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LA RENAISSANCE DE LA PUISSANCE AÉRIENNE STRATÉGIQUE Edward LUTTWAK
Chapitre
II
Malgré
le battage médiatique organisé autour des armes de haute technologie
pendant la guerre du Golfe ,
celles-ci n’ont représenté qu’une faible fraction des armes aériennes
utilisées. Sur toutes les munitions lancées par l’US Air Force ,
17 109 étaient des armes de précision ,
à comparer aux 177 999 bombes non guidées similaires à celles qui
furent larguées durant la Seconde Guerre mondiale .
De même, si une bonne proportion (72 000 exactement[1])
de ces armes “classiques” ont été larguées en grappes par des B-52
, la plus grosse part a été
emportée par des chasseurs-bombardiers qui
auraient pu être équipés en munitions de précision[2].
Le tonnage des charges militaires guidées de tous types représentait 6 631
tonnes, sur un total de 71 627 tonnes lancées pendant le conflit par
l’US Air Force[3].
En pourcentage de nombre d’armes, la campagne aérienne contre
l’Irak a
été constituée à 91,2 % (90,74 % si l’on considère le poids
des munitions) par un bombardement traditionnel.
De toute façon, le bombardement initial domine, même en ne prenant pas en
compte les forces aériennes alliées (dans ce cadre, seuls les français
ont tiré une quantité significative d’armes de précision). Nous
connaissons exactement le résultat des attaques de précision réussies.
On a pu parfois en voir les images télévisées (mais pouvait-on
s’attendre à voir une retransmission de mission ratée ?!). Chaque
missile ou
bombe guidée qui atteignait sa cible (cela représentait une très forte
proportion) détruisait ou neutralisait un bâtiment, une installation ou
un système d’arme majeur spécifiquement désigné (c’est la première
complication). L’Irak se
retrouvait ainsi, instantanément, privé de la fonction que cette cible était
censée remplir. Les conséquences particulières en sont connues : désorganisation
des communications téléphoniques après la destruction du central de
Bagdad , fuite des avions de
chasse en Iran après
la destruction d’abris protégés, interruption des convois de
ravitaillement vers le Koweit consécutivement
à la destruction des ponts autoroutiers et ferroviaires. De
tels résultats directs sont, bien sûr, entièrement différents de ce
que l’on peut obtenir avec des bombardements classiques. Dans ce dernier
cas, chaque arme, même larguée au bon endroit, ne produit qu’un effet
limité, sous forme de dégâts difficilement mesurables ou de cratères
autour de la cible. Il est tout aussi inutile de proclamer que les frappes
de précision ont
un effet sur le moral de l’ennemi même si rien d’essentiel n’a été
touché (voire rien du tout). Cela n’est de toute façon qu’une fraction
de la différence, car chacun sait bien - et les campagnes aériennes passées
l’ont montré - que les dévastations créées par l’arme aérienne, même
infligées de façon aléatoire, n’ont que peu d’influence sur les
capacités militaires d’un ennemi. Il y a bien sûr des exceptions, comme
cet exemple spectaculaire de la guerre du Golfe où
des bombes classiques judicieusement distribuées sur un dépôt de
munitions très dispersé ont provoqué des explosions en chaîne,
amenuisant de manière significative les réserves irakiennes au Koweit
et
dans ses environs. Mais, avec des munitions classiques non guidées, cette
relation directe entre l’action et le résultat (effet stratégiquement
en l’occurrence) est plutôt inhabituelle. Bien
sûr, il est vrai que même la plus précise des armes guidées ne
peut être utile que contre une cible ponctuelle, comme une structure ou un
objet pouvant être détruit ou neutralisé par une explosion localisée.
