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LES ALLIES ET LE PROBLEME DU HAUT COMMANDEMENT NAVAL EN MEDITERRANEE 1914-1918

 

Guy PEDRONCINI

 

 

Le plus redoutable problème d’une guerre de coalition, c’est celui que pose sa direction et son commandement.

Et lorsque surgit au cours d’opérations l’obligation de mener une action combinée entre les forces terrestres et navales de plusieurs pays la situation devient presque inextricable1.

C’est le cas des problèmes de commandement qu’a posé aux alliés la guerre navale en Méditerranée. Or sans la maîtrise de la mer, Salonique et le front d’Orient ne son pas réalisables.

Comment les alliés ont-ils mené cette guerre et remporté cette nouvelle mais longue bataille de Salamine ?

Pour le comprendre il faut bien évidemment suivre deux fils d’Ariane. Le premier, ce sont les forces ennemies et leur évolution : rien de plus révélateur que le développement du danger sous-marin et la difficulté qu’éprouvent les amiraux à s’adapter à cette nouvelle forme de guerre, eux qui avaient rêvé de grandes batailles entre monstres cuirassés. Le second, c’est la conduite de la guerre navale par les alliés : comment mettre en œuvre leurs moyens tout en ménageant les susceptibles et les intérêts ? Rien de plus éclairant que la délimitation des zones de commandement, les préséances entre les amiraux et les questions posées en Adriatique par le commandement du duc des Abruzzes. Ces difficultés sont aggravées par les rivalités personnelles, la coordination délicate des commandements de terre et de mer, les immixtions de certains diplomates dans les affaires militaires, les calculs et les arrière- pensées des gouvernements, les attaques brutales ou sournoises des hommes politiques contre les chefs militaires2.

Au total, c’est une espèce de miracle qui a permis aux alliés de surmonter leurs handicaps dans cette affaire qui intéressait la Grèce au plus haut point. Jugeant de l’efficacité du rôle d’un commandant en chef, le général Sarrail a écrit3 quelques remarques qui valent également pour le commandant en chef des forces navales : “Le commandement des armées alliées n’est qu’un mythe si son titulaire n’a pas de réserves propres. Il est en effet difficile pour ne pas dire impossible - l’expérience me l’a prouvé - de prélever des réserves sur chacune des armées alliées. Quoi qu’on dise ces réserves ne peuvent être prélevées que dans le contingent de l’armée auquel appartient le commandant en chef… Le seul commandement en chef rationnel est celui qui commande directement à tous les alliés, qui les amalgame suivant les uniques nécessités militaires, tactiques et stratégiques.”

Il est aisé de se rendre compte que ces vues du général Sarrail n’ont été, aussi bien sur terre que sur mer, que très partiellement réalisées.

*

* *

Au début de la guerre de 1914-1918 domine, sur mer comme sur terre, l’idée de la guerre courte4 : le choc initial des armées comme des flottes devait en quelques heures décider du sort de la guerre. L’amiral Boué de Lapeyrère estimait pouvoir mettre hors de combat la flotte italienne - si Rome entrait en guerre - dès les premiers moments qui suivraient la déclaration de guerre.

Or les premières menaces auxquelles les Alliés ont dû faire face en Méditerranée ont été celles créées par le Goeben et le Breslau. Menaces sérieuses, les deux navires disposant sur leurs adversaires d’une nette supériorité de vitesse : 26 nœuds contre 21 pour le plus rapide des navires équivalents dont disposait l’amiral Boué de Lapeyrère. Un concours de circonstances et l’habilité manœuvrière de l’amiral Souchon permirent aux deux navires allemands d’échapper à un combat difficile et de se réfugier dans les eaux ottomanes.

Mais la principale menace venait évidemment de la présence d’une flotte autrichienne développée et modernisée par l’archiduc François-Ferdinand assassiné à Sarajevo.

