| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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LA RENAISSANCE DE LA PUISSANCE AÉRIENNE STRATÉGIQUE Edward LUTTWAK
Annexe
I Dans
ses grandes lignes, le plan initial, présenté au commandant en
chef aux États-Unis et
au président du Comité des chefs d’état-major interarmées en août
1990, envisageait une offensive aérienne
auto-suffisante en trois phases
distinctes. La
première et la plus courte de ces phases se proposait d’établir la
supériorité aérienne au-dessus
de l’ensemble de l’Irak et
du Koweit, sous
la forme, principalement, d’opérations classiques de destruction
des défenses aériennes :
attaques systématiques des radars d’alerte et de contrôle et des
centres de commandement primaires et secondaires ; coupure de
toutes les pistes des bases aériennes militaires et des aéroports
civils où les avions militaires irakiens étaient stationnés ;
attaque des
principales batteries de missiles sol-air, en particulier de celles
qui se situaient autour des cibles planifiées. En
complément de ces objectifs typiques de la destruction des défenses,
la première phase contenait aussi un élément “stratégique”
avec le bombardement : a)
des infrastructures centrales de commandement et de conduite
irakiennes et du quartier général gouvernemental, la plupart situées
dans la ville de Bagdad ;
et b)
des sites irakiens de missiles balistiques et des dépôts de
stockage de certaines armes chimiques ,
dans l’espoir de réduire la menace, considérée comme la plus
effrayante, d’une série d’attaques de ce type contre les villes
israéliennes et saoudiennes, ou bien contre les bases de débarquement
américaines. La
seconde phase devait se concentrer sur la mise hors d’état (mais
pas nécessairement sur la destruction totale) des infrastructures
économiques civiles et militaires irakiennes. Escortés autant que nécessaire
pour faire face aux reliquats d’avions de chasse et de sites de défense
aérienne irakiens,
les avions américains et alliés auraient tout d’abord attaqué
les objectifs liés au soutien de la “capacité militaire” :
dépôts de munitions, raffineries et centres de stockage du
carburant, bases logistiques accueillant des armements. Ceci aurait
effectivement limité les unités irakiennes au carburant et aux
munitions déjà déployés tactiquement sur les zones avancées
(peut-être assez cependant pour conduire 72 heures d’opérations
intensives). L’effort principal de la seconde phase, pourtant,
devait porter sur les lignes d’assemblage des armements, sur les
usines et les ateliers de réparation et, enfin, sur les laboratoires
et les complexes industriels associés au développement et à la
production d’armes chimiques ,
biologiques ou nucléaires. L’élément final de cette phase prévoyait
l’attaque des
infrastructures civiles : usines de production d’électricité,
principaux centraux téléphoniques, usines de traitement des eaux,
etc. La
troisième phase, qui devait débuter dès la deuxième semaine
d’offensive aérienne,
était planifiée pour se concentrer sur les forces irakiennes déployées,
avec : a)
des frappes “d’interdiction ”
sur les lignes de chemin de fer et
les ponts routiers entre Bagdad et
le Koweit ; b)
un bombardement de
zone sur
la Garde républicaine et d’autres forces terrestres irakiennes sélectionnées ;
et c)
l’attaque d’objectifs
militaires navals ou autres, comme les avions irakiens (encore cloués
au sol par les attaques de coupure des pistes). On
imaginait qu’en l’absence de nourriture et d’eau telle qu’elle
était ainsi planifiée, avec la coupure des voies de ravitaillement
des troupes irakiennes au Koweit ,
les forces auraient été confrontées au choix de se retirer, de déserter
ou de se retrouver affamées et mourant de soif sur place. On croyait
que l’interdiction du
champ de bataille en profondeur et
l’appui aérien rapproché auraient été seulement nécessaires si
le commandement irakien avait décidé de répondre à cette
campagne aérienne ,
en lançant une contre-offensive contre les forces terrestres américaines
et alliées. Le plan initial n’envisageait pas l’attaque systématique
