| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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LA RENAISSANCE DE LA PUISSANCE AÉRIENNE STRATÉGIQUE Edward LUTTWAK
Chapitre
VII L’avènement
de la “furtivité” ,
tout autant que la destruction systématique de la défense antiaérienne,
fit
beaucoup plus que de minimiser le taux d’attrition des avions. Ces avancées
permirent aussi de reconquérir la moyenne altitude, plus adaptée à un
enchaînement délibéré de l’acquisition des objectifs, de leur
attaque précise,
et de l’observation immédiate
des dommages causés par les avions sur la zone visée. A
contrario, les
tactiques de pénétration et de bombardement à
très basse altitude et très grande vitesse, développées en particulier
par la Royal Air Force britannique
au fil des années, pour échapper aux missiles antiaériens soviétiques,
étaient bien sûr inadaptées aux conditions de la guerre en Irak ;
en effet, les missiles pouvaient difficilement opérer du fait de
l’attaque immédiate
de leurs radars, tandis que les canons antiaériens étaient
plus abondants. Mais, quoi qu’il en soit, ces tactiques transformaient
les avions en missiles aveugles et sans réactivité, ne pouvant exploiter
économiquement les armes de précision modernes
les plus courantes, en particulier les bombes planantes guidées par
laser. Surgissant au-dessus de leurs objectifs, les Tornado de
la RAF dispersèrent leurs munitions d’attaque de zone aux effets
variables et s’éloignèrent sans avoir eux-mêmes collecté les
informations relatives aux dommages qu’ils avaient infligés. Il est intéressant
de noter que les Jaguar français,
bien que non équipés pour le bombardement de nuit, furent néanmoins
utiles car ils délivrèrent pour leur part un nombre significatif
d’armements de précision sur des objectifs majeurs. Ce
fut une seconde découverte de la guerre aérienne irakienne que, dans la
mesure où la furtivité diminuait
la vulnérabilité à la détection et aux interceptions, elle pouvait être
formidablement économique. Il est certain que, dans les scénarios de
projection de
forces, la plus grande économie des avions furtifs persiste, même si
chacun d’eux reste notablement plus coûteux que sa contre-partie
classique. La raison en est assez simple : conformément aux procédures
opérationnelles standards, les avions non furtifs sont maintenant
escortés par des avions de chasse, des avions dédiés au tir de missiles
antiradar, des
avions brouilleurs actifs
(de guerre électronique offensive),
et
des ravitailleurs pour ce soutien aérien, de telle façon que,
finalement, seule une faible fraction des avions engagés est porteuse
d’armements de destruction dédiés à l’objectif. Durant la guerre
contre l’Irak ,
l’utilisation de 8 à 10 avions pour délivrer au total 4 à 6 bombes était
courante[1].
Inévitablement, l’économie générale de la puissance aérienne
en
tant que forme de guerre est d’autant plus dégradée que le nombre
d’avions nécessaires à la protection augmente. Il
est évident que la recherche de la minimisation des pertes au
combat peut dépasser le point
culminant de l’utilité stratégique. Bien sûr, le degré
jusqu’auquel les pertes au combat doivent être effectivement réduites
dépend des spécificités de la situation. Les pertes tolérables dans un
conflit vital pour la nation pourraient ne pas l’être dans une opération
de projection telle
que la guerre du Golfe .
Dans tous les cas, la furtivité peut
éliminer également ces types d’attrition “virtuelle”. Dans la
mesure où X objectifs peuvent être attaqués par Y avions furtifs ou 3Y
avions non furtifs, les coûts de possession d’avions furtifs et non
furtifs devront être comparés en conséquence, au grand avantage des
premiers. L’importance
du flux en retour des informations obtenues dès la fin des attaques aériennes
accroît en rapport la valeur des armes qui permettent un visionnage
partiel mais immédiat de leurs résultats enregistrés sur vidéo (c’est-à-dire
une identification effective de la cible, la détermination des coups
au but ou manqués, et la localisation des frappes éventuelles, les premières
explosions et les effets primaires et secondaires immédiatement
perceptibles). En
revanche, la valeur des armes qui réduisent le flux des informations à
la seule acquisition des cibles (notamment les missiles air-sol tels
que les Maverick) est
réduite en conséquence. Au même titre, la valeur opérationnelle des
missiles de croisière lancés avec sûreté jusqu’à leur destination
présumée, sans risque pour aucun équipage mais également sans aucune
connaissance immédiate des éventuels résultats, doit être, au même
titre, également dégradée. De
plus, comme cela advint, les missiles particuliers employés dans la
guerre du Golfe (trois
types de Tomahawk [2])
avaient une précision moyenne
(de 5 à 15 mètres) bien moins grande que les meilleures armes aéroportées,
les bombes guidées par laser (1 mètre), et la différence fut
particulièrement sensible pour de multiples types d’objectifs. Pour être
complet, en plus de l’avantage stratégique des missiles de croisière
provenant du fait qu’ils ne sont pas pilotés (un avantage qui peut être
décisif lors d’une projection de
forces), ceux-ci ont également un avantage opérationnel
important : nombre d’entre eux peuvent être tirés plus ou moins
simultanément dès le début d’une campagne. Ceci fut effectivement
fait lors de la guerre du Golfe : 52 missiles furent lancés le
premier jour, puis 52 le deuxième jour ; 196 avaient été lancés
à la fin du troisième jour, sur un total de 284 pour l’ensemble du
conflit. De
même, les missiles air-sol à
longue portée ont permis d’attaquer les objectifs avec plus de sûreté,
une qualité dont la valeur dépend de la résistance des défenses
ponctuelles ennemies. Toutes
ces considérations plus ou moins contradictoires étant prises en compte,
il reste que, lors de la guerre du Golfe ,
les armes les moins coûteuses, les bombes guidées par laser (à peine 9 000
dollars), furent plus efficaces que les missiles air-sol (64 000
dollars et plus), à leur tour plus efficaces que les missiles de croisière
(1,3 millions de dollars). Sans doute le critère d’évaluation
mono-système actuellement en vigueur doit-il être modifié en faveur
d’un critère portant sur un ensemble complet de forces. Alors
seulement, les calculs de coût/efficacité pourront refléter la réalité
suivante : les avions furtifs, individuellement très coûteux,
pourraient être non seulement moins onéreux que les avions meilleur
marché qui requièrent des escortes elles-mêmes coûteuses, mais également
mieux armés avec des bombes guidées, intrinsèquement les moins chères
de tous les armements guidés aéroportés.
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