Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE XVII.

 

Des entreprises sur les fourrages, fourrageurs et maraudeurs.

 

Quand l’ennemi marche au fourrage, on a bien des occasions de butiner et de la faire souffrir ; mais on ne peut rien dire ici de bien positif, parce que le bon ou le mauvais succès dépend du lieu où les ennemis font leur fourrage ; il se peut que ce soit dans un pays couvert, où il y ait des bois, des côteaux, des ravins, ou beaucoup de hayes ; il se peut aussi que ce soit dans une vaste plaine où il n’y ait ni bois ni couvert. Dans ce dernier cas, il y a si peu de chose à faire, que ce ne seroit pas, pour ainsi dire, la peine de fatiguer la troupe, qu’autant que les ennemis n’auroient pu faire leur fourrage que tard, vu l’éloignement, et qu’ils ne pourroient le finir que vers le soir. Dans cette supposition le Commandant, dans quelque lieu que se fasse le fourrage, doit parfaitement connoître le local et savoir par où les troupes d’escorte, où celles qui auront formé la chaîne, doivent revenir, et quelle doit être la route des fourrageurs à leur retour.

 

S’il y a quelques villages qui soient hors de la portée des patrouilles, et assez à portée cependant de la route que doivent tenir les fourrageurs, on pourra tomber le soir sur les paresseux et les maraudeurs. Il y a bien plus à espérer de faire des coups heureux si l’ennemi fourrage dans l’arriere saison, parce qu’alors les cavaliers battent en grange (c’est ce qu’on appelle fourrager au sec) ; le grain est un appas, et même une nécessité pour eux ; car les chevaux qui sont excédés des fatigues de la campagne, et qui ont mangé long-tems verd qui les a affoiblis, ont besoin de grain pour les refaire.

 

Lorsque les cavaliers battent le bleds, ils croyent toujours n’en avoir pas assez ; ils se rassemblent pour travailler ; les chevaux restent gardés par peu de monde, et souvent simplement attachés au dehors. C’est-là précisément le cas où quelques-uns de vos détachemens, qui auront trouvé le moyen de pénétrer, peuvent réussir à enlever des chevaux, et probablement aussi les cavaliers qui sont dans la grange, sur-tout si l’Officier de votre détachement a été bien informé, et que, relativement à son dessein, il ait pu mener en croupe quelques fantassins d’élite. Ceux-ci, en même tems que les dragons, feroient main-basse sur les chevaux, entreroient dans la grange la bayonnette au bout du fusil, offrant l’alternative de la vie ou de la mort.

 

Il est utile assurément de prendre des prisonniers ; mais au cas où il y auroit trop de difficultés à les garder, il faudroit s’attacher aux chevaux ; car il en résulte deux avantages également essentiels, dont l’un est l’utilité du corps par le bénéfice qu’il retire de la vente des chevaux, et l’autre le préjudice que la privation de ces chevaux porte aux ennemis ; d’autant plus que le dommage entier peut tomber sur un seul régiment, qui, par la perte de ses chevaux, se trouveroit hors d’état de tenir la campagne que les cavaliers feroient avec dégoût, jusqu’à ce qu’on leur en eût fourni d’autres, et parce que dans le vrai il n’y a rien de si gauche qu’un cavalier qui se trouve à pied.

 

J’observe que l’infanterie qui entrera dans la grange pour sommer les fourrageurs qui battront le grain, de se rendre, doit savoir s’il n’y a pas d’autres issues que celle par où la troupe assaillante entrera, et au cas qu’il y en ait quelqu’autre, il fait avoir la précaution de s’en emparer, et de la masquer par quelques hommes la bayonnette au bout du fusil.

 

Ceux-ci doivent se montrer en même tems qu’ils entendront leurs camarades paroître à la portée principale ; peu d’hommes suffiront pour arrêter ceux qui voudroient fuir de ce côté, d’autant plus qu’on ignore le nombre des fusiliers qui peuvent gagner le dehors, attendu que ceux qui sont dans la grange ne sont pas à portée d’en juger.

 

Les traîneurs et les maraudeurs ne méritent pas moins d’attention, sur-tout si hors de la chaîne il y a de bons villages. Les soldats, qui composent ou qui forment la chaîne, sont ordinairement fort exacts dans les commencemens ; mais outre que pour l’ordinaire ils se relâchent assez d’eux-mêmes, ceux qui ont envie d’aller à la maraude trouvent toujours le moyen de passer du côté où ils savent que le Grand Prévôt et ses gens ne rôdent pas.

 

Ce Grand Prévôt et ses Lieutenans sont aussi de très-bonnes captures à faire ; et si l’on a quelques espions fideles et adroits, il est facile de savoir l’endroit où ils se sont établis, ou celui où ils se sont portés ; on peut être assuré que ce sera toujours vers le meilleur endroit, c’est-à-dire vers le village le plus riche et le plus apparent.

 

En supposant donc, comme je l’ai déjà dit, que les ennemis fissent leur fourrage dans un pays couvert, il y auroit plus de facilité et plus de moyens pour réussir dans l’entreprise qu’on méditeroit contr’eux. On peut être favorisé par des bois assez éloignés du fourrage, et même de la chaîne, pour s’y loger commodément, comme aussi par de profonds ravins et par des côteaux, derriere lesquels on s’établit ; si le Chef et les Officiers, qui seront commandés pour aller insulter les ennemis dans leur fourrage, connoissent bien le pays (comme cela doit être), soit qu’ils aient eu les moyens de le reconnoître auparavant, ou dans d’autres circonstances, ou par de bonnes informations qu’ils auront prises des habitans des environs, dont il se sont assurés, il sera possible de très-bien réussir. Mais on doit avoir eu la précaution de prendre les avances pour aller se gîter dans les postes où l’on a prémédité de s’embusquer, et de n’en sortir qu’à bonnes enseignes ; car ce ne seroit pas la peine de se montrer à l’occasion de trois ou quatre hommes qui paraîtroient ; ce seroit au contraire la plus grande faute, et elle exposeroit à perdre des objets importans. Il vaudroit mieux laisser échapper ce peu d’hommes si on ne pouvoit les prendre sans bruit, que de courir risque de manquer un plus grand coup en se montrant mal-à-propos.

 

Il arrive souvent que l’Officier général qui commande le fourrage, se porte au loin avec quelques Officiers de l’Etat-Major et autres, qui forment sa Cour. Il sera lui-même très-empressé de faire la sienne au Général de l’armée, particulierement si l’on est en disette de fourrage au camp, et que les environs soient ruinés ; il n’est pas douteux alors que l’Officier général qui commandera, ou quelqu’autre moins occupé, se portera un peu au loin pour s’assurer s’il y auroit encore quelque fourrage à faire, et pour pouvoir en informer le Chef de l’armée. Voilà des objets d’attention propres à réveiller toute celle des Officiers du corps et du Chef, qui, dans un pareil jour, doit mettre tous les plus fideles espions en campagne, et sur-tout les gens du pays qui lui sont dévoués, pour être exactement instruit, et à point nommé.

 

Quant à la maniere de se conduire, elle est à peu près la même que j’ai détaillée au Chapitre précédent : d’ailleurs, il n’est pas possible de rien établir de positif pour les manœuvres, puisqu’elles dépendent des circonstances. Je dirai seulement que s’il y a quelque bois éloigné, mais d’où l’on puisse bien découvrir le fourrage, il faut faire monter sur des arbres les Officiers les plus capables de bien juger, et leur donner des lunettes d’approche. Sur leur rapport on saura quel parti l’on doit prendre.

 

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