| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Ces armes se retrouveront dans les conflits postérieurs sous des formes parfois à peine différentes et cela jusqu'à l'avènement de la vapeur et même au-delà : la première allusion à ce que l'on appelle aujourd'hui les "nageurs de combat" nous est rapportée par Pausanias au cours des événements qui précèdent la bataille de Salamine en 480 (X,19,1) ; les engins de débarquement apparaissent sous une forme bien primitive au siège de Tyr en 331. Végèce, écrivain militaire qui vivait dans la Byzance chrétienne à la fin du IVe, début du Ve siècle, développe très sommairement l'essentiel de ce qu'on connaissait sur les armes navales à son époque dans le chapitre IV, 22 de son Art Militaire. Ce qu'il en dit diffère très peu du récit de Dion Cassius, montrant que dans ce domaine l'évolution a été lente, pour ne pas dire négligeable, entre le IVe siècle avant et le IVe siècle après J.C. Une énumération succincte donne déjà une idée de la diversité de ces armes et de de la complexité du combat naval :
L'Éperon premiÈre arme navale (planches I à IV) Les premiers éperons grecs L’usage de l’éperon comme première arme navale remonte à une époque reculée de l'histoire de la navigation dans le bassin oriental de la Méditerranée. Un vase d'Asinè datant de 1200-1100 figure un navire, sans doute mycénien, à voile et à rames dont l'extrémité avant de la quille présente une légère protubérance en forme de nez ayant l'allure d'un embryon d'éperon. Des représentations de navires de l'époque mycénienne montrent que certains d'entre eux possédaient un appendice court à l'extrémité de la quille, telles la pyxide de Tragana datée du milieu du XIIe siècle et le sarcophage de Gazi (Crète) qui lui est contemporain.(Voir planche I, n°1 à 3). Il est cependant douteux que ces appendices soient des éperons car des ex-votos de barques de pêche ont aussi des appendices sans qu'on connaisse leur fonction. On a longtemps discuté pour savoir si des embarcations minoennes ou cycladiques possédaient un "éperon". Des modèles en terre-cuite qui sont apparemment des ex-votos, comme ceux de Palaikastro ou ceux de Mochlos (Crète), présentent un appendice qui pourrait passer pour un éperon. De toute évidence, nous avons là des représentations d'embarcations destinées à la pêche côtière ou au petit cabotage qui ne nécessitent pas l'usage de l'éperon ; la force propulsive, de toute façon, aurait été insuffisante pour cela, car ces modèles ne comportaient que deux ou trois bancs de rameurs. En outre et surtout, l'étude comparative de ces modèles montre que le dit appendice n'est qu'une partie de la structure de la poupe de l'embarcation et non de la proue. Sur les représentations des navires longs cycladiques (IIIe millénaire), ancêtres des galères des époques postérieures, on ne trouve nulle trace d'éperon. Casson remarque qu'avant le IXe siècle l'éperon n'était pas représenté sur les dessins de navires (ce qui ne prouve pas que son invention n'ait pas été bien antérieure à cette époque comme on peut le supposer). C'est au cours de la première moitié du VIIIe siècle durant les phases récentes du style géométrique qu'apparaissent des représentations de navires munis d'éperons (planche I, 4 à 6 ; planche II, 7 à 12). Homère, de son côté, n'en fait pas mention car il a voulu décrire des navires antérieurs au VIIIe siècle, par souci d'éviter un anachronisme. Les navires représentés sur les vases grecs sont de deux types, l'un bas sur l'eau et non ponté, dit aphracte, et l'autre possédant un pont pour la protection des rameurs et pour l'évolution des hoplites, appelé cataphracte ; dans les deux cas l'éperon est présent. Le premier à en parler est le poète