| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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CHAPITRE II. Des Munitions de guerre, et autres approvisionnemens nécessaires.
Quelque respectable que soit par lui-même un corps de deux mille cinq cens hommes, sur-tout lorsqu’un Commandant habile est à la tête, ce n’est qu’une raison de plus pour se prémunir de tout les secours propres à le mieux faire valoir. Depuis long-temps c’est le canon qui fait la guerre et qui gagne les batailles ; c’est le canon qui perce les murs, qui renverse les portes, qui brise les ponts, et qui s’oppose impérieusement à l’audacieuse approche des ennemis ; c’est le canon qui détermine les plus grands succès, et il est exactement vrai qu’au défaut de canon une multitude d’obstacles seroit insurmontable.
Il est donc important de donner du canon au corps dont je parle : je voudrois qu’il en eût quatre pièces de huit livres de balles, ou six pièces de six livres ; dès lors il marchera en avant avec bien plus de confiance. La certitude de détruire les barrières, qui retarderoient la marche, redoublera son courage. D’ailleurs, pourquoi refuserions-nous à ce corps les moyens qui peuvent le mettre au niveau des ennemis ? Il faut, au contraire, lui fournir tout c e qu’il y aura de possible pour lui procurer de la supériorité.
Peut-être m’opposera-t-on, qu’il faut à un corps de troupes légeres rien qui puisse retarder la célérité de sa marche ; que l’intérêt de conserver les canons ralentira souvent les objets de sa destination, et qu’il ne pourroit ainsi se porter toujours en avant, ni au loin, avec la même promptitude. On observera peut-être encore qu’il ne faut préparer aucun sujet d’humiliation ni de découragement à une troupe, dont il est nécessaire d’exciter l’audace, par le concours de tous les moyens. Or, s’il lui arrivoit de perdre ses canons, l’un et l’autre de ces inconvéniens pourroient en résulter.
Je sens la valeur de ces objections, mais je sens encore mieux les avantages du canon : ils sont si considérables, qu’il n’y a pas à balancer. Puisqu’on donne, depuis quelques années des piéces de canon à chaque régiment, pourquoi n’en donneroit-on pas au corps dont je parle ? Certainement il aura bien plus d’occasion d’en faire usage dans le cours d’une campagne. Il est vrai que les canons confiés aux régimens sont rarement exposés à l’incident d’être pris par les ennemis, parce qu’il n’est point ordinaire que ces régimens soient fort isolés. D’ailleurs, étant en ligne, ils sont à l’abri des insultes des troupes légeres, et ce n’est, pour ainsi dire, que dans un jour de bataille, qu’ils auroient à craindre de perdre leurs canons : cependant je ne crois pas que quatre ou six pièces de canon soient fort embarrassantes pour un corps de deux mille cinq cens hommes, d’autant plus que les services infinis qu’il peut en attendre, engageront toute la troupe à concourir avec empressement, à tous les soins du transport, dans les occasions même où il deviendroit plus pénible, par la difficulté des chemins, ou par tout autre obstacle.
Dans le cas où il n’y auroit que des petites courses à faire, ou bien des opérations de peu d’importance, qui n’exigeroient que l’action des troupes qu’on seroit obligé de séparer en petits corps, c’est au Commandant à pourvoir à la conservation de ses canons, en les déposant dans la ville ou le village qu’il jugera le plus sûr ; mais, pour plus grande sûreté, il les consignera aux Officiers Municipaux et prendra d’autorité, parmi eux, des ôtages pour garans de ses canons ; ces ôtages seront choisis parmi les jeunes gens des familles les plus notables. Il commettra aussi à la garde de ses canons un détachement de sa troupe, et ce détachement sera chargé lui-même de les lui ramener, dès qu’il lui en fera donner l’ordre. Cette méthode est pratiquable, quand le Commandant ne doit pas se porter à une distance trop éloignée, et qu’il n’a point à combattre les ennemis en force. Dans tout autre cas il vaut mieux faire avancer les canons avec soi, d’autant plus qu’il se présente assez d’occasions imprévues, où le canon, qu’on a sous la main, abrege les incidents, et détermine les succès.
