Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

CHAPITRE V.

 

Des moyens de reconnoître le Pays.

 

Un des points principaux de la guerre est de bien connoître le Pays, avant que de rien entreprendre ; si le Chef d’une troupe légere néglige cette méthode, il tombera dans mille inconvéniens, au lieu d’acquérir de la gloire, et de servir son Général : il est donc absolument nécessaire que le Commandant de ce corps, et tous les Officiers qui le composent, connoissent bien le pays qu’ils auront à parcourir. Il faut en prendre une connoissance exacte, et s’informer fidélement de tous les défilés, qu’on pourroit rencontrer, des marais, des bois et forêts, des ruisseaux et rivieres, ainsi que des hauteurs, montagnes, côteaux et ravins.

 

Il ne suffiroit pas que le Commandant en fît une étude particuliere sur la carte ; je regarde comme impossible et presqu’inutile de pouvoir, par ce seul moyen, se procurer des connoissances bien certaines d’un pays ; mais il doit chercher à s’instruire avec des personnes de confiance, ou avec celles qu’il pourra s’acheter par ses libéralités, tels que les gardes-chasses, les bergers et certains paysans, ou autres qui sont habitués d’aller ou de venir d’une foire à l’autre, principalement encore les petits marchands, ou ceux qu’on appelle porte-balle) qui courent les lieux des environs de dimanche en dimanche, et tous les jours de l’année. Ces gens ordinairement ont l’ame mercenaire ; le Commandant doit en user généreusement avec eux, et ne pas épargner l’argent, d’autant plus que le Général de l’armée lui en fera tenir compte. En pareille occasion, étant sous les ordres du Maréchal de Saxe, je me suis attaché quelques contrebandiers du pays et des lieux circonvoisins : ils nous rendirent des services très-importans, parce que tous connoissoient jusqu’au moindre sentier. La même ressource s’offre presque toujours au commandant ; elle est d’autant plus sûre, que la plûpart de ces Contrebandiers sont des gens sans aveu et sans domicile : n’ayant rien à perdre dans le pays, ils risquent moins que les autres, et donnent plus au hasard par l’espoir des récompenses.

 

Pour prouver combien il est intéressant de tirer parti des gens du lieu, et de les gagner par des libéralités, ou de les faire agir selon vos vues par les menaces, je vais rapporter ici un exemple bien remarquable.

 

Lorsque le Prince Charles de Lorraine eut repassé le Rhin, nos Généraux firent passer trois grosses divisions, j’étois de celle de M. le Comte de Ségur, composée de dix mille hommes. Quand nous fûmes près de Brouxaal, notre Général apprit qu’à trois petites lieues de la route qu’il devoit tenir, il y avoit un gros corps de troupes ennemies dans un endroit fermé de murailles appellé Krumbach, haut et bas ; on ne pouvoit y aller que par un chemin fort étroit, à cause de la montagne qui borde toute la gauche ; il y avoit en outre plusieurs défilés, parce que les chemins étoient fort rompus.

 

Notre Général, qui connoissoit l’importance de ce poste, informé que le débouché de la route, à l’approche de l’endroit, ne lui permettoit pas de faire une disposition convenable, fut extrêmement fâché de ce contretems, qui lui faisoit perdre un poste d’autant plus intéressant, que c’étoit-là le point de réunion qui lui avoit été donné, ainsi qu’à M. le Chevalier de Belle-Isle, qui avoit passé le Rhin beaucoup au-dessus de nous, et qui devoit joindre sa troupe à celle que commandoit M. le Comte de Ségur. On n’ignoroit pas qu’il y avoit une forte troupe d’infanterie à Nider-Krumbach, gros bourg entre deux collines inaccessibles à notre cavalerie, et que ce Nider-Krumbach étoit protégé par Oder-Krumbach, qui y touche presque, et qui est situé sur une bonne hauteur.

 

M. le Comte de Ségur assembla le Conseil sur le chemin même, et après une longue délibération, il fut résolu qu’on enverroit un corps de dragons pour tâter le local et prendre des informations sûres. Les habitans, qui étoient de bonne foi dans cette circonstance, parce que l’ennemi se retiroit, et que nous devenions les maître du pays, assuroient qu’il y avoient plus de trois mille hommes d’infanterie et beaucoup de hussards. Au vrai, le nombre n’étoit pas aussi considérable, il ne consistoit qu’en cent cinquante hussards, et en quinze cens hommes d’infanterie hongroise, avec quelques cavaliers éclopés.