des forces terrestres, à la fois pour des raisons stratégiques (la
menace iranienne après le conflit) et pour des raisons tactiques (la
difficulté à détruire des forces dispersées, camouflées et
partiellement enterrées). Même ainsi, “Instant Thunder” pouvait
permettre aux États-Unis de
prétendre atteindre les objectifs affichés durant la crise aussi
bien vis-à-vis des résolutions politiques nationales que de celles
des Nations unies, c’est-à-dire le retrait de toutes les forces irakiennes
du Koweit et la réinstallation du gouvernement légitime. De plus,
les États-Unis auraient également pu parvenir à satisfaire des
objectifs non déclarés : la destruction des capacités
d’attaque stratégique irakiennes et l’impossibilité de conduire
une action militaire autonome en général, en éliminant les principaux
centres vitaux logistiques
et industriels nécessaires. Bien que des opérations aériennes de
cette ampleur, nécessitant des milliers de sorties, auraient inévitablement
conduit à certaines pertes ,
les planificateurs pensaient que ces pertes seraient limitées grâce
à la supériorité technique, tactique et numérique américaine et
alliée dans le domaine aérien et l’état relativement peu
perfectionné des défenses aériennes irakiennes.
Il était cependant estimé que le total des pertes aériennes coalisées
pourrait atteindre plusieurs douzaines d’appareils, voire beaucoup
plus. Les pertes irakiennes civiles auraient pu, de même, être limitées
grâce aux opérations aériennes essentiellement ciblées sur des
objectifs nettement séparés des grands centres de population. À
partir du moment où ce plan fut mis au point et jusqu’au 17 janvier
1991, des forces aériennes encore plus importantes que ce qui était
envisagé en août 1990 furent déployées. De ce fait, les trois
phases d’“Instant Thunder ”
furent comprimées. Malgré tout, les allocations de sorties aériennes
reflétèrent le concept initial. Au cours des premières 24 heures,
par exemple, elles se présentèrent comme suit, à l’exception des
14 sorties orientées vers les objectifs navals et les 32 sorties de
B-52 lancées
contre la Garde républicaine : Destruction
des défenses aériennes
aérodromes :
163 défenses
aériennes à
caractère “stratégique” (radars, centres d’interception
et
de conduite des interceptions et autres postes de commandement “C3
”) : 168. Commandement
et conduite des opérations
centres
militaires et leurs infrastructures : 21 sites
gouvernementaux et présidentiels (palais, police, renseignement
et
sécurité, quartiers généraux du parti Baas ,
etc.) : 44 Infrastructure
militaire
laboratoires
nucléaires, biologiques et chimiques, usines et capacités de
stockage associées : 64 centres
de production et de stockage des armes et munitions : 23. Infrastructure
générale
centrales
électriques et réseaux de distribution de l’électricité :
39 raffineries
et dépôts de carburant : 37 ponts
et infrastructures routiers et ferroviaires : 27 Annexe
II Pré-condition
1
Le
bombardement conduit
sans un flux de données en retour portant sur les résultats immédiats
ou consécutifs aux actions est susceptible de se transformer en un
gaspillage de moyens ou, dans le meilleur des cas, en une théorie
aveugle (comme le fut l’hypothèse du WIII britannique qui supposait
que la mise en fuite des habitants équivalait à une étape certaine
vers la victoire finale). Le complément essentiel à un bombardement
efficace réside en fait dans une collecte systématique, une analyse
et une rediffusion des données portant à la fois sur les effets immédiats
et cumulés, en particulier pour déterminer si : les
objectifs attaqués ont bien été endommagés ; d’autres
cibles doivent continuer à être détruites, pour tenir compte de ce
que les dommages pourront conduire à une réaction défensive ; les
dommages réellement réalisés sont, effectivement et de manière
cumulative, en train de ralentir l’effort de guerre ennemi. En
pratique, un bombardement efficace
dépend donc de l’efficacité du flux d’informations en retour,
c’est-à-dire : 1
- du flux
