| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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L'OMBRE DE LA PUISSANCE NAVALE Chronique
Hervé COUTAU-BEGARIE
La France n'est pas un pays maritime dit-on. Une telle proposition peut se discuter : à côté de quelques mécomptes, l'histoire maritime française peut revendiquer quelques belles réalisations. Mais il est vrai que la Révolution a durablement détourné la France du grand large. Traumatisée par la frontière de l'Est, l'opinion ne se montre pas spontanément sensible à la dimension maritime de la stratégie. Austerlitz se charge de faire oublier Trafalgar. Mais le temps de Trafalgar est révolu. Les missions de la Marine ont connu une mutation profonde. La Force Océanique Stratégique (Fost) assure désormais l'essentiel de la dissuasion, les porte-avions sont constamment sollicités pour des interventions dans le “troisième cercle”. Du récent Tous azimuts de Régis Debray1 au rapport Boucheron sur la programmation militaire2, les commentateurs sont de plus en plus nombreux à prendre acte de cette évolution, clairement sanctionnée par la progression de la part de la Marine dans les crédits d'équipements de la Défense : 18,19 % en 1976, 23,03 % en 1989. Ainsi donc, la Gaule semble enfin se tourner vers les océans. Toute la Gaule ? Non, car envers et contre tout, un quarteron d'irréductibles Gaulois continue à résister à l'envahisseur, et la garnison d'Aquarium (alias l'Etat-major de la Marine, rue Royale) doit faire face à des attaques régulières. La dernière en date émane de l'ancien patron de la DGSE, Pierre Marion, qui s'en prend au complexe militaro-industriel dans Le pouvoir sans visage (Calmann Lévy). Charge d'une extrême violence, qui n'épargne personne. Jacques Ellul avait naguère dénoncé “la politique lieu de démoniaque”3, Pierre Marion en fait la démonstration en désignant plus précisément les coupables : industriels, militaires, grands corps (y compris le sien). De quoi désespérer Palaiseau et Coetquidan... Parmi les prévenus, la Marine occupe une place de choix. Sous le titre expressif “Le mirage de la puissance navale”, un chapitre détaille d'une plume mi-navrée, mi-sarcastique les tristes exploits de la Royale. De Trafalgar au sabordage de Toulon, tout y passe, pour aboutir à la conclusion logique : “la haute hiérarchie navale reste attachée aux gros navires de surface... (qui) flattent ses sentiments anti-britanniques”. Mais “la politique de la canonnière n'est plus de saison, ... la Marine ne peut non plus avoir l'ambition d'actions en haute mer” et il faut se tourner vers les petits bâtiments qui suffiront largement. Venant de l'ancien chef des services secrets, un tel réquisitoire, bardé de références historiques, peut impressionner. Encore faudrait-il pour cela que l'érudition résiste au moins à la première lecture. Il est toujours intéressant d'apprendre que Suffren, dont les écoliers apprenaient autrefois la mémorable campagne des Indes durant la guerre d'Indépendance américaine, était en réalité un corsaire du XVIIème siècle. On peut néanmoins se demander s'il est pertinent de critiquer le porte-avions nucléaire récemment mis sur cale parce que la dernière bataille en ligne livrée par la Marine remonte à 1805 (p. 75). Des voix ont critiqué le char Leclerc, aucune n'a eu jusqu'à présent l'idée de faire référence à Waterloo. Mais enfin, passons. L'agrégation d'histoire n'est pas obligatoire à la DGSE. Au moins peut-on s'attendre à des éléments plus précis concernant l'actualité immédiate. Le lecteur des Flottes de combat (l'édition 1990 est sortie ; en vente dans toutes les bonnes librairies) risque de sursauter en découvrant p. 89 que le groupe aéronaval a été très récemment abandonné par la Marine soviétique alors que le premier porte-avions soviétique, le Tbilissi, va bientôt rallier la flotte, qu'un deuxième est en essais et un troisième sur cale. De même, dire p. 75 que la Royal Navy “se défait de ses porte-avions devenus trop vulnérables” un an après les Malouines surprend quelque peu alors que le dernier porte-avions classique britannique a été désarmé en 1979. Il est plutôt périlleux de prétendre asseoir une démonstration sur des bases aussi peu fiables. Tout est à l'avenant. Il est facile de prendre l'exemple des crises libanaises pour démontrer l'inefficacité de la diplomatie navale. Mais les déploiements des deux porte-avions au large de Djibouti lors de l'accession à l'indépendance en 1976/1977, ont été un indiscutable succès et ont assuré la survie du nouvel Etat face aux ambitions éthiopiennes et somaliennes. En mer d'Oman, l'arrivée du Clemenceau a mis un terme aux attaques iraniennes contre les navires de commerce français, ce qui n'était pas si mal. Si Monsieur Marion veut bien lire le rapport Wilkinson présenté en 1988 à l'Union de l'Europe Occidentale, il verra que tout le monde ne partage pas son dédain : le rapport invite "la France à poursuivre son programme de construction de porte-avions"4. Même le déploiement du Foch à l'été 89 est moins simple que ne le suggère l'auteur : la nervosité du parti pro-syrien montre qu'il a pris la menace très au sérieux. que l'affaire ait été mal conduite met en cause une politique plus que son instrument. Raymond Aron l'avait dit avec sa précision habituelle : “avec le militaire vous ne pouvez pas tout faire, mais sans lui vous ne pouvez rien faire”. Que Monsieur Marion n'aime pas les amiraux peut se comprendre. Mais ce n'est pas une raison pour en tirer une condamnation “en bloc” contre un système militaro-industriel aux contours flous (d'ailleurs, c'est l'auteur lui-même qui montre le conflit d'intérêts entre la Marine et un avionneur célèbre : curieuse collusion...). Un tel discours relève plus du sermon incantatoire que de l'analyse stratégique. Ce n'est pas avec des bons sentiments (ou des ressentiments) que l'on peut faire une bonne politique de défense.
________ Notes:
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