En 1914 elle se composait essentiellement de deux escadres de cuirassés. La première était forte de 6 cuirassés - 3 de 20 000 tonnes type Viribus unitis et 3 de 15 000 tonnes du type Radetsky - et la seconde se composait de 3 cuirassés de 10 600 tonnes type Erzherzog Karl et de 3 cuirassés de type Habsbourg de 8 300 tonnes5. A ces forces s’ajoutaient 6 croiseurs, 18 contre-torpilleurs et 28 torpilleurs et deux bâtiments de défense côtière.

A cette marine austro-hongroise, la flotte française opposait 13 cuirassés : 2 de 23 000 tonnes, le Courbet et le Jean Bart, 6 de la classe Danton de 18 000 tonnes et deux de 15 000 tonnes du type Patrie. Boué de Lapeyrère disposait également de deux divisions légères, l’une de 4 croiseurs cuirassés de 13 et 14 000 tonnes, la seconde de 3 cuirassés de 13 000 tonnes.

Si l’Italie n’entrait pas en guerre contre la Triple Entente, les alliés avaient donc une large marge de sécurité pour les gros navires. Dès le 30 juillet les Anglais avaient estimé que si la guerre venait à éclater, l’Italie resterait neutre et la Grèce serait une alliée6. Le 2 août, l’amiral Milne avait été invité à entrer en relations avec Boué de Lapeyrère pour préparer une opération combinée : c'était poser la question du commandement naval en Méditerranée. Elle est réglée lors de la Conférence de Londres du 6 août par un premier accord.

Cet accord s’inscrivait dans la logique des conventions navales conclues entre la France et l’Angleterre au début de 1913 : elles prévoyaient que la mer du Nord serait la mer de la décision exigeant la concentration de la grande flotte et laissant la flotte française assurer la maîtrise en Méditerranée. Il fut entendu que, dès la destruction du Goeben et du Breslau, l’amiral Boué de Lapeyrère aurait le “Commandement supérieur des forces anglo-françaises en Méditerranée”.

Tout d’abord les Alliés se trouvèrent placés devant la stratégie d’immobilité de l’amiral autrichien Anton Haus. Il en a donné les raisons dans une longue lettre du 31 mars 1915 : il considérait que la flotte autrichienne ne pouvait atteindre la flotte française en raison des distances qui l’en séparait et il ne refusait pas ailleurs à satisfaire les demandes allemandes d’envoyer sa flotte en mer Noire. Il concluait que “souvent le plus sage est de ne rien faire. Même aux échecs il y a des parties qu’on perd parce qu’on est obligé de jouer, alors qu’il faudrait ne pas jouer”. Mais l’amiral Haus était perspicace : il jugeait que les sous-marins allemands étaient devenus “du premier coup les véritables maîtres de la mer” et qu’ils avaient “changé le caractère de toute la stratégie navale. Ils sont la cause qui frappe d’impuissance toutes les flottes de combat”.

L’attitude et la manière de voir d’Anton Haus étaient partagées par Boué de Lapeyrère. Critiqué pour sa passivité, il est défendu par le ministre de la Marine Augagneur qui, le 17 décembre 1914, estime qu’il y a intérêt à ce que la flotte française soit intacte au moment de la paix, la flotte anglaise devant forcément sortir diminuée d’une rencontre avec la flotte allemande. Les alliances et les guerres de coalition ne font pas disparaître les intérêts nationaux et n’atténuent guère les arrière-pensées politiques des gouvernements pas toujours bienveillants à l’égard des Alliés7.

Cette inaction conduisit les Alliés à fermer le canal d’Otrante pour éviter toute surprise. Ces conditions relativement simples de la lutte permettaient le fonctionnement harmonieux de l’accord du 6 août 1914.

C’est l’entrée en guerre de la Turquie et de l’Italie qui modifie progressivement les conditions générales de la lutte en Méditerranée, les Anglais entendant avoir le commandement dans le secteur des Dardannelles et l’Italie n’envisageant pas de partager celui de l’Adriatique, d’autant moins que le duc des Abruzzes qui commandait était un prince de la famille royale.

Comment se fit cette évolution ?