Toutes les fois qu’on sera à portée de soutenir le canon, et d’être assuré, en cas d’événement, de pouvoir le retirer, on l’employera tantôt à arrêter les ennemis au passage d’une riviere, tantôt en le postant à l’issue d’un défilé, ou sur les côtés d’un chemin, par où les ennemis seroient obligés de passer ; alors le canon seroit chargé à mitraille, ou bien avec ce qu’on appelle raisins. S’il est question de passer un défilé dont la tête soit gardée par les ennemis, et que le terrein présente une hauteur favorable, ou la moindre éminence, on y placera le canon, afin que dominant sur les ennemis, il puisse mieux les foudroyer. On aura, en même tems, la précaution de le soutenir par un fort détachement d’infanterie ; on y joindra même un corps de cavalerie, si la position du lieu le permet. Je n’ai pas besoin d’observer dans quelles occasions il est nécessaire de soutenir particulierement le canon : la sagesse du Commandant y pourvoira, selon les lieux, et par proportion du nombre, de la proximité, ou de la distance des ennemis. C’est sur-tout dans le cas de retraite par un défilé où il faut savoir protéger son canon avec la plus grande précaution. On attachera à chaque piéce de canon deux canoniers de l’artillerie et quatre hommes de corps. Deux de ces derniers suffiroient, mais il faut leur donner toute aisance pour la légèreté des manœuvres.
Outre ces canons, je voudrois encore que l’on donnât au corps huit ou dix fauconneaux, qui seront très-utiles, dès qu’il s’agira de prendre poste sur des montagnes et sur des hauteurs, où il n’est pas possible de faire avancer le canon. Comme les fauconneaux atteignent à sept ou huit cens pas, que leur manœuvre est extrêmement prompte, que leur transport n’exige que des bras d’hommes, on juge aisément combien ils doivent contenir les ennemis et sur-tout leur cavalerie, et combien ils auront à souffrir du feu de ces piéces d’artillerie. Il faut charger ces fauconneaux de balles faites exprès ; qu’elles soient de fonte, ainsi que les boulets de canons, et que les uns et les autres soient tournés.
Il est d’autres objets de premiere nécessité, dont il faut que le corps soit pourvu, avant que de se mettre en campagne. Autant il importe au Général de l’armée d’avoir combiné, avec le Ministre de la guerre, tous les approvisionnemens nécessaires à son armée ; autant il est essentiel au chef du corps dont je parle, qui doit toujours être en avant, et souvent éloigné du quartier général, ainsi que du parc d’artillerie, des magasins et des hôpitaux, d’avoir obtenu du Général et de l’Intendant de l’armée, les approvisionnemens nécessaires à tous les besoins et concertés selon toutes les positions critiques où il peut se trouver souvent, et long-temps exposé.
D’abord, il faut un excellent Chirurgien Major, et sous lui quatre bons Chirurgiens. Il faut qu’ils soient munis de la quantité de médicamens nécessaires en toute occasion. Un petit chariot couvert servira au transport de la pharmacie : si mieux on n’aime avoir des caisses bien fermées et couvertes d’une double toile cirée, qui contiendront les drogues, les lignes et les charpis, auquel cas on les feroit transporter par des mulets : on entend bien que s’il arrivoit quelque accident à un des mulets le Commandant y suppléera, en se procurant un cheval au premier endroit : cet expédient est préférable aux chariots. On doit aussi se servir de chariots pour le transport de la poudre et des balles, dont il faut que le Commandant soit toujours bien pourvu. Conséquemment, le Général de l’armée doit lui en fournir une provision non-seulement suffisante, mais même surabondante, puisqu’il pourroit arriver que le corps ne s’approchât pas de toute la campagne du parc de l’artillerie, pour y prendre des munitions.
Il convient, par ces raisons, que le Commandant fasse sa provision assez considérable, pour ne pas craindre d’en manquer, parce qu’il seroit de la derniere importance de s’exposer à en être dépourvu, ce dénuement perdroit tout dans des moments critiques. On sent qu’alors on courroit risque, non seulement de ne pouvoir remplir les vues et les desseins de son Général, mais aussi d’être entierement défait.
On ne sauroit donc trop se pourvoir de toutes les manieres, soit en poudre, balles, boulets et grenades, et avec d’autant plus de raison, qu’après le premier instant, le transport du tout ne sera plus à la charge du Prince, par les avis que je donnerai bien-tôt au Commandant d’avoir bientôt une douzaine de chariots à sa suite, et de se procurer ceux que le pays aura des mieux conditionnés, des mieux attelés et des plus grands.
On verra dans la suite les raisons pour lesquelles je conseille ce nombre de chariots. Outre les importants services qu’on en retirera, ils serviront, en attendant, pour voiturer toutes les munitions, et pour beaucoup d’autres besoins.