Hipponax d’Ephèse, du milieu du VIe siècle1. Les représentations des VIIIe siècle et suivants (planche II, planche III, 13 à 14) indiquent que probablement l'éperon primitif avait eu d'abord une forme conique dont la pointe était plus ou moins relevée par rapport à l'horizontale de la quille. Certains navires avaient des proembolia au-dessus de l'éperon principal, destinés à endommager les oeuvres mortes de l'adversaire. Au VIe siècle, commence à apparaître l'éperon en hure de sanglier (planche III, 13), tel ce navire de Samos dont parle Plutarque, dans son Périclès (LI), et qui serait daté de la fin de ce siècle. Ce type se retrouve sur de nombreux vases où sont figurées des scènes navales, comme la coupe de Nicosthénès au Musée du Louvre ou celle d'Exékias datée de la fin du VIe siècle. Des témoignages permettent d'établir que l'éperon en hure de sanglier de ce navire samien, daté du règne de Polycrate, tyran de Samos, entre 532 et 523, est devenu un éperon évoluant déjà vers le type à une lame verticale sur le navire samien représenté sur le tétradrachme de 493-489. Il faut toutefois noter que le navire attribué à l'époque de Polycrate était une pentécontère à deux rangs de rames et que son successeur dans la flotte de Samos, vers 490, était une trière, donc plus puissante puisqu'elle avait trois rangs de rames (planche III, 14). Le vase d'Aristonothos, daté de la première moitié du VIIe siècle représente un combat naval entre deux navires dont l'un, celui de gauche, possède un éperon en hure de sanglier alors que l'autre a une étrave en forme de bec dirigé vers le bas (planche II, 12). Cette forme est tellement aberrante qu'on est en droit de penser à une fantaisie de l'artiste. Ce serait, d'après J.S. Morrison2, une forme primitive du corvus dont on parlera plus loin. Ce vase vient de Grande Grèce (Italie du sud et Sicile) et a pu être une oeuvre influencée par un modèle étrusque. La marine étrusque se manifesta vers 540 quand, entre Corse et Italie, elle livra la bataille navale d'Alalia contre une flotte phocéenne ; cette dernière remporta "une victoire à la cadméenne, car elle perdit quarante navires sans compter les autres dont les éperons furent faussés" (Hérodote I, 166). Il est possible que les Tyrrhéniens aient inventé de leur côté un type d'éperon "occidental" différent des modèles grec et phénicien. Le rostre étrusque apparaît sur un vase de la nécropole de Véiès daté du début du VIIe siècle. Cet appendice est apparemment rapporté d'après cette représentation. Rebuffat3 attire l’attention sur une courte notice de Pline l'Ancien (VIII,209) qui prend tout son sens : "parmi les grandes inventions navales, un certain Pisaeus Tyrrheni... a ajouté un rostre au navire rond pour en faire un navire de guerre". Ce vase de Véiès n'est pas la seule preuve de l'existence d'un éperon rapporté sur un navire marchand pour le transformer en navire de guerre : une mosaïque de Tunisie en montre un à voiles possédant un éperon démesuré4. Cette aberration est certainement le fait de l'artiste. Un vase, provenant de l'île d'Ischia, daté de la fin du VIIIe siècle, représente une scène de naufrage. Les navires chavirés ont des éperons "hauts" au niveau du pont (planche II, 9). Cette oeuvre est contemporaine de celle d'Aristonothos (n° 12 de la même planche), qui montre un éperon du type "tyrrhénien". Les éperons phéniciens On connait la forme des éperons des navires tyriens du tout début du VIIe siècle grâce aux bas-reliefs de Ninive qui les représentent au moment où ils évacuent la population de Tyr conquise par Sennacherib en 701. Cette forme est peu différente de celle des éperons des navires grecs contemporains : ils sont probablement coniques et sûrement