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Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

LE BATEAU TORTUE DE L’AMIRAL YI SUN-SIN

 

HWANG KI Chul

 

 

La marine coréenne est née, en tant qu’armée régulière, en la troisième année du roi Kongyang (1389-1392), dernier roi de la dynastie Koryo. Et cette naissance est étroitement liée aux raids des pirates japonais. Les Coréens, qui s’étaient longtemps contenté de refouler les pirates japonais déjà débarqués, entreprennent finalement la construction de bateaux de guerre de grande envergure et la fabrication de poudre, selon une technique améliorée par Choi Mu-sun (?-1395). La Corée peut dès lors obtenir de bons résultats : en 1382, huitième année du roi Woo (1375-1389), elle réussit à repousser environ 500 navires japonais, grâce à la poudre à canon, à Chinpo, ville située à l’embouchure du fleuve Kum. En 1383, le général Jongji détruit, avec les mêmes armes, 17 des 20 navires de l’avant-garde d’une flotte de 120 navires japonais qui envahissent la côte de Kwanumpo, au sud de la péninsule. cette technique devançait celle des Occidentaux de l’époque qui en restaient au combat corps à corps, après abordage des navires ennemis. C’est en effet en 1410 que les Européens équipent pour la première fois leurs navires de canons. Le navire britannique Christopher of the Tower lance des balles de calibre 3,5 cm, pesant 8 ou 9 onces. Nous pouvons donc affirmer que les batailles de Chinpo et de Kwanumpo revêtent une grande importance dans l’histoire des batailles navales.

La marine CorÉenne À l’Ère Choson

Dès le début de la dynastie Choson, le premier roi Taejo (Yi Song-gye) et ses successeurs donnent plus d’importance au développement de la puissance navale contre les raids des pirates japonais1.

Le roi Sejong crée, selon l’importance de chaque province, un ou deux quartiers navals dont relèvent de deux à six bases, pourvues de 13 sortes de navires de guerre (le nombre des navires est alors de 829) et mobilise 50 171 marins2. En 1419, il monte une expédition à Tsoushima contre les pirates japonais. La force navale coréenne ne cessera d’évoluer à partir de cette expédition, durant laquelle elle remporte une victoire éclatante.

Avec la diminution considérable du nombre des pirates japonais, le Roi décide de convertir certains de ses navires de guerre en pacifiques navires de transport de grains. Aussi diminue-t-il le nombre des navires de guerre et en standardise-t-il la construction. Il y a 3 sortes de navires de guerre : le Tèmengson (grand vaisseau), le Jungmengson (moyen vaisseau) et le Somengson (petit vaisseau). Ils peuvent porter respectivement 80, 60 et 30 personnes3. Voici le dénombrement des navires d’alors, par province :

 

Région

Province

Grand

Moyen

Petit

Total

  Nord Hwanghae 7 12 10 29
    Hamgyong   2 12 14
    Pyong-an 4 15 4 23
  Centre Kyonggi 16 20 14 50
    Chungchong 11 34 24 69
    Kangwon     14 14
  Sud Kyongsang 20 66 105 191
    Cholla 22 43 33 98
     

Total général

488

(Source : Chang Hak-geun, pp. 94-97)

Comme le montre le tableau ci dessus, le nombre des navires au milieu du XVe siècle est réduit de moitié par rapport à celui de la fin du XIVe siècle. Il faut noter également la position importante des provinces du sud et de leur défense. 48 800 hommes sont en service, partagés en deux groupes de relais.

Pendant près d’un siècle, depuis le roi Sejong jusqu’aux premières années du roi Chongjong (1506-1544), les raids des pirates japonais sont rares. Les navires de guerre se rendent utiles aux transports officiels. Mais à partir de l’année 1510, la piraterie japonaise reprend ses massacres et ses pillages dans le sud du pays, et les navires de guerre coréens, transformés pendant si longtemps en navires de transport, se montrent trop lourds face aux petits navires pirates japonais, aux mouvements rapides. Alors que les Coréens décident de construire des navires de petit tonnage, les Japonais, de leur côté, font exactement l’inverse en construisant de grosses unités destinées à l’attaque des côtes coréennes. Enfin, le gouvernement décide, en 1555, dixième année du roi Myongjong (15451567), la mise sur cale d’un nouveau navire de guerre appelé Panokson. La figure ci-dessous nous montre avec précision un de ces navires.