Quant aux munitions, il suffira pour leur transport de faire couvrir quatre chariots avec de la grosse toile peinte et par-dessus encore une toile cirée, afin qu’on n’ait jamais à craindre que la poudre puisse être mouillée. Ainsi le Commandant sera toujours suivi par ses provisions. Il n’aura point d’inquiétude à cet égard : ce qui est encore un grand moyen d’assurer la tranquillité du corps, qui marche toujours avec plus de sécurité, lorsqu’il est certain de ne pas manquer, et sur-tout de munitions.
Nonobstant la grande provision qui sera sur les chariots, le Commandant doit avoir toujours à sa suite six bons mulets, pour porter des cartouches toutes faites et dans des caisses bien conditionnées, afin de les avoir toujours à portée de lui, ou des corps que les circonstances l’obligeront de détacher. J’observe ici que le calibre des fusils des dragons et des fantassins doit être le même, pour éviter l’embarras de différentes cartouches.
Je dis six mulets, parce qu’il arrivera souvent que le Commandant sera obligé de faire des détachemens nombreux, et qu’un ou deux mulets pour ces sortes de cas, seront plus propres à suivre, que ne pourroit faire un caisson, quelque léger qu’il fût.
L’avant-garde et l’arriere-garde doivent toujours aussi être suivies chacune d’un mulet chargé de cartouches, indépendamment de ce que les soldats et les dragons en auront. Il est indispensable d’avoir quatre caissons régulierement faits, qui contiendront en même temps de la poudre et des boulets ; ces caissons, qui doivent être légers, seront faits avec des séparations, afin d’éviter tous les embarras et la confusion. Je dis quatre caissons, parce qu’il arrivera très-souvent, qu’il faudra laisser avec l’arriere-garde, deux ou même quatre piéces de canons, ou les porter en avant avec l’avant-garde et que dans pareil cas, il faut qu’il y ait un des caissons, pour pouvoir fournir à cette artillerie. Il est également nécessaire qu’il y ait un chariot couvert attellé couvert de quatre bons chevaux, ou qui mieux est, de quatre mulets, qui contiendra quelques pétards, avec tous les outils et ustensiles propres aux circonstances, et quelques grosses éguilles de fer, pour miner dans certaines occasions, comme dans le cas que j’indiquerai par la suite.
Ce chariot pourra aussi renfermer un certain nombre de grenades, dont on aura certainement occasion de faire bon usage, soit qu’on tombe sur une redoute de campagne, soit pour mettre le feu à des magasins de fourrages et autres, ou pour tromper les ennemis dans certaines circonstances, et sur-tout pendant la nuit. Il y aura des occasions, où faisant usage de quantité de grenades, on pourra persuader aux ennemis qu’ils sont attaqués par un corps de grenadiers.
L’on voit que je propose des mulets pour porter à dos : j’en propose aussi pour être attellés en place des chevaux, et j’en proposerois également pour voiturer l’artillerie.
Il y a une infinité de bonnes raisons qui me déterminent à donner ce conseil. Je n’en ferai pas le détail, parce qu’il m’éloigneroit trop de mon sujet ; je me borne à dire en passant, que quatre mulets tireront infiniment mieux et une charge plus forte, que ne pourroient faire six bons chevaux ; que le mulet, quoique blessé, va toujours son train : et une considération, qui n’est pas moins importante, c’est qu’on nourrira en campagne six mulets avec le fourrage qui suffiroit à peine pour trois chevaux. L’économie des fourrages n’est pas d’une médiocre conséquence à la guerre, elle doit être l’un des principaux objets de l’attention du Général et de l’Intendant de l’armée. Aussi serois-je d’avis qu’on se servît de mulets pour tous les besoins du corps, et quoique dans le cours de l’ouvrage je propose souvent des voitures, ce n’est qu’autant qu’il ne seroit pas possible de se procurer de forts mulets à l’entrée de la campagne, ou bien qu’on ne pourroit pas les remplacer, si on les avoit perdus.
N’oublions pas ici d’autres objets d’approvisionnement, qui ne sont pas moins essentiels que les précédens. Ces objets sont des haches, des pioches, des pelles, des échelles, des planches et des bateaux. Il est nécessaire que les seize cens hommes d’infanterie aient chacun un outil, c’est-à-dire, qu’on donnera des haches à un tiers, des pioches au second tiers, et l’autre tiers sera muni de pelles, pour pouvoir au besoin, former quelques redoutes, se faire des passages, travailler à des fossés, et creuser des puits en avant, construire quelques ouvrages à la tête des ponts et devant les gués, faire des coupures et des abbatis, et enfin tout ce qui convient à des troupes pour leur propre sûreté, et auxquelles on a, pour ainsi dire, confié la sûreté des autres ; qui doivent toujours se couvrir contre les approches de l’ennemi, et sur-tout de la cavalerie légere, toujours plus entreprenante que les autres.
