| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Bernadette d’Armaillé
LE BASSIN DU JOURDAINLa bataille de l’eau
L’eau est un don de la nature. Depuis les temps anciens, elle a fait l’objet de multiples attentions par le nombre et l’ingéniosité des travaux, barrages, canalisations, retenues de toutes sortes, qui l’ont domptée. Le plus ancien barrage que l’on connaît aujourd’hui est celui de Sadd al-Kafara ; il aurait été construit en Egypte aux environs de 2 600 avant JC.1. L’eau conditionne l’implantation des populations, le développement de l’agriculture et de l’industrie. Ces développements, auxquels s’ajoute une croissance démographique rapide, en font, dorénavant, un produit rare, objet plus que jamais de soins attentifs. Pourtant l’eau n’a jamais bénéficié du même traitement que le pétrole, alors qu’elle est au Moyen-Orient, par exemple, aussi précieuse qu’il est abondant. Sans valeur marchande affichée, aucun "label mercantile" en rapport avec son importance vitale ne lui a jusqu’à maintenant été accolé. Le pétrole, dont les prix sont contrôlés et décidés par l’OPEP, est un moyen de pression, dans les relations internationales, un enjeu utilisé par les pays qui en sont riches contre les pays, essentiellement occidentaux, qui en sont pour la plupart dépourvus ou qui veulent l’économiser. Si une utilisation semblable en était faite, l’eau pourrait aussi devenir une arme, elle serait alors utilisée par des pays pauvres ou en voie de développement contre d’autres pays pauvres moins bien dotée par la géographie. Aucune menace de ce genre n’a été proférée jusqu’à ce jour, si ce n’est mezzo vocce par la Turquie, à l’encontre de la Syrie et de l’Irak2. Plusieurs pays se trouvent en situation de dépendance, parce que la nature les a placés en aval d’un fleuve que d’autres utilisent en premier : c’est le cas entre l’Inde et le Népal pour le partage du Gange, entre l’Inde et le Pakistan pour le partage de l’Indus, en Afrique pour le partage du Nil, entre le Soudan, l’Ethiopie et l’Egypte. D’où vient donc l’attitude de retenue qui accompagne la possession de l’eau, dont tout le monde s’accorde à reconnaître l’importance et le caractère particulier dans les relations entre les pays détenteurs et les pays qui en manquent ? Le caractère, supposé amoral d’une telle menace tient-il au fait que, malgré tout, la destination des biens de la Terre reste universelle ? A l’échelle nationale, toujours à cause de son caractère vital, une tarification élevée de l’eau, plus en rapport avec sa valeur de produit stratégique, a jusqu’à aujourd’hui rarement été appliquée : le prix à payer correspond plutôt au maintien des travaux nécessaires à son acheminement et à sa gestion, qu’au produit lui-même. L’eau est considérée comme un dû. Pourtant la politique des prix appliqués peut avoir des buts divers : elle peut limiter une consommation excessive ; elle peut aussi favoriser certaines catégories d’utilisateurs ou au contraire limiter le développement d’autres consommateurs. Sur le plan international comme national, ces divers cas se trouvent poussés à l’extrême en ce qui concerne la gestion des eaux du bassin du Jourdain et celles du Litani. La gestion des ressources aquifères, prend entre Israël, la Jordanie, la Syrie et le Liban (dont le Litani est pourtant totalement national), une dimension à la mesure des difficultés qui caractérisent les relations conflictuelles entre Juifs et Arabes. Tous les développements sont soumis aux aléas politiques. Aucun bassin n’aura fait l’objet d’autant de tentatives d’aménagement ; aucun fleuve n’aura été, sur le papier, autant canalisé et détourné que le Jourdain, ses sources et son principal affluent, le Yarmouk. Aujourd’hui, la situation se trouve bloquée : trop de monde, pas assez d’eau. Tous les plans proposés depuis 1949 ont en commun la stratégie d’étouffement de la partie adverse: tout ce qui bénéficiait à Israël allait forcément à l’encontre des intérêts des trois autres pays riverains ; tout ce qui bénéficiait à la Syrie, à la Jordanie, au Liban se faisait au détriment de l’Etat hébreu. Comment en est-on arrivé au blocage actuel ? Y-a-t-il un parallélisme des situations entre les pays riverains ? Quelles sont les perspectives d’avenir ? Données hydrographiques : le Jourdain et le Litani Fleuve international, le Jourdain naît de la confluence, dans le mont Hermon, de trois rivières : le Hasbani, qui prend sa source au Liban, le Banyas, qui prend sa source en Syrie3 et le Dan, totalement israélien (la tribu de Dan, cinquième des douze fils de Jacob, s’était, après maintes tribulations, installée près des sources du Jourdain et avait rebaptisé Dan, la ville de Laïch. Samson appartenait à cette tribu). Le Jourdain coule, sources comprises, sur 360 kilomètres, en larges méandres qui triplent son parcours, dans