| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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LE CAPITAINE DE VAISSEAU BERNARD DUBOURDIEU (1773-1811) VAILLANT MARIN BAYONNAIS DE LA REPUBLIQUE ET DE L’EMPIRE
Edouard EVEN
Jean Dubourdieu, maître tonnelier à Bayonne, reste perplexe quand un beau jour de 1789 son fils Bernard, âgé de seize ans, lui déclare qu’il veut être marin1. Pourquoi en effet aller courir les mers, mener ce métier de risque-tout quand on est si bien dans l’atelier familial dont on sera un jour l’héritier ? A cette époque les marins mènent une vie rude et dangereuse. La fréquence des accidents, l’insalubrité des bateaux à voiles, l’hygiène déplorable à bord, la mauvaise qualité des vivres et de l’eau, génératrice de maladies comme le scorbut et "les fièvres putrides" (typhus, fièvre jaune), sans oublier les maladies vénériennes et l’alcoolisme, provoquent dans les équipages un taux de mortalité nettement supérieur à celui des terriens. A part ceux pratiquant la pêche côtière et le petit cabotage, qui ne s’éloignent pas trop loin, ni trop longtemps et mènent une vie familiale à peu près normale, les marins à terre n’ont pas bonne presse dans la population, surtout dans la bourgeoisie. La pénurie constante de gens de mer oblige en effet tant la Marine marchande que la Royale (cette dernière en dépit du système des classes instauré par Colbert en 1665-1668, devenue Inscription Maritime sous la Législative, sorte de service militaire obligatoire pour les gens de mer) à ne pas être trop regardants pour compléter leurs équipages, en grande partie par des marginaux. A peine débarqués à la suite de croisières de plusieurs mois, ces "seigneurs de six semaines"2 qui n’ont pu rien dépenser à bord, se croient tout permis et en attendant d’être réembarqués, ce qui en général ne traîne pas, dilapident leur argent en folles orgies, offusquant profondément le petit bourgeois qu’est Jean Dubourdieu qui ne peut imaginer son fils dans pareil milieu. Mais devant la détermination de l’adolescent, le bonhomme cède à ce qu’il considère comme un caprice. Il autorise donc son fils à embarquer comme mousse sur le brigantine l’Alliance 3, de Bayonne, capitaine Jean Hargous, en partance pour Lisbonne, persuadé que cette expérience le dégoûtera à jamais de la mer et de la marine. Il n’en sera rien, Bernard reviendra enthousiasmé après une campagne de deux ans et, embrassant une carrière maritime à laquelle rien ne le prédestinait, il mourra à 38 ans, capitaine de vaisseau commandant une division navale au combat de Lissa, alors que quelques jours auparavant, il a été proposé pour le grade de contre-amiral par le prince Eugène vice-roi d’Italie4. Retour de campagne en 1791, le jeune Bernard, avec le consentement de son père qu’il obtient facilement, entre à l’Ecole d’Hydrographie de Bayonne "ayant justifié savoir lire, écrire et les quatre premières règles d’arithmétique". A la sortie de cette école, il est naturellement voué à une carrière d’officier dans la Marine marchande ou d’officier corsaire, mais les circonstances vont le mener dans une toute autre direction, la Marine de l’Etat. Depuis la Révolution, le commerce maritime de la France est en effet au plus bas ; la course, autorisée par l’Assemblée constituante selon les règlements de 1778, interdite comme immorale par l’Assemblée législative, ne sera rétablie et préconisée par la Convention qu’après la déclaration de guerre au roi d’Angleterre en janvier 1793 et l’entrée de ce pays dans la Première Coalition. La Marine de l’Etat par contre, offre des perspectives de carrière inattendues à un jeune homme d’origine modeste comme Bernard Dubourdieu. DÉGRADATION de la MARINE ROYALE L’ex-Marine Royale, ce remarquable instrument de combat qui vient de faire ses preuves dans la guerre d’indépendance des colonies anglaises d’Amérique terminée par le Traité de Versailles (20 mai 1783), s’effondre en quelques mois pour des raisons politiques. L’indiscipline des équipages, la toute puissance des clubs paralysent le commandement, la plupart du temps désavoué par le ministre de la Marine et des Colonies quand il prend des sanctions contre les "marins-citoyens". Les officiers, presque tous nobles et de sentiments monarchiques, émigrent en masse. En