avoir resté en panne, au centre des attaques avec un corps de réserve, afin d’être à portée de donner des ordres ou du secours aux différens corps qui attaquent. Tous doivent être avertis que ce sera sur lui qu’on se retirera, et de peur de méprise il fera allumer un grand feu qui servira d’indication. Dans le cas dont il s’agit, l’attaque doit commencer à-peu-près vers minuit.

 

En conseillant ce genre d’attaque, je suppose que la distance du parcq des équipages de l’armée ennemie n’est point assez considérable pour que les troupes trop fatiguées de la marche fussent hors d’état d’attaquer un peu après leur arrivée, d’où il résulteroit qu’elles seroient encore moins en état de faire retraite au point du jour. S’il y avoit au contraire, deux ou trois jours de marche, le chef prendroit des mesures toutes différentes, et il auroit soin qu’il n’y eût que très-peu de chemin à faire le dernier jour, et de couvrir sa troupe par des bois, s’il y en avoit, ou par quelques côteaux.

 

Cependant il feroit rôder ses espions avec ses gardes-chasse en avant, et le plus près du parcq qu’il seroit possible, afin d’examiner s’il y auroit moyen d’embusquer son infanterie commodément, et avec sûreté ; auquel cas il n’hésiteroit point à la faire avancer jusqu’au lieu favorable pour y former l’embuscade.

 

L’infanterie se trouveroit ainsi plus à portée de former son attaque du côté qui lui seroit indiqué, et ayant moins de chemin à faire pour se rendre au lieu du combat, elle arriveroit plus fraîche. Dans ce dernier cas il faut devancer l’attaque d’une heure, c’est-à-dire, la commencer à onze heures : c’est un instant favorable, parce que le sommeil appésantit tous les yeux entre onze heures et minuit, et sur-tout en campagne. D’ailleurs si l’on n’a pas été trahi ou découvert, la garde des équipages, qui certainement ne doit pas être bien forte, se croira dans la plus grande sécurité par rapport à la distance qui la sépare de son ennemi. On n’a point à craindre que le gouverneur de la place envoye du secours, parce qu’il seroit trop imprudent qu’il fît ouvrir ses portes pour faire sortir des troupes, sans être assuré quelles sont les forces des ennemis qui sont aux portes de la ville.

 

A l’instant même où l’on voudra commencer l’attaque, le Commandant donnera le signal à tous les corps chargés de se porter sur différens côtés, en faisant battre et sonner la charge par tous ses différens instrumens, qu’il doit avoir menés avec lui, quoique le corps n’y soit pas entier ; jusqu’au moment du signal, les troupes doivent marcher à petits pas et dans le plus grand silence, afin de fondre tout à coup sur la garde dont on aura su la position et la force, par le rapport des espions ou autres ; cette garde étant enlevée ou passée au fil de l’épée, les troupes d’infanterie doivent s’attacher aux coffres des Officiers, et aux caissons. Pour cet objet ils ont leurs outils, et il est inutile d’apprendre aux soldats la maniere de s’en servir ; dans cette occasion ils ne doivent emporter au lieu indiqué pour le dépôt des captures, que les meilleurs effets, et ils auront assez d’embarras pour ne se point charger de choses qui n’en vaudroient pas la peine.

 

Pendant que l’infanterie fait sa charge la cavalerie doit s’occuper à enlever des hommes et des chevaux, qu’il faut conduire à mesure au corps- de-garde posté par le Commandant auprès du dépôt du butin de l’infanterie, lequel dépôt doit être confié aux soldats reconnus les plus fidéles, et commandés par deux Officiers dont l’un veillera à la sûreté des effets, et l’autre à l’arrangement des différentes captures qu’on placera sur les chariots. Le corps-de-garde destiné à recevoir les prisonniers doit être sous les ordres d’un Officier qui s’assure de ces prisonniers par les moyens ordinaires dont le premier est de les désarmer ; car il est trop imprudent de se borner à briser ou enlever les chiens et les baguettes des armes à feu. J’ai éprouvé moi-même dans une occasion quel danger cette imprudence entraînoit. J’avois fait en Baviere aux pieds des montagnes du Tirol, deux cens trente prisonniers ; je ne pus les faire escorter que par vingt cavaliers, attendu que ma troupe n’étoit composée que de très-peu de monde. Dès que les prisonniers se vient éloignés de nous, ils se revolterent, et après avoir essuyé les premiers coups de l’escorte, qui, à la vérité, s’étoit conduite imprudemment, ils en assommerent onze avec la crosse de leurs fusils ; si ces prisonniers eussent pris leur parti une heure plutôt ils auroient tous échappé ; mais au moment de leur révolte, ils se trouverent près d’un poste commandé par le Baron Echer, Colonel que j’avois fait avertir de la marche de ce convoi, et qui étant sorti à propos avec un détachement, investit les mutins et les prit presque tous. Il est bon d’observer que s’il y a de l’artillerie dans le parc que l’on attaque, on doit tout employer pour s’en rendre maître, il n’y aura pas de difficulté pour l’emmener, parce que dans tout parc où il y a de l’artillerie, on y trouve des chevaux à proportion ; dans ces circonstances on ne sauroit trop apporter de diligence, parce qu’il importe de commencer sa retraite long-temps avant le jour ; car on ne doit pas douter que le Gouverneur de la ville ne fasse ouvrir les portes dès l’instant où il croira pouvoir le faire sans se compromettre, et qu’il n’envoye des troupes à la poursuite de ce qu’on aura enlevé ; ces troupes, à la vérité, ne pourront pas être considérables, et ne pourront s’avancer qu’à tâton ; mais il n’est pas moins nécessaire d’avoir de l’avance sur elles, il sera aussi très-essentiel de composer son arriere-garde de deux détachemens d’élite de dragons dont nous avons parlé au chapitre II des détachemens.