le sens nord-sud. Après avoir traversé le lac Houleh et le lac de Tibériade (appelé aussi lac Kinneret ou lac de Genesareth et mer de Galilée), il forme jusqu’à la mer Morte (mer de la Araba ou mer de Sel), la frontière entre Israël et le royaume hachémite de Jordanie. Dans la plaine de Houleh, l’altitude est encore de 70 mètres, mais quand il débouche dans le lac de Tibériade, la pente est à -210 mètres, enfin son parcours se perd à -392 mètres, au-dessous du niveau de la mer, lorsqu’il arrive dans la mer Morte. Le Jourdain est l’artère vitale, le Nil de la Jordanie et d’Israël ; son bassin couvre, entre les quatre pays riverains qui se le partagent, 11 500 km2, ainsi répartis : 6 200 km2 pour la Jordanie, 3 400 pour la Syrie, 1 200 pour Israël et 700 pour le Liban4. Son débit est à peu près de 1,3 milliards de m3 par an lorsqu’il se jette dans la mer Morte ; le débit cumulé du Hasbani, du Dan et du Banias est d’environ 660 millions de m3 par an5. La mer de Galilée sert de réservoir naturel pour les hautes eaux du Jourdain. Elle compte pour 40 % des eaux fournies à Israël. Ce réservoir a un équilibre fragile et la sécheresse qui sévit depuis plusieurs années lui a fait atteindre son niveau le plus bas depuis vingt ans. Les pluies torrentielles et dévastatrices du début de l’année 1992 n’ont été qu’une rémission et les eaux salées menacent de s’infiltrer dans le lac6. La seconde rivière israélienne est le Yarkon, qui coule d’est en ouest et se jette dans la Méditerranée. A l’opposé, le Yarmouk, principal affluent, prend sa source en Syrie et forme sur 40 kilomètres, une partie de la frontière entre ce pays et la Jordanie, avant de devenir sur 10 kilomètres celle qui sépare la Jordanie et Israël. Il a un débit compris entre 450 et 475 millions de m3 par an ; après avoir traversé le triangle de Adissiyah, ou triangle du Yarmouk, zone située entre le lac de Tibériade, la frontière israélienne, et syro-jordanienne, il se jette à 10 km au sud de Tibériade dans le Jourdain. Les rares eaux pérennes, sources, cours d’eau temporaires qui se jettent dans le fleuve, au sud du lac de Tibériade, se trouvent principalement à l’est et représentent un apport de 274 millions de m3 par an. Au total, 77 % des eaux du bassin sont originaires des trois pays arabes riverains. L’ensemble de ces débits représente 60 % des ressources en eau d’Israël et 75 % des ressources jordaniennes7, dont 91 % du territoire est d’une aridité désertique, et dont la surface irrigable en dehors de la vallée du Jourdain dépend d’une pluviométrie très aléatoire et d’une évaporation qui va jusqu’à 85 %. La Jordanie possède des réserves d’eau souterraine, pour un volume que son ministère de l’Irrigation et de l’Eau estime à 12 milliards de m38. De son côté, Israël utilise la totalité de ses ressources, lesquelles se montent à environ (tous les documents consultés s’accordent sur ce volume)9 1 650 millions de m3, ainsi répartis : 950 millions de m3 souterrains, 600 millions de m3 par le Jourdain et le lac de Tibériade, le reste entre 60 et 100 millions de m3 en eaux de ruissellement10. La nappe souterraine qui longe la côte fournit à peu près 350 millions de m3, elle se situe entièrement à l’intérieur des frontières de 1948. Les nappes souterraines situées en Cisjordanie et dans la bande de Gaza produisent entre 600 et 900 millions de m3, renouvelables annuellement11. Elles sont au nombre de trois : la nappe orientale, qui donne de 125 à 200 millions et s’écoule à l’est de la ligne de partage des eaux vers le Jourdain profite principalement aux Palestiniens ; la nappe occidentale de Yarkon-Tanimin, qui produit entre 350 à 475 millions de m3 s’écoulant vers la mer au profit des Israéliens ; celle du nord, Shem-Gilboa, dont l’eau s’écoule vers la vallée de Jezreel également au profit des Israéliens. De son côté, la Syrie, bien que dans une situation inconfortable, bénéficie, au nord, des eaux de l’Euphrate (dont le débit est énorme comparé à celui du Jourdain) et de ses affluents et, à l’ouest, de celles de l’Oronte (Asi)12. Le Liban, quant à lui, est le pays le mieux pourvu : il n’a pas de difficulté, si ce n’est celle de sa liberté de gestion des ressources avec, la présence de 40 000 soldats syriens stationnés sur son sol13 et l’occupation par Israël de la partie sud de son territoire. Le Litani, dont le cours est totalement libanais, prend sa source dans la vallée de la Bekaa, à peu de distance à l’Ouest de Baalbeck et à quelques kilomètres au sud de l’Oronte pour se jeter, en fin de parcours, dans la Méditerranée. La pluviométrie y est la meilleure du Liban, mais les variations y sont également très fortes. Son débit est de 700 millions de m3 par an14, dont une partie importante est détournée, par le tunnel de Markaba, dans la rivière Awali, située un peu plus au nord-ouest, afin