mars 17925, la marine révolutionnaire ne compte plus que : - 2 vice-amiraux sur 9 - 3 contre-amiraux sur 18 - 42 capitaines de vaisseau sur 170 - 356 lieutenants sur 530 Bref, la Marine est décapitée et l’Assemblée législative doit procéder à des promotions massives d’officiers issus de la Marine marchande ou de la Course. Bernard Dubourdieu saisit cette occasion en s’engageant en juillet 1792 comme timonier faisant fonction d’aspirant. Il rejoint le vaisseau l’Entreprenant à Toulon, en pleine anarchie depuis décembre 1789, date de l’arrestation, par les ouvriers de l’arsenal révoltés, du comte Albert de Rions, directeur général du port, arrestation arbitraire non sanctionnée par la Constituante. La violence reprend en septembre 1792 avec l’arrestation et l’exécution de plusieurs officiers de marine par une foule déchaînée, en partie soutenue par la municipalité. En 1793, Dubourdieu passe sur la frégate la Topaze et fait la campagne de Cagliari et celle de Naples. A son retour à Toulon, la situation est complètement retournée, le grand port méditerranéen se livre aux Anglais mais tout le monde n’accepte pas l’accord entre l’amiral Trogoff et l’amiral anglais Hood, aux termes duquel les Anglais prennent possession de Toulon au nom de Louis XVII jusqu’au rétablissement de la paix. Les Ponantais en particulier, auxquels appartient Dubourdieu, se rangent aux côtés de l’amiral Saint Julien qui organise la résistance. SENSATIONNELLE ÉVASION de TOULON Fait prisonnier par les Anglais, après une évasion manquée, Dubourdieu est amené sur les pontons de Gibraltar, de sinistre mémoire. De cet enfer, il réussit une évasion sensationnelle. Avec 25 gaillards bien décidés, tant soldats que marins, il s’empare par nuit noire du Vicomte du Temple, chaloupe anglaise, qu’il manoeuvre habilement au milieu d’une division ennemie mouillée à l’entrée de la baie. Il la mène d’abord à l’île d’Yeu puis à Lorient où il accoste le 10 nivose an III (31 décembre 1795) après un mois de navigation. Cet exploit lui vaut les honneurs du moniteur officiel du 12 pluviose an III (1er février 1796)6 et aux félicitations de la Convention Dubourdieu répond en ces termes bien caractéristiques de cette époque : "pour recouvrer sa liberté afin de voler à la défense de sa patrie, un Républicain doit tout entreprendre et tout braver, nous nous trouvons honorés de nos souffrances" 7. Déclaré de bonne prise, l’intégralité du prix de vente du Temple est partagée entre les vaillants marins qui l’ont amené de Toulon à Lorient. Promu enseigne de vaisseau provisoire, confirmé en l’an IV, Dubourdieu sert sur divers bâtiments, en particulier la corvette la Réjouie, à bord de laquelle il prend part à la défense des côtes de Bretagne. Il embarque en 1797 (an V) sur la corvette la Gaieté à destination de Cayenne. Ce bâtiment mène un combat de deux heures contre la frégate anglaise l’Aréthuse au cours duquel Dubourdieu, blessé à la jambe, n’abandonne pas son poste. Fait prisonnier pour la deuxième fois il ne sera libéré qu’en 1799 après 17 mois de captivité. A sa libération, il est affecté sur le cutter le Serpentin et début 1800, son huitième embarquement, la frégate la Régénérée, le conduit en Egypte. RENFORT en ÉGYPTE Après le fiasco de l’expédition d’Egypte, qu’il a quitté secrètement en laissant le commandement à Kléber le 25 août 1799, Bonaparte ne perd pas de vue le corps expéditionnaire et essaie à plusieurs reprises de lui faire parvenir des renforts. Dubourdieu, officier de manoeuvre, chargé de la route sur la frégate la Régénérée, fait partie d’une de ces expéditions qui quitte Rochefort en février 1 800 avec à son bord des vivres, des munitions et un détachement de 1 500 hommes à destination d’Alexandrie. Les signaux de la Régénérée étant restés sans réponse en rade de ce port. Dubourdieu, à bord d’un petit canot, traverse la flotte anglaise et ramène un pilote qui fait entrer la frégate dans le port. Le général Menou, commandant en chef de l’armée d’Orient après l’assassinat de Kléber le 14 juin 1880, l’emploie à différentes missions, dont une en Adriatique où il est chargé de porter un pli destiné au Premier consul. capturé par les Anglais, il est immédiatement échangé à Raguse. Dans une lettre du 26 pluviose an X, le général Menou ne tarit pas d’éloge sur Dubourdieu, "officier actif, brave et appliqué à son métier" et demande sa promotion au grade de lieutenant de vaisseau. A sa promotion, il prend le commandement de l’aviso l’Ecrevisse en avril 1801 puis exerce quelque temps les fonctions de chef des mouvements par intérim à Tarente. Dubourdieu À la MARTINIQUE - fin 1801-juillet 1806 En rentrant de Tarente à Toulon, embarqué comme lieutenant en pied8 sur la frégate l’Aréthuse, Dubourdieu sauve un matelot tombé à la mer. Fin 1801, le lieutenant de vaisseau