pas aussi allongés que le montre le bas-relief (planche IV, 21). Les monnaies des villes phéniciennes de Sidon, d'Arados, de Byblos des IVe et Ve siècles représentant des navires prouvent que le type d'éperon des siècles précédents est conservé ; il reste encore relativement long par rapport aux éperons des navires grecs (planche IV, 22 à 25). Des monnaies de Sidon représentent le navire dans son intégralité. L. Basch donne, dans son Musée imaginaire de la marine antique, trois dessins de proues suivant la monnaie. Sur le premier spécimen, l'éperon qui était conique et long, devient plus court et en forme de lame sans proembolia ; sur le deuxième, cet éperon se termine par trois "dents" et l'étrave est munie de deux proembolia très acérés ; quant au troisième, le dessin est trop indistinct pour être interprété. Il semble toutefois que l'éperon phénicien a subi l'influence de l'éperon grec (planche IV, 23, 24). Cette évolution se voit dans les monnaies émises par Hasdrubal en Espagne entre 228 et 221 ; une des faces est occupée par une proue de navire "à la grecque" tant par le style que par la représentation de l'éperon (planche IV, 25). Les éperons des époques hellénistique et romaine La trière grecque de l'époque classique des Ve et IVe siècles possède un éperon qui est fixé sur l'extrémité de la préceinte principale au point où elle rencontre la quille qui s'infléchit vers le haut. C'est ce que nous montrent les monnaies de Kios, de Phasélis, etc... (planche III, 14). L'extrémité de l'éperon de ces navires se termine soit comme une lame verticale, soit par trois pointes comme le montre une monnaie d'une ville de Chypre datée du Ve siècle ou une autre de Cnide entre 300 et 190. D'après L. Basch, c'est sur une stèle funéraire d'un marin tué au combat naval au début du IVe siècle que l'on voit pour la première fois un éperon à trois "pointes"5. Grâce à leurs inventaires, les arsenaux de la marine athénienne conservaient un compte précis des éperons de navires en service et en réserve, étant donné la valeur de cette arme de bronze. Il était de règle que, quand un navire était condamné pour être dépecé, son éperon devait faire retour à l'arsenal. L. Casson cite un de ces inventaires dans lequel il est question de navires capturés à l'ennemi ne possédant qu'une partie de leur éperon : d'après lui, l'éperon complet se composait de deux parties une supérieure, et l'autre inférieure, qui s'adaptaient quand on les mettait en place sur le massif de bois de l'extrémité de la quille6. Ce sont surtout les monnaies qui nous renseignent sur les types d'éperons de l'époque hellénistique. Celles frappées par Démétrios Poliorcète pour commémorer sa victoire de Salamine de Chypre en 306 portent sur une face une proue de polyère avec son éperon se terminant par trois "dents". Cet éperon est fixé à l'extrémité de la ceinture principale de la polyère qui s'infléchit vers le bas pour rencontrer le "talon" de la quille qui s'incurve, lui, vers le haut. Les extrémités des ceintures hautes sont terminées par trois proembolia (planche IV, 24). L. Basch voit déjà dans ces premières représen-tations de l'éperon le modèle qui nous est connu par la trouvaille d'Athlit : c'est-à-dire l'éperon à trois lames horizontales reliées par une âme verticale. Jusqu'à ces dernières années, l'archéologie nautique n'avait pas découvert d'éperon ; ce n'est plus vrai maintenant puisqu'au large d'Athlit en Israël, en 1981, on a trouvé un éperon de bronze du IVe siècle ou de l'époque hellénistique. Cet éperon d'un poids de 450 kilos est constitué par trois lames horizontales reliées entre elles par une lame verticale médiane ; c'est le modèle classique de cette arme reproduit dans de nombreuses