de produire de l’électricité. Grâce à ces aménagements, la rivière Awali est actuellement la plus importante du pays, avec à peu près 645 millions de m3 par an. Un réservoir d’une capacité de 220 millions de m3 a aussi été construit à Qirawn : ces divers travaux diminuent considérablement le volume d’eau en aval du fleuve. Le Litani coule sur un tiers de sa longueur, parallèlement et à peu de distance du Hasbani, ce qui fait souvent confondre les deux bassins. Le Litani serait un fleuve sans problème, s’il n’était contrôlé en amont par la Syrie, et s’il ne passait en aval dans la zone de sécurité israélienne du sud Liban15. Le climat de la région est de type méditerranéen au nord, où la pluviométrie est la plus abondante ; le sud est désertique ou semi-désertique (39 millimètres par an en moyenne) et dépend totalement de l’eau du nord (1 000 millimètres par an)16. Les pluies, lorsqu’elles surviennent, sont brusques et violentes, et excèdent alors les moyennes mensuelles. Plans d’aménagement. En Palestine, l’eau a toujours été une préoccupation quotidienne : nombreuses sont, dans la Bible, les allusions à l’eau, bienfait donné ou soustrait par Dieu, les allusions aux puits creusés, protégés, volés, les allusions aux eaux du Jourdain passées comme la mer Morte. Jusqu’à la fin de la domination de l’empire ottoman, les développements ont existé comme partout, mais sans envergure particulière. En 1913, pourtant, le directeur des travaux publiques en Palestine avait dressé des plans pour détourner le Yarmouk dans la mer de Galilée et produire de l’électricité. Mais en 1917, quand la déclaration Balfour laisse entendre qu’un Foyer national juif pourrait s’y créer, les hommes politiques identifient tout de suite les liens qui existent entre eau, démographie et développement. Ces liens conditionnent, pour Israël, l’installation d’une population importante qui retrouve sa terre, et pour les Arabes, montrent le danger qu’il y aurait à laisser les Juifs bénéficier d’un élément qui leur permettrait de croître à leur dépends. L’eau va donc, dès avant la partition, focaliser toutes les attentions : d’abord celle des Britanniques qui étudient en 1922, avec le plan Mavromatis, et en 1928, avec le rapport Henriques, les divers moyens de développement hydrologique, et créent des commissions, chargées d’étudier les possibilités d’implantation des populations juives : elles émettent des réserves quant à la capacité hydrographique de la Palestine (la commission Woodhead en 1938 rend des conclusions défavorables). L’attention du comité juif est aussi mobilisée pour rechercher les solutions optimales d’implantation : il faut fournir suffisamment d’eau à une population destinée à augmenter rapidement, et dont les habitudes européennes entraînent une consommation plus forte que celle des autochtones ; il faut transporter l’eau abondante du nord, vers le sud fertile, afin de développer des plans agricoles ambitieux, qui demandent beaucoup d’eau, mais qui permettront de nourrir et de fournir du travail aux immigrants en attendant de pouvoir diversifier les activités par les développements industriels ; il faut conserver à la mer Morte son niveau habituel (sinon les dommages pour l’écologie seraient considérables) même après les utilisations en amont, et, pour cela, faire venir l’eau de la Méditerranée. On profitera de la différence d’altitude entre cette dernière et la mer Morte pour produire de l’électricité. Ce projet, d’un canal Méditerranée-mer Morte, n’est toujours pas réalisé, à cause de son coût, mais reste pourtant d’actualité17. Les Arabes, inquiets, soutiennent que les ressources de la région ne sont pas suffisantes pour une population plus forte. Les plans, nombreux et audacieux, vont alors se répartir en deux catégories : ceux des Israéliens, incluent le bassin du Litani et favorisent l’utilisation de l’eau hors du bassin du Jourdain ; ceux des Arabes rejettent toute utilisation hors du bassin, et excluent que l’on touche aux eaux du Litani dont la proximité suscite l’intérêt. Les Israéliens ont toujours, et nombreuses sont les déclarations en ce sens, pensé utiliser partiellement le Litani et en ont même fait, leur frontière du nord idéale18. Que les Arabes excluent l’utilisation hors du bassin est logique : elle permettrait à l’Etat hébreu, selon un objectif primordial, d’irriguer le Néguev et d’y installer une population importante qui renforcerait l’implantation du nouvel Etat. Dans l’esprit des stratèges israéliens, il s’agit plus que d’une nécessité économique, d’un impératif stratégique. La surface réduite, qui rend leur Etat vulnérable, fait que toute installation de villages est une décision politique et militaire et que leur distribution est pensée en fonction d’une nécessité défensive : pour bloquer un éventuel envahisseur, il faut