Dubourdieu est nommé Cette affectation outre-mer va lui permettre de se mettre en valeur et sera d’une grande importance pour sa vie familiale. commandant pendant un an la station de Sainte Lucie, il effectue plusieurs missions dans les Antilles et après la rupture de la paix d’Amiens (mai 1803), il soutient plusieurs petits engagements pour la défense de la côte. Le 13 Nivose an XII, commandant la rade de Saint Pierre, il se distingue particulièrement dans un violent combat contre trois chaloupes anglaises du vaisseau Blenheim. Deux d’entre elles l’ayant abordé, en moins de 3/4 d’heure, il en coule une et force l’autre à la fuite, la quasi totalité de leurs équipages étant tués, blessés ou noyés. Ce succès leur vaut une lettre élogieuse de l’amiral Villaret de Joyeuse se terminant en ces termes : "Je rendrai compte au ministre par la première occasion de la vigoureuse résistance que vous venez d’apporter aux tentatives sur votre corvette par la Division anglaise et je ne doute pas qu’il vous en témoigne sa satisfaction en y joignant la récompense due à votre courage et à votre service". Quelques mois plus tard, en septembre 1804, au cours du terrible ouragan du 16 au 17 fructidor an XII où vingt bâtiments périssent sur la côte devant Saint Pierre, Dubourdieu, avec quelques marins, se jette à la mer et sauve plusieurs naufragés. Dans une lettre au ministre de la Marine et des Colonies, le préfet colonial lui signale cet acte de courage et ne tarit pas d’éloges "pour cet officier qui a fait l’admiration de tout le monde par son activité et son courage" et le préfet termine en ces termes, peut-être inspirés par Dubourdieu qui se morfond d’être tenu à l’écart du théâtre d’opérations principales. "Quelque satisfaction que j’ai d’avoir à portée ce brave marin, je ne puis m’empêcher de partager ses regrets qu’avec la passion pour son Etat, son dévouement, son intrépidité, il soit si loin du théâtre où je suis persuadé qu’il s’y serait fait distinguer de ses chefs et qu’il s’y fût rendu précieux" 9. Dubourdieu devra attendre encore trois ans avant d’avoir satisfaction mais entre temps un événement marquant se produit dans sa vie privée, son mariage avec Mlle Testou, fille d’un magistrat de St Pierre, qui lui donnera trois enfants, dont Louis Thomas Napoléon qui deviendra vice-amiral et Préfet maritime de Toulon en 1853. RETOUR en MÉTROPOLE FIN 1806, la MARINE IMPÉRIALE Quand Dubourdieu rentre en France après une absence de cinq ans (à part quelques missions en métropole), la Marine impériale est encore sous le choc du désastre de Trafalgar (21 octobre 1805) dont elle se remet difficilement. Napoléon lui-même avouera plus tard à Las Cases à Ste Hélène : "moi-même j’ai jeté le manche après la cognée lors du désastre de Trafalgar, je ne pouvais être partout, j’avais trop à faire avec les armées du continent" 10. De fait, la marine n’avait été la préoccupation majeure ni de Bonaparte, Premier consul, ni de l’empereur Napoléon. Conscient de la supériorité écrasante de la flotte anglaise, il interdisait à la marine de l’affronter, et pour ses projets de débarquement en Angleterre, il préconisa la construction de bateaux à fond plat capables de transporter un corps expéditionnaire en quelques heures. Après Trafalgar, la flotte française, réduite à une trentaine de vaisseaux, est tombée à l’un des niveaux les plus bas de son histoire. Face aux 140 anglais, elle doit renoncer à toute guerre d’escadre, l’invasion de l’Angleterre est impossible et les colonies sont condamnées11. Napoléon comprend alors la nécessité d’une flotte de haut bord et lance un vaste programme de construction navale non seulement en France, Cherbourg, Lorient, Rochefort, Toulon - Brest étant trop exposé -, mais dans tout l’Empire : Venise, Trieste, La Spezia et surtout Anvers "point d’attaque mortel à l’ennemi" face à l’estuaire de la Tamise. Ce plan n’aura pas le temps de se réaliser, mais à la fin de l’Empire en 1814, l’amiral anglais Martin ne cachera pas son admiration pour l’oeuvre accomplie à Anvers et déclarera : "cet établissement, par sa progression continuelle, aurait donné sous peu une telle augmentation à la flotte française qu’il aurait été impossible à la flotte anglaise de l’égaler" 12. Dubourdieu arrive également en France au moment où Napoléon déclenche une guerre économique contre l’Angleterre, tant par l’instauration du Blocus continental (décret de Berlin, 21 novembre 1806) que par la relance de la course, seule forme de guerre navale dont la France est alors capable. Les résultats ne seront pas négligeables, 3 % environ des navires marchands anglais auraient été capturés par des corsaires français entre 1793 et 1815 mais d’après Georges Lefebvre, ne dépassèrent pas les pertes habituelles "par risques de mer"13. En ce qui concerne le personnel, Napoléon a également un plan grandiose de militarisation de la marine, intégrant dans les équipages, marins, canonniers, soldats et conscrits. Tous recevront la même instruction que l’armée et un uniforme, que les marins n’acceptent du reste pas de gaieté de coeur. En 1806 on n’en est pas encore là, la pénurie de vrais marins est le point faible de la Marine impériale. Les gens de mer préfèrent en effet un embarquement sur un navire corsaire, source de profit, à une incorporation dans une marine enrégimentée, calfeutrée dans les ports. Le débauchage des marins de l’Etat par les capitaines corsaires prend du reste une telle ampleur que le ministre de la Marine, Decrès, est obligé de les rappeler à la stricte observance du règlement sur les armements en course du 2 prairial an XI (22 mai 1803), les menaçant dans une circulaire du 3 messidor an XII, de la suppression de leur lettre de marque et de désarmement immédiat du corsaire en cas de telles infractions14. On doit suppléer à la désaffection des vrais marins français pour la flotte impériale par l’enrôlement d’étrangers allant des Hanséatiques aux Illyriens, ce qui pose de graves problèmes de langue et de nourriture de ces équipages disparates. Dubourdieu s’en apercevra quand, en 1810, il sera chargé de mettre sur pied à Venise une Division navale franco-italienne. Quant au corps des officiers, il n’est guère plus brillant, littéralement laminé, nous l’avons vu, par la Révolution. A part quelques jeunes gens des classes moyennes, dont fait partie Dubourdieu, il n’attire guère les éléments dynamiques et ambitieux, sûrs de trouver dans l’armée de terre, qui va de victoire en victoire, promotions flatteuses et décorations, tandis que la Marine est confinée dans ses ports et que la gloire lui échappe. Aussi, ne trouve-t-on pas chez les officiers de la Marine impériale, cet engouement, ce véritable culte napoléonien, cet enthousiasme qui caractérisent les officiers de l’armée de terre. Du reste, sur les colonnes de l’Arc de Triomphe ne figure qu’une seule victoire navale, le Grand Port, remportée en août 1810 à l’île de France (aujourd’hui île Maurice) par l’amiral Duperré sur les Anglais15. AFFECTATION en EUROPE Nommé capitaine de frégate le 5 juillet 1806, Dubourdieu prend en 1807 à Bordeaux le commandement de la frégate la Pénélope, qu’il mène à Toulon dans des conditions particulièrement difficiles. Il appareille de Bordeaux début 1808 et naviguant de conserve avec la frégate la Thémis, il capture en route treize bâtiments anglais dont deux corsaires, faisant 300 prisonniers. A la suite de cet exploit, il est nommé capitaine de vaisseau en juin 180816. Capture de la frégate anglaise la Proserpine A Toulon, Dubourdieu conserve le commandement de la Pénélope et est placé sous les ordres de l’amiral Ganteaume, commandant l’escadre de la Méditerranée. En dépit de la présence d’une escadre anglaise dans les eaux d’Hyères, la Pénélope exécute une mission de ravitaillement à Corfou, puis Dubourdieu reçoit l’ordre de l’amiral Ganteaume de s’emparer de la frégate anglaise la Proserpine, qui croise depuis plusieurs jours au large de Toulon dont elle observe les mouvements du port. Ayant