| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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CHAPITRE III. De la discipline.
La discipline, si nécessaire dans tout régimens doit être encore plus sévere et plus rigoureusement observée par un corps destinée à faire la petite guerre, puisqu’il tient la campagne livré à lui-même : tout dépend de la grande exactitude à la maintenir dans les commencemens, et des punitions ordonnées et infligées à propos. La plûpart des soldats qui s’enrôlent dans les troupes légeres sont conduits par un certain esprit de libertinage, et comme ils le disent eux-mêmes, par l’esprit du butin. Ce motif indique suffisamment avec combien de précaution il faut veiller sur eux.
Il est une premiere régle établie pour toutes les troupes, mais malheureusement mal observée : elle consiste à obliger les Officiers de faire, chaque jour, différents appels de leur compagnie. Le Capitaine regarde cette formalité comme au-dessous de lui : elle est cependant très-importante pour le bien du service, et le Commandant doit veiller bien attentivement à ce qu’on ne s’en dispense point. Il ne faut pas perdre de vue qu’un corps de troupes légeres est toujours en avant. Par conséquent, les Officiers doivent s’assujettir à faire des appels plusieurs fois par jour, encore plus souvent dans la nuit. Cette vigilance doit avoir sur-tout pour objet les sentinelles et les védetes. Ils peuvent être surpris par le sommeil, ou même déserter. S’ils s’endorment, il n’y a plus de sûreté pour la troupe ; s’ils désertent vers l’ennemi, ils lui donnent des instructions dont il tire un grand avantage, et qui le mette à portée de surprendre un ou plusieurs postes.
Les Sergens et Maréchaux de logis commenceront les appels, ensuite les Lieutenans : ceux-ci rendront compte au Capitaine, et le Capitaine ayant réitéré l’appel en personne, rendra compte au Major, ou à l’Officier chargé de ses fonctions. Dans ce dernier cas, il ne faut pas disputer sur l’ancienneté : le plus grand point est que le service se fasse, que tout soit en bon état. Il est d’un bon citoyen et de l’honneur d’un militaire de ne pas interrompre le service par des considérations minutieuses.
Cependant, comme il faut dans les troupes un ordre de subordination, et qu’il est réglé par l’ancienneté ; s’il arrivoit qu’en l’absence du Major, le Commandant eût substitué dans les fonctions de ce Major un Officier, qui ne fût point le plus ancien Capitaine, on pourroit éviter aux anciens le désagrément de lui rendre compte. Pour y suppléer, ceux-ci dresseroient un état en forme de tabelle, le signeroient et le remettroient purement et simplement au Substitut du Major. Enfin, les Capitaines, soit détachés du corps, soit réunis à ce corps, doivent s’assujettir à l’appel. Il ne sera pas trop fréquent, si on le fixe à deux fois dans les vingt-quatre heures, pendant le temps des quartiers, et à quatre fois par jour pendant la campagne. Dès qu’on aura contracté cette habitude, on jugera combien elle écarte d’inconvénients.
Pendant ces appels les Officiers doivent s’assurer si la bonne intelligence regne dans les chambrées, et questionner les soldats sans affectation. Je ne me laisserai point de dire que les Officiers, et sur-tout les Capitaines, ont intérêt à voir souvent leur compagnie. Ils doivent s’y montrer comme un bon pere au milieu de sa famille. Dès qu’ils négligent ce soin, il arrive presque toujours que les sergents et les caporaux se rendent trop despotiques, prennent de l’aversion pour quelques soldats, maltraitent les autres, allégent le service des uns, pour surcharger ceux qu’ils n’aiment pas, et que dans cette conduite ils sont dirigés par leur pure fantaisie, et par les vues les plus arbitraires.
De-là naissent parmi les soldats la mésintelligence, la discorde, les querelles, les combats singuliers qui peuplent les hôpitaux, et les dégoûts qui entraînent la désertion. Ce désordre écrase les compagnies qui ont à faire le même service, soit qu’elles soient completes ou non completes. Dès-lors quelque désir qu’ait le Général de ménager les soldats, il lui est impossible de ne pas les excéder de fatigue, et le service en souffre toujours considérablement.
