Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

LES ARMES NAVALES DE L’ANTIQUITE ET LEUR EMPLOI TACTIQUE

Jean Pagès

 

Dans son récit de la bataille d’Actium, Dion Cassius, historien grec, dresse un catalogue presque technique des armes, sauf l'éperon et le harpax, dont disposait un chef de guerre pour attaquer et se défendre sur mer à la fin de la période hellénistique. Fort peu de ces armes étaient récentes en 31 avant J.C. et beaucoup avaient vu le jour dans les marines des successeurs d'Alexandre.

“En effet, quoi de plus cruel que le combat naval, où les hommes périssent dans les eaux et les flammes ? Il faut donc surtout se préoccuper des protections, pour que les soldats soient revêtus d'une armure, d'une cuirasse, d'un casque même, et munis de jambières. Car personne ne peut se plaindre du poids des armes, quand le combat sur les navires se fait dans une position arrêtée. On doit choisir aussi des boucliers bien solides pour résister aux jets de pierres et bien larges. Outre les faux et les harpons et tous les autres genres de traits spécifiques du combat naval, on se bombarde mutuellement de flèches, de javelots, de balles de fronde et de fustibales, de projectiles plombés, de traits lancés par des onagres, des balistes ou des scorpions. On se lance des boulets de pierre et, chose plus terrible, ceux qui veulent montrer leur courage, lorsque les liburnes sont rapprochées, des passerelles jetées, sautent sur les navires adverses et là combattent au corps à corps, à coups de glaives. Mais sur les grosses liburnes se dressent des remparts crénelés et des tours pour qu'on puisse blesser ou tuer les ennemis du haut de bâtis en bois surélevés, comme d'un mur. Des flèches roulées dans de l'huile incendiaire, de l'étoupe, du soufre, du goudron, sont enflammées et lancées sur les coques des navires ennemis à l'aide de balistes : avec tant d'aliments elles mettent le feu d'un coup aux bois enduits de cire, de poix et de résine. Certains périssent par le fer, sous les coups d'un boulet, d'autres sont forcés de brûler dans les flots. Mais parmi tant de genres de morts, le plus terrible est que les corps restent sans sépultures entièrement mangés par les poissons”. (Dion Cassius, L, 32-35).

 

Ces armes se retrouveront dans les conflits postérieurs sous des formes parfois à peine différentes et cela jusqu'à l'avènement de la vapeur et même au-delà : la première allusion à ce que l'on appelle aujourd'hui les "nageurs de combat" nous est rapportée par Pausanias au cours des événements qui précèdent la bataille de Salamine en 480 (X,19,1) ; les engins de débarquement apparaissent sous une forme bien primitive au siège de Tyr en 331.

Végèce, écrivain militaire qui vivait dans la Byzance chrétienne à la fin du IVe, début du Ve siècle, développe très sommairement l'essentiel de ce qu'on connaissait sur les armes navales à son époque dans le chapitre IV, 22 de son Art Militaire. Ce qu'il en dit diffère très peu du récit de Dion Cassius, montrant que dans ce domaine l'évolution a été lente, pour ne pas dire négligeable, entre le IVe siècle avant et le IVe siècle après J.C.

Une énumération succincte donne déjà une idée de la diversité de ces armes et de de la complexité du combat naval :

1) L'éperon

2) Le grappin, le harpax, le corvus,

3) L'artillerie mécanique et les tours de combat

4) Les armes utilisant le feu

- le pyrphoros ou pot à feu

- les projectiles incendiaires

- les brûlots

5) Les engins de débarquement, les obstructions, les plongeurs

- la sambuque

6) Les armes spéciales

- le dauphin

- l'asser

7) Les armes individuelles

L'Éperon premiÈre arme navale (planches I à IV)

Les premiers éperons grecs

L’usage de l’éperon comme première arme navale remonte à une époque reculée de l'histoire de la navigation dans le bassin oriental de la Méditerranée. Un vase d'Asinè datant de 1200-1100 figure un navire, sans doute mycénien, à voile et à rames dont l'extrémité avant de la quille présente une légère protubérance en forme de nez ayant l'allure d'un embryon d'éperon. Des représentations de navires de l'époque mycénienne montrent que certains d'entre eux possédaient un appendice court à l'extrémité de la quille, telles la pyxide de Tragana datée du milieu du XIIe siècle et le sarcophage de Gazi (Crète) qui lui est contemporain.(Voir

planche I, n°1 à 3). Il est cependant douteux que ces appendices soient des éperons car des ex-votos de barques de pêche ont aussi des appendices sans qu'on connaisse leur fonction.

On a longtemps discuté pour savoir si des embarcations minoennes ou cycladiques possédaient un "éperon". Des modèles en terre-cuite qui sont apparemment des ex-votos, comme ceux de Palaikastro ou ceux de Mochlos (Crète), présentent un appendice qui pourrait passer pour un éperon. De toute évidence, nous avons là des représentations d'embarcations destinées à la pêche côtière ou au petit cabotage qui ne nécessitent pas l'usage de l'éperon ; la force propulsive, de toute façon, aurait été insuffisante pour cela, car ces modèles ne comportaient que deux ou trois bancs de rameurs. En outre et surtout, l'étude comparative de ces modèles montre que le dit appendice n'est qu'une partie de la structure de la poupe de l'embarcation et non de la proue. Sur les représentations des navires longs cycladiques (IIIe millénaire), ancêtres des galères des époques postérieures, on ne trouve nulle trace d'éperon.

Casson remarque qu'avant le IXe siècle l'éperon n'était pas représenté sur les dessins de navires (ce qui ne prouve pas que son invention n'ait pas été bien antérieure à cette époque comme on peut le supposer). C'est au cours de la première moitié du VIIIe siècle durant les phases récentes du style géométrique qu'apparaissent des représentations de navires munis d'éperons (planche I, 4 à 6 ; planche II, 7 à 12).

Homère, de son côté, n'en fait pas mention car il a voulu décrire des navires antérieurs au VIIIe siècle, par souci d'éviter un anachronisme. Les navires représentés sur les vases grecs sont de deux types, l'un bas sur l'eau et non ponté, dit aphracte, et l'autre possédant un pont pour la protection des rameurs et pour l'évolution des hoplites, appelé cataphracte ; dans les deux cas l'éperon est présent. Le premier à en parler est le poète Hipponax d’Ephèse, du milieu du VIe siècle1.

Les représentations des VIIIe siècle et suivants (planche II, planche III, 13 à 14) indiquent que probablement l'éperon primitif avait eu d'abord une forme conique dont la pointe était plus ou moins relevée par rapport à l'horizontale de la quille. Certains navires avaient des proembolia au-dessus de l'éperon principal, destinés à endommager les oeuvres mortes de l'adversaire.