Comme ce corps ne campera jamais, et qu’il sera toujours en avant ou sur les flancs, suivant la position de l’armée et celle des ennemis, le soldat sera d’autant moins surchargé de son outil, qu’il ne porte ni tentes, ni bagage considérable : la conservation de ces outils mérite l’attention des Officiers, et l’inspection s’en fera avec le même soin que celle des armes.
J’ai ajouté qu’il faut des échelles et une certaine quantité de planches : je conseille fort au Commandant d’en avoir six à lui, faites exprès et de bon bois, qu’il doit sans cesse marcher avec son corps. Il doit y avoir un chariot exprès pour ces échelles, et sa place doit toujours être également désignée. Il est une infinité de circonstances où elles seront utiles, et j’en dirai quelque chose dans la suite.
Celles que je propose pour les besoins qui peuvent journellement se présenter, et pour ceux encore dont je parlerai, doivent avoir seize pieds de long, et être doubles en échelons, pour avoir au moins la largeur de deux pieds et demi, c’est-à-dire, quinze pouces de chaque montant des côtés à celui du milieu, qui ne doit pas faire partie des trentes pouces, chaque pouce composé de douze lignes.
Outre les occasions où elles seront utiles pour escalader des murs dans certaines circonstances, il se pourra qu’on rencontre dans une plaine un canal pratiqué, ou sur la route un gros ruisseau profond avec des bords escarpés, et perpendiculairement taillés, comme le sont ceux d’un canal, dont les ennemis ou les habitans du pays auroient rompus les ponts.
Avec les échelles et les planches dont je viens de parler, et qu’on prendra d’autorité, s’il le faut, dans le lieu le plus proche, on formera un pont tout de suite, sans perte de temps et sans embarras, très-propre pour l’infanterie, et pour toutes les munitions : je dis même pour les dragons, au besoin, qui pourront parfaitement défiler sur ce pont, pourvu que les échelles aient deux pieds et demi de large.
Je dis que les dragons pourront passer sur ce pont, cela est vrai et sans risque, parce que j’ai pratiqué moi-même ce que je propose sur la Dyle en Flandres. Le pont que j’y fis faire, et sur lequel la cavalerie pesante passa, n’avoit que deux pieds.
Lorsque le Commandant fera faire ses échelles, il doit aussi faire ajuster les planches à la largeur des montans, et qu’elles soient d’une bonne épaisseur, tant pour la solidité, que pour être exactement au niveau de la perche qui est au milieu ; moyennant quoi son pont sera uni et bon, et la cavalerie y passeroit au trot, s’il le falloit.
Comme ces échelles et ses planches ne peuvent dans tous les cas former des ponts, il arrivera plusieurs fois, dans le cours d’une campagne, que le Commandant aura intérêt de faire passer des rivieres à quelques hommes intelligens, pour aller découvrir et examiner ce qui se passe de l’autre côté : il doit avoir à sa suite deux petits bateaux plats, qui seront voiturés sur un chariot à demeure. L’un de ces bateaux doit être si léger que deux hommes puissent le porter : il suffit qu’il contienne cinq hommes.
L’autre plus fort doit contenir sept chevaux et neuf hommes, y compris les deux bateliers ; car il doit y en avoir d’attachés à ces bateaux. On aura dans chaque bateau deux longues perches, serrées d’une pointe et crochet par la plus grosse de ses extrémités, pour fonder la profondeur des rivieres. La place du chariot qui portera ces deux bateaux doit toujours être désignée dans les marches, comme aussi lorsqu’on prendra poste.
Une forge de campagne devroit aussi marcher à la suite du corps, elle sera très-utile dans plusieurs circonstances, et particuliérement s’il s’agit de mettre le feu à des magasins de fourrage et autres.
Je propose encore de donner à la troupe huit tambours au-delà du nombre ordinaire et quatre trompettes. Ce nombre de tambours est fait pour tromper l’ennemi sur la quantité de troupes, et le bruit des trompettes pour annoncer de la cavalerie en marche.
Beaucoup de gens s’écrieront peut-être : voilà bien des embarras pour un corps de troupes légeres. Ce ne sera sûrement pas le Général de l’armée, ni les Officiers expérimentés qui tiendront ce langage ; mais pour répondre aux novices, je dis qu’il vaut mieux avoir cette incommodité à la fuite (si c’en est une) que d’être pris au dépourvu, et de se voir arrêté par des obstacles qui sont insurmontables dans bien des occasions, et qui ne sont rien, lorsqu’on a su les prévoir.
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