 

Je ne doute point que le chef de l’expédition ne sache prendre ses mesures en habile homme. S’il a dans sa retraite des plaines vastes à traverser, il ne sauroit mieux faire que de les éviter si cela est possible, dût-il même beaucoup allonger sa route, en s’éloignant sur-tout du côté de l’armée ennemie ; dans cette retraite le Commandant ne doit pas ménager ses chevaux, il faut leur faire faire un jour la route qu’ils auront faite en trois pour se rendre à l’expédition. D’ailleurs, la capture qu’on aura faite des chevaux est un moyen de soulagement, soit pour le transport du butin, soit pour le transport de l’infanterie, enfin tout ce qu’il sera possible d’imaginer pour se soustraire à la poursuite ou à la rencontre de l’ennemi, doit en être mis en usage en pareil cas.

 

Il faut avoir des petits postes en avant pour éclairer, des postes de droite et de gauche pour fouiller les bois et les ravins qui pourroient cacher des embuscades, une avant-garde qui soit à portée de soutenir ces petits postes ou de les recevoir s’ils étoient repoussés. Ce sont là des moyens ordinaires qu’aucun Officier ne doit ignorer. Quand les circonstances les rendent insuffisans, c’est au Commandant à trouver des ressources dans son génie.

 

A quelque distance que soient les ennemis, il faut toujours, quand on traverse une plaine fort étendue, marcher comme si on avoit à craindre de les avoir sur les bras. Par le bon ordre dans la marche on se garantit du premier choc d’une cavalerie légere qui est toujours le plus à craindre, et qui peut se montrer subitement. S’il arrivoit qu’on en rencontrât un corps nombreux et qu’il fût soutenu par des escadrons de cavalerie pesante, il faut parquer les troupes qui se trouveroient inquiétées dans leur retraite, dans le lieu le plus commode, et poster l’infanterie de maniere qu’elle soit à l’abri de l’incursion des chevaux ; pour cet objet on la distribue entre les voitures : de là elles font le coup de fusil avec tant d’assurance, que les ennemis, quelques nombreux qu’ils soient, n’en approcheront pas ; un moyen encore plus avantageux, seroit de faire usage contre eux de quelques piéces de canon s’il n’en trouvoit dans les prises qu’on auroit faites ; l’ennemi abandonneroit certainement la partie, et laisseroit au Commandant le liberté de continuer sa marche.

 

Dans cette attaque il faut veiller autant qu’il est possible, à ne pas sacrifier du monde mal à propos ; car ce n’est point la cas de se battre à moins d’une nécessité urgente, mais de conserver ses troupes et les prises qu’on a faites : pour réussir, il faut placer sa cavalerie sur une des aîles du parc, afin qu’elle soit protégée et garantie par le feu de l’infanterie, et si les ennemis en tournent le parc (ce qui n’est point à présumer) s’approchent assez pour incommoder la cavalerie, celle-ci laissera des intervalles, afin que l’infanterie puisse faire son feu avec ordre et à propos, comme les ennemis souffriroient de ce feu et qu’il est bien supérieur à celui de leurs mousquetons, l’Officier qui commande la cavalerie, attentif au vuide et au désordre qu’il appercevroit chez les ennemis, pourroit trouver une occasion favorable de fondre sur eux, en tombant sur la partie qui seroit à sa portée et dans le plus grand désordre ; dans cette irruption on prendra bien garde de ne pas trop s’enfourner, de peur d’être enveloppé par deux ou plusieurs troupes dont on seroit tout-à-coup écrasé, à moins qu’on ne se rendit à discretion ; ainsi il vaut mieux ne rien entreprendre et rester dans son poste, si l’on ne trouve pas une occasion favorable de tomber sur une troupe isolée.