Au VIe siècle, commence à apparaître l'éperon en hure de sanglier (planche III, 13), tel ce navire de Samos dont parle Plutarque, dans son Périclès (LI), et qui serait daté de la fin de ce siècle. Ce type se retrouve sur de nombreux vases où sont figurées des scènes navales, comme la coupe de Nicosthénès au Musée du Louvre ou celle d'Exékias datée de la fin du VIe siècle.

Des témoignages permettent d'établir que l'éperon en hure de sanglier de ce navire samien, daté du règne de Polycrate, tyran de Samos, entre 532 et 523, est devenu un éperon évoluant déjà vers le type à une lame verticale sur le navire samien représenté sur le tétradrachme de 493-489. Il faut toutefois noter que le navire attribué à l'époque de Polycrate était une pentécontère à deux rangs de rames et que son successeur dans la flotte de Samos, vers 490, était une trière, donc plus puissante puisqu'elle avait trois rangs de rames (planche III, 14).

Le vase d'Aristonothos, daté de la première moitié du VIIe siècle représente un combat naval entre deux navires dont l'un, celui de gauche, possède un éperon en hure de sanglier alors que l'autre a une étrave en forme de bec dirigé vers le bas (planche II, 12). Cette forme est tellement aberrante qu'on est en droit de penser à une fantaisie de l'artiste. Ce serait, d'après J.S. Morrison2, une forme primitive du corvus dont on parlera plus loin. Ce vase vient de Grande Grèce (Italie du sud et Sicile) et a pu être une oeuvre influencée par un modèle étrusque.

La marine étrusque se manifesta vers 540 quand, entre Corse et Italie, elle livra la bataille navale d'Alalia contre une flotte phocéenne ; cette dernière remporta "une victoire à la cadméenne, car elle perdit quarante navires sans compter les autres dont les éperons furent faussés" (Hérodote I, 166). Il est possible que les Tyrrhéniens aient inventé de leur côté un type d'éperon "occidental" différent des modèles grec et phénicien. Le rostre étrusque apparaît sur un vase de la nécropole de Véiès daté du début du VIIe siècle. Cet appendice est apparemment rapporté d'après cette représentation. Rebuffat3 attire l’attention sur une courte notice de Pline l'Ancien (VIII,209) qui prend tout son sens : "parmi les grandes inventions navales, un certain Pisaeus Tyrrheni... a ajouté un rostre au navire rond pour en faire un navire de guerre".

Ce vase de Véiès n'est pas la seule preuve de l'existence d'un éperon rapporté sur un navire marchand pour le transformer en navire de guerre : une mosaïque de Tunisie en montre un à voiles possédant un éperon démesuré4. Cette aberration est certainement le fait de l'artiste.

Un vase, provenant de l'île d'Ischia, daté de la fin du VIIIe siècle, représente une scène de naufrage. Les navires chavirés ont des éperons "hauts" au niveau du pont (planche II, 9). Cette oeuvre est contemporaine de celle d'Aristonothos (n° 12 de la même planche), qui montre un éperon du type "tyrrhénien".

Les éperons phéniciens

On connait la forme des éperons des navires tyriens du tout début du VIIe siècle grâce aux bas-reliefs de Ninive qui les représentent au moment où ils évacuent la population de Tyr conquise par Sennacherib en 701. Cette forme est peu différente de celle des éperons des navires grecs contemporains : ils sont probablement coniques et sûrement pas aussi allongés que le montre le bas-relief (planche IV, 21).

Les monnaies des villes phéniciennes de Sidon, d'Arados, de Byblos des IVe et Ve siècles représentant des navires prouvent que le type d'éperon des siècles précédents est conservé ; il reste encore relativement long par rapport aux éperons des navires grecs (planche IV, 22 à 25).

Des monnaies de Sidon représentent le navire dans son intégralité. L. Basch donne, dans son Musée imaginaire de la marine antique, trois dessins de proues suivant la monnaie. Sur le premier spécimen, l'éperon qui était conique et long, devient plus court et en forme de lame sans proembolia ; sur le deuxième, cet éperon se termine par trois "dents" et l'étrave est munie de deux proembolia très acérés ; quant au troisième, le dessin est trop indistinct pour être interprété. Il semble toutefois que l'éperon phénicien a subi l'influence de l'éperon grec (planche IV, 23, 24).

Cette évolution se voit dans les monnaies émises par Hasdrubal en Espagne entre 228 et 221 ; une des faces est occupée par une proue de navire "à la grecque" tant par le style que par la représentation de l'éperon (planche IV, 25).

Les éperons des époques hellénistique et romaine

La trière grecque de l'époque classique des Ve et IVe siècles possède un éperon qui est fixé sur l'extrémité de la préceinte principale au point où elle rencontre la quille qui s'infléchit vers le haut. C'est ce que nous montrent les monnaies de Kios, de Phasélis, etc... (planche III, 14). L'extrémité de l'éperon de ces navires se termine soit comme une lame verticale, soit par trois pointes comme le montre une monnaie d'une ville de Chypre datée du Ve siècle ou une autre de Cnide entre 300 et 190. D'après L. Basch, c'est sur une stèle funéraire d'un marin tué au combat naval au début du IVe siècle que l'on voit pour la première fois un éperon à trois "pointes"5.

Grâce à leurs inventaires, les arsenaux de la marine athénienne conservaient un compte précis des éperons de navires en service et en réserve, étant donné la valeur de cette arme de bronze. Il était de règle que, quand un navire était condamné pour être dépecé, son éperon devait faire retour à l'arsenal. L. Casson cite un de ces inventaires dans lequel il est question de navires capturés à l'ennemi ne possédant qu'une partie de leur éperon : d'après lui, l'éperon complet se composait de deux parties une supérieure, et l'autre inférieure, qui s'adaptaient quand on les mettait en place sur le massif de bois de l'extrémité de la quille6.

Ce sont surtout les monnaies qui nous renseignent sur les types d'éperons de l'époque hellénistique. Celles frappées par Démétrios Poliorcète pour commémorer sa victoire de Salamine de Chypre en 306 portent sur une face une proue de polyère avec son éperon se terminant par trois "dents". Cet éperon est fixé à l'extrémité de la ceinture principale de la polyère qui s'infléchit vers le bas pour rencontrer le "talon" de la quille qui s'incurve, lui, vers le haut. Les extrémités des ceintures hautes sont terminées par trois proembolia (planche IV, 24). L. Basch voit déjà dans ces premières représen-tations de l'éperon le modèle qui nous est connu par la trouvaille d'Athlit : c'est-à-dire l'éperon à trois lames horizontales reliées par une âme verticale.