accroître la surface habitée et par conséquent renforcer l’assise sur le territoire, dans sa largeur et dans sa profondeur. Tous les plans s’inscrivent dans ces grandes lignes et c’est en gardant ces quelques points en mémoire que l’on peut les passer en revue, tout en appréciant l’imagination de chaque "camp". En 1938, G. Ionides, sujet britannique, qui occupait alors les fonctions de directeur du développement dans le gouvernement de Transjordanie et qui jugeait fort difficile l’installation de populations nouvelles, proposait de construire un canal d’irrigation sur la rive est du Jourdain, canal qui serait alimenté par le Yarmouk. Un autre canal, à partir du lac de Tibériade, l’alimenterait aussi, permettant au total l’irrigation de 70 000 acres19 sans compter l’espace irrigué par les cours d’eau pérennes. Un autre canal semblable pourrait être construit sur la rive ouest ; il permettrait l’irrigation de 17 500 acres. En 1944, Walter Lowdermilk, hydrologiste américain et expert auprès de la Tennessee Valley Authority, estime qu’une gestion rigoureuse permettrait l’installation de 4 millions de juifs en plus des populations arabes déjà présentes. Pour cela, il souhaite créer une Jordan Valley Authority dont le schéma comprend l’utilisation du Litani et l’irrigation du désert du Néguev : 300 000 acres au total seraient ainsi mis en valeur. Il propose la construction d’un tunnel conduisant l’eau de la Méditerranée vers la mer Morte et la production d’1 milliard de kwh/an d’électricité. Son plan satisfait entièrement les exigences des autorités isaréliennes et il leur servira de guide par la suite. C’est également ce plan qui servira de trame au plan suivant présenté en 1946 par James B. Hayes et qui préfigure les réalisations israéliennes : il s’agit, de détourner les hautes eaux du Jourdain, au dessus du lac Houleh pour irriguer la plaine d’Esdraelon, la plaine côtière et le Sud. Pour compenser la baisse de niveau dans le lac de Tibériade le plan prévoyait de détourner la moitié du Yarmouk, l’autre moitié allant à la Transjordanie. James Hayes estime à 2 590 millions de m3 (Litani et Yarmouk compris) les ressources utilisables. Au même moment, les ingénieurs israéliens et un expert hydraulicien, Simha Blass20, étudiaient la présentation d’un plan d’utilisation maximale de toutes les ressources disponibles, plan qui consiste à organiser un réseau interconnecté d’adduction d’eau à l’intérieur du pays : l’aqueduc national, (National Water Carrier). Les eaux du Litani et du Yarmouk seraient utilisées, portant ainsi à 4 300 millions de m3 le volume d’eau à disposition d’Israël et dans le même temps, le canal Méditerranée-mer Morte est étudié. Les autorités britanniques, de plus en plus hostiles à tous ces plans, qui finissent par devenir dangereux par leur unilatéralisme, en interdisent toute réalisation et pour le peu de temps qui leur reste à gérer leur mandat, limitent les développements des eaux de surface et même la possibilité de creuser des puits. Par ailleurs, la situation politique s’envenime : aucune solution n’est trouvée avant la fin de la seconde guerre mondiale et l’arrivée massive d’immigrants la rend de plus en plus explosive. En 1945, la montée de la violence en Palestine conduit l’ONU à adopter, le 29 novembre 1947, la résolution 181, qui engage la partition. Le 14 mai 1948, l’Etat d’Israël est créé. Le mandat britannique se termine le 15. La guerre entre Israël et les pays arabes éclate ; elle durera 18 mois et se terminera par la victoire de l’Etat hébreu. Celui-ci accroît de 6 000 km2 son espace par rapport aux 14 500 km2 (dont les 2/3 sont occupés par le désert du Néguev) octroyés par l’ONU, il prend tout le Néguev, mais pas la bande de Gaza qui reste sous contrôle égyptien. L’armistice est signé en 1949. En 1950, la Jordanie qui combattait contre Israël, aux côtés de la Syrie, du Liban, de l’Egypte et l’Iraq, inclut dans son territoire national, la partie arabe de la Palestine (la Cisjordanie). 800 000 Arabes, fuyant les combats ou chassés par Israël, se réfugient au même moment dans les pays voisins et près de 450 000 d’entre-eux s’installent en Transjordanie et Cisjordanie, désormais jordanienne. L’apport brutal de cette nouvelle population met en difficulté l’économie du royaume déjà fort mal en point. Ces milliers de réfugiés deviendront, dès lors, un point central dans tous les nouveaux plans qui sont concoctés par la suite : si la Jordanie les accueillait comme des citoyens à part entière, éliminant ainsi leur statut de réfugiés, ce serait oublier la violence qui leur a été faite, mais ce serait aussi accepter de les voir s’installer définitivement. Ils resteront donc dans des camps, en situation précaire, et clameront leur droit au retour. Même avec la signature de l’armistice, l’atmosphère n’est pas à la