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LA RENAISSANCE DE LA PUISSANCE AÉRIENNE STRATÉGIQUE

Edward LUTTWAK

 

Chapitre Premier


évaluation des effets de la puissance aérienne

 

Comprendre ce qui s’est vraiment passé au cours d’une guerre, même courte, largement unilatérale et confinée à un seul théâtre d’opérations, est notoirement ardu. Les événe­ments connus sont, en effet, brouillés par les différents éclairages de chacun des aspects de la guerre : politique, stratégique, opéra­tique, tactique et technique, chacun d’eux étant assez varié, et certains plutôt contradictoires. Pour citer un exemple évident, la participation des forces arabes dans la coalition était d’une grande valeur politique alors que son utilité opérationnelle fut insignifiante, et elle fut d’une certaine importance au niveau de la stratégie du théâtre d’opérations. En effet, les Égyptiens, les Syriens et les Saoudiens furent au moins présents dans les secteurs intermédiaires, entre les Marines  américains sur la côte et le gros des troupes de l’armée américaine enfoncé plus profondément à l’intérieur.

Cette multitude d’éclairages différents, qui obéissent chacun à sa propre logique, est largement ouverte au désaccord, à la confusion et à la controverse, ainsi que nous le montre la perpé­tuelle réécriture de l’histoire militaire. Elle offre également de multiples occasions de déformation des faits, que ce soit pour servir des intérêts personnels ou les affirmations de bureau­craties militaires rivales.

En choisissant l’éclairage, tactique ou politique, opératique ou stratégique, qui convient le mieux à un cas donné, un nombre infini d’idées peuvent être argumentées d’un ton plus ou moins persuasif, et n’importe quelle “leçon”, ou presque, peut alors en être tirée. Car l’objectif se limite bien souvent à justifier des choix militaires décidés longtemps avant l’action, ou à discuter des mérites comparés de telle armée, bureau ou arme sur tel autre.

Le seul principe à adopter lorsque l’on s’aventure dans ce bourbier méthodologique est de s’abstenir fermement de tirer d’hypothétiques leçons, qui découleraient d’une guerre à peine finie, jusqu’à ce que l’on saisisse raisonnablement bien tous les aspects de celle-ci. Cela s’accomplit généralement en deux générations environ, lorsque les protagonistes les plus puissants ont depuis longtemps disparu, que les derniers secrets ont été levés et que les passions sont apaisées.

Seule une conclusion peut déjà être tirée sans aucun risque : la guerre contre l’Irak  n’a pas connu ces revers de fortune qui marquent tout conflit sérieux, et ceci grâce au succès de l’offen­sive  aérienne de “décapitation”, sans précédent historique, qui fut menée dès le départ. Pour le reste, ce qui suit n’est qu’une première tentative pour comprendre ce qui s’est passé au cours de la guerre du Golfe  de 1991, et non pas une liste de leçons à portée universelle, d’autant que les offensives aériennes dépen­dent particulièrement de la situation géopolitique et géogra­phique et de l’intensité du conflit.

Dans le cas extrême d’une pure guérilla,  avec peu ou pas de cibles structurelles importantes identifiables, avec des guéril­leros insaisissables, des agents de propagande , fournisseurs et chefs indiscernables au milieu de la population, les attaques aériennes sont vouées à jouer un rôle mineur dans la plupart des cas, quelles que soient leur puissance de feu et leur précision.  Ainsi, la valeur potentielle des offensives aériennes, faible dans ce cas, augmente avec l’intensité du conflit, pour aller jusqu’à atteindre l’autre extrême : une guerre qui peut être menée quasi­ment à l’aide des seules armes aériennes.

Ces précautions étant prises, il semble que deux conclusions supplémentaires sur la guerre du Golfe  se révèlent déjà égale­ment recevables, pour autant que de tels jugements puissent l’être. Tout d’abord, les forces aériennes furent ici l’arme décisive à un degré jusqu’alors inégalé dans les annales de la guerre. Enfin, entre l’offensive  aérienne contre l’Irak  et toutes celles qui l’ont précédée, la différence est de nature et non de degré. En effet, le tonnage largué lors des bombar­dements ne peut certai­nement pas expliquer à lui seul ce remarquable résultat.