Au moyen des appels on empêche toutes les fuites clandestines, et le dégât des maraudes auquel le soldat n’est que trop porté, qu’il exerce dans son propre pays, comme dans le pays ennemi, et qui le rend dans l’un et l’autre également odieux. Le bon ordre opere un effet contraire et concilie même chez l’ennemi des gens utiles, soit par les bons avis qu’ils donnent, soit par la facilité avec laquelle ils se prêtent à fournir des vivres, et d’autres objets de nécessité. D’ailleurs, la bonne discipline qu’on maintient dans sa troupe, empêche les ennemis de se porter aux ressources du désespoir : on a la consolation d’adoucir les calamités des familles opprimées par le séjour ou le voisinage des gens de guerre, et jamais on ne traite avec humanité les habitants du pays ennemi, sans en retirer de l’avantage. J’en ai fait l’expérience quand j’ai commandé des troupes légeres ou des volontaires.
On ne doit donc point permettre qu’il ne soit rien exigé au-delà de la subsistance des troupes, ou des objets de nécessité pour l’attaque ou pour la défense. Conséquemment à ce principe, aucun soldat ne doit s’écarter de son corps dans les marches, sans la permission expresse de l’Officier qui y commande la compagnie ; l’Officier ne doit même donner cette permission que pour les besoins naturels, auquel cas un bas-Officier est chargé d’observer le soldat qui s’arrête, et de le ramener au corps. On n’a vu que trop d’exemples de soldats qui ne prétextoient des besoins, que pour avoir occasion de déserter, et d’aller en maraude ; et dans les maraudes il leur arrive bien souvent d’être massacrés par les paysans.
Indépendamment des appels particuliers de chaque compagnie, il convient d’en faire tous les jours un général. Cette inspection ne se borne pas à s’assurer du nombre des hommes, son objet est aussi de vérifier le bon état des armes, des outils et des munitions. Au défaut de cette précaution, il y auroit des cartouches vendues ou égarées, ou bien hors d’état de servir : les cartouches sont sujettes à se gâter par l’humidité, ou bien lorsqu’elles ont resté trop long-temps dans les poches des soldats ou dans leur fourniment. Chacun d’eux doit toujours avoir avec lui 60 ou 80 coups à tirer : pour cet objet il faut faire des paquets de huit ou dix cartouches. J’ai souvent éprouvé que lorsqu’ils en avoient un grand nombre ils marchoient avec confiance, et qu’ils paroissoient au contraire découragés, lorsqu’on n’étoit pas en état de leur en fournir abondamment.
Il ne suffit pas que les Officiers, et particulierement les Capitaines, voyent souvent leur compagnie, et les soldats en particulier, comme je l’ai recommandé ; ils doivent, surtout au retour des détachemens, s’assurer par eux-mêmes des blessés, des malades et des éclopés. Il est une maladie assez ordinaire aux soldats pendant l’automne, et dans la saison de quelques autres fruits, mais singulierement des prunes à laquelle il faut veiller avec le plus grand soin. Cette maladie est le dévoiement, qui affaiblit considérablement ceux qui en sont attaqués, et qui dégénère en flux de sang, lorsqu’on la néglige. Il ne faut pas souffrir que ces soldats se fassent traiter par leurs camarades ; on doit les envoyer à l’hôpital. Une autre observation à faire et bien intéressante, c’est celle des chaussures, qui blessent les pieds des soldats, quand les souliers sont trop neuves ou trop usés. L’attention qu’on a pour les hommes, doit s’étendre aux chevaux et à leurs harnois qui les blessent, lorsqu’ils ne sont pas en bon état, ou proportionnés à leur taille.
Pour obvier, autant qu’il est possible à la désertion et à la maraude, on fera publier des bans sur les places publiques, dans tous les villages ou lieux circonvoisins, sur-tout les jours de fête, à la sortie des offices. Après la défense portée par les bans, et qui prescrira les bornes du terrein au-delà desquels on interdit de s’écarter, on publiera qu’il y a une gratification promise à tout particulier qui arrêteroit les soldats ou les domestiques, soit en maraude, soit au-delà des gardes avancées. Cette gratification sera fixée à un prix honnête, si le cas y échet ; non-seulement on tiendra parole bien religieusement, mais encore on donnera la gratification un peu plus forte qu’elle n’avoit été promise. Il n’est pas de meilleur moyen de contenir les soldats, ainsi que les autres gens à la suite du corps, et d’exciter la vigilance des bourgeois et habitans des campagnes à seconder les vues du Commandant. Il fera punir tous les contrevenans, selon la rigueur de la loi, et joindre au châtiment toute la publicité possible.