représentations iconographiques de son époque (monnaies surtout). Il est permis de penser qu'étant donné son poids, il a équipé une polyère, puisque les trières athéniennes possédaient des éperons ne dépassant pas deux cents kilos environ. Le bronze de l'éperon d'Athlit avait été coulé sur les extrémités de la quille et des deux ceintures dont il coiffait le tout ; des pièces de bois internes transmettaient aussi à toute la structure de la polyère les efforts développés au moment de l'éperonnage. On peut se demander à partir de quelle époque apparaît l'éperon à trois lames qu'on pourrait appeler classique comme celui d'Athlit. Les tétradrachmes de Démétrios Poliorcète, roi de Macédoine (306-283), nous montrent une proue de navire avec son éperon à trois lames et le proembolion formé de trois pointes qui sont les aboutissements à l'étrave d'autant de ceintures. Une autre monnaie celle-là de Samos, datée de 493-489, représente une proue de galère samienne avec un éperon qui continue la quille et qui est surmonté de plusieurs proembolia. La proue de ce dernier navire est particulièrement joufflue et l'éperon est de forte dimension7. Le socle de la victoire de Samothrace a été étudié en tant qu’antiquité navale par le commandant Carlini qui en a fait une reconstitution graphique. Selon L. Basch, cette Victoire commémorait celles de Sidé et de Myonnésos remportées en 190 par les flottes romaine et rhodienne sur celle d'Antiochos III, roi de Syrie. Le commandant Carlini interprète l'éperon de polyère (quinquérème) comme une lame verticale à trois dents les unes au dessus des autres et non horizontalement. Ce serait donc un trident qui paraît bien fragile pour un combat ; il symboliserait l'attribut de Neptune8. On ne sait pas comment était l'éperon de la polyère de l'île Tibérine (Rome) datée de la première moitié du 1er siècle avant notre ère. Les reconstitutions l'imaginent de type classique à trois lames horizontales9. Il faut arriver au 1er siècle avant J.C. pour voir une représentation en trois dimensions d'un éperon semblable à celui d'Athlit dans un monument en forme de proue à Cyrène ; l'éperon est accompagné d'un proembolion presque aussi important que l'éperon lui-même ; un autre monument à Rhodes et enfin celui en marbre blanc d'Ostie sont des preuves de l'emploi dans toutes les marines du modèle d'éperon trouvé à Athlit, qu'elles soient grecque, macédonienne, phénicienne, rhodienne, romaine ou punique10. Dans l'iconographie punique, parmi les stèles de la Carthage préromaine, les représentations de navires de guerre sont rares ou absentes. Des navires peut-être marchands ont des "taille-mer" qui ne sont manifestement pas des éperons, à moins que les puniques n’aient, à l'image des Etrusques, longtemps leurs alliés, équipé leurs navires de commerce de l'éperon ; aucun texte ancien ne fait allusion à une telle éventualité11. L'éperon d'Athlit (Israël) était particulièrement décoré sur ses deux faces : on y reconnaît le bonnet, attribut des Dioscures protecteurs des navigateurs dans la tempête, ensuite le caducée et l'aigle (de Zeus ?) et enfin le trident de Poséidon (ou de Neptune) lequel apparaît également sur les éperons des monuments de Cyrène et de Rhodes. D'ailleurs, cet éperon à trois lames horizontales vues de profil ne représente-t-il pas un trident et cette forme n'aurait-elle pas été inspirée par une idée religieuse : mettre le navire et son équipage sous la protection du dieu, en tout temps et, au combat, faire appel à sa puissance ? Une monnaie datée entre 229 et 221 montre la proue d'un navire macédonien ; sous son éperon a été gravé un trident qui est la parfaite copie de cet éperon12. Il est clair que l'éperon a représenté la puissance sur mer à l'époque hellénistique et même avant, et comme il y a eu identité entre les deux emblèmes, ils étaient tous deux des attributs interchangeables de Poséidon/Neptune. Les éperons des navires capturés servaient de trophées que les vainqueurs consacraient dans les temples ; ainsi, vers 520, les Samiens battus par les Eginètes et les Crétois virent leurs vaisseaux amputés de leurs éperons "en hure de sanglier" lesquels furent portés au temple d'Athéna à Egine ; Hérodote rapporte aussi que les Grecs après Salamine :