 

M. le Comte de Ségur jetta les yeux sur moi, pour me faire aller en avant et tenter l’exécution de son projet ; mes instructions me furent données fort au long, il m’étoit indiqué, sur toutes choses, de me bien garder d’engager une affaire, parce qu’il n’étoit point question de se battre, et qu’il valoit bien mieux me retirer, si j’étois découvert par l’ennemi, que de risquer mes dragons.

 

On proposa de m’en donner trois cens, je me contentai de soixante, après avoir représenté au Général et au Conseil de guerre, que n’ayant point à me battre, mais au contraire, à fuir si j’étois apperçu, la fuite me seroit bien plus facile avec soixante qu’avec trois cens dragons, et que d’ailleurs ce nombre de soixante paroissoit me suffire pour l’expédition qu’on me confioit. Mon avis fut agréé et je me mis en marche. Au milieu de ma route je fis faire alte, et j’envoyai mon Lieutenant dans un château que je connoissois, à peu de distance du chemin. Il y avoit deux frères Gentilhommes, qui avoient épousé les deux sœurs, leurs enfans étoient déjà assez grands, et cette famille, qui étoit assez nombreuse, vivoit dans la plus grande union.

 

J’ordonnai à mon Lieutenant d’arriver au château avec quelques dragons, de s’y présenter avec honnêteté, et de marquer aux Dames tous les égards qui leur étoient dus ; mais malgré cela, de m’amener sur le chemin où je l’attendois, les deux Gentilhommes, une des femmes et ceux de leurs enfans qui pourroient faire une lieue à pied. Ils arriverent peu de temps après au nombre de neuf personnes, tant grands que petits, les uns peu habillés, les enfans presque nuds. On se persuade aisément qu’ils n’étoient point sans alarmes ; je les accueillis de mon mieux, et j’ajoutai ensuite, qu’ayant été chargé de commander l’avant-garde de l’armée françoise et bavaroise, on m’avoit en même-temps donné un ordre, qu’il m’étoit bien douloureux d’avoir à exécuter contr’eux. Un des Gentilhommes me demanda quel pouvoit être leur tort et par où ils avoient pu indisposer le Général ? Je répondis, que j’ignorois ses motifs ; mais qu’il étoit ordonné d’arrêter toutes les personnes qui se trouveroient dans le château, et en cas de résistance, soit de la par des maîtres, soit de celle des ennemis que j’y pourrois rencontrer, d’y mettre le feu. On me protesta qu’il n’y avoit personne au château de l’armée ennemie, et qu’eux-mêmes étoient tous nos amis ; je souffrois certainement beaucoup de la consternation où je réduisois cette famille. Après leur avoir fait plusieurs questions embarrassantes, pour venir à mon but, je leur demandai à quelle distance étoient les ennemis ; un d’eux me répondit que le gros de l’armée du Prince Charles marchoit sur plusieurs colonnes ; mais qu’il y avoit dans un village, à une grande lieue de chez eux, un corps considérable et que lui-même, trois heures auparavant, étoit revenu de Krumbach, où il avoit été obligé de porter mille écus et d’y faire mener deux chariots pleins de subsistance, tant en pain qu’en avoine, qu’il y avoit beaucoup de hussards et de cavaliers éclopés.

 

Sur cette réponse, je menai les deux Gentilhommes à l’écart, et leur ayant dit que j’imaginois un moyen de les tirer d’affaire ; ils me répondirent que je n’avois qu’à parler, et qu’ils étoient prêts à tout oser et tout entreprendre. Leurs propositions me furent d’autant plus agréables, que je craignois de différer long-tems à donner de mes nouvelles à M. le Comte de Ségur ; il m’avoit assuré qu’il resteroit en colonne et dans la situation où je l’avois laissé, jusqu’à mon retour, ou jusqu’à ce qu’il eût appris le sort de mon expédition. Secondé par le zèle de ces deux Gentilshommes, je leur proposai de se rendre à Krumbach, eux et tous leurs enfans dans l’état où ils étoient ; je leur observai que l’Officier de garde à la porte les appercevant ainsi tous échevelés et fondans en larmes, ne manqueroit pas de leur faire bien des questions, mais qu’ils n’avoient qu’à lui répondre, que l’armée françoise et les Bavarois ravageoient leurs maisons, qu’on les avoit généralement dépouillés, même enlevé leurs bestiaux, et que ce n’étoit qu’avec bien de la peine qu’ils avoient réussi à s’échapper en cet état, et à soustraire leurs femmes et leurs filles à la fureur des soldats ; j’ajoutai, que sur ce récit l’Officier de la garde les feroit sûrement conduire au Commandant en chef, auquel il répéteroient la même plainte en exagérant tous leurs malheurs, et qu’il étoit probable que le Général, persuadé de la vérité de leurs réponses, feroit une prompte retraite.

