Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE XIX.

De l’enlevement des courriers et autres personnes de distinction qui sont envoyées du camp à la Cour, ou de la Cour à l’armée ennemie.

 

Si le Commandant étoit averti par ses espions que les ennemis attendent un courrier extraordinaire ou un Officier Général, ou quelqu’autre personne considérable qui auroit été envoyée à la Cour par leur Général, pour lui en rapporter les ordres, ou bien pour que ce courrier extraordinaire ou quelqu’Officier de marque dût sortir du camp pour se rendre à la Cour ; dans ces divers cas on fait partir un détachement d’élite de dragons, qui se portent à 10 et même à 20 lieues, s’il le faut, à la rencontre de la personne qu’on a intérêt d’enlever. Son escorte n’est jamais que de 15 ou 20 cavaliers qu’on lui fournit, s’il y en a, d’un endroit à l’autre. Elle est d’autant moins effrayante, qu’étant obligée de suivre le train de poste, elle est fatiguée et peu en état de se battre, et d’ailleurs fort disproportionnée au détachement qui doit l’attaquer. Cette expédition doit être commandée par un des Officiers les plus consommés dans l’art de la petite guerre. Dès qu’il sera à portée du lieu où il a l’espoir d’exécuter son projet, il s’embusquera dans un bois ou dans des taillis ; il perchera des sentinelles de distance en distance sur des arbres un peu éloignés du chemin, et ces sentinelles donneront leur premier signal dès qu’ils découvriront de gros tourbillons de poussière ; ce signal est infaillible s’il fait un tems sec ; dans les tems pluvieux ou nébuleux, il faut employer d’autres précautions pour suppléer à ce moyen. La meilleure seroit d’avoir un espion bien assidé qui pût précéder de quelque tems le passage de la personne qu’on épie. L’embuscade doit être bien préparée : la troupe doit être séparée en deux, et placée au moins à cinq ou six cens pas de distance l’une de l’autre, afin de pouvoir mettre entre deux feux les gens que l’on attend : la premiere devant laquelle ils passent doit leur laisser faire quarante ou cinquante pas avant de déboucher ; la seconde doit se montrer au premier signal qu’on lui donne, et toutes les deux tombant l’une à la tête de l’autre à la queue sur l’escorte, ne peuvent manquer leur coup. Pour en rendre le succès encore plus facile et bien complet, le Commandant doit avoir choisi pour le lieu de son embuscade, la partie où le chemin est le plus mauvais. Si c’est une chaussée, il est à présumer qu’il y a à chacun des deux côtés une espece de fossé. On laissera subsister en entier celui qui est opposé aux troupes, mais on aura pourvu pendant la nuit à égaliser l’autre ; et si celui-ci étoit profond, on y auroit construit des petits ponts de communication qui donneroient la facilité de déboucher à l’instant sans embarras. On doit encore avoir frayé dans le bois des avenues qui conduisent de l’embuscade aux ponts de communication, avoir enfin prévu à tout ce qui pourroit retarder l’expédition.

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Explication du Plan

 

A Troupe d’infanterie en embuscade sur le penchant d’un côteau.

B Détachement de cavalerie embusqué au bas du côteau et derriere la troupe d’infanterie.

C Sentinelles perchées sur deux arbres touffus, qu’on a choisis pour découvrir l’ennemi sans être vus, et pour avertir les Officiers principaux par les signaux dont on est convenu.

D Ficelle que chaque sentinelle perchée tient sur l’arbre, qui passe par un anneau ou sous une branche choisie, va répondre aux Officiers qui sont à la droite et à la gauche de l’embuscade, et qui agissent suivant les signaux convenus.

E Bois où les troupes sont embusquées.

F Grande route ou chemin par où les ennemis viennent.

G Prairie coupée par un ruisseau, sur lequel est un pont de pierre H.

 

Observations.

 

Lorsque cette troupe ennemie est au lieu marqué M, les sentinelles C donnent chacun leur signal avec la ficelle D aux troupes embusquées, pour qu’elles se mettent en mouvement suivant leur direction et les ordres que les Officiers ont reçus.

 

N Partie de la cavalerie et de l’infanterie embusquée, qui doit partir par sa gauche pour aller couper chemin aux ennemis au carrefour O.

 

P Autre partie de la troupe en embuscade tant en infanterie qu’en cavalerie, qui au même signal part par sa droite pour aller prendre les ennemis en queüe, par le derriere du pont au point Q.

 

Le centre de la troupe d’embuscade part au même signal, et va en traversant le bois droit sur l’ennemi en R.

