Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE IV.

Du Commandant.

 

C’est ordinairement à juste titre qu’on impute au Chef de corps la gloire des succès ou la honte des pertes. Il est donc absolument nécessaire que le Chef réunisse l’expérience la plus entiere aux talens les plus décidés. Nous avons déjà observé que la petite guerre exigeoit une étude toute particulière ; la précision du coup-d’œil est la premiere des qualités essentielles au Commandant d’une troupe légere : mais quelqu’habile que puisse être un Chef, il ne peut pas tout exécuter par lui-même : par conséquent il a intérêt à choisir des Officiers propres à le seconder. Ce choix doit être fait parmi ceux qui ont déjà servi plusieurs années, et qui ont marqué des talens pour leur état. Il ne doit donc déférer ni aux recommandations, ni à des considérations particulieres ; mais consulter l’honneur du corps, le bien du service et sa propre gloire. Dans ces vues il lui convient d’exiger des certificats de service bien authentiques des Officiers qui se présenteront, et d’apprécier si ces recommandations sont fondées sur la faveur ou sur la sagacité des protecteurs. Il discutera ces objets dans un conseil particulier qu’il aura composé des principaux Officiers du corps : moyennant ces précautions il diminuera du moins le nombre des protecteurs indiscrets, et les importunités des aspirans sans expérience.

 

Quant aux soldats, il faut tâcher de les choisir sur le modèle, que j’ai donné dans l’introduction de cet ouvrage, des troupes autrichiennes. Souvent il arrive qu’il se présente quelques déserteurs ennemis ; il faut toujours les recevoir, et prendre leur rapport, sans cependant y ajouter trop de foi. La prudence veut au contraire que, sans leur marquer de la méfiance, on les observe avec soin, et qu’ils soient mis à côté de gens adroits et bien montés, si les déserteurs sont des cavaliers ; parce qu’il pourroit se faire qu’un ou plusieurs de ces déserteurs fussent des espions ou des bas-Officiers travestis, et envoyés sous prétexte de désertion, pour observer, prendre un état de vos forces, ou pour connoître vos desseins, et pénétrer vos vues : or dans cette supposition ils ne manqueroient pas de repasser chez l’ennemi à la premiere occasion favorable qu’ils trouveroient de jour ou de nuit.

 

S’il arrive plusieurs déserteurs, on doit avoir une très-grande attention de les séparer, de maniere qu’ils ne puissent ni se parler, ni se faire des signes ; et même si l’on entrevoyoit qu’il y eût parmi eux quelque sorte d’intelligence, il faudroit s’assurer sur le champ de leurs personnes.

 

Quoique je ne me sois nullement proposé de parler, dans cet ouvrage, de ce qui concerne les places de guerre ni les corps d’armée, je conseillerois néanmoins (qu’on me permette cet avis) de prendre les même précautions à l’égard des déserteurs qui peuvent s’y présenter, et de les tenir pendant quinze jours ou un mois seulement, sinon dans des prisons étroites, du moins de maniere qu’ils soient en lieux sûrs, soit dans des châteaux, soit dans des citadelles où ils seroient non-seulement bien traités, mais aussi bien observés : parce que dans le cas où ils seroient envoyés pour servir les ennemis, on rompra toujours leurs mesures par le long espace de temps qui s’écoulera, sans que ceux-ci reçoivent aucune instruction de leurs émissaires. Ne les voyant pas revenir, ils croiront certainement qu’ils ont été tués, ou punis comme espions. On se réglera ensuite sur le rapport des Officiers, et des bas-Officiers auxquels ils auront été consignés, pour la conduite qu’il faudra tenir à leur égard.

 

Mon avis seroit encore (si j’ose le dire ici contre toute opinion contraire) qu’on ne se servît pas de déserteurs à l’armée, à moins qu’on ne fût réduit au plus grand besoin d’hommes, et qu’on les envoyât dans des places, où ils pourroient faire le service de ceux qu’on en tireroit. Je prendrois seulement la précaution de les répartir, de maniere qu’il n’y eût rien à craindre de leur part, au cas qu’ils eussent de mauvais desseins ; et je leur persuaderois que les précautions que je prends à leur égard n’ont point d’autre objet que celui de leur éviter la peine des châtimens qu’ils auroient à subir infailliblement, s’ils étoient repris à l’armée. Je suis bien assuré qu’une telle conduite m’en attacheroit la plus grande partie, et qu’après un certain temps, on pourroit compter sur le plus grand nombre de ceux qui s’engageroient.

 

Au reste ce Commandant doit savoir que, par ses différens mouvemens, par ses marches combinées et hardies, par les postes importans qu’il peut occuper, enfin par toutes les ruses qu’il peut employer, c’est à lui d’assurer la tranquillité de l’armée, qui sera bien moins fatiguée, et certainement plus à l’abri de beaucoup d’alarmes, qu’un ennemi toujours actif pourroit donner, tant aux postes avancés qu’aux corps d’armée ; sur-tout encore s’il faisoit ses entreprises pendant la nuit, temps critique, où l’incertitude exige que par prudence, et même par devoir, tout soit sous les armes.