concertation et à la coopération. L’eau reste une préoccupation de première importance. Les Israéliens reprennent leurs études de planification en 1949 ; l’ensemble du schéma directeur, le plan national intégré, est présenté en 1951. Ce plan, épine dorsale de tout le développement hydraulique israélien, sera, par la suite, successivement reconduit selon les nécessités techniques ou bien en raison d’aléas politiques qui en retarderont l’exécution21. La première étape commence en 1952, dans l’optique du plan intégré, avec la canalisation des eaux du Yarkon, en deux conduits, vers le Néguev. Le canal oriental, terminé en 1955, débute à hauteur de Rosh Ha-Ayin, (près du site de l’ancienne Antipatris de Hérode le grand), et parcourt 95 kilomètres jusqu’au kiboutz de Magen, dans le Néguev ; il est rejoint, plus au nord, dans la région de Lakich22, par le canal occidental, qui mesure 66 kilomètres de long et a été terminé en 1961. Aucun obstacle n’a troublé l’exécution des travaux effectués en territoire exclusivement israélien ; la nationalité du Yarkon n’est pas contestable. Une autre tranche de travaux est alors prévue pour irriguer la Galilée de l’ouest, grâce à un conduit partant près de la frontière libanaise à Kabri, se dirigeant ensuite vers le sud en longeant la cote pour obliquer enfin, un peu au sud de Haifa, vers le réservoir de Barukh dans la vallée de Jézreel. Enfin, il est prévu de construire une dérivation au sud du lac de Tibériade pour irriguer la plaine de Beisan jusqu’à la limite nord de la Cisjordanie. Une autre partie du plan comprend le drainage des marais autour du lac Houleh, l’utilisation du lac de Tibériade comme réservoir, avec la construction du conduit national amenant les eaux du Jourdain vers la plaine côtière et le désert du Néguev. Cette entreprise ne laisse personne indifférent, ni à l’extérieur, ni à l’intérieur même d’Israël, car les premiers terrassements qui ont débutés au nord, à Jisr Banat Yacoub, dans la zone démilitarisée entre la Syrie et Israël, ont une dimension provocatrice qui n’a pas échappé au ministre des Affaires étrangères israélien et bien sûr aux Syriens. Les travaux commencent pourtant dès le 2 septembre 1953, en même temps que l’ONU en est averti. Lorsque ce plan est présenté et que les premiers travaux ont commencé, les réactions inquiètes des autres pays riverains ne se font pas attendre. Les Syriens protestent officiellement le 16 octobre 1953 auprès des Nations Unies et tout de suite surviennent les accrochages23. Les Jordaniens, pour ne pas être pris de vitesse et, parce que l’utilisation de l’eau est pour eux, une nécessité vitale, qui passe (sans que cela puisse être dit ouvertement) avant les considérations politiques, avaient en 1950, avec le plan MacDonald, puis en 1952, avec le plan Bunger (du nom de l’ingénieur américain qui l’avait dressé), préparé, avec l’aide des Etats-Unis et de l’UNRWA, leur propre plan de développement. Ce plan partait du principe que les eaux du Jourdain ne devaient pas sortir du bassin et que le Yarmouk devait bénéficier principalement au royaume hachémite. Ainsi, un barrage serait construit sur celui-ci, à Maqarin, d’une capacité de 480 millions de m3 et un autre, un peu plus bas, à Addassiyah pour fournir de l’eau à la rive Est du Jourdain. Ces deux barrages produiraient 28 300 kwh par an et permettraient l’installation d’environ 100 000 personnes. L’avantage de ce plan est qu’il n’y a pas de stockage commun dans le lac de Tibériade. En 1953, la Syrie et la Jordanie signaient un accord pour le partage des eaux du Yarmouk, aux termes duquel, 75 % de l’électricité produite allait à la Syrie, tandis que la majeure partie du volume d’eau restait à la Jordanie. S’engage alors, une course de vitesse entre les plans israélien et jordanien, pour savoir qui aura le premier réussi à mettre en oeuvre ces réalisations afin de bénéficier d’une situation de fait difficile à ignorer et permettant de demander un volume plus important. Pour calmer le jeu, l’ONU interdit à Israël de continuer ses terrassements, et, devant l’inertie israélienne, menace de supprimer son aide économique : Israël obtempère après deux semaines. Les tentatives de gestion partisane ne peuvent que conduire à l’action armée. Le Président Eisenhower, conscient de cette menace, et sous la pression du Congrès qui se préoccupe du sort des réfugiés, délègue sur place un envoyé spécial, avec mission de trouver un mode de gestion du bassin qui en dehors de toutes considérations politiques, fasse abstraction des frontières et laisse prévaloir l’efficacité et la rentabilité économiques. Nommé le 16 octobre 1953, Eric Johnston part dès le 27 octobre pour la première d’une série de quatre navettes, qui jusqu’en 1955, le conduiront au Caire, siège de la Ligue arabe, qui négocie au nom de la Syrie, du