également sous ses ordres la Pauline, capitaine de frégate Montfort, Dubourdieu prépare minutieusement sa mission, interrogeant jusqu’au dernier moment le sémaphore afin de mieux connaître la position de la frégate anglaise et de diriger sa route en conséquence17. Appareillant dans l’obscurité, couverts par deux vaisseaux du contre-amiral Boudin, les deux bâtiments sortent de la rade le 17 février à 7h et ne découvrent la Proserpine que le lendemain à 4h du matin à 12 milles au large du Cap Sicié. Ecrasée par les feux de la Pénélope puis de la Pauline, la Proserpine, ayant perdu sa vergue du grand hunier et son mât de misaine ayant été coupé à 3 mètres au dessus du pont, amène son pavillon à 5h15 et Dubourdieu rallie Toulon avec cette prise de 44 canons et 240 hommes d’équipage. Ce fait d’armes a un retentissement considérable dans la Marine impériale qui, confinée dans ses ports, n’a plus l’habitude de pareils succès et dans la lettre au préfet maritime de Toulon au ministre de la Marine ; on peut lire : "V.E. apprendra avec satisfaction que les Etats-Majors et les équipages de ces frégates ont montré en général dans ce combat beaucoup de sang froid, de courage et de dévouement, les capitaines Montfort et Dubourdieu en ont fait le plus grand éloge. Ces deux officiers ont donné eux-mêmes la plus grande preuve de bravoure, de connaissance et de zèle et se sont montrés dignes de l’honneur de défendre le pavillon de S.M." Cet heureux événement a causé dans l’escadre, parmi les ouvriers et même parmi les habitants de la ville, une sensation très agréable, il a ramené la confiance et nous permet de nouveaux succès si l’occasion favorable se présentait 18. La prise de la Proserpine est estimée à 140 000 F. et par lettre du 13 mars 1809 du ministre de la Marine au préfet maritime de Toulon, le tiers est réparti entre les états-majors et les équipages de la Pénélope et de la Pauline. Après ce succès, dont l’empereur est informé, Dubourdieu est nommé Officier de la Légion d’Honneur. Dubourdieu À la DISPOSITION du PRINCE EUGÈNE VICE-ROI d’ITALIE Dubourdieu mis en vedette par la prise de la Proserpine, sa carrière va prendre une tout autre dimension du fait de sa nouvelle affectation. Ne pouvant atteindre l’Angleterre dans son île, Napoléon songe toujours à la frapper en Egypte et forme à cet effet une flotte en Adriatique dont l’Empire français ou ses satellites occupent les deux rives. C’est dans ce contexte en effet que le ministre de la Marine Decrès met Dubourdieu à la disposition du Prince Eugène et en lui donnant l’ordre de rejoindre Milan, lui écrit en ces termes : "Il faut gagner par là, par vos services, une distinction toute particulière. Je ne pouvais vous mettre sur un théâtre où vous puissiez ressortir davantage. C’est parce que je vous ai cru une forte et noble ambition et le désir de chercher des occasions extraordinaires que j’ai obtenu de S.M. qu’elle vous mit sous les ordres du Prince". A Lissa, nom italien de l’île dalmate de Vis, actuellement yougoslave, au Sud-Est de Split (Spalato), les Anglais ont installé une importante base pour contourner le Blocus continental, comme Héligoland en mer Baltique, regorgeant de produits tropicaux et industriels et constituant en outre un dangereux repaire de corsaires19. Napoléon veut en finir avec cette île maudite et décide de s’en emparer en deux phases. D’abord une intervention limitée avec deux frégates, que l’on qualifierait aujourd’hui d’opération-commando ou de raid, c’est-à-dire un coup de main ayant pour objectif la destruction maximale des installations anglaises et la capture de prisonniers, puis une opération amphibie avec une division navale de six frégates et un corps de débarquement de 500 hommes. Placé à la tête de deux frégates, Dubourdieu appareille d’Ancône le 23 octobre. Il a la chance de ne pas rencontrer d’ennemis pour lui barrer la route, et après avoir forcé l’entrée du port Saint Georges de Lissa et détruit les magasins et ateliers anglais ainsi que plusieurs navires, il réussit à échapper à la flotte anglaise et rallie Ancône avec six prises, dont deux corsaires, et 300 prisonniers20. Mis en vedette par la réussite de cette opération, Dubourdieu est désigné pour former une Division navale à Venise et en prendre le