Panokson à l’époque Choson

Les canons sont disposés seulement sur le pont supérieur, pour faciliter la tâche des rameurs. La hauteur de ce pont, supérieure à celle des navires ennemis, empêche les pirates de monter à l’abordage. La hauteur des canons est concue également pour faciliter le tir.

Le Panokson embarque 164 personnes, dont 125 tireurs4. Sa longueur est de 32,8 m et sa largeur de 12,4 m. Il est armé de quatre sortes de canons : Chonja (ciel), Chija (terre), Hyonja : (noir) et Hwangja (jaune)5. Le Chonja est long de 130 cm pour un calibre de 14 cm. Il n’est pas moins puissant que le type de canon armant alors le Mary Rose de la marine britannique, dont la longueur est de 220 cm pour un calibre de 12,7 cm. Le chargement des canons par la gueule est alors en usage dans les deux pays. Mais le Panokson a quelques défauts : sa grande coque complique les manoeuvres et exige toujours la présence de navires auxiliaires.

Jusqu’à l’apparition du bateau-tortue de l’amiral Yi Sun-sin, le Panokson est l’unique navire de ligne coréen, et son efficacité est prouvée durant la guerre Imjin, où il joue le rôle principal.

Vers la fin du XVIe siècle, le gouvernement coréen change de stratégie à l’égard des pirates japonais. Il diminue la marine et renforce l’armée de terre, afin d’affronter l’ennemi à terre. Quelques chiffres datant de 1590 nous donnent un aperçu de l’état de la force maritime de l’époque, en continuel déclin.

 

Province

Commandement

Base

Hommes

 

Kyongsang

Est

Tongnè

4 320

   

Ouest

Kadok

 
 

Cholla

Est

Yosu

4 000

   

Ouest

Haenam

 
 

Chungchong

 

Poryong

2 720

 

Kyonggi

 

Kanghwa

3 100

     

(Kyodong)

 
     

Total

14 140

Source : Chronique du temps du roi Sonjo, 1591, vol. 25.

Cette situation est bien résumée dans une phase de Yi I : "Un monceau de navires, un tantinet de marins" 6.

Faute de documents, il est difficile de rendre une statistique fiable du nombre exact de navires de guerre de l’époque, mais on sait que les trois provinces côtières disposaient d’à peu près 200 navires de guerre.

Le Bateau-tortue KObuksOn

En 1591, un an avant l’éclatement de la guerre Imjin contre le Japon, la Cour coréenne est placée au milieu du tourbillon des luttes de factions, au mépris du danger d’une guerre imminente préparée depuis des années par le shogun Hideyoshi. C’est dans ce contexte socio-politique très instable que l’amiral Yi Sun-sin se voit nommer commandant de la base navale Est de la province du Cholla. Dès son arrivée, il entreprend de rétablir la discipline des fonctionnaires, laissés depuis longtemps dans un laxisme invétéré, ainsi que de renouveler le système de défense maritime contre l’éventuelle invasion japonaise. Il étudie de près les caractéristiques tactiques de la marine japonaise pour mieux y adapter la marine coréenne, tout en s’évertuant à améliorer la performance des équipements et des armes. Ces aspects des préparatifs militaires enclenchés par Yi et de l’ambiance de la vie militaire apparaissent à travers son journal intime :

LES DIVISIONS ADMINISTRATIVES ET MILITAIRES DE L’ÉPOQUE CHOSON (vers 1592)

"J’ai condamné à la punition corporelle des officiers et des marins pour ne pas avoir réparé les navires. (...) J’ai fait donner également 80 coups de fouet à Park Mongsei, affecté à la base navale, qui a nui aux habitants du village, alors qu’il était chargé de transporter des pierres pour construire le rempart " 7

 

