| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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LA RENAISSANCE DE LA PUISSANCE AÉRIENNE STRATÉGIQUE Edward LUTTWAK
Chapitre
X Le
raid aérien
stratégique, qui constitue le base structurelle de l’offensive aérienne,
est une forme d’attaque exercée
à des distances exceptionnelles. Les avions décollent avec l’armement
adéquat et reviennent sans cet armement. Leurs missiles à longue portée
ont bien été tirés. C’est tout ce dont on est sûr, le reste n’est
que pure conjecture. Les armements ont atteint (ou non) un endroit
quelconque très éloigné, obtenant des résultats qui ne peuvent être réellement
appréciés que par une inspection minutieuse in
situ de l’objectif attaqué - possibilité rarement offerte durant
l’offensive aérienne. Le guidage de l’arme a pu échouer et la cible
peut ne pas avoir été du tout touchée. Et si la cible a été atteinte,
l’arme a pu ne pas exploser ; ou, même si elle a réellement
explosé, elle a pu ne pas réellement détruire l’objectif - la cible a
pu sembler être en feu mais il peut ne s’agir que d’un incendie très
bref -, ou bien la munition a pu déclencher un générateur de fumée conçu
pour tromper. Il est tout aussi possible que ce qui a été attaqué et
effectivement détruit ne soit pas du tout l’objectif assigné. De
façon à comparer les résultats tangibles à l’effet désiré, il faut
donc, pour l’attaquant, obtenir clairement un flux d’informations en
provenance de l’objectif. C’est ce que “l’évaluation des dommages
” est censée procurer. Si le
raid stratégique
avait pour objet de détruire un pont autoroutier, on le fait
photographier après l’attaque de
façon à savoir rapidement si le pont tient encore debout, combien
d’arches ont été détruites, combien de voies ont été coupées. En
théorie, on ne manque pas de moyens pour ramener des informations sur
l’objectif. En complément des avions pilotés équipés de caméras de
différents types et de leurs équivalents téléguidés, de nos jours, on
dispose de la photographie par satellite et
de l’observation télévisée
à distance. De plus, les caméras vidéo et
les enregistreurs embarqués sur les avions d’attaque fournissent des
bandes enregistrées qui peuvent être examinées dès l’atterrissage,
alors que les radars embarqués à ouverture synthétique procurent une
imagerie proche de la réalité et permettent de s’affranchir des nuages
qui perturbent le recueil photographique. L’ensemble de ces moyens
techniques et d’autres encore ont été employés durant la guerre du
Golfe et,
pourtant, la seule estimation officielle de leur efficacité qui fut publiée
n’est pas bienveillante : Dans
l’ensemble, le concept de BDA (“Bomb
Damage Assessment”) - évaluation
des dommages des
bombardement - est demeuré un problème. Les résultats n’ont pas
toujours pu être obtenus dans les temps voulus [1]. Il
s’agit là, bien sûr, d’une affirmation diplomatique. En réalité,
il n’y eut que peu de problèmes purement techniques au sens le plus étroit
du terme, et ils peuvent être résolus simplement grâce à des
investissements financiers : “Les
enregistreurs vidéo embarqués
dans de nombreux chasseurs n’étaient pas d’une qualité suffisante
pour obtenir une évaluation précise” [2].
Cependant, même des instruments parfaits ne peuvent filmer l’impact
instantané des bombes atteignant leur objectif que si l’avion
assaillant se trouve plus ou moins à la verticale de la cible. Les
missiles air-sol tirés
à distance n’offrent pas cette possibilité (il s’agit là d’une très
bonne raison pour employer des bombes, lorsque cela est possible). De
tels enregistrements offrent des preuves très utiles pour le contrôle opérationnel
- elles prouvent que tel appareil spécifique a été en mesure de
rejoindre la zone d’intérêt, d’y trouver l’objectif assigné et de
le frapper avec précision .
Mais elles ne peuvent pas prouver que le raid a
réussi à réduire l’objectif au silence, car une bande ne peut
enregistrer que des résultats instantanés, l’impact lui-même, le
nuage de fumées noires, la matérialisation visuelle de l’onde de choc
- peut-être. Ceci,
bien entendu, ne constitue pas la fin du film mais seulement son
commencement, car l’onde de choc et la chaleur produites par une détonation
effective peuvent ou non engendrer une séquence de destruction. Seule une
preuve postérieure à l’action peut montrer si le bunker a été
seulement transpercé ou si son contenu a été dévasté par
l’explosion, si l’immeuble a été simplement touché ou bien s’il a
été totalement détruit de l’intérieur par l’écroulement des différents
étages, si le pont a été seulement touché ou bien s’il a été complètement
sectionné par la chute d’une de ses arches, si le char a été
simplement touché ou bien s’il a été totalement détruit par le feu
et par les explosions secondaires. En théorie, le remède infaillible
consiste à effectuer après l’action des prises de vue photographiques,
tout spécialement à partir des plates-formes satellitaires. Mais, évidemment,
les satellites ne sont pas toujours à la verticale lorsqu’on le désirerait,
et lorsqu’ils y sont, des nuages denses peuvent obscurcir l’objectif.