Si dans la maraude il y a eu des hardes ou d’autres effets volés, on commencera par en ordonner la restitution. Pour cet objet on fera avertir le maire, ou tel autre officier municipal du lieu ou le vol aura été commis, afin qu’il envoye des personnes sûres pour retirer les choses volées : on feroit très-bien aussi de profiter de l’arrivée de celles-ci, pour faire subir en leur présence le châtiment au coupable.
Il ne suffit pas de veiller à la maraude des troupes, il faut aussi établir un bas-Officier pour veiller sur les domestiques, encore plus propres à donner de l’inquiétude à cet égard que les soldats. Il aura soin tous les jours d’observer les démarches de ceux-ci, afin qu’ils ne s’écartent pas au-delà des limites prescrites. Il faudroit en même temps rendre en quelque sorte les maîtres responsables de l’absence de leurs valets, qui, en cas de contravention, doivent être punis avec la plus grande sévérité.
Je serois tenté de proposer qu’on commandât des détachemens, et qu’on les mît en embuscade, pour être plus à portée d’arrêter les maraudeurs : mais les avantages qui résulteroient de ce moyen sont balancés par un inconvénient. L’espoir de l’impunité ramene les maraudeurs au corps ; la crainte au contraire d’être surpris au retour détermine leur désertion. On se bornera donc à commander des détachemens pour cet objet, quand on occupera un pays, qu’il importe particulierement au Général de ménager. Les détachemens seront composés d’infanterie, pour arrêter les cavaliers contrevenans au ban publié, et de dragons pour arrêter les fantassins coupables du même délit. Les uns et les autres peuvent être également employés contre les domestiques, qui par leur insolence, pour la plûpart, sont aussi odieux à l’une et à l’autre de ces troupes.
Si les soldats d’un même détachement étoient sujets à la contravention, il est certain que les Officiers qui le commandent, et surtout celui qui est à la tête, sont repréhensibles et punissables. Les traits fréquents de cette discipline doivent toujours être imputés à leur négligence ou à leur tolérance. Il est honteux d’avoir à avouer que quelques Officiers ont osé se rendre coupable de maraude, d’une maniere encore plus marquée, en y envoyant eux-mêmes leurs valets, non-seulement pour s’approvisionner de bois, de fourrages, et autres choses semblables ; mais aussi pour se procurer des choses plus importantes. Le fait n’est que trop vrai. D’autres deviennent les fauteurs des maraudes, en achetant des maraudeurs, au plus bas prix, les effets qu’ils ont volés. J’ai vu en 1733, lorsque nous prîmes le château de Colorgne, des Officiers acheter des objets précieux volés par des maraudeurs, bien au-dessous du quart de leur valeur. De tels Officiers sont si fort dégradés par une conduite semblable, que non-seulement ils doivent être contraints à restituer, mais qu’ils méritent encore de perdre leur emploi, et d’être cassés à la tête du camp.
Il est inutile d’observer ici que la discipline dépend entiérement de la subordination. On connoît la gradation des soldats aux bas-Officiers, de ceux-ci aux Lieutenans, des Lieutenans aux Capitaines, des Capitaines aux Officiers de l’Etat-Major, et de ceux-ci au Commandant. Le Commandant ne doit point oublier que les Officiers sont des Gentilshommes, ou doivent être traités comme tels, dès qu’ils sont revêtus de l’uniforme : il ne doit donc jamais des ordres que dans des termes et avec le ton convenable à des personnes dont l’honneur est le mobile. Il n’est pas de meilleure voie pour faire respecter les ordres, pour les rendre agréables, pour en accélérer l’exécution, et pour inspirer ce degré de confiance, qui des soldats passant aux Officiers, établit les succès. Quant aux soldats, comme on ne doit pas se flatter jusqu’à ce qu’ils ayent pris l’esprit du corps, de les trouver également et immuablement affectés par l’honneur, on ne sauroit trop s’appliquer à leur inspirer ce sentiment. L’objet de la gloire est celui qu’il faut sans cesse mettre sous leurs yeux. Dans chaque nation on distingue certains corps d’infanterie et de cavalerie, qui n’ayant jamais porté atteinte à ce principe, ont acquis une réputation si brillante et si bien établie, qu’on les cite en toute occasion. Les jeunes gens même à qui la bravoure donne le desir de s’enrôler courent, de préférence, dans les régimens signalés par cette célébrité.
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