Dès l’entrée en guerre de la Turquie - c’est le 5 novembre 1914 que la France et la Grande-Bretagne lui déclarent la guerre, Londres fit remarquer que l’accord du 6 août ne concernait que la lutte contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. C’est la position adoptée par Churchill dans une lettre du 18 janvier 1915, et le différend franco-britannique s’aggrava lors d’un voyage d’Augagneur à Londres le 26 janvier suivant. Le ministre français exposa en effet que l’état-major de la marine avait étudié le plan anglais pour l’attaque des Dardanelles et qu’il avait conclu à l’impossibilité de les forcer uniquement par une action navale. Il fallut un échange de lettres entre Augagneur et Churchill pour dégager un accord avant que le War Council approuve le plan Carden.

La Grèce n’était pas exclue de ces projets. Dès septembre 1914, Londres songeait à une expédition contre Gallipoli et souhaitait un accord avec la Grèce pour qu’un corps expéditionnaire grec occupât Gallipoli8. Mais Churchill avait révélé ses arrière-pensées dans une lettre du 18 janvier à Augagneur : exposant le plan de l’amiral Carden, il qualifiait celui-ci de “commandant en chef des forces alliées aux Dardanelles”. D’emblée le gouvernement anglais affichait ses prétentions à diriger les opérations navales dans ce secteur9.

C’est assurément la première brèche sérieuse dans le commandement unique en Méditerranée. Pour Londres le secteur est anglais et il le restera jusqu’à l’armistice10.

L’entrée en guerre de l’Italie a posé aussitôt la question de l’Adriatique et de la coordination des opérations navales.

C’est à Paris que se tient le 2 mai 1915 une réunion des trois amirautés au cours de laquelle le capitaine de vaisseau Grassi exposa les plans italiens. La flotte italienne serait concentrée dans l’Adriatique nord avec Venise comme point d’appui tandis qu’une flotte interalliée de 8 cuirassés serait constituée dans le sud et basée à Brindisi et à Tarente. Le commandant en chef en Adriatique ne pouvait être qu’un amiral italien. Augagneur combattit vivement cette position : il affirma l’impossibilité d’une subordination de l’amiral Boué de Lapeyrère qui disposait d’une flotte supérieure à la flotte italienne et avait l’expérience de neuf mois de guerre.

L’amiral Jackson accepta de mettre 4 cuirassés et 4 croiseurs légers à la disposition de l’Italie, mais seulement après la fin de l’expédition des Dardanelles et à la condition de connaître les opérations projetées. Car il estimait l’action des grands bâtiments en Adriatique comme très dangereuse et pratiquement impossible.

Finalement, on aboutit à la Convention navale du 10 mai 1915. Deux flottes alliées étaient constituées. La première placée sous le commandement en chef du duc des Abruzzes, comprenait des unités italiennes, 12 contre-torpilleurs français, des torpilleurs, des sous-marins et des dragueurs de mines, une escadrille d’avions, 4 croiseurs légers anglais et 4 cuirassés anglais. La seconde était commandée par Boué de Lapeyrère et elle devait se porter au secours de la flotte du duc des Abruzzes en cas de besoin. C’est au Italiens que revenaient l’initiative et la direction des opérations, mais Boué de Lapeyrère et le duc des Abruzzes devaient se tenir en relations constantes11.

L’Italie entra en guerre le 23 mai dans l’après-midi, et la nuit suivante Anton Haus fit quitter Pola à la flotte autrichienne pour aller bombarder la côte est de l’Italie. L’amiral Thaon du Revel riposta mais il subit de grosses pertes, notamment celle du cuirassé Benedetto Brin. Ce qui entraîna un conflit avec le duc des Abruzzes.

La situation générale en Méditerranée continuait donc à se compliquer, justifiant le point de vue qu’exposait le 31 mai 1915 le capitaine de vaisseau Saint-Seine, attaché naval français à Londres : “Dans la Méditerranée et les mers adjacentes, il n’y a pas en ce moment moins de 6 amiraux pratiquement indépendants les uns des autres et leurs sphères d’opérations s’enchevêtrent.” Il suggérait comme solution la création d’une autorité unique qui ne commanderait pas mais serait un coordonnateur analogue au chef d’état-major général.