Cela va de cibles d’une seule pièce facilement destructibles, telles
qu’un char ou un hangar, jusqu’à une structure parfois très grande
avec un point faible bien défini. C’était en particulier le cas des
grands immeubles de bureaux qui hébergeaient à Bagdad le
PC du renseignement militaire,
le ministère de la Défense ainsi que d’autres ministères. Bien que
l’extérieur semblât intact, les étages se sont effondrés les uns sur
les autres jusqu’au rez-de-chaussée lorsqu’une seule bombe a pénétré
par le toit pour y exploser. Des ponts autoroutiers, ouvrages lourds en béton
armé, ont été coupés sur toute leur largeur par deux bombes larguées à
une extrémité. De même, nombre d’usines ont été neutralisées par la
destruction d’une ou deux installations clés. Il
restait néanmoins les cibles étendues[4],
ni suffisamment compactes pour être détruites d’un seul coup, ni dotées
de sous-ensembles vulnérables qui pouvaient être neutralisés par un petit
nombre d’armes. Mais quelle était la proportion de ces cibles étendues
(et donc réservées à des munitions non guidées) ? Dans le cas de la
guerre du Golfe , la
question peut sembler stupide, tant le vaste déploiement terrestre des
forces irakiennes dans et autour du Koweit pouvait
être assimilé à une multitude de cibles étendues. Bien sûr, les forces
terrestres irakiennes étaient disséminées, comme l’aurait été toute
force armée. Les sections étaient dispersées, éloignées du PC de
compagnie, les positions des compagnies étant elles-mêmes dissociées des
PC régimentaires et des groupes d’artillerie régimentaires. Il
est également vrai qu’il eût été irréaliste d’attaquer individuellement
chaque composante d’un tel déploiement. Une section est davantage un
concept abstrait qu’une réalité physique justiciable de l’attaque
d’une
arme guidée. Quand
un pilote, ou mieux, un drone, survole ce qui est décrit comme une section,
il voit 3 ou 4 chars pour une section blindée, 3 ou 4 transports de troupes
pour une section mécanisée une douzaine d’emplacements de combat et
une ou deux tranchées pour une section d’infanterie débarquée. Dans le
premier cas, l’arme guidée est encore assez rentable. Même l’immense
quantité de chars de combat de Saddam Hussein n’était
pas trop importante pour les attaquer individuellement avec des bombes guidées
laser GBU-12 à
9 000 dollars l’unité (pour ce qui concerne la charge utile). Dans
le cas des transports de troupes, moins coûteux et beaucoup plus nombreux
que les chars, une attaque par armes guidées ne pouvait se justifier que
dans une situation tactique particulière, par exemple le mouvement offensif
d’une unité. Il n’y avait pas d’ambiguïté dans le troisième cas :
avec des forces ennemies de la taille des forces irakiennes, des trous
individuels ou des tranchées ne sont jamais des cibles relevant d’armes
guidées, aussi bon marché soient-elles[5]. Ayant
ainsi défini les forces terrestres déployées (l’infanterie en
particulier) comme des cibles étendues, la prédominance des bombardements
classiques dans la guerre du Golfe semblait
donc pleinement justifiée. Mais ce n’est pas parce que les frappes avec
des armes guidées contre
des troupes déployées sont inefficaces que les bombardements avec des
munitions classiques sont nécessairement plus adaptés. L’histoire prouve
même le contraire. Que
ce soit le célèbre exemple du Monte Cassino en
1943 ou les bombardements devant Caen en
1944, les grandes attaques aériennes anti-forces de la Seconde Guerre
mondiale n’ont
donné que des résultats stratégiques insignifiants. Il en fut de même
avant et après[6].
Pour les pilotes, qui contemplaient le chaos qu’ils avaient semé, cela
semblait incroyable. Ainsi, les troupes qui sont montées à l’assaut du
Monte Cassino, persuadées qu’aucun soldat allemand n’avait pu survivre
au bombardement qui
avait transformé une abbaye millénaire en champ de ruine, ont malgré tout
été hachées par les mitrailleuses. Devant Caen, les blindés britanniques
furent arrêtés brutalement par des canons antichars qui avaient, avec
leurs servants, miraculeusement réchappé au bombardement. Mais le fait
est là. Les bombes provoquent des explosions terribles, font trembler la
terre, projettent de la poussière et des éclats, les soldats sont choqués
par les ondes sonores et tétanisés ou paniqués. Mais, à moins que
l’ennemi ne soit tout proche et prêt à avancer, ces effets
disparaissent[7].
Les explosions s’arrêtent, la terre cesse de trembler et il n’y a
finalement que très peu de morts ou de blessés. Il y en a si peu qu’en
les comptant on ne peut qu’être surpris - même si la vraie surprise est
justement d’être encore surpris par le fait, amplement vérifié, que les
bombes ne tuent pas les troupes déployées sur le terrain ! La
dispersion protège très efficacement les forces terrestres, non seulement
en rendant trop dispendieuse l’utilisation d’armes de précision,
mais
aussi les bombardements en général. Elle protège même les troupes qui ne
sont pas enterrées profondément, comme les Irakiens dans et autour de
Koweit, et
ceci en dépit des légendes sur d’immenses blockhaus bétonnés, complaisamment
entretenues par les médias qui
s’appuyaient sur des diagrammes particulièrement ingénieux[8]. Il
serait possible de nier l’évidence historique, car il existe
aujourd’hui une solution technique à ce problème de dispersion : la
bombe à dispersion de sous-munitions, c’est-à-dire un conteneur qui
largue une grande quantité de petites bombes dont les effets mortels combinés
couvrent une zone plus importante qu’une bombe classique. De fait, sur les
177 999 bombes non guidées lancées par les appareils américains
durant “Tempête du désert” ,
un tiers exactement était constitué de bombes à dispersion, 27 735
Mk-20 Rockeyes avec 247 grenades d’une livre et d’autres types encore,
mieux adaptés à l’usage anti-infanterie[9].