commandement pour s’emparer de Lissa et y établir une base française. Pour cette désignation, Dubourdieu a été en concurrence avec le capitaine de vaisseau Pendiez, plus ancien que lui, et pour régler ce conflit, le vice-roi propose à l’empereur d’élever le capitaine de vaisseau Dubourdieu au grade de contre-amiral "en France ou au service de l’Italie" 21. L’intéressé a du reste, pris les devants en demandant cette promotion au ministre dans une lettre du 24 février 1811. Dubourdieu suit de près la formation de cette Division navale franco-italienne, composée d’officiers français et italiens et d’équipages disparates, français, italiens (vénitiens pour la plupart) illyriens. Elle comprend en effet trois frégates françaises, trois frégates italiennes et quelques navires italiens secondaires, bricks et chébecs : - frégates françaises de 44 canons : Favorite Capitaine Dubourdieu " Danaé " Villon " Flore " Péridier - frégate italienne de 40 canons : Corona " Pasqualigo - frégates italiennes de 54 canons Bellona " Dodero " Carolina " Buratowich COMBAT NAVAL et TENTATIVE de DÉBARquEMENT À Lissa22 Ayant embarqué 550 hommes de troupe sous les ordres du colonel Gifflinga, aide de camp du vice-roi, la Division appareille d’Ancône le 11 mars au soir. En vue de Lissa le 12 au soir, elle reste en panne à faible distance de l’île. Le 13 mars à 4 heures du matin, on aperçoit une frégate anglaise à une lieue sous le vent de la Division puis trois autres qui la rallient. Il s’agit de la Division anglaise du capitaine Hoste comprenant les frégates : Active 48 canons Capitaine Alexander Gordon Amphion 40 William Hoste Cerberus 40 Henri Whitby Volage 40 Phipps Hornby A 6 heures du matin, le commandant Dubourdieu établit ses bâtiments en bataille, babord amurés dans l’ordre suivant : la Favorite, la Flore, la Corona, la Carolina et le Bellona. L’ennemi attend en ligne dans l’ordre Amphion, Active, Volage et Cerberus. A 8 heures, la Favorite, à portée de canon des bâtiments de tête ennemis, fait le signal d’engager et de combattre l’ennemi à portée de pistolet, les autres frégates étant encore en arrière, elle met en panne pour les attendre. Mais à 8h10, elle laisse arriver et commence un feu nourri. Le capitaine Dubourdieu n’a d’abord pas pris garde à la distance qui sépare la Favorite des autres frégates, mais comprenant bientôt l’avantage que son isolement va donner à ses adversaires, il songe à sortir de la position critique qu’il s’était faite, en abordant l’Amphion. Au moment où la Favorite laisse arriver sur cette frégate, une décharge d’artillerie balaie son pont sur lequel sont entassés des hommes destinés à monter à l’abordage. Les désastres occasionnés par cette bordée sont considérables et, en tête des victimes, on compte le commandant Dubourdieu, il est 9h10. Le capitaine de frégate Lamare-Lameillerie le remplace et à 10 heures tente une seconde tentative d’abordage que l’Amphion parvient à éviter. Le nouveau commandant et le premier lieutenant sont également tués quelques instants après et la Favorite s’échoue sur la pointe Sud-Est de l’île. Le colonel Gifflinga prend alors le commandement, assisté de l’enseigne de vaisseau Villeneuve-Bargemont, adjudant du commandant Dubourdieu. Le combat continue en ordre dispersé. A 11h15, le capitaine Péridier, commandant la Flore, a le bras gauche emporté et le capitaine Dodero, commandant la Bellona, est tué dans la matinée. A 15h30 la Bellona et la Corona sont tombées entre les mains de l’ennemi. Ensuite les frégates anglaises virent de bord et se dirigent sur la Favorite qui, après avoir répondu à leurs feux par deux volées, est mise à feu par son équipage qui saute à terre à 17h10. Une centaine d’hommes, ayant à leur tête le colonel Gifflinga, marchent sur Saint George, capitale de l’île, où, malgré le feu d’un corsaire sicilien se trouvant dans le port, ils s’emparent d’un petit bâtiment et rejoignent Lesina23 le 14 mars à 5 heures du matin. Après la mort du capitaine W. Dero, la Bellona est commandée par son deuxième lieutenant (après l’élimination du premier) qui fait amener son pavillon à midi. Les frégates françaises la Flore et la Danaé, très avariées, et la frégate vénitienne la Carolina se dirigent vers l’île de Lésina. La Corona, seule survivante de