Cette solution fut repoussée par Augagneur : dans une lettre du 12 juin il considérait que, sauf exceptions locales12, le commandant en chef restait l’amiral Boué de Lapeyrère. Or, le 16 juin, l’Angleterre étendait le champ de ses exigences : elle entendait contrôler le secteur de l’amiral de Robeck en Méditerranée orientale, ceux de Syrie, d’Egypte, de Malte et de Gibraltar, l’Italie conservant la garde de ses côtes. L’amiral Boué de Lapeyrère conserverait son commandement sur les autres secteurs. Au fond, plus la Méditerranée devenait une zone de calculs politiques, plus le commandement de l’amiral français se rétrécissait. Cette politique ne fut d’ailleurs pas infléchie par Balfour qui, le 28 mai, devait remplacer Churchill.

Les problèmes posés par l’entrée en guerre de l’Italie continuèrent à évoluer soit que l’Italie demandât de nouveaux renforts - l’amiral Corsi, ministre italien de la marine, réclama le 26 juin 1916 trois cuirassés de la classe Danton pour conserver sa marge de supériorité sur la marine austro-hongroise -, soit que des précisions nouvelles fussent apportées à la convention du 10 mai 1915 - le 22 septembre par exemple l’amiral Lacaze, ministre de la marine fit connaître à l’amiral Dartige du Fournet que si les opérations navales étaient réalisées avec les forces italiennes seules, le commandant en chef serait le duc des Abruzzes, mais dans le cas contraire Dartige du Fournet serait le seul chef.

C’est dans ces conditions que se posa la question de l’évacuation de l’armée serbe.

En octobre, le 9, l’armée serbe battue évacue Belgrade, mais la route de Salonique lui est barrée par l’armée bulgare. Elle doit donc se jeter dans les montagnes pour tenter de gagner les ports albanais. C’est aux Italiens qu’incombe la sécurité de l’évacuation, mais ils hésitent et Dartige du Fournet estime qu’ils manquent de confiance en eux. C’est finalement au prix de mille difficultés qu’ils embarquent et finissent par arriver à Salonique où ils renforcent les effectifs déjà en place.

Apparaît alors en pleine lumière un problème capital : c’est celui de la guerre sous-marine en Méditerranée. Le danger créé par les sous-marins est tel qu’il peut compromettre tous les projets alliés, notamment le camp de Salonique.

Certes le camp de Salonique avait posé de difficiles questions par lui-même, aussi bien entre les Alliés qu’à l’intérieur des différents pays intéressés. Largement issu des engagements grecs de 1913 à l’égard de la Serbie et de la décision des Alliés de retirer leurs troupes de la presqu’île de Gallipoli, son installation n’avait pas été facile. Il suffit d’évoquer ici les différends entre les autorités militaires et politiques françaises, en attendant les conflits entre Dartige du Fournet et Roquefeuil et Guillemin13.

Mais l’essentiel était dans la menace sous-marine. Comment était-elle perçue ?

Elle avait d’abord entraîné le départ de l’amiral Boué de Lapeyrère et l’arrivée de l’amiral Dartige du Fournet. Celui-ci avait d’emblée jugé avec pessimisme la situation du commandant en chef. Le 2 novembre 1915, il avait écrit au ministre que l’Adriatique était aux Italiens, la Cyrénaïque aux Anglais comme la zone des Dardanelles et celle de Salonique, que l’accord n’existait nulle part sur ce qu’il convenait de faire, que le désaccord était même patent entre l’armée et la marine britanniques. Aussi estimait-il que le commandant en chef était “relégué loin de tous les théâtres d’opérations dans une sorte d’impuissance”. Quant à la marine française elle n’était “qu’une sorte de réserve, vouée à soutenir des actions étrangères”.