Durant la guerre du Golfe ,
ces deux situations ont fréquemment été rencontrées. En
fait, il s’agit là du plus minime des problèmes rencontrés
lorsqu’on veut procéder à l’évaluation en utilisant les satellites.
Une organisation totalement à part[3]
est en charge de cette recherche qui est la plus importante des activités
des services de renseignement .
Elle appartient véritablement à cette part du monde du renseignement qui
est à tort qualifié de “stratégique” dans une nouvelle utilisation
erronée de cet adjectif, cette fois pour opposer le travail quotidien au
travail de synthèse en temps utile. Consacrer des semaines ou même des
mois aux analyses et à la diffusion des résultats convenait encore
parfaitement lorsque le but était de surveiller l’application par les
Soviétiques des traités sur la maîtrise des armements ou pour établir
une documentation d’ensemble sur les capacités de l’industrie
chinoise d’armement nucléaire . Mais
le rythme d’une offensive aérienne
est d’un autre ordre ; pour envoyer la vague suivante sur des
objectifs prioritaires avec des avions équipés d’un armement
approprié, il est très utile de savoir ce qui s’est réellement passé
durant le précédent raid ;
et parfois même c’est indispensable. À cause des lois intangibles de
la mécanique spatiale, ou plus simplement à cause de la lenteur des
analyses et de la transmission des résultats, l’évaluation des
dommages par
voies satellitaires est souvent parvenue avec des jours de retard durant
la guerre du Golfe de
1991. Plus
grave encore : la façon dont est interprétée l’imagerie
satellite semble
avoir été sérieusement déformée du fait de sa très grande importance
dans le domaine de la vérification des traités de désarmement. Durant
les années de la guerre froide, lorsque les “faucons” et les
“colombes” débattaient, souvent férocement, de la sagesse de négocier
ou non avec une Union soviétique alors
menaçante, les principaux responsables du renseignement sur
les armes nucléaires soviétiques
étaient en première ligne. Contrairement à toutes les légendes,
l’imagerie satellitaire n’est pas d’une qualité telle que
n’importe qui peut immédiatement décrire ce qu’elle représente.
Il faut une interprétation savante pour établir ce que les images décrivent
réellement et une évaluation qualifiée pour estimer la signification de
ce qui a été interprété. Chacune de ces deux activités laisse
beaucoup de champs aux erreurs et aux doutes et, au fil des ans, il y a eu
périodiquement des controverses portant sur certaines évaluations qui
ont mis en danger des carrières et en ont parfois ruiné d’autres. Les
“colombes” suspectaient que des informations sur les capacités de
l’Union soviétique d’être volontairement exagérées pour entraver
directement tout progrès vers le futur traité espéré. Les
“faucons” suspectaient, au contraire, que des preuves de l’existence
de nouvelles armes soviétiques étaient volontairement dépréciées ou même
détruites. Plus que tout, les présidents, déterminés à signer un
nouveau traité à grande popularité avant les prochaines élections, ne
considéraient pas avec bienveillance ces obscurs individus du
renseignement qui mettaient en avant des preuves floues selon lesquelles
l’Union soviétique aurait allègrement violé le précédent traité.
La
seule réaction d’état-major possible à ces pressions contradictoires
(qui sont un réel danger pour l’avancement et les budgets !) fut
le refuge dans un excès de précautions, excès tel que seule la preuve
formelle, évidente et indéniable finissait par être retenue. Il semble
que cette habitude ait perduré pendant la guerre du Golfe ,
lorsque les chars étaient considérés comme intacts après un coup au
but parce que leur tourelle était pratiquement restée en place, lorsque
les abris d’avions touchés étaient classés non détruits alors qu’à
l’extérieur apparaissait la traînée noire des débris projetés
d’un appareil, ou lorsqu’une centrale électrique démolie était de
la même manière classée opérationnelle. Pour presque toutes les
offensives aériennes précédentes, l’optimisme injustifié était
banni dans l’interprétation des résultats des bombardements.
L’attitude bureaucratique et très précautionneuse des services
exploitant les satellites en 1991 contribua à minimiser fortement les
performances de leurs merveilleuses machines : cette attitude fut, en
fait, à l’origine de nombreuses missions aériennes au cours desquelles
de vrais pilotes risquèrent leur vie pour, par exemple, attaquer une
nouvelle fois des rampes de lancement de missiles SCUD abandonnées,
parce que leurs rails tordus n’apparaissaient pas assez clairement à
l’image. La
méthode plus ancienne pour faire le lien entre les missions réalisées
et leurs résultats inconnus est, bien sûr, de recourir aux avions de
reconnaissance photographique.