la Division, prise à partie par les frégates anglaises qui l’atteignent au milieu du canal qui sépare Lesina de Spalmadore, dégréée et criblée, sans mât d’artimon ni vergue de hune, succombe à son tour sous le feu de trois assaillants et amène son pavillon à 14h30. Les pertes de la Division franco-italienne sont sévères, la Favorite a perdu son commandant, son capitaine, le lieutenant en pied, deux officiers de l’armée de terre et 145 hommes de troupe, la Danaé a eu 80 hommes tués et blessés, le lieutenant en pied tué et un enseigne grièvement blessé. La Bellona a perdu son capitaine et le premier lieutenant. Les pertes totales se montent à 700 hommes, alors que les Anglais n’en déplorent que 200. Les frégates réfugiées à Lésina ne seront pas inquiétées par les Anglais dans leurs travaux de réparation et mouilleront à Raguse le 23 mars. Les Anglais, chez qui seul l’Amphion est sérieusement endommagé, restent à Lissa puis gagnent Malte. Dans cette affaire, le manque d’ensemble dans l’attaque a fait arriver les bâtiments isolément sur le lieu du combat et les a, un à un, exposés au feu de la Division anglaise toute entière. Dubourdieu, au lieu de manoeuvrer de manière à envelopper son adversaire, a ordonné de tomber sur les Anglais à l’abordage, laissant à ses capitaines le soin d’agir pour le mieux ; de plus, sa mort dès le début de l’engagement a privé sa Division de commandement. Une fois de plus, un affrontement avec la flotte anglaise s’est soldé par une défaite qu’on peut certes imputer à Dubourdieu, responsable de sa Division qu’il n’a pas commandée convenablement, mais n’est-il pas victime de la nature même de la Marine impériale, confinée dans ses rades dont n’osent sortir la plupart des amiraux souffrant d’un complexe d’infériorité devant la Marine Britannique maîtresse des mers ? Du reste en 1811, le "Naval Register" tout en soulignant l’énorme effort de construction d’une flotte "d’une formidable apparence" ajoute "mais jusqu’à présent, cette flotte n’a montré aucune des qualités nécessaires à la tâche infiniment délicate de se mesurer avec la puissance maîtresse des mers. Jamais depuis le début de la guerre, la Marine française n’a fait preuve de si peu d’audace et dans les rares rencontres qui se sont produites, elle a prouvé qu’elle ne constituait pas encore un adversaire digne de ce nom" 24. Ainsi disparaît le capitaine de vaisseau Bernard Dubourdieu tué à l’ennemi à 38 ans. Cet habile navigateur que nous avons vu aspirant, trompant la surveillance des Anglais à Toulon et amenant à Lorient le Comte du Temple qu’il leur a capturé, enseigne de vaisseau passant à Alexandrie au travers de la flotte anglaise et amenant un important renfort à l’armée d’Egypte, lieutenant de vaisseau patrouillant sur les côtes d’Egypte puis se distinguant à la Martinique, capitaine de frégate commandant la Pénélope qu’il conduit de Bordeaux à Toulon malgré l’étroite surveillance des Anglais à qui il capture en outre plusieurs bâtiments, capitaine de vaisseau commandant la Pénélope et la Pauline, s’emparant de la frégate anglaise la Proserpine au large de Toulon, réussissant pleinement son raid sur Lissa et ralliant Ancône avec six prises et échappant à la toute puissance flotte anglaise. Ce combattant courageux, trois fois blessé, sur qui ses chefs, qu’ils soient de la Marine comme l’amiral Villaret de Joyeuse, de l’armée de terre comme le général Menou ou représentant du gouvernement comme le préfet colonial de la Martinique, ne tarissent pas d’éloges, était de la trempe d’un Roussin qui s’illustra plus tard à Navarin (1827) ou d’un Duperré qui commanda la marine de l’expédition d’Alger (675 navires en 1830). Nul doute que s’il n’avait pas été tué au combat à 38 ans, ce vaillant marin aurait fait le nécessaire pour se perfectionner dans le commandement de grandes unités navales et serait devenu lui aussi l’un des amiraux de la Restauration et de la Monarchie de juillet. Quelques jours avant sa mort, le vice-roi d’Italie l’avait, nous l’avons vu, proposé pour le grade de Contre-amiral en France ou en Italie. Cette proposition n’a pu aboutir à temps et Bernard Dubourdieu a péri au champ d’honneur avec le grade de capitaine de vaisseau, mais Napoléon a accordé à sa veuve une pension de 2 500 F. équivalente