Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE PREMIER.

De la formation d’un Corps de deux mille cinq cens hommes de troupes légères, dont seize cens d’Infanterie, et neuf cens de Cavalerie.

 

Je suppose un corps de deux mille cinq cens hommes de troupes légeres, je demande qu’il soit composé de seize cens hommes d’infanterie, et de neuf cens Dragons. Je préfère les Dragons à toute autre cavalerie, soit parce que leurs chevaux sont plus forts que ceux des Hussards, soit parce que les Dragons sont dressés à faire, au besoin, le service à pied.

 

Il est inutile d’observer pourquoi je propose un si grand nombre de gens à cheval. On sait bien que souvent l’infanterie n’est pas propre à une prompte expédition. La cavalerie est nécessaire pour des courses légeres dans le pays ennemi, pour des surprises, pour porter promptement du secours dans des lieux éloignés, pour couper les convois des ennemis et les intercepter, pour insulter les fourrages, pour tomber sur les avant et arriere-gardes, sur les équipages, et pour éclairer et prendre langue avec plus de célérité. On l’employe aussi à marcher en avant, soit pour s’emparer d’un poste, soit pour précéder l’avant-garde de l’armée, et la guider, soit pour souiller les bois, les vallées et les ravins, soit pour voltiger à droite et à gauche de l’armée, et la garantir de toute surprise.

 

Un nombre de cavalerie est également nécessaire pour poursuivre une troupe en déroute, sur-tout si c’est de la cavalerie qu’on a mise en désordre, d’autant plus que des troupes battues, qui fuient, ont ordinairement rompu leurs rangs ; or, cette poursuite ne peut-être confiée à l’infanterie. La cavalerie qui poursuit marche en bon ordre, pour sa propre sûreté, lorsqu’elle est commandée par des Officiers prudens et expérimentés. Ceux-ci ne manquent jamais de faire observer à leur troupe le bon ordre. La cavalerie est encore essentielle pour former des embuscades, où il faut se porter au moment où l’avis de la marche d’un convoi ennemi, d’un fourrage, d’un courrier, ou d’un parti qui s’est éloigné du gros des troupes.

 

Les Dragons serviront encore à porter en croupe des fantassins pour les faire arriver plutôt à une destination urgente, pour leur faciliter le passage des rivieres et des ravins dans les temps de débordement. S’il arrive que vous ayez vous-mêmes du désavantage, la cavalerie seule est quelquefois en état de ramener au succès (et j’en ai vu bien des exemples sous mes yeux) du moins échappe-t-elle en plus grande partie à l’ennemi, à moins qu’elle ne soit arrêtée par des marais ou des défilés, impratiquables : or, cet accident ne doit point être éprouvé, parce que le Commandant du corps doit connoître assez le pays et les différentes routes, pour ne point s’y être engagé indiscretement.

 

Mais est-il besoin d’insister sur la nécessité de joindre de la cavalerie à de l’infanterie ? Qui est-ce qui ignore l’importance de la cavalerie dans un grand nombre d’expéditions ? Aussi l’infanterie marche-t-elle avec plus d’audace et de sécurité, quand elle est soutenue par un nombre suffisant de cavalerie.

 

Quand l’infanterie a une grande étendue de plaine à traverser, il s’en faut de beaucoup qu’elle marque autant de confiance, si elle n’est pas protégée par des corps de cavalerie, que lorsqu’elle les voit occuper de la sûreté. Le défaut de confiance entraîne les troupes au murmure. Rien n’est si dangereux, par exemple, que d’entendre dire qu’on les mene à la boucherie. Ce cri terrible passe de bouche en bouche, porte le découragement dans tous les cœurs : toutes les actions languissent ; cette langueur dégénére en timidité ; on est au moment de voir prendre la fuite ; les plus braves Officiers se trouvent exposés, et les combinaisons du Général, ainsi que celles du Chef de corps, les mieux concertées échouent.

 

Ce n’est pas que je prétende assurer, qu’en joignant des corps de cavalerie à de l’infanterie, les succès soient infaillibles. L’exemple de la course de Séraglio, dans la guerre de 1733, dont j’ai été témoin, nous prouve le contraire. Le Roi de Sardaigne et le Maréchal de Villars coururent également les plus grands risques d’être faits prisonniers ; mais ce danger étoit la suite du défaut de précaution le plus extraordinaire. Il est rare que l’on tombe en pareille faute. D’ailleurs on ne donne plus aujourd’hui, comme dans ce temps-là, des compagnies de cavalerie à des enfans.