Malgré les efforts de Yi, la Cour coréenne est alors en pleine discussion sur le problème de la diminution du nombre des navires et de l’annexion de la force navale aux forces terrestres. L’amiral Yi propose à la Cour de renforcer la marine nationale contre les Japonais :

"Les forces navales sont la meilleure dissuasion pour empêcher en mer l’invasion japonaise. Ni l’armée de terre ni la marine ne devraient être diminuées" 8

 

Finalement, la Cour accepte sa proposition et la flotte est préservée. Sa perspicacité s’affirme également, et surtout, sur le plan de l’équipement : sa réalisation la plus grande et la plus significative est le bateau-tortue. Les trois bateaux-tortue fabriqués en 1592 et les deux construits en 1595 joueront un rôle déterminant dans les batailles navales contre les Japonais pour emporter la victoire.

La forme du Bateau-tortue

La première apparition d’un bateau-tortue remonte au temps du roi Taejong (1400-1418) de la dynastie des Yi. Dans le Taejong sillok (Chronique du temps du roi Taejong), rédigé en 1413, qui est l’histoire officielle du règne, on trouve une phrase concernant ce bateau :

"Lorsque le roi longea la côté de la rivière Imjin, il aperçut un bateau-tortue en train d’effectuer une manoeuvre militaire contre un bateau maquillé en navire japonais" 9.

 

Ce navire n’étant mentionné dans aucun autre document, nous n’avons nul moyen d’en connaître les caractéristiques techniques.

Bien que le premier prototype du bateau-tortue remonte à 1413, sa réalisation est longtemps retardée, étant donné la paix qui règne dans le pays et l’absence de conflit extérieur. Ce n’est qu’en 1592 qu’il deviendra le premier cuirassé de l’Histoire, grâce au génie de l’Amiral. C’est à l’aide de l’armateur Na Dae-yong. (1556-1612) que l’amiral Yi fait revivre le bateau-tortue. Il en améliore la vitesse, l’armement, et surtout la puissance de feu, selon les besoins tactiques. Sur la réalisation de ce navire, il écrit dans son journal de l’année Imjin (1592) :

"Reçu 29 rouleaux de toile à voile pour le bateau-tortue (8 février).

 

"Essai de tir au canon depuis le bateau-tortue (27 mars).

"Enfin, un bateau équipé de canons est réalisé (11 avril).

"Après le repas du matin, nous sommes à bord d’un bateau-tortue pour des essais de tir avec les canons Chija et Hyonja (12 avril)".

Ce passage suggère que le bateau-tortue est achevé un jour avant le déclenchement de l’invasion japonaise.

Mais les documents authentiques ayant trait à la structure et aux détails de ce fameux bateau ayant presque tous disparu durant la période tumultueuse de la guerre Imjin, il faut reconstituer sa morphologie sur la foi d’informations partielles, provenant de documents divers.

Documents de l’Époque de la Guerre Imjin concernant le bateau-tortue

Rapport de Yi Sun-sin au Roi

Yi soumet un rapport au Roi le 14 juin 1592, après la bataille navale de Tangpo, au cours de laquelle il avait engagé des bateaux-tortue pour la première fois depuis le début de la guerre Imjin.

"Pour m’opposer à l’invasion japonaise, j’ai dessiné et construit un navire. Une tête de dragon se dresse de sa proue, et l’on peut envoyer des boulets de canon par la gueule du dragon. Le pont est couvert de piques de fer. Bien que l’équipage puisse observer l’ennemi de l’intérieur du navire, l’ennemi, lui, ne peut pas voir l’intérieur du bateau-tortue. Nous pouvons pénétrer à l’intérieur d’une ligne ennemie de plusieurs centaines de navires et les détruire grâce à la supériorité de notre armement..." 10.