 

Quand les ennemis, après avoir souffert par le feu de l’infanterie, abandonneront la partie et se retireront en désordre, on pourra les faire suivre par deux fortes troupes de dragons, soutenues par deux autres troupes semblables. Cette poursuite exige encore la plus grande prudence : car cette retraite et ce désordre des ennemis pourroient très-bien n’être qu’un stratagême pour éloigner les dragons de leur abri et de la protection de l’infanterie, dans l’espoir de retomber sur eux et leur couper la retraite, si ceux-ci s’étoient avancés témérairement, et que la cavalerie ennemie fût supérieure en nombre ; mais si l’on étoit attaqué par un petit parti ou par plusieurs réunis, qui ne formassent ensemble qu’un corps de deux ou trois cens hommes, je ne serois point d’avis que le chef perdît du temps à s’écarter de la plaine ; je voudrois au contraire, que dans la criante qu’il ne survînt un plus grand nombre d’ennemis, il fît les plus promptes dispositions pour charger ceux qu’il auroit en tête, sur-tout s’il auroit avec lui toute sa cavalerie ; car quoiqu’il eût laissé à son poste les malades, les esclopés et les plus foibles de sa troupe, il se trouveroit toujours fort supérieur en force, si, comme je viens de l’observer, il n’étoit rencontré que par des partis.

 

Il est encore un autre moyen à employer en cas d’attaque ; c’est de faire sortir un tiers de l’infanterie, et notamment les deux détachemens d’élite, d’en former un corps sur six ou huits rangs de hauteur, ou sur quatre seulement, si l’ennemi n’est pas trop supérieur, de placer les dragons à la réserve des deux détachemens d’élite, sur les aîles de cette infanterie, et de marcher dans cet ordre avec audace aux ennemis, qui sûrement n’attendroient pas les premiers coups, les deux détachemens d’élite de dragons doivent suivre à l’extrémité de l’aîle où se trouve l’espace et le terrein le plus commode, et y être placés en potence : observer de là tous les mouvemens des ennemis et profiter du désordre qu’on appercevra dans leur marche, pour fondre sur eux impétueusement ; les Officiers qui commandent ces détachemens, sont ordinairement gens choisis et expérimentés ; ainsi il est inutile de leur observer qu’il faut toujours de la prudence, de l’adresse à profiter des fautes des ennemis, et des vuides qu’ils laissent dans leurs troupes ; qu’on doit sur-tout éviter toute poursuite téméraire, par la crainte d’être coupé ou de tomber dans leurs piéges, et que dans cette occasion, de même qu’en toute autre opération de guerre, on doit toujours être attentif au signal du Commandant, lorsqu’il veut la retraite, soit qu’il la fasse sonner ou qu’elle soit annoncée par un feu ou tel autre indice de convention ; dans tous ces événemens on fait assez de bruit pour être entendu des sentinelles de la place dont on s’éloigne, par conséquent il faut s’attendre à être assailli par le canon des remparts : ce feu ne doit point inquiéter, car ce n’est que par hasard que ces canons peuvent tuer quelques hommes ; cet inconvénient ne m’empêcheroit pas d’allumer un feu de paille ou de bois s’il étoit possible, dans un lieu favorable et bien situé, afin que la troupe ne se trouvant pas dans les ténèbres, fût plus prompte dans son expédition. Ce même moyen faciliteroit aussi la célérité de la retraite.

 

J’ai dit qu’on ne devoit point appréhender que le Gouverneur de la ville fît ouvrir les portes tandis qu’il la verroit entourée de troupes ennemies, parce qu’il auroit à craindre d’exposer la place. Pour l’obliger d’être encore plus long-temps sur ses gardes dans le temps même de sa retraite, je laisserois avec les deux détachemens d’élite qui feroient l’arriere-garde, les trois quarts des instruments qui ne cesseroient point de raisonner avec le plus grand bruit : par-là j’en imposerois au Gouverneur qui n’oseroir faire ouvrir ses portes aussi précipitamment qu’il le désireroit, je fournirois des chevaux à tous mes Joueurs d’instrumens, qui par leur état, se trouveroient à pied, et je les mettrois, par ce moyen, à portée de suivre le pas de l’arriere-garde, dès que j’en aurois donné l’ordre.

 

J’observe encore que, comme le Commandant pourroit avoir de la peine à rassembler toute sa troupe qui seroit acharnée au pillage, il doit s’y prendre un peu à l’avance pour faire sonner la retraite. Tandis que l’on se repliera sur le point de réunion indiqué, il faut que l’on fasse mettre tout en ordre de marche, par ceux de la réserve.

 

Quand je dis qu’il faut faire sonner la retraite, il ne faut point entendre que ce soit avec des instrumens, parce que le Gouverneur seroit trop éclairé sur votre opération : il faut donc y suppléer par un autre signal, ou par quelqu’autre moyen ; par exemple, faire rôder quelques-uns des gens de la réserve pour donner à tous les soldats l’ordre de la retraite ; mais si le parc étoit fort étendu, on allumeroit un grand feu à l’approche du chemin par où on voudroit le faire, et ce feu auroit été indiqué avant de pénétrer dans le parc, comme le signal du ralliement des troupes : on auroit l’attention de passer derriere le feu, afin de le laisser entre la ville et les troupes. Moyennant cette précaution, on ne seroit pas apperçu des sentinelles de la place, qui seroient d’autant moins en état de donner des détails exacts par leur rapport.

 

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