On y a recouru comme il convenait pendant la guerre du Golfe, comme
dans toutes les offensives aériennes depuis la Première Guerre mondiale.
Mais
faire cela pour chaque objectif double virtuellement le temps
d’exposition (si l’on peut utiliser cette métaphore), car chaque
objectif doit d’abord être attaqué puis revisité pour photographier
le résultat final. Cela exige naturellement un grand nombre d’appareils
de reconnaissance, qui va bien au-delà du raisonnable si l’on considère
que seuls des appareils spécialisés sont employés à ces fins (par
opposition aux avions d’attaque sur
lesquels sont montés des systèmes de reconnaissance). Ainsi, au début
de l’offensive aérienne
pendant la guerre du Golfe de 1991, l’US Air Force avait
un total de 8 appareils U-2 et
TR-1 pour
la reconnaissance à haute altitude et 30 appareils de reconnaissance
photographique RF-4C dans
la zone des opérations. Ce total est à peine significatif en
comparaison du grand nombre d’objectifs attaqués sur les territoires
irakiens et Koweitiens. L’US Navy, de
son côté, a pu compter sur les chasseurs F-14 équipés
de systèmes de reconnaissance photographique. Le Livre blanc rapporte le
manque d’appareils de reconnaissance tactique, ce dont se plaignaient
certains[4]. Utiliser
uniquement des avions pilotés pour rapporter des photographies d’évaluation
des dommages pénalise
l’offensive aérienne
en augmentant le nombre de sorties. On utilise des aéronefs pilotés à
distance pour la reconnaissance photographique,
mais on n’a pas, à l’évidence, été suffisamment loin pour
exploiter toutes leurs capacités : il aurait pour cela fallu se
doter d’une flotte utile d’engins à rayons d’action différents et
en nombre suffisant. Naturellement,
il convient d’exploiter entièrement toutes les prises de vue, quelle
que soit leur origine, y compris la vidéo embarquée,
en même temps que toutes les autres sources d’information, et ne pas
se contenter de la seule photographie. Les radars embarqués, par exemple,
peuvent montrer s’il y a du trafic sur une autoroute[5] ;
l’absence de trafic ne prouve pas que les ponts sont détruits ; en
revanche, un flux rapide de véhicules est bien la preuve qu’ils sont
toujours en place. Cependant,
le seul vrai remède n’est pas technique mais touche l’organisation,
ou plutôt l’état-major, en ce sens qu’il est probable qu’un
affrontement d’états-majors pourrait s’avérer nécessaire pour
convaincre toutes les parties concernées que l’évaluation des dommages
est
partie intégrante du commandement et du contrôle d’une offensive
aérienne.
Jour après jour (et nuit après nuit), le but des états-majors opérationnels
est d’envoyer la prochaine vague d’avions d’attaque ,
armés de façon optimale contre la prochaine fournée d’objectifs de la
plus haute priorité. Afin de choisir ces prochains objectifs, il est nécessaire
de disposer en permanence de mises à jour sur l’état des objectifs
retenus, qu’ils aient été déjà attaqués ou non ; et, pour une
meilleure efficacité des différents types de bombes et de missiles guidés
sur différentes sortes de structures, l’information la plus récente
est nécessaire. De
là vient l’idée qu’il semble préférable d’évaluer les dommages
infligés par les assauts précédents directement depuis l’état-major
concerné. Cela éliminerait les délais de transmission, permettrait de dégager
l’essentiel (y compris les données sur l’effet des armes), et éviterait
l’utilisation de critères d’évaluation trop optimistes ou trop
timides. Une fois cela appliqué, rien n’empêche une nouvelle évaluation
par des organismes de renseignement indépendants,
de façon à se prémunir contre d’éventuelles poussées d’optimisme. [1]
Livre blanc, op.
cit., p. 14. [2]
Ibid. [3]
Le Strategic Reconnaissance Office, qui possède le plus gros
budget de toutes les agences de renseignement américain. [4]
Livre blanc, op.
cit., p. 14. [5]
Une indication de cible mouvante suffit pour cela, mais l’US
Air Force avait aussi 2 E-8
JSTARS spécialisés, avec
une antenne radar à
ouverture synthétique, capables de fournir une imagerie suffisamment
bonne pour faire de l’évaluation de dommages jusqu’à 150 km (ces
appareils, semblables à des avions de ligne, ne peuvent être engagés
dans des espaces où la supériorité aérienne n’est
pas assurée). |
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