 

Journal de guerre de Yi Bun

Yi Bun, neveu de Yi Sun-sin, participe lui aussi à la guerre Imjin, et tient un journal de guerre dans lequel apparaît un passage concernant le bateau-tortue :

Le nom de Bateau-tortue est donné au navire. Deux sabords sont pratiqués de chaque côté de la tête de dragon et six de chaque côté du navire, pour les canons. Avant d’envoyer le bateau à la tête de la flotte l’assaut, on camoufle le pont à l’aide de matelas de paille, de sorte que si l’ennemi tente d’aborder, il s’empale sur les piques de fer. S’il essaie d’encercler le navire, il est détruit par nos canons. Cependant, le bateau-tortue peut s’infiltrer parmi les centaines de bateaux ennemis qui sont pour lui une proie facile..." 11.

 

Rapport de Na Dae-yong

Na, officier de marine coréen a participé à la réalisation du bateau-tortue auprès de Yi Sun-sin, avant de se battre contre les Japonais. Sept ans après la mort de l’Amiral, il soumet à la Cour un rapport contenant des informations sur l’efficacité du bateau-tortue :

"En plus de son efficacité prouvée au moment des batailles navales, le bateau-tortue pouvait embarquer 125 marins, donc au moins autant que le Panokson" 12.

 

Document japonais de 1592

Sotoka, vieux guerrier engagé dans la guerre Imjin à l’âge de 69 ans, se souvient, le 28 juillet à Pusan, de la bataille navale de Angolpo qui avait eu lieu le 10 du même mois, et ce témoignage est repris dans son Korai Sen Sen Gi (Chronique des batailles navales contre les Coréens) :

"Vers 8 heures du matin, le 9 juillet, 58 grands navires et 50 petits navires ennemis commencèrent leur attaque. Trois des grands navires, bateaux aveugles, étaient cuirassés de fer. Ils ne cessèrent d’envoyer des flèches enflammées et de tirer au canon, ceci à tour de rôle, jusqu’à 6 heures du soir. Le navire à bord duquel je me trouvais fut complètement détruit" 13.

 

Document chinois

Hwa Ok est un des commandants chinois envoyés en Corée pour venir en aide à l’armée coréenne, lors de la guerre Imjin. Il a laissé un mémoire sur la guerre, intitulé Hae Bang Eui (Propos sur la défense maritime) : la phrase que nous citons est reprise dans Yi Chungmu Gong Jonsuh (1795)14 :

"Le bateau-tortue coréen hisse le mât et la voile à sa guise, va contre vents et marées à son aise".

 

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On peut résumer ainsi les caractéristiques du bateau-tortue d’après les documents précédents :

1. La grandeur du bateau-tortue devait être identique à celle du Panokson et mesurer de 26 à 28 mètres de long, de 9 à 10 mètres de large et de 6 à 6,5 mètres de haut. Il devait être capable d’embarquer entre 125 et 130 membres d’équipage.

2. La tête de dragon était placée à la proue, et à travers sa gueule le tir des canons était possible.

3. Quatre types de canons y étaient utilisés : Chonja (ciel), Chija (terre), Hyonja (noir) et Hwangja (jaune).

4. Les 14 canons étaient disposés symétriquement : 6 à bâbord, 6 à tribord, 1 à la proue et 1 à la poupe.

5. La carapace était hérissée de piques de fer pour empêcher les ennemis de monter à l’abordage, et camouflée de paille lors de la bataille.

6. La carapace et les autres éléments importants étaient cuirassés de manière à être protégés du feu des Japonais et à pouvoir percuter les navires ennemis sans être endommagés.

7. Au combat, la force motrice était obtenue grâce aux rames, les mâts étant abaissés pour augmenter la mobilité du navire : ces derniers ne sont utilisés qu’au cours de la navigation.

Ajoutons que la vitesse moyenne du bateau-tortue devait être de 7 à 8 noeuds. Nous l’avons calculée en fonction du temps passé sur telle ou telle distance parcourue.

En tenant compte de la forme extérieure et de la capacité générale du bateau-tortue, nous pouvons déduire qu’il fut conçu dès le début pour l’attaque et non pour la défense.

Les Bateaux-tortue dans l’iconographie

Le dessin d’un bateau-tortue reproduit ci-dessous provient d’une céramique15 du XVIIe siècle, haute de 17 cm, conservée au musée de l’Ecole navale de Chinhè. Le navire y est représenté en pleine bataille, crachant des flammes à travers sa gueule de dragon. Le corps même du bateau mérite un examen détaillé.

