| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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CHAPITRE XVI.
Des entreprises sur les convois de l’armée ennemie.
Tout ce qui retarde dans la guerre les opérations de l’ennemi est important à remplir, et il est bien certain qu’on les retarde, toutes les fois qu’on le prive des moyens de subsistance. Pour cet objet le Commandant doit avoir des espions, et entretenir des correspondances dans les divers lieux où il espérera de recevoir des instructions utiles ; on s’assure de la fidélité de ces correspondances, soit par des récompenses, soit par la promesse de ménager et de protéger les pays dont on est dans le cas de tirer des contributions. Dès qu’on reçoit l’avis du départ d’un convoi et de la route qu’il doit prendre, le Commandant doit consulter, s’il lui est possible d’aller l’enlever ; les tems pluvieux et les chemins où les voitures ne peuvent pas marcher sur deux files, donnent un très-grand avantage aux agresseurs. En pareil cas, si l’on peut réussir à mettre du désordre dans la longueur, et sur-tout à la tête du convoi, soit en tuant les chevaux de deux ou trois voitures, soit en coupant les traits pour ménager les chevaux, soit en facilitant cette derniere opération aux paysans, et favorisant leur fuite ; on n’a point marché sans succès. L’expédition devient entierement heureuse si on parvient à battre l’escorte, à la faire prisonnière ou à la mettre en fuite. Aussi-tôt on employera la rigueur ou la séduction pour apprendre, par la déposition des Officiers ou des soldats qui seront faits prisonniers, quels sont les caissons qui contiennent les effets précieux, tels que l’argent, les papiers, etc et l’on s’en emparera. Quant au reste du convoi, comme il seroit très-dangereux de vouloir se l’approprier, par la crainte de donner à l’ennemi le loisir d’arriver en force, on se hâtera de rassembler dans un lieu écarté, et sous escorte, les caissons et les chariots, et de tout détruire en brisant ou en brûlant : on se réservera seulement les chavaux ; et qu’en même on n’en rameneroit qu’une centaine, ce qui est un nombre bien peu considérable sur un convoi, on aura rendu un très-grand service à son Général. On entend bien que lorsqu’on est à proximité d’un poste de sûreté, on doit faire de son mieux pour y ramener le convoi.
Il faut observer que si le convoi est peu nombreux en caisson, qu’il arrive de fort loin aux ennemis, et par tout autre chemin que les convois ordinaires, on doit présumer qu’il transporte le trésor de leur armée ou des effets de la plus grande utilité.
La distance du lieu où l’on se trouve à la route que tient le convoi, n’est point un motif qui doive arrêter l’expédition, sur-tout si cette route est éloignée du camp de l’ennemi. Cette distance doit au contraire fonder l’espoir des succès, parce qu’il est certain qu’on n’aura à faire qu’à une escorte peu considérable. Il s’agit donc de se pourvoir de bons guides, de joindre aux deux détachemens d’élite de dragons, un autre nombre proportionné de dragons les mieux montés, et cent hommes d’infanterie tirés des détachemens d’élite de ce genre, qu’on fera aller alternativement en croupe d’une partie des dragons, afin de ne point fatiguer les chevaux. Avec ce corps de troupes, et aprés avoir pris les précautions nécessaires pour la route, on peut partir avec confiance.