Jusqu'à ces dernières années, l'archéologie nautique n'avait pas découvert d'éperon ; ce n'est plus vrai maintenant puisqu'au large d'Athlit en Israël, en 1981, on a trouvé un éperon de bronze du IVe siècle ou de l'époque hellénistique. Cet éperon d'un poids de 450 kilos est constitué par trois lames horizontales reliées entre elles par une lame verticale médiane ; c'est le modèle classique de cette arme reproduit dans de nombreuses représentations iconographiques de son époque (monnaies surtout). Il est permis de penser qu'étant donné son poids, il a équipé une polyère, puisque les trières athéniennes possédaient des éperons ne dépassant pas deux cents kilos environ.

Le bronze de l'éperon d'Athlit avait été coulé sur les extrémités de la quille et des deux ceintures dont il coiffait le tout ; des pièces de bois internes transmettaient aussi à toute la structure de la polyère les efforts développés au moment de l'éperonnage.

On peut se demander à partir de quelle époque apparaît l'éperon à trois lames qu'on pourrait appeler classique comme celui d'Athlit. Les tétradrachmes de Démétrios Poliorcète, roi de Macédoine (306-283), nous montrent une proue de navire avec son éperon à trois lames et le proembolion formé de trois pointes qui sont les aboutissements à l'étrave d'autant de ceintures. Une autre monnaie celle-là de Samos, datée de 493-489, représente une proue de galère samienne avec un éperon qui continue la quille et qui est surmonté de plusieurs proembolia. La proue de ce dernier navire est particulièrement joufflue et l'éperon est de forte dimension7.

Le socle de la victoire de Samothrace a été étudié en tant qu’antiquité navale par le commandant Carlini qui en a fait une reconstitution graphique. Selon L. Basch, cette Victoire commémorait celles de Sidé et de Myonnésos remportées en 190 par les flottes romaine et rhodienne sur celle d'Antiochos III, roi de Syrie. Le commandant Carlini interprète l'éperon de polyère (quinquérème) comme une lame verticale à trois dents les unes au dessus des autres et non horizontalement. Ce serait donc un trident qui paraît bien fragile pour un combat ; il symboliserait l'attribut de Neptune8.

On ne sait pas comment était l'éperon de la polyère de l'île Tibérine (Rome) datée de la première moitié du 1er siècle avant notre ère. Les reconstitutions l'imaginent de type classique à trois lames horizontales9.

Il faut arriver au 1er siècle avant J.C. pour voir une représentation en trois dimensions d'un éperon semblable à celui d'Athlit dans un monument en forme de proue à Cyrène ; l'éperon est accompagné d'un proembolion presque aussi important que l'éperon lui-même ; un autre monument à Rhodes et enfin celui en marbre blanc d'Ostie sont des preuves de l'emploi dans toutes les marines du modèle d'éperon trouvé à Athlit, qu'elles soient grecque, macédonienne, phénicienne, rhodienne, romaine ou punique10.

Dans l'iconographie punique, parmi les stèles de la Carthage préromaine, les représentations de navires de guerre sont rares ou absentes. Des navires peut-être marchands ont des "taille-mer" qui ne sont manifestement pas des éperons, à moins que les puniques n’aient, à l'image des Etrusques, longtemps leurs alliés, équipé leurs navires de commerce de l'éperon ; aucun texte ancien ne fait allusion à une telle éventualité11.

L'éperon d'Athlit (Israël) était particulièrement décoré sur ses deux faces : on y reconnaît le bonnet, attribut des Dioscures protecteurs des navigateurs dans la tempête, ensuite le caducée et l'aigle (de Zeus ?) et enfin le trident de Poséidon (ou de Neptune) lequel apparaît également sur les éperons des monuments de Cyrène et de Rhodes. D'ailleurs, cet éperon à trois lames horizontales vues de profil ne représente-t-il pas un trident et cette forme n'aurait-elle pas été inspirée par une idée religieuse : mettre le navire et son équipage sous la protection du dieu, en tout temps et, au combat, faire appel à sa puissance ? Une monnaie datée entre 229 et 221 montre la proue d'un navire macédonien ; sous son éperon a été gravé un trident qui est la parfaite copie de cet éperon12.

Il est clair que l'éperon a représenté la puissance sur mer à l'époque hellénistique et même avant, et comme il y a eu identité entre les deux emblèmes, ils étaient tous deux des attributs interchangeables de Poséidon/Neptune.

Les éperons des navires capturés servaient de trophées que les vainqueurs consacraient dans les temples ; ainsi, vers 520, les Samiens battus par les Eginètes et les Crétois virent leurs vaisseaux amputés de leurs éperons "en hure de sanglier" lesquels furent portés au temple d'Athéna à Egine ; Hérodote rapporte aussi que les Grecs après Salamine :

“se partagèrent le butin et envoyèrent à Delphes les prémices dont on a fait une statue d'homme haute de douze coudées qui tient à la main un éperon de navire...” (III, 59).

Cet Apollon de bronze de cinq mètres trente de haut fait avec les éperons des navires vaincus à Salamine serait une préfiguration de la colonne rostrale des Romains. Outre cette statue, les vainqueurs consacrèrent trois trières phéniciennes à l'isthme de Corinthe, au cap Sounion et la dernière à Salamine même (Hérodote VIII, 121).

Les Romains eurent une colonne rostrale dès 338 après la prise par les légionnaires de la ville d'Antium (aujourd'hui Anzio) ; ils capturèrent les navires ennemis dans le port. Cette colonne rostrale commémore en fait la victoire d'une puissance terrestre sur une puissance maritime. Toutefois, c'est le triomphe de Duilius en 260 qui constitue la première victoire de la marine romaine (Tite-Live, VIII, 13).

Après Actium, Octave s'étant emparé de nombreux éperons de navires de la flotte d'Antoine, probablement après les avoir incendiés, les plaça sur une colline qui dominait son camp d'avant la bataille ; les autres furent envoyés à Rome pour décorer le temple de Divus Julius (Dion, LI, 22 et 29).

Les auteurs classiques citent souvent l'image de l'éperon ainsi : dans la tragédie les Perses, d'Eschyle jouée en 472, huit ans après Salamine ; c'est le messager perse qui parle :

“l'arc n'a rien pu. Toute l'armée a péri domptée par l'éperon des vaisseaux” (vers 278-279).

ou comme Xénophon (Helléniques, VII,5,23), à propos de la bataille de Leuctres en 371, un siècle environ après Salamine : "une armée lancée comme une trière, l'éperon en avant".

ou César dans sa guerre contre les Vénètes : "l'éperon romain contre la coque vénète" (Bello Gallico, III, 13).