1. Ses deux mâts sont couchés à l’arrière. Le navire participe donc à un combat. Cette figure correspond à la description de Hwa Ok que nous avons citée.

2. Nous reconnaissons les piques de fer hérissant la carapace : l’état du dessin ne permet pas de préciser la matière dont celle-ci était recouverte.

3. Les deux trous creusés côté bâbord dans la carapace suggèrent l’existence de deux autres trous symétriques côté tribord. Ils sont censés servir à la manoeuvre des mâts, à la réparation, à l’aération, à l’observation et à l’éclairage.

4. Nous distinguons 7 rames à bâbord. Les deux premiers trous vers la proue et le dixième vers la poupe, vides, laissent penser que trois rames sur les dix ont dû être détruites au cours de la bataille. Mais n’écartons pas la possibilité qu’il n’y ait eu que 7 rames en temps normal.

5. Les 6 sabords de bâbord et les 6 autres de tribord, invisibles sur le dessin, sont conformes à la description de Yi Bun. 14 sabords, en comptant les deux de la proue, servaient au tir.

6. La tête du dragon, telle qu’elle est dessinée ici, ne servait pas au tir, mais à l’enfumage sulfureux qui avait pour but, à la fois, de camoufler la direction du bateau et d’effrayer les ennemis. Ceci ne correspondant pas à la description faite par Yi Sun sin des premiers navires, on peut conclure que le dessin montre un bateau-tortue de la deuxième génération, modifié après les premières batailles. Le canon placé dans la tête devait sans doute gêner par son poids et la place qu’il occupait dans ce lieu exigu.

7. Les 7 planches incurvées apposées à la proue sont renforcées par 6 autres placées au-dessus. On sait qu’elles étaient assez solides pour supporter un choc violent lorsqu’elles percutaient un navire ennemi.

Le Bateau-tortue vers 1795

Si la structure extérieure du bateau-tortue nous est assez bien connue grâce à des documents, aussi rares que précieux, datant de la guerre Imjin, on ne peut pas en dire autant de l’intérieur du navire.

Conscient de ces graves lacunes concernant le patrimoine extraordinaire que constituait le bateau-tortue, le roi Jongjo (1777-1800) ordonna en 1795, soit 203 ans après la construction du premier bateau par l’amiral Yi, de faire des recherches approfondies et systématiques sur le fameux vaisseau. On rassembla donc et compulsa tout ce qui existait alors comme document : les rapports au roi de l’amiral Yi, son journal de guerre, les panégyriques des poètes de l’époque, sans oublier divers documents traitant de la vie et des exploits de l’amiral durant la Guerre Imjin.

Ainsi naquit le Yi Chungmu Gong Jonsuh.

Ce livre, référence principale des chercheurs, a une valeur incomparable. Nous y découvrons, entre autres, la description des bateaux-tortue existant en 1795 et affectés au Quartier général de la Marine, à Kosung, et à la base navale Est de la province du Cholla.

Le Bateau-tortue du Quartier général de la Marine

Le dessin représenté ci-dessous nous donne quelques renseignements précis sur le bateau-tortue utilisé à la fin du XVIIIe siècle au Quartier général de la Marine.

1. Comme d’autres vaisseaux coréens, ce bateau n’a pas de quille. Au lieu de quille, il y a un fond plat et dix planches lourdes. Le fond se relève à la proue et à la poupe. Le navire mesure 64,8 pieds de long. Sa largeur est de 12 pieds à l’avant, de 14,5 pieds au centre et de 10,6 pieds à l’arrière.

2. Chaque cote est composé de sept planches de 7,5 pieds de hauteur et de 4 pouces d’épaisseur. La plus longue des planches s’étire sur 113 pieds de long et la plus courte sur 68 pieds.