 

Je n’ai pas besoin d’observer combien il est essentiel de prévenir l’ennemi : aussi celui qui entrera le premier en campagne aura-t-il un avantage décidé sur son adversaire qui, se trouvant prévenu, sera obligé de se tenir fort long-temps sur la défensive. D’ailleurs les longueurs prouvent ou que l’on manque de quelqu’une des choses nécessaires, ou une irrésolution qui est nuisible à la guerre. Un Général entreprenant, déterminé, réussit assez ordinairement, et son activité embarrasse et confond d’autant plus son ennemi.

 

La différence est grande entre ce que nous appellons proprement la guerre, et ce que nous nommons la petite guerre. Cette derniere n’est pas connue de tous les Officiers, et renferme plus de difficultés qu’ils ne pensent. On ne peut trop leur conseiller l’étude des maximes excellentes de M. de Grandmaison ; il a traité supérieurement de l’art de la petite guerre. Tout Officier qui commandera un corps de troupes, pour tenir la campagne, et qui d’après la confiance que lui donne le Général de l’armée, ne saura pas prendre son parti dans le moment, ni prévoir les inconvéniens comme les besoins, se mettra souvent dans le cas du retard : de-là résulte un très-grand préjudice à toutes les opérations concertées par ce même Général.

 

Si le Commandant est dans le cas d’avoir à faire face à un corps de troupes légeres qu’on lui oppose, il ne doit rien négliger pour s’assurer de la position de celui-ci, et rompre ses mesures. Il tâchera de l’observer, afin de le surprendre, et de le combattre, s’il croit qu’en s’engageant au combat, il ne se compromettra point, et qu’il ne courra pas le risque d’être battu lui-même. Dans ce dernier cas il est plus prudent de rester sur l’honnête défensive, afin d’attendre des occasions plus favorables, et de ménager ses troupes pour les circonstances pressantes, où elles deviendroient essentielles à l’exécution des desseins et des vues du Général.

 

Je passe sous silence tout détail sur les guides et sur les espions : ce seroit insulter tout Officier, que de supposer qu’il eût besoin d’instruction sur ces objets, et qu’il n’en sentît pas l’importance.

 

Quoiqu’il ne soit point d’usage de donner aux Colonels des Aides de Camp, il importera néanmoins au Chef du corps dont je parle, que le Ministre de la guerre lui accorde les émoluemens que le Roi passe à un Général pour son Aide de Camp, afin que ce Chef puisse s’attacher un Officier de ce genre ; car il n’est pas possible que vu la position des troupes légeres, où chaque Officier doit être occupé du soin de sa troupe, on en détourne aucun pour l’employer aux fonctions d’Aide de Camp. Les troupes légeres sont toujours en mouvement, c’est l’adresse et la sagacité et le coup d’œil d’un Officier expérimenté, ce sont les ruses bien imaginées et bien concertées ou bien employées qui font la guerre, et en décident le succès. Les troupes légeres de l’ennemi manœuvrent de même, et changent sans cesse de position, méditent des entreprises de tous les genres ; et en supposant même que le Commandant du corps dont nous parlons réunisse toutes les qualités, il n’est pas possible qu’il parcoure tant de lieux différens, ni qu’il juge par lui-même de tous les postes dans un jour d’affaire : il est donc essentiel de lui donner un Aide de Camp. Mais cet Officier ne peut être un jeune homme inexpérimenté ; il faut au contraire que d’après ses lumieres et son expérience le Commandant puisse se confier entiérement à lui. Si cet Officier a reçu des ordres sages relativement à une position telle, il faut qu’il sache en donner lui-même qui soient différens si la position est devenue contraire, et suppléer au besoin à ce qui n’auroit point été prévu par le Commandant : sinon, il compromettra la gloire du Chef, et déterminera même la ruine du corps.

 

J’ai toujours vu avec le plus grand étonnement les Officiers généraux choisir pour leur Aide de Camp des protégés sans mérite ou des sujets entiérement neufs. Ce n’est point à la guerre que les recommandations doivent être écoutées, et que les choix arbitraires peuvent être permis, à moins que l’on ne compte pour rien la gloire des armes et le salut de l’Etat. Combien de malheurs n’a pas causé l’ineptie des Aides de Camp ? Il suffiroit de se rappeller la faute énorme de celui de M. de Lowendal aux cinq Etoiles, pour sentir à quoi expose l’impéritie d’un Aide de Camp, et qu’on doit les choisir parmi les Officiers consommés dans l’art de la guerre et capables de raisonner avec les Officiers qui commandent les détachemens, l’ordre qu’ils sont chargés de leur porter, lorsque cet ordre a été fondé sur une circonstance ou position qui ont varié depuis l’instant qu’il a été donné, et qu’ils sçachent encore concilier cet ordre avec la position nouvelle relativement aux intentions du Chef dont ils l’ont reçu. Lorsque l’Aide de Camp se trouve éloigné de son Commandant, et qu’il y a un Officier général à sa portée, il doit s’informer des ordres dont il étoit chargé, et de la position où se trouvoient les ennemis quand ces ordres ont été donnés.

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