Arrivé aux approches du lieu par où doit passer le convoi, on embusquera l’infanterie dans le lieu le plus favorable ; les dragons l’ayant mise à terre retourneront sur leurs pas à une certaine distance ; et pour ne laisser aucune marque des pieds des chevaux aux approches de l’embuscade, l’Officier d’infanterie, chargé d’y commander, aura soin de les faire effacer aux environs et même au loin. Pour égaliser le terrein on se servira de quelques menues branches d’arbre qu’on liera ensemble, ce qui sera suffisant si les chevaux ont marché sur un terrein où il y ait du sable ou beaucoup de poussiere : si c’est par un tems pluvieux, ou sur un sol bourbeux, on préparera un tronçon d’arbre, dont on se servira en forme de rouleau. Aussi-tôt le Commandant de la cavalerie se rendra par des détours à la rencontre de son objet, il se glissera dans un bois s’il en trouve un à portée, ou se tiendra assez éloigné du chemin pour n’être pas apperçu, et y restera en panne jusqu’à ce que le convoi soit passé ; alors il le cotoyera pendant sa marche jusqu’à la hauteur du poste de son infanterie, avec laquelle il doit être convenu d’un signal, pour que tout agisse de concert. Le Commandant de l’infanterie doit choisir les soldats qui aient le coup d’œil bon, il les fera monter sur les arbres les plus élevés et les plus touffus, et ils seront chargés de donner le signal dont on sera d’accord, pour indiquer le moment précis auquel l’on devra déboucher. Ce même Officier doit avoir aussi séparé son infanterie en deux troupes à une distance de 200 pas sur la même ligne, dont l’une doit s’avancer sur la chaussée dès que l’autre fera feu ; ce feu doit être fait à l’instant où elle se trouve à la hauteur des ennemis, et servira de signal à l’autre troupe d’infanterie pour se présenter en ordre et barrer le chemin.
L’ordre de cette premiere attaque de la part de l’infanterie est très-bien conçu, lorsqu’à la faveur de son embuscade dans un bois, elle n’a point à craindre que la cavalerie ennemie puisse se porter sur elle trop subitement. Cela supposé, cette premiere attaque se fera, ainsi que je viens de le dire, par une décharge à bout touchant, s’il est possible, de la moitié de la troupe d’infanterie qui sera arrivée la premiere sur les ennemis. Lorsque le Commandant de la cavalerie entendra les premiers coups de fusil, il se portera le plus diligemment possible sur les pas de l’escorte, et l’on peut être assuré que la tenant ainsi entre deux feux, on mettra ce détachement hors d’état de faire une longue résistance.
L’embuscade d’infanterie peut encore être très-bien pratiquée dans une pièce de bled, lorsqu’il s’en trouve une à portée du chemin, dont le bled est assez haut pour cacher des hommes qui y doivent être genou à terre ; mais dans ce cas, il faut que les soldats marchent éparpillés dans le bled et à la distance de deux ou trois pas les uns des autres, parce que s’ils marchoient ensemble ou de front, il coucheroient tellement le bled, que les cavaliers de l’escorte, étant élevés sur leurs chevaux, pourroient voir, même de loin, le louche qui paroîtroit sur la piece de bled ; c’est encore une raison pour laquelle l’infanterie ne doit pas s’embusquer sur le bord du bled, elle doit avoir l’attention de faire un long circuit pour pénétrer par la partie opposée au chemin. Quand même elle auroit 80 pas à faire pour barrer le chemin, l’escorte n’auroit point le loisir de gagner les devants, parce qu’alors l’infanterie n’ayant plus les mêmes précautions à garder, auroit bientôt fait quelques pas en avant, et que l’escorte pourroit encore moins fuir en rétrogradant, puisqu’elle trouveroit un corps de cavalerie qui l’arrêteroit. L’embuscade dans les bleds est souvent préférable lorsqu’ils sont déjà bien hauts, par la raison qu’elle donne moins de défiance ; au contraire, toutes les fois qu’une troupe marche à côté d’un bois, elle est toujours sur ses gardes, et prend la précaution de la faire fouiller. Si l’escorte se rend prisonniere de guerre, on la traitera avec humanité ; après l’avoir désarmée et mis en trousseau les brides des chevaux, etc., on la fera marcher entre le corps d’infanterie et celui de cavalerie, et l’on ne s’amusera point à inventorier la capture, parce qu’on aura le loisir de le faire quand on sera en lieu de sûreté ; mais on pressera la retraite pour éviter d’être attaqué par les détachemens qui viennent à la rencontre des convois ; ce qu’on ne manque pas de faire, sur-tout lorsque les grands-gardes de l’armée ennemie, ou les troupes légeres qui voltigent dans la campagne, ont entendu le bruit de la mousqueterie. Dans cette occasion, comme dans toute autre semblable, on fait sa retraite avec toute la diligence possible, jusqu’à ce qu’on soit à portée de ces postes, et on prend les chemins qui éloignent le plus des ennemis.