3. La tête de dragon placée à la proue mesure 4,3 pieds de long et 3 pieds de haut.

4. Chaque côté du bateau est équipé de 10 rames, de 22 sabords et de 12 portes.

5. Sous la tête de dragon sont percés deux sabords pour les canons.

6. Le pont supérieur est percé de 12 meurtrières, tant à bâbord qu’à tribord.

7. la carapace porte deux mâts pouvant s’élever et s’abaisser, ainsi qu’une hampe portant le fanion.

8. Dans le bateau, qui comprend deux ponts, il y a 24 compartiments au pont inférieur, un pour le stockage des outils, un autre pour la forge, trois pour les armes et dix-neuf pour l’équipage : au pont supérieur, deux cabines : l’une pour le commandant, l’autre pour les officiers.

Le Bateau-tortue de la base navale Est de la Province du Cholla

La longueur et la largeur du bateau-tortue de la flotte Est de la province du Cholla sont presque égales à celles du bateau-tortue du Quartier général de la Marine, mais une tête de démon est ajoutée au dessous de la tête de dragon. Au-dessous des portes, il y a 10 sabords. Le nombre des rames est ici porté à 16 : 8 à bâbord et 8 à tribord. Aucun mât n’apparait sur ce dessin.

La forme du navire dépendait sans doute des régions de construction.

Le Bateau-tortue reconstituÉ d’auJourd’hui

Le bateau-tortue représenté ci-dessus fut construit au chantier naval de Chinhè en 1980. Il mesure 34,24 mètres de long, 25,45 mètres de large, 6,36 mètres de haut et à 1,36 mètre de tirant d’eau. Son déplacement d’eau est de 150 tonnes, sa capacité d’embarquement est d’environ 30 membres d’équipage et sa vitesse d’environ 7 noeuds.

Ce navire reconstitué ressemble plus aux navires de la flotte Est du Cholla de la fin du XVIIIe siècle qu’à ceux de l’amiral Yi de la fin du XVIe siècle. Si l’on examine sa structure intérieure (voir figure gauche ci-après), on constate que rameurs et artilleurs sont placés sur un même pont. Mais, selon les documents historiques, le bateau-tortue de l’amiral Yi était issu du Panokson, à bord duquel deux ponts distincts étaient attribués aux rameurs et aux artilleurs, pour plus de commodité. Nous pouvons donc imaginer la structure intérieure du bateau-tortue de l’amiral Yi (voir figure droite ci après) :

Structure intérieure du bateau-tortue Figuratif du bateau-tortue

reconstitué de l’amiral Yi

La puissance de feu

Quand on compare l’armement du bateau-tortue à celui d’autres navires de l’époque, il n’est pas facile de trouver de différences. Les canons de marine représentaient la partie la plus importante de l’armement. Nous l’avons déjà vu, il y avait quatre types de canon : Chonia, Chiia, Hyonia et Hwangja. Leurs caractéristiques étaient les suivantes :

Munitions

Chonja

Chija

Hyonja

Hwangja

   

portée

 
Taejanggun-jon

800 m

     
Janggun-jon  

500 m

   
Chadae-jon    

1 200 m

 
Piryung-jon      

800 m

Quantité de poudre en g

1 125

750

150

150

Matériau

cuivre

cuivre

fer

fer

Poids en kg 295,8 285,6 90 62,4
Longueur totale 14 10,2 7 ?
en cm 130 117 70 ?

Source : Jo Sung-do, Yi Sun-sin, Séoul, 1970, p. 64

Hormis les diverses munitions citées ci-dessus, des boulets de fer, de plomb ou de pierre étaient aussi utilisés. Leur portée pouvait être d’environ 4 000 mètres. Elle formaient des sortes de grappes afin d’infliger des dégâts massifs à l’ennemi.

Afin de faciliter l’usage de ses armes à feu, le bateau-tortue était équipé de grands sabords et de petites meurtrières par lesquelles les canons et les armes individuelles pouvaient tirer. La plupart de ces ouvertures étaient pratiquées dans les remparts du navire et s’étendaient au-dessus du tillac, pont utilisé pour les canons et couvert par la carapace. de chaque coté, il y avait de 6 à 12 sabords. Chaque bateau-tortue pouvait donc porter environ 26 canons, dont 2 à la proue. Les meurtrières étaient au nombre de 20 et étaient disposées au-dessus des sabords.

