Présentation
Au cours des années
1940-1950, Castex continue à exercer une grande activité
intellectuelle. Les éléments qui lui paraissent les plus importants
sont repris dans le tome VI des
Théories. Ils ne représentent pas, loin de là, la totalité de la
production de ces années. Bon nombre d’articles sont laissés de côté
car ils ne s’intègrent pas dans le plan que Castex a conçu pour cet
ultime prolongement des Théories. Ils présentent néanmoins un
grand intérêt, car ils prolongent des démonstrations faites précédemment
dans les Théories, soit en les actualisant, soit en en donnant
des résumés qui peuvent comporter de nouveaux éclairages. Il a donc
paru utile de compléter le texte des Théories, tel que Castex
l’avait lui-même définitivement arrêté, par un certain nombre
d’articles significatifs, qui peuvent enrichir le sens de l’œuvre.
Le premier de ces
articles est relatif au "Haut Enseignement Militaire". Il est
publié en 1949 dans Forces aériennes
françaises. Il s’agit, en fait, d’une conférence qui a été
prononcée le 24 avril 1948 à l’Ecole Supérieure de Guerre. Par
rapport aux développements consacrés aux problèmes de méthode dans
le tome I et dans le tome VI, cet article n’apporte pas d’éléments
véritablement nouveaux. Mais il présente de manière systématique
l’opposition entre la méthode historique et la méthode matérielle
(ou positive) que Castex a placée au cœur de son analyse sans pour
autant la théoriser de manière détaillée. Il se souciait assez peu
de méthodologie et ce qu’il en dit dans les Théories est généralement
bref.
A la veille du déclenchement
de la Deuxième Guerre mondiale, Castex accorde une place de plus en
plus grande aux relations de la stratégie avec la politique. C’est le
sens de la révision du tome III. En même temps, il s’intéresse
à la guerre économique dans des conférences qui sont présentées au
Collège des Hautes Etudes de Défense Nationale en 1938 et en 1939 (les
deux conférences sont présentées presque simultanément et répétées
les deux années). La première conférence sur "l’offensive économique.
Le blocus" n’est qu’un résumé très fidèle des développements
consacrés aux aspects économiques de la guerre maritime dans le tome III.
Il est donc inutile de la reprendre ici. Ses deux seuls développements
originaux ont été placés en addenda à la fin du tome III. En
revanche, la conférence sur "La défensive. Défense des
communications maritimes" reprend et détaille les nouvelles
solutions que propose Castex pour la défense du trafic, solutions qui
font l’objet d’un addendum dans le tome III. Elle mérite d'être
reproduite car, à défaut d’apporter des éléments nouveaux par
rapport à l’addendum, elle contient une démonstration plus détaillée.
Les trois articles
suivants sont relatifs au problème qui hantera Castex durant tout
l’après-guerre, à savoir l’inéluctable et nécessaire réunification
des peuples blancs, divisés du fait de l’avènement du bolchevisme,
pour faire face à la montée du monde jaune. C’est le sens de son célèbre
article "Moscou, rempart de l’Occident", publié dans la
revue de Défense nationale en février 1955. Cet article rencontre
un large écho, mais plus par effet de surprise que par adhésion à une
thèse qui paraît outrancière et finalement démodée. Dans les années
50, le souvenir de Tsoushima, qui a si fortement marqué Castex dans sa
jeunesse, s’est estompé et ne signifie plus grand chose pour les générations
suivantes qui sont, au contraire, obsédées par la lutte idéologique
ouverte par la révolution russe de 1917. L’article se présente sous
une forme dogmatique, en énonçant sa thèse comme une nécessité
historique. Castex avait pourtant un doute à ce sujet et il a paru préférable
de reproduire le texte d’une conférence sur "Le monde jaune et
le monde blanc" prononcée devant l’Institut des Hautes Etudes de
la Défense Nationale le 30 juin 1956. Le contenu est presque entièrement
identique mais la principale différence, qui ne manque pas de
signification, est ce que Castex appelle son "mot
d’excuse" final par lequel il indique n’avoir apporté "que
des hypothèses, des pronostics, des vœux, des espoirs…
l’expression d’un rêve en quelque sorte".
Cette conférence est
complétée par deux études spécifiques. La première sur "La
Russie et la mer" est parue dans la
Revue maritime en 1954. Cet article est le seul que Castex consacre
à un problème de stratégie maritime après la publication des Théories.
C’est son principal intérêt puisque la matière spécifiquement
russe n’apporte guère d’éléments nouveaux. On remarque qu’il
fait preuve d’un conservatisme assez affirmé quant aux moyens de la
guerre sur mer. Le deuxième article, consacré à "quelques
aspects stratégiques de la guerre d’Indochine", paru dans la
Revue de Défense nationale en décembre 1955, tire les enseignements
de la guerre qui vient de s’achever. Il y reprend quelques-uns de ses
thèmes favoris, notamment la réduction du périmètre défensif à la
manière de Wellington derrière ses lignes de Torres-Vedras.
C’est ce thème de la
tyrannie de la surface qui sera l’objet du dernier article publié par
Castex, "Sa majesté la surface", paru dans la
Revue de Défense nationale en 1959. Castex y reprend un thème déjà
largement abordé dans le tome V des Théories, notamment à
propos de la guerre d’Espagne de 1808 à 1814. Cet article a été
partiellement repris dans le tome VI, mais il est quand même intéressant
de le reproduire dans sa totalité, complété par une brève note que
Castex avait rédigée en vue de la deuxième édition du tome V et
qu’il n’a finalement pas exploitée.
"En Méditerranée
avec le Pentagone", paru dans la
Revue de Défense nationale en 1953, s’intéresse au théâtre méditerranéen.
C’est l’occasion d’un examen plus général des conditions d’un
conflit Est-Ouest en Europe. Castex s’y montre passablement réservé
à l’égard du discours dominant sur une invasion éclair de l’Europe
occidentale par le rouleau compresseur russe.
Enfin, dans les célèbres
"Aperçus sur la bombe atomique", parus en octobre 1955 dans
la Revue de Défense nationale,
Castex jette les bases de la future stratégie nucléaire. Il est le
premier auteur français à le faire, et même l’un des tout premiers
au monde. Les stratèges français ultérieurs, Beaufre, Gallois et
Poirier, reconnaîtront l’importance de ce texte fondateur dans lequel
on peut cerner l’esquisse de la future théorie de la dissuasion
proportionnelle.
Avec ces fragments,
l’ensemble des articles de revues que Castex a rédigés après les Théories
se trouvent ainsi réunis. L’interprétation de la pensée
castexienne devrait s’en trouver facilitée. Il n’a pas paru utile
d’y ajouter quelques-uns des nombreux articles que Castex a régulièrement
publiés dans La Dépêche, puis dans La Dépêche du Midi de
1940 à 1963. Le genre journalistique a des contraintes qui obligent à
simplifier la pensée, au risque parfois de la déformer. Par ailleurs,
ces articles sont relatifs à des événements d’actualité plutôt
qu’à des problèmes généraux. Il n’a été fait qu’une
exception, pour reprendre l’un des derniers articles publiés par
Castex en 1960, alors qu’il avait 82 ans. La "manœuvre de
revers" montre que le schéma de l’opposition entre le monde
jaune et le monde blanc et de la réconciliation des peuples blancs a
continué à hanter Castex jusqu’à la fin.
Hervé Coutau-Bégarie