En supposant que le lieu de l’attaque du convoi fût à la proximité des grands-gardes des ennemis, on ne sépareroit point en deux corps l’embuscade de l’infanterie, et la cavalerie se posteroit de maniere à paroître à la queue du convoi dans le même tems que l’infanterie se montreroit à la tête : alors il faut dépêcher bien plus promptement son expédition, et éviter, si l’on peut, de faire aucun bruit en sommant l’escorte de se rendre. Peu de paroles suffisent, la vie ou point de quartier. Voilà l’option qu’on leur donne, et sur quoi ils ont à se décider dans l’instant ; s’ils refusent de se rendre, on se comporte envers eux comme je l’ai déjà dit ci-dessus, c’est-à-dire qu’on les arrête par une décharge de la moitié de la troupe ; cette décharge faite comme à bout touchant, doit mettre l’escorte dans la nécessité de demander la vie ; on l’accorde ou on ne l’accorde pas selon l’état où sont les affaires. Le succès est d’autant plus probable, qu’il dépend de la promptitude avec laquelle les cavaliers se seront portés à toute bride sur l’escorte, à l’instant qu’ils auront vu la tête de l’infanterie se montrer, ou du moins dès qu’ils auront entendu les premiers coups.
Comme il est possible que le Commandant ait été averti à l’avance du départ du convoi, et qu’ainsi il ait eu le loisir de se porter au loin, il se trouveroit dans le cas d’être plusieurs jours, tant en marche que dans son embuscade, pour y attendre sa proie ; il doit par conséquent se pourvoir, comme je l’ai remarqué ailleurs, d’une quantité suffisante de vivres et de fourrages ; car il courroit risque d’être trahi s’il se montroit dans quelque bourg ou village pour avoir des provisions ; mais après l’expédition, si la troupe a souffert ou qu’elle manque des choses nécessaires, on pourra envoyer un Maréchal des Logis ou un Lieutenant au lieu le plus voisin, pour en faire apporter les approvisionnemens dont on a besoin.
J’observe que si l’on a le choix de deux villages, et qu’à portée de l’un d’eux il y ait un bois, on doit de préférence envoyer à ce village y chercher les rafraîchissemens dont la troupe aura besoin, ayant attention d’avoir des vedettes autour du bois, que l’on ne posera point à découvert, mais cachés dans les taillis, et placés néanmoins de maniere à voir ce qui se passe sur le chemin. On fera en même tems monter quelques soldats sur les arbres les plus touffus et les plus élevés, pour y donner le même coup d’œil et la même attention.
En supposant qu’il n’y ait point de bois à portée d’un village, on s’en approchera, et l’on adossera la troupe au lieu le plus prochain qui présentera la meilleure position, pour y faire halte ; après avoir fait fouiller le village, on y établira à l’entour des sentinelles et des vedettes doubles, tant pour observer tout ce qui pourroit venir de loin, que pour empêcher tout soldat et tout dragon d’entrer dans le village. On placera deux sentinelles au haut du clocher, et l’on posera dans le cimetiere un corps-de-garde commandé par un Officier ; s’il n’y avoit point de clocher, ou que le village se trouvât dans un lieu bas, on mettroit les sentinelles au dehors dudit village, sur les arbres les plus élevés qui se trouveroient à la vue des postes, pour en être vus et entendus, et pouvoir donner les signaux. Il faut à ces différentes précautions en ajouter une autre très-essentielle. Je veux dire qu’il faut toujours, pendant le temps du rafraîchissement ou du repos de la troupe, qu’il y en ait un tiers sous les armes, tant d’infanterie que de cavalerie ; il sera même très-prudent de faire roder au loin quelques partis de cavalerie, pour éviter toute surprise.
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