Canon Chonja Canon Chija

Canon Hyonja Canon Hwangja

Divers types de flèches Jon

Bombe à retardement Pigyok-Chinchon-noe

Boulets de pierre Dan-sok

Le Bateau-tortue Était-il cuirassÉ ?

Bien que l’original du bateau-tortue construit par l’amiral Yi Sun-sin n’ait pas été légué à la postérité, personne ne doute qu’il fût cuirassé. Ce fut sans doute même le premier navire de ce genre. Tous les témoignages de l’époque décrivant les batailles navales auxquelles participa le bateau-tortue concordent. Si le bateau-tortue n’avait pas été cuirassé, il n’aurait jamais résisté aux flèches enflammées des Japonais, qui excellaient dans leur maniement et chez lesquels l’emploi massif du feu était une véritable tactique. S’il n’y avait eu que des piques sur la carapace supposée en bois, le bateau-tortue n’aurait jamais réussi à pénétrer sans brûler au milieu des nombreux navires japonais. Si quelques membres des équipages des bateaux-tortue furent tués ou blessés au cours des batailles navales, nous savons que les navires eux-mêmes ne furent jamais atteints gravement, ni dans leur fonctionnement,ni dans leur puissance de feu.

Des preuves de la technique coréenne de fabrication des cuirasses sont encore visibles sur quelques monuments historiques de l’époque, le Namhan Sansong (Muraille de la Montagne du Sud) et le Namdaemoun (Grande Porte du Sud) dont les grandes portes sont en planches de bois plaquées d’écailles de fer d’une épaisseur d’environ 2 ou 3 mm. Ces portes plaquées sont le résultat d’une technique typiquement coréenne de cette époque, qui consistait à couvrir la surface avec de petites plaques de fer appliquées l’une sur l’autre, comme des écailles de poisson. Cette technique fut sans doute utilisée dans la fabrication de la carapace cuirassée du bateau-tortue.

Documents concernant la carapace cuirassée du Bateau-tortue

Documents japonais

La Chronique des batailles navales contre les Coréens de Sotoka, déjà citée, est un document précieux, le plus ancien de tous les documents existant aujourd’hui touchant le bateau-tortue. Sotoka y écrit que le bateau-tortue était cuirassé en fer.

Un autre livre, écrit en 1831 par Kawa Kuchijoutsu, Seikanwiraku (Stratégie héroïque pour l’expédition de la Corée) reprend certains passages de Sotoka et note, entre autres :

"Parmi les navires ennemis, il y avait un bateau entièrement couvert de fer et sur lequel notre feu se montra sans effets" 16.

 

Dans un autre document, il est rapporté que Hideyoshi lui-même, après avoir décortiqué les causes de la défaite de sa flotte dans les combats navals, ordonna à ses généraux de "faire construire des navires de guerre couverts de fer" et de "faire installer de gros fusils, des canons, et des bombes incendiaires aux ponts des navires". Cependant les Japonais ne verront jamais la réalisation d’un cuirassé, hormis celle d’un navire de guerre du modèle Atake dont quelques parties seulement étaient couvertes de fer.

Document coréen de l’année 1748

En la 24e année du règne du roi Yongjo (1725-1776), Yi On-sop soumet au roi un rapport dans lequel il souhaite faire remplacer les navires de guerre classiques dont dispose la flotte du Kyongsang par des bateaux-tortue. Profondément convaincu, tant par les performances extraordinaires du bateau-tortue que par le génie stratégique de Yi Sun-sin, il s’exprime de la manière suivante :

"Leur carapace sera couverte d’écailles de fer, (...) qui ne craindront guère les attaques du feu. (...) Yi Sun-sin était un amiral possédant jusqu’au bout des doigts l’art militaire" 17.

 

L’importance de ce document n’est pas seulement dans l’inquiétude d’un commandant naval coréen se plaignant du laxisme de la Cour, qui n’avait apporté aucune amélioration au navire de guerre durant les 150 années qui avaient suivi la guerre Imjin, mais encore dans le fait qu’il est le premier document coréen parlant de la cuirasse du bateau-tortue.