Cet Apollon de bronze de cinq mètres trente de haut fait avec les éperons des navires vaincus à Salamine serait une préfiguration de la colonne rostrale des Romains. Outre cette statue, les vainqueurs consacrèrent trois trières phéniciennes à l'isthme de Corinthe, au cap Sounion et la dernière à Salamine même (Hérodote VIII, 121). Les Romains eurent une colonne rostrale dès 338 après la prise par les légionnaires de la ville d'Antium (aujourd'hui Anzio) ; ils capturèrent les navires ennemis dans le port. Cette colonne rostrale commémore en fait la victoire d'une puissance terrestre sur une puissance maritime. Toutefois, c'est le triomphe de Duilius en 260 qui constitue la première victoire de la marine romaine (Tite-Live, VIII, 13). Après Actium, Octave s'étant emparé de nombreux éperons de navires de la flotte d'Antoine, probablement après les avoir incendiés, les plaça sur une colline qui dominait son camp d'avant la bataille ; les autres furent envoyés à Rome pour décorer le temple de Divus Julius (Dion, LI, 22 et 29). Les auteurs classiques citent souvent l'image de l'éperon ainsi : dans la tragédie les Perses, d'Eschyle jouée en 472, huit ans après Salamine ; c'est le messager perse qui parle :
ou comme Xénophon (Helléniques, VII,5,23), à propos de la bataille de Leuctres en 371, un siècle environ après Salamine : "une armée lancée comme une trière, l'éperon en avant". ou César dans sa guerre contre les Vénètes : "l'éperon romain contre la coque vénète" (Bello Gallico, III, 13). Le mot de la fin de cette étude sur l'éperon revient à un contemporain historien W.W.Tarn à propos de la première guerre punique : "le glaive romain a battu l'éperon punique" 13. La tactique de l'attaque à l'éperon L'histoire de l'Antiquité méditerranéenne a retenu plusieurs utilisations militaires du navire correspondant à des conceptions différentes de la tactique du combat. 1) Le navire a servi d'abord de moyen de transport pour traverser un bras de mer ou pour faire un certain trajet au large jusqu'au lieu choisi pour l'affrontement avec l'ennemi en débarquant sur ses côtes ; le navire a été, comme le char à la même époque, le véhicule qui amène le guerrier sur le théâtre du combat. Dans la guerre de Troie, le combat en char, et en particulier l'affrontement de deux chars, est pratiquement inconnu. Il en va de même pour les navires et, à cet égard, Homère ne parle pas de navires troyens qui auraient pu s'opposer au débarquement. 2) Le deuxième aspect correspond à une conception purement "terrestre" du combat sur mer ; il fait du combat naval le prolongement du combat d'infanterie en le transposant sur l'élément marin, le pont du navire devenant la plate-forme sur laquelle se battent les hoplites. Ce qu'on demande à cette plate-forme, c'est d'être à peu près stable et former avec la plate-forme du navire adverse liée à elle le terrain du combat. D'ailleurs les armes utilisées sont celles de l'infanterie avec, peut-être, des lances spéciales pour le combat naval comme il en est question dans l'Iliade. Il est bon de rappeler ce que Thucydide dit d'une bataille navale entre Corinthiens et Corcyréens en 427 au début de la guerre du Péloponnèse, (I, 49).