 

Je leur enjoignis encore, en supposant que tout cela arrivât comme je le présumois, de venir, au moins l’un d’eux, aussi-tôt m’en rendre compte et m’informer exactement de toutes les circonstances ; qu’en attendant, je restois autour du château dont je serois le sauve-garde ; je leur donnai ensuite ma parole d’honneur, que personne n’entreroit dans leurs maisons ni dans leurs fermes, que je les garantissois de tous dommages, tant de la part de mes troupes que de celles de l’armée, et que je ne doutois pas que s’ils vouloient, avec leur famille, bien jouer le rôle que je leur prescrivois, que les ennemis n’abandonnassent les deux villages et ne joignissent au plutôt leur armée, et qu’en cas de réussite je leur répondois de fléchir en leur faveur mon Général, et de leur laisser à l’instant deux dragons pour sauve-garde, qui ne leur coûteroient d’autres frais que de les nourrir à la table de leurs gens. Ces Gentilhommes parurent fort satisfaits de ma proposition, ils se confierent en ma parole, et partirent en m’assurant qu’au bout de quelques heures l’un d’eux viendroit m’informer de ce qui se seroit passé. En effet, je vis arriver environ trois heures après un des deux frères, dont l’air riant me fut d’un très-bon augure, j’appris qu’ils avoient fait et dit de point en point tout ce que je leur avoit prescrit, et qu’après nombre de questions auxquelles son frère et lui avoient toujours répondu conformément à tout ce dont j’étois convenu avec eux, le Général qui commandoit à Nider-Krumbach en étoit parti avec tout ce qu’il avoit pu rassembler dans le premier moment de confusion, où l’avoit jeté la nouvelle de cet investissement du château ; que le reste des troupes faisoient aussi retraite par pelotons et par lambeaux, mais qu’il resta encore un grand nombre de soldats yvres qu’on n’avoit pu engager à fuir, quoiqu’on en eut assommé plusieurs à coups de bâtons. J’ajoutai foi au rapport de cet honnête Gentilhomme, à qui j’ordonnai qu’on donnât un cheval ; je le fis marcher à côté de moi, tant pour me guider, que pour partager les coups s’il m’y avoit exposé ; mais je vis par tout ce qu’il me dit dans la route, que je pouvois m’en rapporter à tous ses discours ; je fus droit à Krumbach, y étant arrivé à deux portées de carabine, je me portai derriere une grosse ferme, et j’envoyai mon Maréchal de logis avec quelques dragons pour fouiller et reconnoître les deux villages, il ne tarda pas à revenir, et sur son rapport, j’entrai en bon ordre avec ma troupe dans Nider-Krumbach, et je fis filer sur le champ mon Lieutenant avec vingt dragons pour aller masquer la porte nommée de Heilbron et empêcher que les traîneurs et quelques éclopés ne m’échappassent, tout réussit au mieux. Je me flatte qu’on ne me soupçonne pas d’avoir eu le dessein de chagriner ces honnêtes Gentilhommes, mais j’avois besoin de ce stratagême pour nous débarrasser des dix-huit cens hommes que nous aurions eu en tête, et à forcer dans un poste des plus avantageux par sa position.