Ce qui frappe c’est que l’amiral Dartige du Fournet, comme le sera son successeur l’amiral Gauchet14, est tourné vers un type de guerre navale qui ne se réalisera guère pendant le conflit de 1914-1918 : le choc des escadres cuirassées. Cela explique l’intervention très nette de l’amiral Lacaze dans une lettre du 28 novembre 1915 : “La guerre en Méditerranée est devenue une guerre sous-marine”. Le ministre enjoignait à l’amiral Dartige du Fournet de ne pas hésiter à prendre du personnel sur les grands navires pour équiper les petits bateaux de la lutte contre les sous-marins. L’amiral Lacaze avait nettement pris la mesure du péril. Mais les solutions furent lentes à venir.

Le péril était évident. Dès mars 1915 les Allemands avaient envoyé par voie ferrée et en pièces détachées deux sous-marins à Pola. Ils avaient amélioré l’U21 pour qu’il puisse faire la traversée de l’Allemagne à la Turquie : arrivé le 20 mai, il torpilla deux cuirassés anglais. En septembre, de nouveaux sous-marins allemands arrivèrent et les torpillages de transport de troupes augmentèrent. En février 1916, le torpillage du Provence souleva chez les “Saloniciens” une vive émotion.

Au total pendant la Grande Guerre 4 200 navires furent coulés en Méditerranée représentant près de 5 millions de tonnes. Face à cette situation les Alliés réagirent avec une certaine lenteur et pas mal de confusion.

Le 7 décembre 1915 la conférence de Paris aboutit à diviser la Méditerranée en 18 zones de défense contre les sous-marins. Mais des difficultés apparurent aussitôt, en particulier pour le droit de suite que contestèrent les Italiens. Une seconde conférence se réunit à Malte du 2 au 8 mars 1916 : elle aboutit à réduire à 10 le nombre des zones de surveillance. Mais ce nouvel accord ne mit pas fin pour autant aux difficultés entre les alliés : alors que les sous-marins allemands basés à Cattaro continuaient à faire des ravages, on dut constater combien fonctionnait mal la coordination entre les commandements. Ainsi le 5 juin 1916, pourchassant un sous-marin allemand, des torpilleurs pénétrèrent dans la zone italienne. Le duc des Abruzzes protesta contre cette incursion dans sa zone…

L’amiral Dartige du Fournet demanda alors une unification de la lutte anti sous-marine. Un nouvel accord fut signé le 23 juin : si l’amiral Dartige du Fournet était amené à entrer en personne dans l’Adriatique, le duc des Abruzzes se mettrait alors à ses ordres. De nouvelles difficultés ayant surgi, le général Roques, préoccupé de l’efficacité de la lutte contre les sous-marins, se rendit à Salonique en novembre et proposa pour diminuer les périls de réduire la durée des transports par voie maritime. Il estimait nécessaire de créer une nouvelle route de ravitaillement passant par Tarente, puis après avoir gagné les ports grecs, de rejoindre Salonique par voies ferrées. Cette idée apparaissait comme adaptée à la situation : en décembre 1916, pas moins de 120 000 tonnes avaient été coulées alors que les Britanniques consacraient au ravitaillement en troupes pour Salonique 117 navires comptant au total 500 000 tonnes. Une première conférence réunie à Londres fin décembre 1916 ne put aboutir à un accord, et la conférence de Rome des 6 et 7 janvier 1917, où les différends franco-britanniques15 demeurèrent, réussit cependant à décider que désormais Tarente serait adoptée comme base de ravitaillement entraînant ainsi une diminution des besoins de fret. Cette décision était intéressante au moment où la guerre sous-marine à outrance allait être engagée16.

En février 1917 intervint un changement dans le commandement italien : le 3, l’amiral Thaon di Revel remplaça le duc des Abruzzes. Si l’amiral ne fut guère plus coopératif, par contre il apporta une vision autre de la guerre navale. Pour lui la guerre des grandes unités était terminée, l’essentiel était désormais la lutte contre les sous-marins dans laquelle le rôle essentiel était tenu par les petits navires.

Peu à peu le haut commandement naval prenait conscience des conditions nouvelles de la lutte : sur mer comme sur terre l’adaptation à la guerre longue avait été difficile.