Cette ancienne tactique, reflet d'une conception purement terrestre du combat naval sera remplacée par la tactique de l'attaque à l'éperon. 3) La tactique de l'attaque à l'éperon apparaît donc après 480 dans la marine athénienne. Il faut remarquer que ni Corinthe, ni Corcyre n'ont adopté en 427 cette nouvelle tactique athénienne née peu après Salamine, plus de cinquante ans plus tôt. Pourtant leurs marines et, surtout celle de la seconde, bénéficiaient d'une certaine réputation. Elle ne supplantera pas la "guerre de soldats sur mer", mais va la concurrencer efficacement sans toutefois l'éliminer, comme on le verra dans les guerres puniques. Cette fois, l'objectif est la mise hors de combat, sinon la destruction à l’éperon du navire adverse après que l’attaquant a exécuté diverses manoeuvres codifiées : - le diekplous, qui est la percée dans la formation ennemie généralement disposée en colonnes. En ligne de file, les navires de l'attaquant s'insinuaient entre deux colonnes ennemies et chacun, choisissant un adversaire, passait à contre-bord en balayant ses rames et l'immobilisait, le rendant vulnérable à une attaque à l'éperon. Cette attaque se faisait en virant rapidement pour revenir sur l'ennemi (anastrophe) en faisant force de rames et en l'éperonnant par l'arrière sous un angle très inférieur à 90° pour des raisons qui sont données plus loin. Thucydide (II, 92) raconte un événement de la bataille de Naupacte en 429 au cours de la guerre du Péloponnèse :
C'est la meilleure illustration de ce qu'était la manoeuvre classique de la marine athénienne. - on employait aussi la tactique du périplous, c'est-à-dire d'enveloppement par une aile ou les deux, consistant à étirer sa propre formation de façon à tourner l'aile ennemie et à l'attaquer par l'arrière. Tout le monde n'est pas d'accord pour attribuer aux Grecs l'innovation de la tactique de l'éperon par des escadres entières. Lucien Basch explique :
J.S. Morrison analyse les qualités des trières athéniennes, l'habileté avec laquelle elles étaient manoeuvrées ainsi que l'endurance de leurs rameurs :
La cause principale de l'arrachement d'un éperon provient de ce que le pilote du navire abordeur n'a pas tenu compte du mouvement latéral du but par rapport à sa route ; en effet, les pilotes des trières rhodiennes éperonnaient l'adversaire en exécutant avant le choc un rapide mouvement dans le sens du mouvement de celui-ci. L'attaque à l'éperon prononcée perpendiculairement à l'adversaire était à proscrire. J. Morrison remarque que la plupart des éperons perdus pouvaient être retrouvés car les batailles avaient lieu à proximité de terre et que l'âme en bois sur laquelle ils étaient fixés avait une flottabilité suffisante pour permettre à l'ensemble de flotter16. Il semble que cette forme d'éperon ait été conçue pour provoquer une grave voie d'eau chez l'adversaire tout en permettant au navire de se dégager facilement après l'impact. La solution adoptée par les marines gréco-romaines est toute différente. On verra ainsi à la bataille de Chios, en 201, les Rhodiens faire piquer du nez à leurs navires pour que leurs éperons endommagent les oeuvres vives de l'ennemi. Dans le même récit, Polybe rapporte qu'un navire rhodien qui avait éperonné un adversaire laissa son éperon dans le flanc de celui-ci mais succomba car il faisait eau par l'avant (XVI, 2-9). A l'époque hellénistique, le combat naval se terminait de plus en plus par la capture de navires à l'abordage comme le montrent les récits qui font moins état d'unités coulées à la suite d'une attaque à l'éperon. Bien qu'envahies par l'eau et pratiquement submergées, les trières éperonnées et abandonnées par leurs équipages continuaient à flotter ; elles pouvaient ainsi être récupérées par l'adversaire et incorporées dans sa flotte. La tactique des escadres Les chefs d'escadre manoeuvrent avant le combat pour avoir soit l'avantage du vent, soit pour avoir une aile de la formation protégée par la terre contre tout enveloppement (car presque tous les engagements ont eu lieu près de terre). Il y a des cas où le chef d'escadre a intérêt à combattre dans des eaux étroites comme à Salamine où l'avantage du nombre n'a pas été décisif ; dans d'autres cas, une escadre formée d'unités rompues à toutes les manoeuvres a besoin de champ pour prononcer ses attaques ; ainsi les Athéniens à Syracuse ne purent utiliser toutes les ressources du diekplous. En