Commentaires occidentaux

Les historiens occidentaux s’accordent à penser que le bateau-tortue fut le premier navire cuirassé. Ainsi pour Homer Hulbert :

"La plus grande particularité du bateau-tortue était le pont plaqué de fer dont la surface ressemblait à la carapace d’une tortue et qui protégeait complètement les tireurs et les rameurs qui se trouvaient à l’intérieur" 18.

 

James Murdock et Isoh Yamagata citent, au sujet du bateau-tortue, un passage du Chosen Kinsei-Shi (Histoire de la Corée moderne) écrit par Hayashi :

"Le bateau-tortue était couvert de planches qui ressemblaient à la carapace d’une tortue. La surface était hérissée de piques aiguës serrées les unes contre les autres. En effet, les navires de guerre japonais de l’époque étaient eux aussi couverts de fer sur quelques parties. Cependant, le Chicago Newspaper publia un rapport s’appuyant sur une autorisation donnée par le British Naval Report en 1883 et concernant le fait que les navires de guerre coréens du XVIe siècle étaient couverts de plaques ressemblant à la carapace d’une tortue ; que des débris en bois du bateau-tortue furent découverts à Yongyong (Tongyong), et que les Coréens furent les premiers à construire un bateau cuirassé" 19.

 

Avant de conclure cette étude, signalons que la première frégate cuirassée moderne fut mise en chantier en 1857 par la France et baptisée La Gloire. Sa coque portait une bande épaisse de 12 cm au niveau de la flottaison, bande prolongée vers le haut par un cuirassement épais de 10 cm, et vers le bas par un doublage en cuivre. ce navire fut construit 261 ans après le bateau-tortue, instrument essentiel de l’éclatante série de victoires remportée par Yi Sun-sin contre l’envahisseur japonaix de 1592 à 159820.

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Notes:

1 Ministère de la Défense, Histoire militaire, Séoul, 1980, (tous les ouvrages cités sont écrits en coréens), p. 94.

2 Chronique du temps du roi Séjong (1418-1450), 1425, vol. 28.

3 Chang Hak-geun, Histoire de la défense maritime de la Corée, Séoul, 1988, p. 120.

4 Chang Hak-geun, op. cit, p. 145.

5 Kim Jae-keun, Histoire des relations entre la Corée et la Chine, Séoul, p. 101.

6 Chang Hak-geun, op. cit., p. 160.

7 Yi Sun-sin, Journal de guerre, en date du 16 janvier 1592.

8 Yi Sun-sin, Rapport à la Cour, janvier 1592.

9 Cité par Jho Sung-do, Vie de l’amiral Yi Sun-sin, Séoul, 1982, p. 66.

10 Yi Sun-sin, Rapport sur la bataille de Tangpo, en date du 14 juin 1592.

11 Yi Bun, Chronique sur l’amiral Yi, dans compilation Yi Chungmu Gong, vol. 2, 1795.

12 Na Dae-yong, Rapport à la Cour, dans compilation Yi Chungmu Gong, vol. 2.

13 Cf Centre de recherche culturelle de Corée, Encyclopédie de la Culture nationale, Séoul, 1988, p. 671.

14 Chung-mu est le nom de guerre posthume de l’Amiral donné par le roi Injo (16231649) en 1643. Quant à Gong ou Kong, c’est un titre nobiliaire coréen très elevé. Jonsuh signifie oeuvres complètes.

15 Cette céramique fut exhumée lors de fouilles effectuées à Kosung, au sud du Kyongsang, en 1910.

16 Cf Centre de recherche culturelle de Corée, Encyclopédie de la Culture nationale, Séoul, 1988, p. 671.

17 Chronique du temps du roi Yongjo.

18 Homer B. Hulbert, History of Korea, New York Hillary, 1962, p. 376.

19 James Murdock et Isoh Yamagata, A history of Japan, Londres, Routledge & Kegan, 1949, p. 336.

20 Les campagnes de l’amiral Yi Sun-sin seront évoquées dans un autre article.

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