Contrairement à l’impression laissée par les conférences de presse triomphalistes qui donnaient chaque jour le compte des sorties effectuées - comme si chacune d’entre elles comptait individuellement dans le bombardement  de l’Irak  -, il convient de noter que moins de la moitié des 110 000 vols ainsi enregistrés, du 17 janvier jusqu’au cessez-le feu du 27 février, était effecti­vement relatif à des sorties de combat[1]. De plus, les appareils qui transportaient vraiment des bombes n’étaient pas lourde­ment chargés. Même les énormes et antiques B-52  ne transpor­taient que la moitié du tonnage de bombes de leurs prédécesseurs lors de la guerre du Viêt-Nam , larguant 25 700 tonnes au total en 1 624 sorties (dont aucune sur des villes)[2].

En ce qui concerne la panoplie des chasseurs-bombardiers  et des appareils d’attaque  (c’est-à-dire des bombardiers légers), le chargement moyen en bombes pour chaque type d’appareil était bien plus faible que celui présenté dans les manuels de référence, cités par les journalistes pour essayer de dépeindre la puissance du bombardement,  invariablement évoqué comme un bombar­dement de masse. Le chasseur-bombardier F-16,  le plus repré­senté des appareils américains présents, était généralement armé de deux bombes Mk-84 d’un poids total de 4 000 livres, c’est-à-dire presque exactement le tiers de sa capacité théorique[3]. Quant au F-117  “furtif ” fort acclamé, le seul aéronef piloté à avoir bombardé le centre de Bagdad , il afficha une moyenne de 1,5 tonne d’armement au cours des 1 300 sorties de combat qu’il effectua pendant la guerre, alors que sa capacité est de 2 tonnes[4]. En fait, le chargement moyen en bombes de tous les appareils américains ayant effectué des attaques au sol (mis à part les B-52 ) est légèrement inférieur à une tonne[5].

Le tonnage total des têtes explosives  des armes aériennes utilisées contre l’Irak  tout au long de “Tempête du désert ” fut n’était finalement pas énorme, avec 90 549 tonnes. Ce chiffre comprend les 151 tonnes de têtes explosives des missiles de croisière mer-sol Tomahawk,  ainsi que toutes les bombes et les missiles air-sol  utilisés par toutes les forces aériennes qui prirent part à l’opération[6]. Bien sûr, même une seule tonne d’explosif puissant peut être dévastatrice et le poids du matériel de des­truction qui fut largué contre l’Irak peut sembler énorme, mais il est à comparer aux 134 000 tonnes larguées sur l’Allemagne  pendant le seul mois de mars 1945, pour un total d’environ 1 250 000 tonnes à partir du commen­cement de la Seconde Guerre mondiale .

On arrive donc à la conclusion suivante, apparemment simple mais qui est en réalité fort complexe : ce fut la précision  sans précédent de la campagne aérienne  plutôt que son volume qui a entraîné le résultat spectaculaire de ce conflit. Une conclu­sion bien plus sujette à controverse peut aussi être avancée : seules les attaques de précision au moyen d’armes guidées  furent à coup sûr décisives pour gagner la guerre, alors que le reste des bombardements ne fut pas plus efficace que dans les précédentes guerres aériennes et certains d’entre eux totalement inutiles.



[1]         Voir Tableau 1 ; pour le (fort) pourcentage d’appareils d’escorte, voir Tableau 5.

[2]         Livre blanc, op. cit., p. 5. Les B-52D “Big Belly” modifiés employés au Viêt-Nam  (retirés du service) pouvaient transporter 24 bombes extérieures (de 50 ou 750 livres) comme les autres B-52 , mais aussi 84 (au lieu de 27) bombes de 500 livres, ou 42 (au lieu de 27) bombes de 750 livres dans les soutes.

[3]         5 400 kg d’après le Military Balance 1990-91 de l’IISS, Tableau 2, p. 220 ; 2 Mk-84 de 2 000 livres = 908 kg chacune soit 1 816 kg pour deux, c’est-à-dire 33 % des 5 400 kg.

[4]         Pour un total de 2 000 tonnes, Livre blanc, op. cit., p. 3.

[5]         Voir Tableau 2.

[6]         Tableau 2.

 

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