Le mot de la fin de cette étude sur l'éperon revient à un contemporain historien W.W.Tarn à propos de la première guerre punique : "le glaive romain a battu l'éperon punique" 13.

La tactique de l'attaque à l'éperon

L'histoire de l'Antiquité méditerranéenne a retenu plusieurs utilisations militaires du navire correspondant à des conceptions différentes de la tactique du combat.

1) Le navire a servi d'abord de moyen de transport pour traverser un bras de mer ou pour faire un certain trajet au large jusqu'au lieu choisi pour l'affrontement avec l'ennemi en débarquant sur ses côtes ; le navire a été, comme le char à la même époque, le véhicule qui amène le guerrier sur le théâtre du combat.

Dans la guerre de Troie, le combat en char, et en particulier l'affrontement de deux chars, est pratiquement inconnu. Il en va de même pour les navires et, à cet égard, Homère ne parle pas de navires troyens qui auraient pu s'opposer au débarquement.

2) Le deuxième aspect correspond à une conception purement "terrestre" du combat sur mer ; il fait du combat naval le prolongement du combat d'infanterie en le transposant sur l'élément marin, le pont du navire devenant la plate-forme sur laquelle se battent les hoplites. Ce qu'on demande à cette plate-forme, c'est d'être à peu près stable et former avec la plate-forme du navire adverse liée à elle le terrain du combat. D'ailleurs les armes utilisées sont celles de l'infanterie avec, peut-être, des lances spéciales pour le combat naval comme il en est question dans l'Iliade.

Il est bon de rappeler ce que Thucydide dit d'une bataille navale entre Corinthiens et Corcyréens en 427 au début de la guerre du Péloponnèse, (I, 49).

“Lorsqu'on eut de part et d'autre arboré les signaux, l'action s'engagea. Des deux côtés les tillacs des navires étaient chargés d'hoplites, d'archers et d'acontistes. Les deux adversaires, qui manquaient d'expérience, s'en tenaient à l'ancienne tactique. Ce fut une bataille acharnée, mais sans art. On eut dit plutôt un combat d'infanterie... On comptait surtout pour vaincre sur les hoplites des tillacs qui s'étaient engagés dans un véritable corps à corps, tandis que les navires se trouvaient immobilisés. On apportait au combat plus d'énergie que de science...”

Cette ancienne tactique, reflet d'une conception purement terrestre du combat naval sera remplacée par la tactique de l'attaque à l'éperon.

3) La tactique de l'attaque à l'éperon apparaît donc après 480 dans la marine athénienne. Il faut remarquer que ni Corinthe, ni Corcyre n'ont adopté en 427 cette nouvelle tactique athénienne née peu après Salamine, plus de cinquante ans plus tôt. Pourtant leurs marines et, surtout celle de la seconde, bénéficiaient d'une certaine réputation. Elle ne supplantera pas la "guerre de soldats sur mer", mais va la concurrencer efficacement sans toutefois l'éliminer, comme on le verra dans les guerres puniques. Cette fois, l'objectif est la mise hors de combat, sinon la destruction à l’éperon du navire adverse après que l’attaquant a exécuté diverses manoeuvres codifiées :

- le diekplous, qui est la percée dans la formation ennemie généralement disposée en colonnes. En ligne de file, les navires de l'attaquant s'insinuaient entre deux colonnes ennemies et chacun, choisissant un adversaire, passait à contre-bord en balayant ses rames et l'immobilisait, le rendant vulnérable à une attaque à l'éperon. Cette attaque se faisait en virant rapidement pour revenir sur l'ennemi (anastrophe) en faisant force de rames et en l'éperonnant par l'arrière sous un angle très inférieur à 90° pour des raisons qui sont données plus loin. Thucydide (II, 92) raconte un événement de la bataille de Naupacte en 429 au cours de la guerre du Péloponnèse :

“Largement détaché, un navire de Leucade poursuivait la trière athénienne restée en arrière. Un vaisseau marchand se trouvait là mouillé au large. La trière d'Athènes parvint la première à sa hauteur, tourna autour de lui et vint donner de l'éperon sur le navire de Leucade qu'elle coula...”.

C'est la meilleure illustration de ce qu'était la manoeuvre classique de la marine athénienne.

- on employait aussi la tactique du périplous, c'est-à-dire d'enveloppement par une aile ou les deux, consistant à étirer sa propre formation de façon à tourner l'aile ennemie et à l'attaquer par l'arrière.

Tout le monde n'est pas d'accord pour attribuer aux Grecs l'innovation de la tactique de l'éperon par des escadres entières. Lucien Basch explique :

“qu'elle est d'origine phénicienne... ce que paraît indiquer une longue familiarité avec ce genre de manoeuvre (et incidemment expliquer la défaite des Grecs à Ladè lors de leurs premiers contacts avec la flotte phénicienne) : or, après un siècle et demi de rencontres armées avec les forces grecques, qui furent funestes pour les flottes phéniciennes, les monnaies de Sidon témoignent de
la persistance de l'éperon long” 14
.

J.S. Morrison analyse les qualités des trières athéniennes, l'habileté avec laquelle elles étaient manoeuvrées ainsi que l'endurance de leurs rameurs :

“on a une claire vision, au cours des récits de batailles navales du Ve siècle, de ce qui est exigé de l'architecte naval et de son navire ainsi que de l'équipage au combat : absolue nécessité d'imprimer à la trière l'accélération convenable au moment du diekplous ainsi que les indispensables qualités d'évolution qui permettent d'éperonner l'adver-saire le plus efficacement possible” 15.

La cause principale de l'arrachement d'un éperon provient de ce que le pilote du navire abordeur n'a pas tenu compte du mouvement latéral du but par rapport à sa route ; en effet, les pilotes des trières rhodiennes éperonnaient l'adversaire en exécutant avant le choc un rapide mouvement dans le sens du mouvement de celui-ci. L'attaque à l'éperon prononcée perpendiculairement à l'adversaire était à proscrire. J. Morrison remarque que la plupart des éperons perdus pouvaient être retrouvés car les batailles avaient lieu à proximité de terre et que l'âme en bois sur laquelle ils étaient fixés avait une flottabilité suffisante pour permettre à l'ensemble de flotter16.