Liban et de la Jordanie, et en Israël. La première mouture du plan Johnston, connue aussi sous le nom de Main Plan24, ou plan unifié, comporte dans ses grandes lignes les points suivants : • la construction d’un barrage sur le Hasbani pour produire de l’électricité, de 2 barrages sur le Yarmouk : un à Maqarin pour produire de l’électricité et un plus bas, à Adassiya pour détourner de l’eau vers le lac de Tibériade ; • le détournement du Banyas et du Dan pour irriguer la haute Galilée et la vallée du Jezreel; • la transformation du lac de Tibériade en réservoir naturel pour toute la région ; • la construction de deux canaux de chaque côté du Jourdain ; • le drainage des marais de Houleh ; • la récupération de toutes les eaux pérennes ; • la création d’une commission de l’ONU pour superviser la réalisation et, par la suite, la gestion du plan. Le plan préconise l’utilisation de l’eau à l’intérieur du bassin et n’intègre pas le Litani. Les deux points nouveaux qui, surtout le premier, entraîneront d’âpres discussions, sont la répartition des quotas d’eau et le choix des membres de la commission de vérification.
Source Naff et Matson, op. cit. Sur le mode du proverbe écossais, "Trois peuvent tenir conseil quand deux sont absents", les parties en présence engagent une négociation ardue sans jamais se parler directement, (ce que regrettent les Israéliens) par l’intermédiaire du négociateur américain25. Le gouvernement américain a mis dans la balance l’aide économique qu’il fournit à Israël ; c’est un argument de poids envers les Israéliens, mais il intéresse aussi les Jordaniens en proposant de prendre à sa charge la construction du barrage de Maqarin, si l’accord se fait sur la base technique et économique la plus rentable possible. Ne pouvant refuser de but en blanc les propositions américaines, les négociateurs élaborent, sur la base du plan Unifié, leurs propres réponses. Les objections, obstinément accumulées, découlent toutes des exigences réciproques qui ont toujours empêché la gestion régionale du bassin. Les Israéliens publient alors leur plan de sept ans qui reprend le plan national, et qui maintient les impératifs exposés jusque-là. Ce schéma a été élaboré par un expert américain, John S. Cotton, en collaboration avec S. Blass et A. Wiener, sur la base du plan Hayes. Les Israéliens ne peuvent accepter que des intervenants extérieurs aient un quelconque droit de regard sur l’utilisation qu’ils font de l’eau à l’intérieur même de leurs frontières. Par conséquent, ils réitèrent leur volonté d’utilisation hors du bassin pour un volume de 50 % au lieu des 33 % proposés dans le Plan unifié, et continuent d’insister pour utiliser un tiers du Litani. Que le lac de Tibériade devienne un réservoir naturel ne les gêne pas outre mesure, puisqu’ils peuvent utiliser le Banyas afin d’irriguer le nord et profiter à moindre frais techniques de la pente naturelle du terrain, mais la redistribution de la partie du Yarmouk qui y sera stockée, sera source de litige. Comme les Jordaniens, les Israéliens ont un besoin vital de parvenir à un accord. En face, la réponse est collective : il s’agit du Plan arabe, publié en 1954, qui conserve les principes élaborés depuis le début : il demande en plus que le barrage de Maqarin ait une capacité de stockage plus importante que celle prévue dans le plan unifié et que la part d’eau réservée à Israël soit de 20 % (volume qui exclue l’irrigation de la plaine côtière et du Néguev) et non pas de 33 %. Les Arabes ne peuvent accepter de partager une eau commune avec l’Etat hébreu et qui plus est de voir une eau arabe (le Yarmouk), se déverser dans un réservoir qui profitera aussi à "l’ennemi", c’est la raison de leur demande de capacité accrue du barrage de Maqarin. Les Jordaniens, à leur tour, concoctent un nouveau plan en 1955, le plan Baker-Harza, qui démontre que l’on peut accroître la surface irriguée tout en diminuant le volume d’eau utilisé. C’est cette version qui permet à Eric Johnston de faire avancer les négociations : si avec un volume d’eau moins important on peut irriguer une surface plus grande, la redistribution est plus aisée et il n’est pas nécessaire de vouloir laisser la portion congrue aux Israéliens. Malgré tous les obstacles, obstinément avancés à l’encontre de l’opiniâtreté d’Eric Johnston, les experts de chaque bord ont fini par se mettre d’accord sur l’ensemble des aspects techniques. Le Plan unifié est un modèle d’équilibre entre des positions diamétralement opposées. C’est ce que montrent les quotas acceptés par les techniciens. Le volume alloué à chaque pays est fixe, sauf celui d’Israël qui correspond à ce qui reste du débit du Jourdain après que les autres pays ont été servis et qui dépend, par conséquent, du régime des précipitations. (Formule Gardiner).