De telles armes antipersonnel sont supposées avoir une telle efficacité
que, dans les années 70, le gouvernement américain avait arrêté d’en
fournir à certains pays qui continuaient cependant à recevoir d’autres
munitions. Leurs effets apparents, lors des essais, sont si effrayants que,
une fois de plus, il est possible de conclure qu’il ne peut pas y avoir de
survivants parmi les troupes soumises à ces frappes. Mais
la géométrie est plus têtue que les images. Le Koweit était
imperturbablement décrit comme petit dans la rhétorique interventionniste[10],
l’armée de Saddam Hussein était
énorme et les cartes de situation montrant le théâtre d’opérations
Koweitien était entièrement recouvertes des symboles habituels de
formations et d’unités irakiennes. Mais le rapport entre l’espace occupé
et les zones de sable vides restait si bas que même les bombes larguées
par millions[11]
ne pouvaient suffire à couvrir l’espace de dispersion nécessaire. De
plus, bien que ne disposant pas des abris profondément enterrés imaginés
par les chroniqueurs fantaisistes de la guerre du Golfe ,
de nombreuses troupes irakiennes se protégeaient au minimum dans de simples
trous individuels, restant ainsi à l’abri des bombardements. Seules
les pertes irakiennes
pendant la campagne aérienne mèneraient
à l’évidente conclusion que même les bombes à sous-munitions ne
peuvent rendre le bombardement de
troupes efficace, sauf lorsque l’effet de choc immédiat peut être
exploité, c’est-à-dire lorsque le bombardement est réalisé dans le
cadre de l’appui feu[12].
Il n’y a pas de statistiques complètes disponibles mais, pour les quatre
divisions irakiennes stationnées au Koweit ,
lourdement bombardées, les résultats furent les suivants : division
1 : 100 tués, 300 blessés sur un effectif total de 11 400
soldats, soit 3,5 % de pertes ; division
2 : 300 tués, 500 blessés sur un effectif total de 5 000
soldats, soit 16 % de pertes ; division
3 : 100 tués, 150 blessés sur un effectif total de 8 000
soldats, soit 3,1 % de pertes ; division
4 : 100 tués, 230 blessés sur un effectif total de 7 980
soldats, soit 4,1 % de pertes [13]. Parce
que dans ce cas le bombardement fut
prolongé, ses résultats ne furent pas insignifiants, mais ils ne furent
pas non plus brillants. En effet, la règle d’or veut qu’il faut au
moins 25 % de pertes pour
paralyser une unité, placée en défense tactique, dans une armée médiocre,
et le double pour une armée de bonne qualité (dans les meilleures armées,
des unités ont combattu farouchement avec des pertes plus importantes
lorsqu’elles étaient en position tactique défensive ). [1]
Livre blanc, op.
cit., p. 5. [2]
Tableau 4. [3]
Tableau 2. [4]
L’appellation “cible zonale” (et “bombardement de
zone ”) se rapporte au bombardement de zones urbanisées ou
industrielles, lequel n’a pas été pratiqué pendant la guerre du
Golfe . [5]
Par opposition à une opération commando (ou coup de main)
contre une force ennemie de très petite taille, comme pendant les opérations
de Panama ou de la Grenade
. Bien sûr, si les armes guidées étaient
au prix de l’électronique commerciale, le guidage laser, par exemple,
n’occasionnerait un surcoût que de quelques centaines de dollars au
lieu de multiplier le prix. Dans cette hypothèse, un plus grand nombre
de cibles pourraient être considérées comme des objectifs ponctuels. [6]
À l’exception notable du bombardement sur
les forces allemandes très concentrées dans la poche de Falaise en
juillet 1944. [7]
Par exemple, avec des bombardements de type “Close
Air Support” (CAS), en liaison directe avec l’action des troupes
au sol. Mais les sorties CAS n’ont représenté que 3 000 des 50 000
sorties de la guerre de Golfe . [8]
Cette légende venait principalement de Londres, avec d’autres
renseignements douteux. [9]
33,75 % : 27 735 Mk-20 et 29 116 CBU ont été
larguées par l’USAF . [10]
Comme si cela justifiait son droit à être secouru. [11]
Les bombes Mk-20 dispersèrent à elles seules 6 850 545
sous-munitions - arme anti-blindage -, non optimisées pour attaquer les
troupes. [12]
De forces terrestres prêtes à l’attaque alors
que l’ennemi est encore sous le choc ; ou défensivement afin de
briser l’élan d’une attaque adverse. [13]
“Airpower in Desert Storm : Iraq’s POWs Speak”, op.
cit., p. 3. Les valeurs initiales se référent aux forces
normales, et non aux forces effectives - qui restent inconnues.
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