| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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LA RENAISSANCE DE LA PUISSANCE AÉRIENNE STRATÉGIQUE Edward LUTTWAK
DEUXIÈME
PARTIE
Introduction :
Le
terme “stratégique” n’a jusque-là pas été défini, sa
signification sous-entendue semblant suffisamment claire pour chaque
nuance particulière. Maintenant qu’une définition précise de ce
terme insaisissable est nécessaire, le mieux est de procéder par élimination.
“Stratégique”, entendu comme substitut pur et simple de longue
distance, par opposition à tactique, courte distance, est parfois une
simplification commode ou une exagération délibérée, mais, dans
les deux cas, le mauvais usage d’un mot correct est souvent
trompeur. En effet, un même avion ayant un rayon d’action de 500
km, peut être à la fois “stratégique”, dans un sens altéré,
lorsqu’il est basé dans le Nord de l’Italie et
qu’il peut atteindre toute l’Autriche, quand
cette dernière représente le seul territoire d’intérêt, et il
peut être “tactique” s’il est basé aux États-Unis ,
pays à partir duquel les rayons d’action, pour présenter un intérêt,
doivent se compter en milliers de kilomètres. Il en va de même pour
l’association des termes “stratégique” et “nucléaire ”,
cet euphémisme devant être exclu d’autant plus catégoriquement
que nous sommes entrés dans une ère post-nucléaire. Si l’on parle
de nucléaire, il convient alors d’utiliser effectivement le terme
“nucléaire”. Lorsqu’on
élague le terme et que l’arbre du conflit armé nous apparaît, on
s’aperçoit que ce qui est stratégique appartient aux racines plutôt
qu’au feuillage, au centre plutôt qu’à la périphérie. Dans une
guerre ouverte, l’adjectif “stratégique” qualifie des actions
menées dans le but de gagner la guerre plutôt que de gagner la
bataille. Ainsi s’opposent la notion de victoire stratégique et
celle de victoire tactique, expression souvent précédée du terme
“simple”, en raison de la fréquence avec laquelle les victoires
tactiques ne parviennent pas à produire une victoire stratégique, ni
même une victoire pure et simple. Tout
ceci nous ramène à la dérivation originelle du mot grec strategos
qui signifie chef de guerre au sens global, politique aussi bien que
militaire (par opposition au chef de combat) et qui conduit à la
distinction pertinente entre l’attaque (stratégique)
des sources de la force
ennemie, et l’attaque (tactique) de ses manifestations, c’est-à-dire
principalement des forces armées ennemies. En poussant plus avant,
des actions de force peuvent aussi être qualifiées de stratégiques ;
ceci est pertinent même en dehors du contexte d’un conflit en
cours, si le but est d’influencer la prise de décision elle-même
plutôt que de s’opposer à la mise en œuvre de décisions
particulières. Ainsi, le bombardement de
la Libye le
15 avril 1986 était un acte stratégique car il était destiné à
intimider - et peut-être à tuer - Khadafi lui-même plutôt qu’à
s’opposer à l’une des aventures dans lesquelles il s’était déjà
lancé[1].
Par contraste, le déploiement par les français
d’avions de combat Jaguar au
Tchad était
un acte tactique puisque destiné à s’opposer à l’invasion de
ce pays par les Libyens. Il
s’ensuit que le terme stratégique (ou tactique) ne peut décrire
les outils de la puissance aérienne mais
seulement l’emploi que l’on entend leur donner. Durant la guerre
du Golfe en
1991, les énormes B-52 qui
appartenaient alors au Strategic Air Command larguèrent
la plupart de leurs bombes sur les troupes irakiennes - jouant en cela
un rôle purement tactique - alors que les F-15E qui
appartenaient au Tactical Air Command attaquèrent,
entre autres objectifs purement stratégiques, les usines d’armement
irakiennes. Le B-52, qui n’est en lui-même ni stratégique ni
tactique, est précisément décrit comme un bombardier “lourd”,
tout comme le F-15E est un chasseur-bombardier, ces
deux types d’avions pouvant être utilisés indifféremment à des
fins tactiques ou stratégiques. Il en est de même des satellites
acquis à l’origine pour assurer la surveillance globale,
c’est-à-dire stratégique, de pays entiers, en particulier de
l’Union soviétique ;
ils furent utilisés pour fournir du renseignement tactique
sur le positionnement des forces terrestres irakiennes, alors que les
avions de reconnaissance photographique,
dits “tactiques”, acquis originellement pour observer des forces
de combat déployées, furent utilisés pour fournir du renseignement
d’ordre stratégique. Comme
nous le verrons, ce qui est en jeu est plus qu’un simple exercice
intellectuel portant sur le sens des mots, car l’usage optimal de la
puissance aérienne exige
que son application stratégique soit portée à son maximum en même
temps que ses applications tactiques soient minimisées, afin de ne
lui faire exécuter que les fonctions inévitablement nécessaires. [1]
David C. Martin et John Walcott, The
Best Laid Plans : The inside
story of America’s war
against Terrorism, pp. 258-sq. |
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