Il semble que cette forme d'éperon ait été conçue pour provoquer une grave voie d'eau chez l'adversaire tout en permettant au navire de se dégager facilement après l'impact. La solution adoptée par les marines gréco-romaines est toute différente. On verra ainsi à la bataille de Chios, en 201, les Rhodiens faire piquer du nez à leurs navires pour que leurs éperons endommagent les oeuvres vives de l'ennemi. Dans le même récit, Polybe rapporte qu'un navire rhodien qui avait éperonné un adversaire laissa son éperon dans le flanc de celui-ci mais succomba car il faisait eau par l'avant (XVI, 2-9).

A l'époque hellénistique, le combat naval se terminait de plus en plus par la capture de navires à l'abordage comme le montrent les récits qui font moins état d'unités coulées à la suite d'une attaque à l'éperon.

Bien qu'envahies par l'eau et pratiquement submergées, les trières éperonnées et abandonnées par leurs équipages continuaient à flotter ; elles pouvaient ainsi être récupérées par l'adversaire et incorporées dans sa flotte.

La tactique des escadres

Les chefs d'escadre manoeuvrent avant le combat pour avoir soit l'avantage du vent, soit pour avoir une aile de la formation protégée par la terre contre tout enveloppement (car presque tous les engagements ont eu lieu près de terre). Il y a des cas où le chef d'escadre a intérêt à combattre dans des eaux étroites comme à Salamine où l'avantage du nombre n'a pas été décisif ; dans d'autres cas, une escadre formée d'unités rompues à toutes les manoeuvres a besoin de champ pour prononcer ses attaques ; ainsi les Athéniens à Syracuse ne purent utiliser toutes les ressources du diekplous.

En temps de paix comme en temps de guerre, les escadres naviguent en formation par colonnes et dans chaque colonne les unités se suivent en ligne de file. C'est à partir de cette formation de route qu’on prend celle de combat qui se ramène à trois dispositifs :

1) ligne de front

Tous les navires de l'escadre se tiennent sur une même ligne par le travers les uns des autres au même cap et à la même vitesse. Les règles voulaient que les plus forts fussent au centre de part et d'autre du chef d'escadre. Pour éviter que les ailes ne soient victimes d'un enveloppement, l'une d'elles pouvait être suffisamment proche de terre tout en étant composée comme l'aile du large de navires suffisamment puissants. Tenir son poste était une consigne rigoureusement appliquée. La ligne de front pouvait être double, la seconde en retrait et ses navires occupant les intervalles de ceux de la première ligne donc placés en quinconce pour s'opposer à toute tentative de diekplous.

2) ligne en échelon concave

Syriano, cité par Michel Reddé, dit que cette formation "se prend quand on voit l'ennemi assez fort, tenant ses rangs, et particulièrement quand on ne peut refuser le combat". Toute tentative de l'ennemi pour attaquer le centre est risquée car il peut être attaqué de flanc par les ailes, justement où se trouvent les navires les plus puissants. Comme précédemment, le centre est placé sur deux lignes, pour les mêmes raisons17.

Cette formation est appelée en échelon quand chaque navire est placé sur une ligne plus reculée que celle de son voisin, tous ayant le même cap et la même vitesse.

3) ligne en échelon convexe

C'est la formation contraire à la précédente. Les navires les plus puissants sont au milieu et les plus faibles aux ailes. C'est une tentative pour enfoncer le centre adverse. Toutefois, si la formation ennemie est en échelon concave, les navires les plus puissants sont évidemment placés aux ailes pour répondre aux ailes adverses renforcées. La tenue du cap et de la vitesse est impérative.

Ces formations devraient dans la mesure du possible être prises au tout dernier moment pour créer la surprise chez l'adversaire.

Avant l'époque hellénistique le combat à l'éperon restait la tactique classique généralement adoptée par les flottes de guerre ; cependant, par la suite, elle commença à être subordonnée au tir de l'artillerie mécanique, à l'utilisation du grappin et du harpax et enfin à l’action des soldats de marine18.

Le grappin, le corvus, le harpax

L'usage du grappin semble remonter à la plus haute Antiquité. Casson croit pouvoir affirmer que le grappin existait comme arme navale lors de l'attaque des Peuples de la mer contre l'Egypte vers 1200 avant J.C. ; en revanche l'éperon était inconnu, aussi bien des Peuples de la mer que des Egyptiens19.

Thucydide (IV, 25) rapporte un engagement entre les forces athéniennes et alliées d'une part et des unités syracusaines de l'autre pendant la guerre du Péloponnèse en 429, au cours duquel le grappin fut utilisé par un navire syracusain pour s'emparer d'un ennemi. En deux occasions, lors du siège de Syracuse par les Athéniens en 415-413, le grappin est employé par les navires athéniens et aussi par les navires syracusains ; Nicias l'Athénien s'adressant à ses soldats fait allusion à la transformation que firent subir les Syracusains à l'avant de leurs navires en vue de les renforcer pour éperonner avec succès leurs adversaires :

“A ces massives étraves qui nous ont fait tant de mal, nous opposerons cette fois des grappins de fer que nous lancerons sur les navires ennemis qui aborderont les nôtres” (VII, 62).

Ce qui incita les Syracusains à trouver une parade :

“Ils avaient pris la précaution pour parer au danger de tendre des peaux sur les proues et sur une grande partie des superstructures pour que le grappin, une fois lancé, glissât sans trouver prise” (VII, 65).

Le grappin est mentionné à la même époque, en 414, par Euripide dans son Iphigénie en Tauride aux vers 1406 et suivants :

“Mais le navire donnait de plus en plus dans les récifs, si bien que l'un des nôtres descendit dans l'eau, et qu'un autre tenta de jeter le grappin”.

C'est l'utilisation du grappin pour tenter de sauver un navire ; il est vrai que le grappin avant de devenir une arme navale a été de tout temps très employé par les marins marchands et les pêcheurs de l'Antiquité.

En 406, à la bataille des Arginouses entre Péloponnésiens et Athéniens, Diodore rapporte que Callicratidès, navarque de la flotte péloponnésienne, éperonna le navire de Périclès, le fils de l'homme d'Etat, et que celui-ci jeta des grappins sur son adversaire pour le contraindre à rester accosté et le prendre à l'abordage. Le même auteur rapporte qu’Alcibiade se servait du grappin pour s'emparer des navires au mouillage à la fin de la guerre du Péloponnèse en 412 (XII, 97-100).

Il est probable que le grappin a continué d'être utilisé concurremment avec le corvus. Il a dû être l'arme des petits navires comme les lemboi pour s'attaquer à des adversaires de leur taille.