d’informations techniques et tactiques renvoyé vers les
planificateurs pour évaluer les dommages réalisés, flux qui détermine
en outre si les défenses ennemies existantes ont bien été saturées ; 2
- du flux
d’informations opérationnelles, qui doit identifier les réactions
adverses à ces bombardements et peut ainsi fournir les éléments
permettant de les contrer ; 3
- du flux
d’informations stratégiques, qui déterminera si le bombardement
, tout en étant efficace aux
niveaux technique, tactique et opérationnel, est vraiment en bonne
voie de satisfaire aux objectifs stratégiques. Pré-condition
2
L’évaluation
dynamique (dans le temps) des travaux conduits à partir de la
boucle informationnelle est également essentielle, afin de se préserver
de la théorie superficielle à laquelle cette boucle peut conduire et
qui n’est qu’un niveau au-dessus de la théorie simpliste du
bombardement . Un tel
oubli serait particulièrement dangereux car : les
résultats stratégiquement importants sont souvent cumulatifs ;
on pourrait facilement croire que le bombardement est
efficace en raison de l’avancée du processus (par exemple si des
zones urbaines sont effectivement détruites), mais le progrès peut
être illusoire si le lien entre le processus et la victoire est lui-même
illusoire ; le
succès d’un processus qui est bien en rapport avec la victoire
entraînera l’ennemi vers une tentative d’évasion ou de déstabilisation
des ces opérations. Ainsi, le bombardement de
centres de production de roulements à bille est contourné par
l’importation de ces roulements, invalidant ainsi une théorie aux
apparences solides ; tandis
que la réaction ennemie aux niveaux technique (contre-mesures électroniques,
par exemple), tactique (nouvelles procédures de combat...) ou opératif
(redéploiement entre les actions diurnes et nocturnes...) est, en règle
générale, facile à identifier en raison de son impact direct sur la
conduite des opérations, les réactions ennemies au niveau stratégique
peuvent être très difficiles à percevoir. Elles comprennent : la
dispersion pour éviter les effets des bombardements ; leur
contournement par des substitutions de moyens ou de fonction. L’une
des complications vient de ce que ces substitutions peuvent être
masquées par le maintien d’infrastructures qui sont en réalité
inutilisées ; ainsi, les alliés,
lors de la Seconde Guerre mondiale, continuèrent
à bombarder les grands sites fixes de lancement des V-1 alors
que les Allemands avaient depuis longtemps basculé ces missiles
vers des lanceurs légers et mobiles (le bombardement des
sites fixes de SCUD durant
la guerre du Golfe était
analogue ; il n’y a pas de preuve qu’un seul SCUD fut lancé
de l’un d’entre eux). les
modalités de conduite de la guerre évoluent (c’est ainsi que
lorsque les ressources nécessaires aux forces lourdes lui sont
interdites, l’ennemi peut encore attaquer avec des forces plus légères
dans certaines conditions, comme le firent les Chinois durant la
guerre de Corée, après
l’opération “Strangle”). la
reconstitution des capacités est toujours possible. Un ennemi qui
peut construire des usines d’armement peut tout aussi bien
reconstituer ses capacités après les dommages ainsi subis (ce ne fut
pas le cas de l’Irak durant
la guerre du Golfe ). Pré-condition
3
La
réactivité des forces aériennes,
c’est-à-dire leur difficulté institutionnelle à accepter des
changements du plan pour bombarder utilement plutôt que massivement,
est également un écueil à éviter. Les forces aériennes se
laissent naturellement entraîner dans un rythme de production des
sorties - elles tendent ainsi à résister aux changements de la
planification qui
interfère avec la génération planifiée des sorties (telle que la
plupart des équipages la demande). Pré-condition
4
La
“réactivité” de
l’ensemble des forces militaires est enfin à considérer. En effet,
si le bombardement est
dynamiquement efficace, les autres armées par leurs propres actions
permettront-elles à ces actions aériennes d’être poursuivies
jusqu’à la victoire ?
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