 

Je n’insiste donc sur le concours de la cavalerie et de l’infanterie, que pour faire sentir les avantages qui résultent de leurs efforts combinés. Je vais en donner un exemple. Celui-ci et tous ceux que je produirai dans le cours de cette ouvrage seront rapportés avec d’autant plus d’exactitude, que je n’en citerai aucun auquel je n’aie participé.

 

Pendant le siège que nous soutenions à Prague, ou je servois en qualité d’Aide de Camp du Maréchal de B***, nos Généraux déterminerent une sortie en plein jour, composée, à peu près, de tout ce que nous avions d’infanterie et de dragons dans la Place, où l’on ne laissa que les gardes et quelques réserves. Nous débouchâmes par la porte sainte Marguerite, et par les deux poternes parallèles ; nous fûmes droit sur la tranchée avec des forces à peu près égales aux troupes qui la gardoient. On sait quel est l’avantage de celui qui attaque ; aussi répandîmes-nous le plus grand désordre parmi les ennemis ; leur Infanterie surprise de la promptitude de notre marche, et effrayée par l’ardeur avec laquelle nos troupes l’attaquerent, quoique bien enterrée, et soutenue par le grand nombre de batteries, qui toutes étoient de gros canons, ne pût y tenir long-temps ; elle se retira précipitamment pour gagner l’abri de la premiere tranchée, qui avoit été ouverte. Plusieurs de leurs soldats jetterent même leurs armes pour fuir plus vite, et nos troupes les poursuivirent avec une nouvelle audace.

 

Mais quelle fut notre surprise aussi, lorsque nous vîmes une troupe de trois cens chevaux postée sur la hauteur, que nous, François, appelions la Maison-Rouge, se mettre en mouvement, descendre à travers un côteau de vigne si roide, qu’on auroit à peine cru qu’il fût pratiquable à des gens de pied, et venir au secours de leur infanterie. Celle-ci, à l’arrivée de ce renfort, reprit courage, se rallia en très-bon ordre, et revint sur nous avec tant de bravoure et de confiance, que son retour nous coûta cher.

 

Nous fûmes obligés, à notre tour, de faire retraite, et d’autant plus précipitée, que quelques-uns de nos corps s’étoient beaucoup trop avancés. Nous rentrâmes dans la Place sans avoir remporté d’autre avantage, que d’avoir pris et brisé nombre d’outils dans la tranchée, d’y avoir tout bouleversé, autant qu’il avoit été possible, et d’avoir pris ou tués quelques centaines de soldats. Tout le succès de notre entreprise fut de retarder les opérations des Assiégeans, de les priver de quatre pièces de canon, que le régiment de Picardie enleva d’une batterie à la gauche des ennemis, qui avoit été prise en flanc par les Grenadiers, tandis que le gros de la brigade attaquoit de front ; nous enclouâmes aussi quelques mortiers et plusieurs piéces de canon des batteries qui étoient à la droite des ennemis ; mais les pertes qu’ils firent furent bien compensées par celles que nous essuyâmes ; puisque cette sortie nous coûta beaucoup plus de monde que nous n’osâmes l’avouer alors. Le seul régiment du Roi y eut une douzaine d’Officiers tant tués que blessés, et des soldats à proportion : plusieurs autres corps furent traités de même.

 

Chacun diminue sa perte en pareille occasions, et il ne nous convenoit pas de faire connoître la nôtre, dans l’étroite position où nous tenoit une armée très-considérable ; il s’agissoit de retarder les travaux des ennemis, et de leur montrer de la résistance, pour leur persuader que nous n’étions ni si foibles, ni si abbatus qu’ils le pensoient. Mais il n’est pas moins vrai que nous y fûmes fort maltraités, et que la cavalerie Autrichienne, qui, entre les deux tranchées sabroit de droite et de gauche, nous fit voir, dans cette occasion tout ce qu’elle vaut, et prouve ici mon sentiment, qui est de joindre toujours de la cavalerie à de l’infanterie.

 

L’infanterie, de son côté, exécute les choses que la cavalerie ne peut entreprendre, lorsqu’il s’agit, par exemple, de s’embusquer dans un bois épais, de se poster ventre à terre, dans des ravins, ou de gravir des montagnes escarpées.

 

Indépendamment de ce nombre d’infanterie et de cavalerie, je demande que le Général y attache vingt-cinq Hussards, tous choisis dans un même régiment, à cause de l’uniforme qui doit être le même. Ces Hussards doivent être gens de confiance, et d’une fidélité à toute épreuve, parce qu’ils serviront en qualité d’Ordonnances, pour porter les avis au Général, aux Officiers Généraux, ou Commandans qui se trouveront sur la communication et pour rapporter leurs ordres.

 

 

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