 

Les Commandans de chaque embuscade auront envoyé chacun sur la route un bas-Officier. Ceux-ci s’étant joints s’approcheront le plus près qu’il leur sera possible, du lieu où l’on doit changer ples chevaux de poste, et prendront en même tems toutes les mesures nécessaires pour n’être point découvert. A l’instant où ils auront apperçu leur objet, ils tourneront bride à petits pas sur la terre, et s’étant éloignés ainsi, ils courront au galop, pour se rendre chacun auprès de leur Commandant, qui chacun de leur côté se conduiront ainsi que je l’ai dit. Il faut observer que l’escorte est toujours précédée de deux cavaliers qui marchent en avant pour éclairer la route et les environs. Il importe de ne précipiter aucune manœuvre propre à les mettre en garde, mais en même tems il faut combiner les choses de maniere à s’assurer de ces deux cavaliers. Le premier enlevement donne la sûreté de celui qui a été l’objet de la marche. Ce dernier étant fait, le Commandant de la troupe désarmera l’escorte, et si la personne principale se trouvoit dans une voiture, on l’obligera d’en desendre et de monter à cheval au mileu de la nouvelle escorte qu’on lui donnera, ainsi qu’aux autres prisonniers.

 

Si le Commandant pouvoit établir ses embuscades aux approches d’une poste isolée, puisqu’il y en a plusieurs sur les routes, l’expédition seroit encore plus facile, pourvu toutefois que ce fût dans la nuit qu’elle pût être exécutée, et que cette poste n’avoisinât pas trop une ville où les ennemis auroient une garnison. Dans cette occurrence on auroit à craindre d’être poursuivi apr des détachemens de cette même garnison ; car certainement le Gouverneur de la place seroit bientôt averti. Il y a toujours des poltrons qui n’attendent point les coups pour s’enfuir, sur-tout s’ils sont gens mariés. Il s’agit donc de se retirer bien promptement à travers des bois, s’il est possible, et si l’on est en même tems assuré par ses propres connoissances, ou par des guides sûrs, d’un débouché diamétralement opposé à la position des ennemis. Quoiqu’on fût éloigné de vingt lieues de son poste, il vaudra mieux en faire 30 et 40 pour s’en retourner en sûreté, que de courir les risques d’éprouver la vengeance des ennemis.

 

Avant toutes choses on aura fouillé exactement la voiture, s’il y en a une ; pour la bien fouiller il faut la mettre en pieces ; cette opération n’est pas longue, rien n’est si leste que les soldats pour s’en acquitter, rien ne leur échappe. On enlevera tous les papiers, et après avoir mis tout en usage pour apprendre du courrier ou de la personne principale de quels paniers ou de quelle somme d’argent ils sont chargés. Malgré cette précaution on doit les garder à vue, observer tous leurs mouvemens, les fouiller jusque dans les plis les plus secrets de leurs vêtemens, et des harnois des chevaux, etc. On sait que le secret le plus important peut-être contenu dans le papier du plus médiocre volume, qu’il est possible et très-facile de le soustraire, si l’on n’y surveille avec la plus grande attention. L’avantage qui résulte de cet enlevement est de suspendre les opérations du Général ennemi, qui n’entreprend rien d’essentiel quand il attend les ordres de la Cour.

 

S’il étoit possible d’empêcher que cette expédition transpirât aussi-tôt, l’avantage en seroit bien plus important, parce que l’ennemi se trouveroit plus longtems indécis sur les mesures qu’il auroit à prendre.

 

Pour accélérer la retraite on marchera jour et nuit s’il y a moyen de le faire sans inconvénient. On aura grand soin de s’assurer de bons guides, dont on changera d’un lieu à un autre, car souvent il arrive que les paysans ne connoissent point les routes à deux lieues au-delà de leur village. Dès qu’on sera rendu au lieu de sûreté, on ne perdra pas un instant pour envoyer, sous bonne escorte au Général d’armée, le courrier ou la personne considérable qu’on aura arrêtés ; mais j’entends que tous les papiers qu’on aura pris au courrier partent en toute diligence pour être rendus au Général de l’armée, et ils doivent lui être portés par un Officier qui soit véritablement homme à soutenir la fatigue des chevaux de postes ou autres, qu’il ne doit pas ménager dans cette occasion, parce qu’il s’agit de faire la plus grande diligence : elle est nécessaire pour mettre le Général à portée de pénétrer les desseins des ennemis, et d’en prévenir l’exécution par un parti décisif, soit en déterminant un siége, une bataille ou le déplacement de son camp, ou telle autre manœuvre conforme aux circonstances.

 

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