Source Naff et Matson, op. cit. L’espoir d’un règlement final a été de courte durée : le chef de l’Etat égyptien, Nasser, Président de la Ligue arabe, refuse de donner son assentiment et engage ses partenaires à faire de même. Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer ce refus brutal : les deux principales, qui relèvent du non-dit, sont le manque d’intérêt évident qu’ont les Arabes à faciliter l’installation et donc la vie de l’Etat hébreu, et, ensuite, l’idée même de partage implique pour eux une reconnaissance implicite d’Israël. D’autres arguments peuvent être également invoqués, aucun n’étant à lui seul suffisant. Les gouvernements syrien et jordanien auraient pu, par exemple, craindre les réaction violentes de leurs populations si un accord était intervenu avec un Etat considéré comme un ennemi. Le Plan Johnston enterré, les politiques nationales ont repris leur cours, mais directement influencées, en ce qui concerne Israël et la Jordanie, par l’efficacité et le pragmatisme de ses propositions. Les deux Etats étaient conscients que l’aide américaine dépendait de leur capacité à calmer le jeu. Sans se concerter, l’Etat hébreu et le Royaume hachémite ont repris les conclusions du plan et les ont depuis lors, tant bien que mal, appliquées, mais chacun de leur côté. Israël adopte son plan de 10 ans tout entier consacré à la mise en oeuvre du grand conduit national. Le choix du point de diversion, hautement litigieux puisqu’il avait conduit les Syriens à porter l’affaire devant les Nations unies a été finalement fixé, en 1958, dans un lieu moins provocateur, c’est-à-dire sur la rive nord ouest du lac de Tibériade, à Eshed Kinrot, pas très loin de Capharnaum. Ce choix politiquement sage, était financièrement coûteux. Il a fallu de nombreuses discussions entre les ministres de la Défense, des Affaires étrangères, des Finances, de l’Agriculture et le Premier ministre pour arriver à cette décision : cela impliquait, non seulement de renoncer à l’électricité générée par la pente naturelle du Jourdain vers le sud, mais en plus d’en dépenser pour pomper l’eau de -200 mètres au dessous du niveau de la mer, à +40. La Jordanie entreprend, dès la fin de l’année 1958, la construction du canal le long du Jourdain, le canal du Ghor oriental, qui a par la suite été prolongé jusqu’à la mer Morte. Elle a dans ses cartons des projets que ne rejette pas Israël, puisqu’ils s’inscrivent dans l’esprit du Plan unifié : un barrage à Moukhaiba, barrage Khalib ibn Al-Walid, dont la capacité sera de 140 millions de m3 et qui produira 30 000 Kwh par an ; le détournement d’une partie du Yarmouk à Adassiya vers le grand canal dont le relèvement des bords accroîtrait la capacité. L’équilibre relatif qui a semblé s’installer a été de courte durée, puisque dès 1960, les pays de la Ligue arabe, qui n’ont pas désarmé, projettent, pour contrecarrer le plan israélien, soit de détourner les eaux du Hasbani vers le Litani, et celles du Banyas vers le Yarmouk, soit les deux, et ce sera la solution retenue, vers le Yarmouk. La décision de commencer les travaux est prise en 1964 au moment où Israël termine le National Water Carrier. La menace est claire : c’est toute la politique économique et agricole de l’Etat hébreu qui peut s’effondrer. Israël, qui bénéficie du soutien des Etats-Unis dans ce cas précis, clame sa volonté de se conformer au Plan unifié et demande avec insistance que les autres pays concernés fasse de même26. En septembre le conduit est ouvert. En janvier 1965, les travaux syriens sur le Banyas et le Hasbani commencent ; en avril de la même année, ils sont bombardés au canon de char. La guerre des Six Jours qui débute le 5 juin 1967, découle, en partie, des événements de 1965 et change toutes les données du problème : le contrôle israélien sur la rive ouest du Jourdain est total, ainsi que sur le Golan, sur la partie sud de la rive droite du Yarmouk (Tibériade devient ainsi une mer intérieure), sur la bande de Gaza et sur le Sinaï. Israël contrôle aussi l’espace appelé triangle du Yarmouk, au sud de Tibériade où le fleuve se jette dans le Jourdain. Selon le plan Johnston, Israël a droit à 25 millions de m3 en provenance du Yarmouk ; ils sont soupçonnés en utiliser plus de 100. La jonction Yarmouk-Ghor oriental, sous leur contrôle, est ainsi devenu un lieu de tensions où l’ensablement ne sera pas toujours le résultat de phénomènes naturels. La guerre terminé, les politiques de développement ont repris leur cours avec leur cortège d’escarmouches dans la vallée du fleuve, mais surtout dans un contexte de montée de la violence. La résistance palestinienne s’organise ; la menace qu’elle fait peser sur le royaume hachémite, avec tentatives de prise de pouvoir, conduira le souverain hachémite à extirper violemment l’OLP entre septembre 1970 et janvier 1971, faisant, de part et