à celle d’un contre-amiral. Elle put ainsi élever ses enfants dont l’ainé, Louis Thomas Napoléon entra au Collège naval d’Angoulème en 1818. vice-amiral en 1852, préfet maritime de Toulon en 1853, chargé de la logistique de l’expédition de Crimée, il mourut d’une congestion cérébrale le 28 juin 1857 au moment où il allait prendre le commandement de l’escadre de la Méditerranée. Le nom de Dubourdieu figure donc en bonne place parmi les grands marins français et les Bayonnais peuvent en être fiers. BIBLIOGRAPHIE Nogaret, "Une belle figure de marin bayonnais", Bernard Dubourdieu, Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne, 1932, n° 9. Philippe Masson, Grandeur et misères des gens de mer, Lavauzelle. Philippe Masson, Histoire de la Marine française, tome I, Lavauzelle. Jean Tulard, Dictionnaire Napoléon, Fayard. Joseph Martray, La destruction de la
Marine française par Edouard Even, "Dalbarade, corsaire biarrot, ministre de la Marine sous la Convention".Revue historique des Armées, 1986/3. Troude et Levot, Les batailles navales de la France, 1868, Ed. P. Levot, Paris, Challamel Aîné, 1867-1868, vol. 4. SOURCES Archives municipales modernes de Bayonne 1 R 1 à 1 R 11. Dossier Bernard Dubourdieu, Service Historique de la Marine CG7-741, Château de Vincennes. Archives des mouvements du port de Toulon, Folio 24.152. ________ Notes: Nogaret, "Une belle figure de marin bayonnais", Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne, 1932 n° 9. Philippe Masson, Grandeur et Misère des gens de mer, Lavauzelle, 1983. Service Historique de la Marine à Rochefort 1398140 n° 48. D’après le dictionnaire des marins français d’E. Taillemite, il avait été quelques jours auparavant promu Contre-Amiral et baron d’Empire mais dans le dossier de B. Dubourdieu (CC7.741) divers documents, dont le décret impérial du 12 Avril 1811 attribuant une pension à Mme Dubourdieu, veuve du Capitaine de Vaisseau tué au combat du 13 Mars, prouvent que B. Dubourdieu est décédé avant d’être promu au grade de Contre-Amiral, qui ne lui a pas été attribué à titre posthume. Philippe Masson, Histoire de la marine française, tome 1, Lavauzelle, 1983. Dossier B. Dubourdieu, Service Historique de la Marine (C7.741), Etat de services du sieur Dubourdieu, capitaine de frégate, mentionne cette citation sans en donner le texte, introuvable dans les collections du Moniteur qui ne comportent pas les annexes. Nogaret, art. cit. Dans l’ancienne marine à voiles, le lieutenant en pied est le commandant en second du bâtiment. Extrait d’une lettre du Préfet colonial de la Martinique au Ministre de la Marine et de Colonies en date de St Pierre le 21 fructidor an XII (8 Septembre 1804). Annexe n° 5. Las Cases, Le Mémorial de Ste Hélène, La Pléiade tome 1, p. 604, cité par Martray, La destruction de la Marine française, France Empire. Jean Tulard, Dictionnaire Napoléon, Amiral Dupont p. 1651. Jean Tulard, Dictionnaire Napoléon, Ph. Masson, p. 101. G. Lefebvre, La Révolution française, PUF, 1968, p. 635, cité par Martray. Cette pratique du débauchage des marins de l’Etat par les capitaines corsaires n’est pas nouvelle. En 1780 Dalbarade, futur contre-amiral et ministre de la Marine sous la Convention, fut accusé d’avoir débauché les marins de la Royale pour compléter l’équipage de l’Aigle et fut relevé de son commandement, Cdt Even, Revue Historique des Armées, n° 3, 1986. p. 53. Combat naval auquel s’illustre Ripaud de Montaudevert, défenseur naval de Bayonne au siège de 1814. Nogaret, art. cit. Archives du port de Toulon folio 24.152. Archives des mouvements du port de Toulon 25.152. Résumé du compte rendu figurant dans O. Troude et P. Levot, Les batailles navales de la France, Challamel, tome 4. A son retour de l’expédition de Lissa, M. Dubourdieu a reçu de S.A.R. le Prince Eugène vice-roi d’Italie une boite en or avec le chiffre en diamant de S.A.R. SH Marine. Carton Royaume d’Italie. Venise 1810. Rapport du ministre de la Marine et des Colonies à l’empereur du 14 mars 1811. Dossier Dubourdieu SH Marine. O. Troude, Les Batailles Navales de France, Ed. Prosper Jean Levot, Paris, Challamel Aîné, 1867-1868, vol. 4. Aujourd’hui île yougoslave du nom de Hvar. Cité par Masson, op. cit.
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