Pendant la deuxième guerre punique, en 202, les Romains assiégeaient Utique. Scipion craignit que ses navires cataphractes ne soient attaqués par la flotte punique. Pour cela, "il fit mettre à l'ancre tous les navires cataphractes, en les entourant de navires de charge groupés sur trois ou quatre rangs de profondeur et dont il fit amener les mâts et les vergues pour attacher ceux-ci solidement entre eux, en ne laissant qu'un étroit passage pour les unités légères...". C'est avec de forts grappins munis de chaînes que les Puniques tentèrent de disloquer cette protection (Tite-Live, XXX, 10 ; Polybe, XIV, 10).

La bataille de Corycos livrée par les Romains à la flotte d'Antiochos de Syrie en 191, racontée par Tite-Live, nous donne un exemple d'engagement naval où le grappin joue un rôle décisif dans la tactique romaine de l'attaque à l'abordage. Deux navires carthaginois alliés des Romains se trouvaient détachés en avant de leur formation. Ils furent attaqués par trois navires syriens et deux d'entre eux se portèrent contre l'un des Carthaginois et le mirent hors de combat après avoir brisé ses rames des deux bords. Le navire immobilisé fut pris à l'abordage ; voyant cela, l'autre navire carthaginois regagna son poste dans la formation. L'amiral romain C. Livius Salinator se porta alors contre les deux vainqueurs, jeta sur chacun d’eux des grappins et se rendit maître de ses adversaires, grâce au courage des soldats de marine (XXXVI, 44, 5 à 9). Tite-Live ajoute que, pour réussir à lancer le grappin sur deux adversaires à la fois, le navire amiral romain fut obligé de se tenir immobile pendant le temps du tir en s'aidant de ses avirons pour garder un cap favorable en tenant compte du vent et de la mer.

On voit par là qu'un navire peu maniable et relativement lent pouvait, en utilisant le grappin, remédier à son incapacité de manoeuvrer rapidement et vaincre l'adversaire.

Casson pense qu'un grade de la flotte romaine, celui de dolator, correspondait au sous-officier chargé de commander le groupe de marins dont la mission à bord était de couper les filins des grappins qui s'abattaient sur leur navire. L'auteur se base sur un inscription du 1er siècle de notre ère et sur d'autres documents aussi tardifs par rapport à l'époque qui nous occupe. Quoi qu'il en soit, il faut remarquer que déjà en 36 avant J.C. à la bataille de Mylae, le harpax dont on va parler était muni d'une bonne longueur de chaîne de fer pour empêcher justement que le filin ne soit tranché. Le dolator est celui qui est armé d'une sorte de gaffe tranchante destinée à couper les drisses du navire ennemi comme cela se produisit dans le combat contre les navires des Vénètes en 56 avant J.C.

Selon César, lors du siège de Massilia en 49, les Romains et probablement les Massaliotes se servirent de grappins :

“Lorsqu'il était possible de combattre de près, un de nos navires venait se placer hardiment entre deux vaisseaux ennemis, puis les accrochant l'un l'autre avec des grappins, on se battait sur deux fronts et on passait sur les navires ennemis” (Bello Civile, I, 57 et 58).

Et lors du deuxième engagement :

“S'il arrivait aux nôtres d'accrocher avec les grappins un de leurs bâtiments, les autres accouraient aussitôt au secours de tous les côtés” (BC, II, 11, 9).

Une amélioration importante est due à Agrippa, l'amiral d'Octave, qui inventa le harpax. Sa description nous est donnée par Appien (GC,V,118) ; c'est un madrier de deux mètres à deux mètres cinquante de long, protégé par des plaques de fer clouées pour empêcher qu'il ne soit attaqué à la hache ; cette pièce de bois est munie à une extrémité d'un grappin de fer et à l'autre, d'une longue amarre solide. Le harpax était lancé par une baliste sur le navire ennemi et une fois le grappin pris dans les superstructures, l'amarre était halée par un treuil de façon à faire accoster l'adversaire pour ensuite l'attaquer à l'abordage.

Le harpax avait été utilisé pour la première fois, en 36 pendant la guerre de Sicile, à la bataille de Naulochus où il eut beaucoup de succès, car il pouvait être lancé à longue distance et déjouer ainsi les manoeuvres de dérobement de l'adversaire.

Duilius, amiral de la flotte romaine, imagina de faire de la bataille navale une bataille terrestre. C'est à lui, ou à un de ses conseillers peut-être syracusain, qu'on doit l'invention du corvus qui fut expérimenté pour la première fois à la bataille de Mylae en 260 contre la flotte punique. Polybe (I, 22 et 23) le décrit comme étant une passerelle pivotante installée à l'avant du navire et dont le pied était fixé librement à la base d'un mât servant à la hisser au moyen de cordages et de poulies. Au moment de l'attaque contre un adversaire suffisamment proche, la passerelle était amenée brusquement sur le pont de l'antagoniste et une forte pièce de fer en forme de croc pénétrait dans son pont et s'y fichait. Cet engin servait donc à maintenir l'ennemi accosté et à permettre aux soldats de marine d'aller à l'abordage, les premiers des assaillants se protégeant avec leurs boucliers et les suivants faisant de même sur les côtés. Cette passerelle mesurait un peu moins de 11 mètres sur une largeur de 1,20 mètre ; elle était munie de garde-fous sur les côtés sur lesquels les soldats de marine appuyaient leurs boucliers. Le mât qui servait à la manoeuvre avait moins de 8 mètres et des bras en filin permettaient d'orienter la passerelle vers l'ennemi.

Il n'était pas possible aux adversaires des Romains de tenter une manoeuvre d'enveloppement car les corvi pivotaient avec facilité et les menaçaient constamment.

Cet engin fut conçu par les Romains conformément à leur tactique et aussi parce que leurs navires étaient beaucoup moins manoeuvrants et plus lents que ceux des Puniques ; ce fut sa nouveauté qui dérouta d'abord les Puniques qui n'avaient aucune parade à opposer. C'est grâce au corvus que C. Duilius vainquit l'amiral carthaginois Hannibal et lui prit plus de trente navires dont sa propre heptère à la bataille de Mylae en 260 (Polybe I, 22 et 23).

On constate qu'après la bataille d'Ecnomus en 256, le corvus disparait sans laisser de traces ; ni Polybe, ni aucun autre auteur ne fait allusion à cet événement. Thiel20 pense, avec raison, que le corvus a bien existé malgré l'opinion de Tarn et que, d'autre part, il a cessé d’être en service entre 259 et 255, pour la raison qu'après cette date, les quinquérèmes romaines d'un nouveau type, plus marin et plus maniable, ne pouvaient être équipées du corvus qui aurait réduit leur stabilité. Seules les quinquérèmes d'ancien modèle, plus lourdes et donc moins manoeuvrantes, pouvaient en être munies. Il faut reconnaître que l'arme du corvus est dangereuse pour la quinquérème qui en est dotée, surtout par mauvais temps ; il est possible que le corvus ait été pour quelque chose dans les pertes subies par la flotte romaine au cours des tempêtes de 255 et 250.