Une nouvelle conférence alliée se réunit à Londres courant janvier 1917. Lloyd George constata que la Méditerranée n’était pas aussi bien protégée qu’il serait possible et nécessaire de le faire. Les pertes étaient trop importantes, notamment pour l’Italie qui avait besoin de ravitaillement en charbon et en blé. Il en allait de même pour les transports de troupes et de munitions. Etait-il acceptable qu’un seul sous-marin, l’U 35 commandé par Arnauld de la Perrière causât aux Alliés autant de pertes ?17 Lloyd George proposait que le contrôle des routes maritimes pût reposer sur d’autres bases. Mais, en dépit des efforts du premier ministre britannique, aucun accord ne put être dégagé. On décida de maintenir ce qui existait, mais en développant deux expériences différentes pour en comparer les résultats : à l’ouest les patrouilles, à l’est des routes divergentes. L’expérience montra que les résultats étaient mauvais dans les deux cas et qu’ils le restaient. Il fallut finalement introduire en Méditerranée le système des convois qui faisait ses preuves dans l’Atlantique.

Le 18 juin 1917 la France créa une Direction générale de la guerre sous-marine confiée à l’amiral Merveilleux du Vignaux. Mais le 10 août, l’amiral Lacaze ayant démissionné, son successeur Chaumet décida de mettre fin au commandement de l’amiral Merveilleux du Vignaux et de nommer l’amiral Salaün en le plaçant directement sous l’autorité du ministre.

De nouveaux problèmes allaient apparaître après la défaite italienne de Caporetto. La conférence de Rapallo ayant abouti à créer une sorte d’état-major interallié, la question se posa de savoir s’il ne serait pas opportun de créer également un état-major naval interallié. C’est la décision que prit le 29 novembre 1917 la conférence de Paris.

Lors de sa première réunion à Londres le 22 janvier 1918, deux préoccupations dominèrent les débats : la lutte anti-sous-marine certes, mais aussi la menace d’une utilisation de la flotte russe par les Allemands. Car, le 20 janvier, le Gœben et le Breslau avaient tenté une démonstration contre Salonique. Pris dans un champ de mines, le Breslau avait coulé et le Gœben avait été gravement endommagé. Dès lors fallait-il continuer à désarmer ou à affaiblir les grands navires au profit des petits luttant contre les sous-marins ?

Il est remarquable qu’un an après déclenchement de la guerre sous-marine à outrance, les Alliés en soient encore à chercher une solution coordonnée entre eux alors que des progrès techniques importants ont déjà, eux, été faits. L’amiral Gauchet constatait une fois encore que les flottes restaient indépendantes largement les unes des autres, et qu’il n’avait pas d’action sur la flotte italienne18.

Ceci apparut plus encore après la crise de mars 1918. A
la nomination de Foch, les Anglais souhaitaient répondre par celle d’un amiral anglais à la tête des forces navales alliées. En dépit de l’opposition des Italiens, ils obtinrent à la conférence de Paris du 16 mai 1918 que l’amiral Jellicöe, le vainqueur du Jutland19, coordonne l’action navale en Méditerranée. Les Italiens protestèrent encore en soulignant que la flotte italienne ne pouvait être employée que contre l’Autriche.

Jusqu’à la dernière minute la coalition alliée dut recourir sans cesse à des compromis pour tenter de conduire la guerre navale en Méditerranée. Le système sans cesse modifié n’aboutit pas à une catastrophe parce qu’ils ne trouvèrent pas devant eux d'adversaires prêts à risquer le tout pour le tout. Certes le successeur d’Anton Haus l’amiral Horthy, tenta bien dès sa nomination une puissante action contre le barrage d’Otrante, mais les quelques résultats obtenus furent payés si chers qu’il renonça à recommencer.

Au total, on avait abouti en 1918 à une situation bien différente de celle de 1914 : Jellicöe coordonnait l’action navale en Méditerranée et non plus un amiral français. L’Angleterre ayant concédé une situation privilégiée à la France sur terre avec Foch, elle avait obtenu en contre-partie une situation dominante sur mer20. Plus que jamais la victoire finale marquait la différence entre la terre et la mer21.

On mesure combien c’est finalement la conjonction de toutes les forces d’un pays ou d’une coalition qui permet de terminer victorieusement un conflit.