temps de paix comme en temps de guerre, les escadres naviguent en formation par colonnes et dans chaque colonne les unités se suivent en ligne de file. C'est à partir de cette formation de route qu’on prend celle de combat qui se ramène à trois dispositifs : 1) ligne de front Tous les navires de l'escadre se tiennent sur une même ligne par le travers les uns des autres au même cap et à la même vitesse. Les règles voulaient que les plus forts fussent au centre de part et d'autre du chef d'escadre. Pour éviter que les ailes ne soient victimes d'un enveloppement, l'une d'elles pouvait être suffisamment proche de terre tout en étant composée comme l'aile du large de navires suffisamment puissants. Tenir son poste était une consigne rigoureusement appliquée. La ligne de front pouvait être double, la seconde en retrait et ses navires occupant les intervalles de ceux de la première ligne donc placés en quinconce pour s'opposer à toute tentative de diekplous. 2) ligne en échelon concave Syriano, cité par Michel Reddé, dit que cette formation "se prend quand on voit l'ennemi assez fort, tenant ses rangs, et particulièrement quand on ne peut refuser le combat". Toute tentative de l'ennemi pour attaquer le centre est risquée car il peut être attaqué de flanc par les ailes, justement où se trouvent les navires les plus puissants. Comme précédemment, le centre est placé sur deux lignes, pour les mêmes raisons17. Cette formation est appelée en échelon quand chaque navire est placé sur une ligne plus reculée que celle de son voisin, tous ayant le même cap et la même vitesse. 3) ligne en échelon convexe C'est la formation contraire à la précédente. Les navires les plus puissants sont au milieu et les plus faibles aux ailes. C'est une tentative pour enfoncer le centre adverse. Toutefois, si la formation ennemie est en échelon concave, les navires les plus puissants sont évidemment placés aux ailes pour répondre aux ailes adverses renforcées. La tenue du cap et de la vitesse est impérative. Ces formations devraient dans la mesure du possible être prises au tout dernier moment pour créer la surprise chez l'adversaire. Avant l'époque hellénistique le combat à l'éperon restait la tactique classique généralement adoptée par les flottes de guerre ; cependant, par la suite, elle commença à être subordonnée au tir de l'artillerie mécanique, à l'utilisation du grappin et du harpax et enfin à l’action des soldats de marine18. Le grappin, le corvus, le harpax L'usage du grappin semble remonter à la plus haute Antiquité. Casson croit pouvoir affirmer que le grappin existait comme arme navale lors de l'attaque des Peuples de la mer contre l'Egypte vers 1200 avant J.C. ; en revanche l'éperon était inconnu, aussi bien des Peuples de la mer que des Egyptiens19. Thucydide (IV, 25) rapporte un engagement entre les forces athéniennes et alliées d'une part et des unités syracusaines de l'autre pendant la guerre du Péloponnèse en 429, au cours duquel le grappin fut utilisé par un navire syracusain pour s'emparer d'un ennemi. En deux occasions, lors du siège de Syracuse par les Athéniens en 415-413, le grappin est employé par les navires athéniens et aussi par les navires syracusains ; Nicias l'Athénien s'adressant à ses soldats fait allusion à la transformation que firent subir les Syracusains à l'avant de leurs navires en vue de les renforcer pour éperonner avec succès leurs adversaires :
Ce qui incita les Syracusains à trouver une parade :
Le grappin est mentionné à la même époque, en 414, par Euripide dans son Iphigénie en Tauride aux vers 1406 et suivants :
C'est l'utilisation du grappin pour tenter de sauver un navire ; il est vrai que le grappin avant de devenir une arme navale a été de tout temps très employé par les marins marchands et les pêcheurs de l'Antiquité. En 406, à la bataille des Arginouses entre Péloponnésiens et Athéniens, Diodore rapporte que Callicratidès, navarque de la flotte péloponnésienne, éperonna le navire de Périclès, le fils de l'homme d'Etat, et que celui-ci jeta des grappins sur son adversaire pour le contraindre à rester accosté et le prendre à l'abordage. Le même auteur rapporte qu’Alcibiade se servait du grappin pour s'emparer des navires au mouillage à la fin de la guerre du Péloponnèse en 412 (XII, 97-100). Il est probable que le grappin a continué d'être utilisé concurremment avec | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||