Pendant la guerre de Sicile, les Pompéiens et les partisans d'Octave se rencontrèrent à la hauteur de Naples en 38 ; les deux navires amiraux se battirent en un combat singulier au cours duquel, après s'être attaqué à l'éperon et s'être fait des avaries, chacun lança des grappins et se servit de passerelles pour monter à l'abordage ; elles ne devaient pas être des corvi mais des passerelles légères et en nombre.

L'artillerie mÉcanique et les tours de combat

Le système de la catapulte repose sur le principe de la détente brutale de deux câbles qui ont été soumis préalablement à une forte torsion. Il y avait plusieurs modèles de catapultes et aussi plusieurs "calibres" ; ainsi Polybe, énumérant les dons reçus par Rhodes en 217 après un séisme destructeur, parle de "cinquante catapultes de trois coudées" ce qui correspond à environ un mètre cinquante pour la longueur d'un élément de l'engin qui n'est pas précisé. Les câbles auxquels il est fait allusion ci-dessus sont faits de cheveux ; selon Polybe, Séleucos, le père d'Antiochus "donna mille talents de cheveux". Auparavant, en 219, Rhodes à son tour procura à Sinope menacée par Mithridate du Pont "trois cents talents de cheveux tressés, cent talents de boyaux traités" servant très probablement à faire des câbles de catapulte (Polybe IV, 56 ; V, 89).

Pendant la guerre civile, en 47, la population de Salonae (l'actuelle Split sur la côte dalmate) assiégée par les adversaires de César fit "couper les cheveux à toutes les femmes pour en faire des câbles pour les machines" (BC, III, 9).

Certains auteurs pensent que ce sont les ingénieurs de Denys de Syracuse (406-367) qui inventèrent une machine de guerre capable de lancer des blocs de pierre pesant une centaine de kilos à quelques 200 mètres. Ils admettent que les navires syracusains aient pu être armés de la catapulte et que c'est précisément pour cela qu'il a fallu inventer la pentère. Toutefois il reconnaissent que Diodore de Sicile ne dit pas formellement que la pentère était armée de catapultes. Cependant, on sait qu'en 398, au siège de Motyé (près de Marsala en Sicile), Denys se servit de catapultes pour protéger ses navires tirés sur la plage et gardés par ses troupes.

D'autres historiens ne sont pas d'accord à ce sujet et, parmi eux, Tarn a été jusqu'à nier l'utilisation de l'artillerie dans la guerre navale à l'époque hellénistique. On dispose pourtant d'indications concordantes qui la confirment.

On est sûr de l'existence dans la marine athénienne de catapultes lançant des traits, car de tels engins figurent sur les inventaires de l'arsenal du Pirée entre 330 et 332 et au delà 21.

En 332, au siège de Tyr, Alexandre fit monter des catapultes sur des trières anciennes ou en mauvais état qui étaient amarrées à couple pour améliorer la stabilité de l'ensemble22.

Selon Diodore de Sicile (XX, 50), en 306, à la bataille de Salamine de Chypre, les flottes de Ptolémée et de Démétrios Poliorcète engagèrent le combat par une préparation d'artillerie ; les adversaires utilisèrent des catapultes lançant des pierres et des traits avant de s'affronter dans une attaque généralisée à l'éperon et à l'abordage.

En 305, au siège de Rhodes, Démétrios Poliorcète mit des catapultes sur les unités les plus légères de sa flotte, elles étaient assemblées à couple et recouvertes d'un pont pour porter des catapultes et des archers crétois. Les Rhodiens firent une sortie et réussirent à couler deux de ces navires (Diodore XX, 100). Des polyères étaient armées de catapultes pouvant tirer des traits de soixante centimètres de long ; de plus, on avait armé les gros navires marchands avec de l'artillerie.

Athénée mentionne l'installation d'une catapulte sur le navire marchand syracusain d'Hiéron (milieu IIIe siècle avant JC) ; cette catapulte, conçue par Archimède, pouvait lancer à environ cent-quatre-vingt mètres soit un boulet de pierre de quatre-vingt kilos, soit un trait de quelques cinq mètres cinquante de long. Sur ce même navire, des machines pouvaient lancer des grappins d'abordage. L'installation d'un armement aussi puissant est exceptionnel sur un navire de commerce ; il est vrai que celui-ci était d'un tonnage important et ceux qui l'avaient conçu envisageaient de l'utiliser comme navire de combat, comme cela était fréquent dans les marines de l'Antiquité23.

Il n'apparaît pas qu'au cours de la première guerre punique il ait été fait usage de la catapulte dans un combat naval ; les Romains avaient choisi le corvus avec accessoirement l'attaque à l'éperon, alors que les Puniques s'en tenaient à cette dernière tactique.

Il est très probable qu'aux batailles de Cos et d'Andros, qui eurent lieu à une date indéterminée vers le milieu du IIIe siècle avant J.C., entre les flottes macédonienne et égyptienne, l'artillerie mécanique était présente dans les deux camps. Malheureusement nous ne connaissons rien de précis sur cet affrontement.

Dans le récit de la bataille de Chios en 201 par Polybe (XVIII, 54), il n'est pas fait mention de la catapulte. Il en va de même pour les combats ultérieurs de cette guerre de Rhodes et de Pergame contre Philippe de Macédoine.

En 190, dans la guerre entre Rome et la Syrie, l'artillerie mécanique n'a, semble-t-il, pas été utilisée, que ce soit à Corycos, Panormos, Sidè ou Myonnésos. En revanche, comme on le verra, le pyrphoros apparaît pour la première fois à la bataille de Panormos : c'est une arme utilisant le feu.

Casson cite une inscription sur une stèle votive trouvée à Rhodes qui date du Ier siècle avant JC ; elle a été érigée en l'honneur des officiers d'un navire rhodien. On trouve parmi le personnel combattant la fonction de katapelphetai, correspondant à deux servants de catapulte24. Ceci correspond à ce que nous dit Végèce quant au nombre d'hommes nécessaires pour servir une catapulte, qu'il estime être de trois à cinq suivant le calibre.

En 42, durant la période du triumvirat, peu avant la bataille de Philippes, un convoi de secours apportant des renforts à l'armée des triumvirs fut attaqué par des unités de la flotte républicaine qui utilisèrent des catapultes pour lancer des flèches enflammées sur les navires du convoi.