Mais suivant les circonstances, les lieux et les conditions de la lutte, le jeu des forces en présence peut dépendre de l’un ou de l’autre des éléments qui les composent. Ce que l’on peut appeler l’aventure balkanique de la Grande Guerre d’où partit le commencement de la fin pour les empires centraux et dont la Grèce fut la base, est restée jusqu’au bout sous la dépendance d’un facteur dominant : la maîtrise de la mer par les Alliés.

________

Notes:

1 Kersaudy l’a montré fort spirituellement dans ses études sur les opérations de Norvège en 1940 : Stratèges et Norvège, Hachette, 1977 et La guerre du fer, Taillandier, 1987.

2 Pensons à Lloyd George se dressant contre la nomination du général Franchet d’Esperey.

3 Sarrail, Mon commandement en Orient, Flammarion, Paris, 1920, p.132-133.

4 La Grande guerre a été encadrée par deux illusions : la guerre courte et la paix longue.

5 Pour plus de détails voir l’ouvrage de H. Sokol, La marine austro-hongroise dans la guerre mondiale, Payot, 1933.

6 Instructions de l’Amirauté britannique à l’amiral Milne le 30 juillet 1914.

7 Il faut rapprocher ces points de vue de ceux des autorités allemandes qui voulaient en général ménager et garder intacte la flotte en vue de la paix.

8 Dans son discours à la Chambre des Députés en août 1917, Vénizélos rappela qu’en mars 1915 il avait proposé d’envoyer un corps grec de débarquement aux Dardanelles pour occuper la presqu’île de Gallipoli, et il regrettait que cela n’eût pas été fait car à cette date Gallipoli n’était pas défendue. Voir 5 ans d’histoire grecque, 1912-1917, discours de Vénizélos en août 1917, Berger-Levrault, p. 24 sq.

9 D’ailleurs, depuis l’entrée en guerre de la Turquie, l’Amirauté avait continué à donner directement ses ordres à Carden en dépit de la convention du 6 août 1914.

10 G. Pedroncini, Les négociations secrètes pendant la Grande Guerre, Flammarion, 1969. Voir les discussions interalliées avant l’armistice de Rethondes, p. 93 sq.

11 Leur première entrevue eut lieu à Tarente le 27 mai 1915.

12 Le tout est de s’entendre sur le sens du mot local employé par Augagneur pour l’Adriatique.

13 Roquefeuil était attaché naval, et Guillemin ministre de France à Athènes. Ces conflits ne seront d’ailleurs pas sans conséquences : Roquefeuil hostile à Constantin paraissait “potinier” à l’amiral, ce qui accentua la confiance que celui-ci accordait à Constantin.

14 L’amiral Dartige du Fournet avait pris son commandement le 16 octobre 1915, l’amiral Gauchet le remplacera le 11 décembre 1916.

15 Les Français soutenaient Vénizélos alors que les Anglais se montraient favorables à Constantin.

16 Rappelons qu’en avril 1917 874 000 tonnes furent coulées, dont 268 000 en Méditerranée.

17 En 1916-1917 à lui seul l’U 35 coula près de 500 000 tonnes.

18 Les procès-verbaux des délibérations interalliées montrent que les Italiens étaient soucieux avant tout de ne pas risquer leurs grands navires : outre les dangers de l’Adriatique ils soutenaient que la flotte italienne avait été construite pour lutter uniquement contre l’Autriche. (Archives de la Marine).

19 On a beaucoup discuté sur la bataille du Jutland. Je pense que l’on peut pour Jellicöe reprendre le mot de Joffre pour la bataille de la Marne : “Je ne sais pas qui l’a gagnée, mais je sais bien qui l’aurait perdue.”

20 La formule retenue le 1er juin était semblable à celles qui avaient défini le commandement de Foch, mais finalement ce commandement unique naval disparut dès le mois de septembre 1918.

21 La France n’a pas obtenu sur le Rhin une sécurité semblable à celle de la Grande-Bretagne sur mer après Scapa Flow.

 

 

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