 

Cet expédient nous donna la liberté de poursuivre notre marche sans obstacle, et d’harceler toujours l’arriere-garde de l’armée du Prince jusqu’à Constat, dans la Wurtemberg, où nous nous arrêtâmes. Ce poste si important pour notre passage, ne me coûta pas un coup de fusil ; je fis plus de cent soixante prisonniers, qui ne me donnerent pas beaucoup de peine à prendre, puisque c’étoit pour la plupart des gens yvres, malades ou éclopés, qui n’avoient pu suivre ; je m’emparai aussi d’un grand nombre de chevaux éclopés et d’autres très-bons et très-sains, que les ennemis n’avoient pu rassembler dans Oder-Krumbach, tant ils avoient mis de précipitation dans leur retraite.

 

Il étoit près de trois heures après midi, lorsque j’écrivis à M. le Comte de Ségur, que je l’attendois dans Nider-Krumbach, dont j’étois Maître, ainsi que des hauteurs, et que j’avois fait barricader le chemin creux, par où les ennemis s’étoient retirés, dans la crainte qu’informés de la foiblesse de ma troupe, et de la ruse dont ils avoient été les dupes, ils ne revinrent sur nous ; il est certain que si les ennemis eussent voulu sacrifier une partie de leurs troupes, ils auroient arrêtés notre petite armée, et même pendant plusieurs jours, vû la situation heureuse et singuliere de ces deux Villages.

 

Quoi qu’il en soit, je conseille au Commandant d’engager les plus adroits de ses Officiers à se lier d’amitié avec les jeunes gens de la famille, ou les jeunes Gentilhommes dans le pays qu’ils occuperont, et sur-tout avec ceux qui aimeroient la chasse ; de leur permettre de faire des parties, et de partager lui-même ces liaisons. Ce moyen conciliera l’affection de ces jeunes gens, et mettra en même-tems à portée de connoître le pays, tant en rodant les bois avec eux, qu’en parcourant les plaines, dont on observera bien attentivement toute l’étendue, ainsi que les ravins et leurs issues, sans oublier les ruisseaux, les rivieres et les canaux dont ces plaines peuvent être traversées.

 

Les Officiers auront soin de remarquer exactement tout ce qui pourroit les faciliter, comme aussi les endroits où ils se rencontreroient des obstacles à leurs desseins, afin d’aviser aux moyens les plus prompts d’y remédier. Le Commandant en fera avec eux un plan par notes, d’après les connoissances qu’ils auront acquises, en parcourant le pays avec ces jeunes gens, et il le conservera toujours avec lui, ainsi que tous les Officiers, afin de l’avoir sous leur main, et de s’en servir au besoin.

 

On doit sentir combien il est utile de prévenir, par beaucoup d’égards et de politesse, les honnêtes gens, et sur-tout les Gentilhommes, dont les maisons et les châteaux sont situés en pleine campagne. Rien n’est plus capable de nous concilier leur estime, leur confiance et leur amitié ; et quoiqu’on doive toujours se piquer de bonne foi dans sa façon de penser, comme dans ses procédés, certaine politique peut être admise dans les circonstances de la guerre.

 

Après avoir fait une étude toute particulière du caractère et des inclinaisons des personnes avec lesquelles on aura intention de se lier, les Officiers les engageront à des parties de table, dont ils feront tous les frais : ils ne souffriront pas même que les parties de chasse, dont nous avons parlé plus haut, leur soient en aucune sorte dispendieuses. Au contraire, il faudra prévenir ces mêmes gens par beaucoup d’offres adroites et polies ; par exemple, en leur promettant qu’ils n’auront point à craindre qu’on fasse chez eux aucun tort, ni dégât, et qu’on garantira de toute insulte leurs récoltes, leurs fruits et leurs bestiaux, etc. On leur promettra aussi de les recommander au Général de l’armée, de leur procurer gratuitement un sauve-garde, de leur accorder toute protection qu’ils pourront désirer ; et l’on sera exact, sur-tout dans les commencemens, à tenir religieusement cette parole.

 

Les parens des jeunes gens instruits de l’avantage qu’ils ont à retirer de la liaison de ceux-ci avec les Officiers, loin de s’occuper à la rompre, employeront leurs soins à les maintenir. Par ces différens moyens les Officiers seront à portée de connoître le local, et tous les environs, et d’acquérir de bons et sûrs renseignemens, utiles aux vues du Commandant ; il n’est pas douteux que le Général ne se prête de son côté à l’exécution des promesses qui auront été faites par les Officiers, lorsqu’il en aura résulté des avantages importans, soit pour le moment présent, soit pour le cours de la campagne.

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