Pour une meilleure utilisation de l'artillerie mécanique et des armes légères, on construisit des superstructures ou tours fixes ou mobiles sur les navires. La première mention d'une construction de ce genre est faite par Thucydide à propos des opérations du siège de Syracuse en 415-413 :

“Il y eut une escarmouche dans le port autour de l'estacade que les Syracusains avaient plantée dans la mer en avant de leurs anciens magasins de l'arsenal, afin que, mouillés derrière cette barrière, leurs vaisseaux fussent à l'abri des attaques de la flotte athénienne. Les Athéniens amenèrent devant cette estacade un navire de fort tonnage, muni de tours de bois et de parapets... Les Syracusains tiraient sur eux, pendant que, du gros navire, les Athéniens ripostaient...” (VII, 25).

Il semble qu'il y ait eu des tours sur des navires rhodiens qui prirent part à la bataille de Chios (201), car Polybe nous dit que le navire amiral de la flotte d'Attale, "ayant foncé sur le navire ennemi pour l'éperonner manqua son but et filant le long de son adversaire perdit sa rangée de rames à tribord, tandis que les pièces de bois qui soutenaient les tours étaient brisées" (Polybe XVI, 3).

A la bataille de Sidè, en 190, où les Rhodiens furent vainqueurs d'une importante flotte commandée par Hannibal, la tétrère amirale rhodienne avait des tours (Tite-Live, XXXVII, 23-24).

A Oricum, pendant la guerre civile (49-45) entre César et Pompée, le fils de ce dernier qui commandait la flotte d'Egypte "s'approcha d'Oricum, réussit à renflouer à l'aide d'une machine un navire coulé et le tira à lui. Puis il lança contre l'autre navire, muni par Acilius d'une tour qui était destinée à défendre l'entrée du port, plusieurs navires portant des tours plus hautes. De la sorte, il pouvait combattre dans une position dominante..." (BC.I, 25-26 ; III, 40). La tour en question possédait une plate-forme qui était soustraite aux mouvements de tangage et de roulis du navire grâce à une suspension analogue à celle du plateau de la balance. Elle était munie de parapets du côté de l'ennemi et rendait plus aisé le tir des engins balistiques qui l'armaient.

Pendant la guerre civile, en 49, de grands navires de commerce du port de Brindisi bloqué par César furent équipés par Pompée, de tours à trois étages avec de l'artillerie lançant des traits et toutes sortes de projectiles et furent poussés contre les obstructions qui fermaient le port (BC, I, 26).

D'après Appien, au siège de Rhodes en 43, Crassus possédait des navires avec des tours démontables, généralement une à l'avant et une à l'arrière, et à l'époque de la guerre de Sicile, des navires des deux adversaires possédaient des tours peintes de couleurs différentes pour les distinguer, comme à Naulochus en 36. Le navire qui fuyait le combat s'allégeait en les jetant par dessus bord, comme à Naulochus et à Actium (BC, IV, 72 ; V, 106 ; V, 121).

A la bataille d'Actium, en 31, les navires d'Antoine étaient des polyères semblables à celles des flottes hellénistiques des successeurs d'Alexandre ; de hautes tours à plusieurs étages avec de l'artillerie mécanique légère (sans doute des scorpions) et des archers constituaient leur armement. Toutefois, Antoine comptait plus sur l'efficacité du harpax et bien entendu de la tactique de l'abordage.

Dion Cassius (L, 13-32) rapporte qu'à Actium :

“... les attaquants qui venaient de plusieurs directions à la fois lançaient des flèches et des traits enflammés ; avec les catapultes ils lançaient aussi des pots remplis de poix et de charbon de bois en feu...”

Il faut se rapporter à ce que nous dit Végèce, dans son Art militaire très postérieur (fin IVe début Ve de notre ère), de l'artillerie navale (V,14).

“Sur les grandes liburnes, on construit des ouvrages de défense et des tours de bois de façon à blesser et à tuer plus facilement les ennemis du haut des étages, comme on le ferait du haut d'un rempart. Avec des balistes, on envoie sur la coque des navires ennemis des flèches enflammées enveloppées d'étoupes avec de l'huile incendiaire, du soufre, du bitume et les planches (du navire) enduites de cire, de poix, de résine, s'enflamment aussitôt sous ces produits qui alimentent le feu...”

Il énumère dans le même chapitre les divers projectiles et les engins qui les lancent :

“Les adversaires se lancent des javelots, des pierres, des dards plombés, toutes sortes de traits ; ils se servent de frondes, de fustibales, d'onagres, de balistes, de scorpions...”

L'artillerie mécanique embarquée n'a jamais été l'arme principale du navire de combat de l'Antiquité. Elle est cependant de la première importance pour la préparation de l'attaque à l'éperon et pour l'attaque à l'abordage qui terminait, surtout cette dernière, le combat sur mer. Quant aux tours, on peut y voir une préfiguration des mâts militaires des cuirassés et des croiseurs de la fin du XIXe siècle.

Les armes utilisant le feu

Nous avons déjà vu que, parmi les projectiles lancés par les catapultes, se trouvaient des flèches enflammées ainsi que des pots de terre remplis de matières incandescentes. Avant cette utilisation de l'artillerie mécanique pour lancer du feu sur l'ennemi, les Rhodiens avaient inventé le pyrphoros.

C'est à la bataille de Panormos en 190 que Pausistratos, l'amiral rhodien, opposé à Antiochus, roi de Syrie, fit usage de pyrphoroi que Polybe (XXI, 7) décrit de la façon suivante :

“Il s'agissait d'une sorte de marmite. De part et d'autre de la proue sur la paroi interne de la coque étaient fixés deux câbles formant des noeuds coulants, par lesquels étaient maintenues deux perches avançant au-dessus de la mer et à l'extrémité desquelles étaient suspendues, par des chaînes de fer, des marmites pleines de matières enflammées. Ainsi, quand on abordait un navire ennemi ou qu'on en heurtait un au passage, la secousse faisait tomber le feu sur lui, tandis que l'inclinaison de la perche maintenait la marmite à bonne distance du navire qui la portait...”

Les navires syriens qui bloquaient la flotte rhodienne évitèrent le contact avec ceux des navires rhodiens qui étaient armés du pyrphoros.

A la bataille de Myonnèsos, la même année, les Rhodiens utilisèrent à nouveau le pyrphoros pour déjouer une tentative d'enveloppement de la part des navires syriens permettant ainsi à l'amiral romain d'enfoncer l'aile adverse (Diodore XX, 88 et 96 ; Anabase, II, 21).

La tactique des Rhodiens consistait à menacer l'adversaire avec le pyrphoros et à profiter de sa manoeuvre de dérobement pour attaquer le