d’autre, des milliers de morts. III Politiques nationales. Depuis sa fondation, Israël a mené une politique de développement agricole volontariste afin de parvenir à l’autosuffisance alimentaire. Cette orientation correspondait aussi à un défi : faire fleurir le désert, en l’occurrence le Neguev27. L’ingéniosité, mais aussi le savoir faire de ses techniciens, ont réussi en partie à relever cette gageure. En effet, pour l’oeil non averti, l’agriculture et les méthodes d’irrigation israéliennes présentent toutes les caractéristiques d’une réussite remarquable : le paysage est verdoyant et l’eau qui jaillit des diverses rampes d’arrosage ne fait pas penser à la pénurie28. Cette politique d’autosuffisance est aujourd’hui remise en question à cause de son coût prohibitif. L’admiration que l’on peut avoir pour les prouesses techniques, ne doit pas faire oublier que la situation est critique et que des mesures draconniennes permettent à Israël d’utiliser une grande partie de l’eau dont l’usage devrait, en temps d’abondance, être réservé aux Palestiniens. D’ici l’an 2 000, certains calculs estiment à 800 millions de m3 le volume d’eau manquant à Israël29. Pour sa survie, l’Etat se voit contraint de trouver de nouvelles ressources, de conserver et de contrôler l’utilisation de celles revendiquées par les Palestiniens, et de développer de nouvelles techniques qui permettent d’économiser et de conserver l’eau. Trouver de nouvelles ressources fait immanquablement penser à l’utilisation possible du Litani que de nombreux commentateurs tiennent pour certaine. Une étude publiée à Beyrouth par l’économiste Kamal Hamdan, signale en 1984, des travaux qui permettraient de déverser 150 millions de m3 par an ; un canal allant de fort Shaqeif jusqu’au lac de Tibériade aurait même été construit dans ce but. Aucune preuve formelle n’a pourtant pu être produite ce qui révèle, soit l’inconsistance des accusations, soit "l’efficacité" de l’occupation du sud Liban. En revanche, dans les négociations en cours, le Litani pourrait servir de monnaie d’échange à un retrait de la zone de sécurité du Sud Liban. Reste que le Liban, une fois son économie reconstruite, aura besoin de la quasi totalité de ses ressources30. Pour conserver les ressources et contrôler leur utilisation, toute une panoplie de lois et décrets militaires a été concoctée par le gouvernement israélien. Le texte principal est l’ordonnance numéro 92 du 15 août 1967 par laquelle les autorités israéliennes contrôlent et centralisent toute l’utilisation. Tous les permis de forage sont délivrés par l’autorité israélienne responsable, qui en détermine également la profondeur. Peu d’autorisations sont données aux Palestiniens. Les Israéliens utilisent à peu près 60 % du volume d’eau conservé dans les nappes phréatiques de Yarkon-Tanimim et Gilboa-Beit Shean en Cisjordanie31. Israël clame son droit historique, et met en avant le manque de savoir faire technique des populations arabes et les risques accrus de salinisation pour justifier son attitude. Ce n’est pas faux, mais les Israéliens utilisent presque totalement les ressources disponibles et face à la pénurie, c’est la loi du plus fort qui prévaut. La consommation arabe par habitant n’équivaut qu’à 1/3 de celle d’un Israélien. Dans la bande de Gaza, 4 000 Israéliens utilisent 70 % des ressources, laissant la portion congrue aux quelques 750 000 Palestiniens qui vivent là32. La consommation israélienne est de 1 750 millions de m3 par an, les estimations vont jusqu’à 2 500 millions en l’an 2 000. La situation est devenue dangereuse pour tous car, si le niveau de la nappe phréatique baisse trop, la salinisation par l’eau de mer sera rapide et la totalité des habitants sera alors également pénalisée. Sur le plan technique, il existe certes quelques possibilités, mais toutes insuffisantes pour rééquilibrer la situation. Il y a d’abord les économies d’eau, réalisables grâce aux prouesses techniques dont Israël a toujours su faire preuve et qu’il met aujourd’hui en oeuvre dans de nouvelles méthodes d’irrigation : l’arrosage par "capilarisation" permet d’amener l’eau directement au pied de la plante, uniquement lorsqu’elle en a besoin, au meilleur moment de la journée et en quantité strictement suffisante. Les eaux usées sont recyclées et utilisées à des fins agricoles (75 % de l’eau utilisée en agriculture doit être de l’eau recyclée). Mais il faudra aller encore plus loin dans ce domaine ; cela nécessite des études encore plus poussées pour savoir jusqu’à quel point de nouvelles cultures peuvent s’adapter à une eau moins pure ; il faudra aussi construire plus d’installations de retraitement. Il faut améliorer la qualité des canaux et développer les capacités de stockage saisonnier. Les études sur le dessalement de l’eau de mer continuent, mais le coût d’une telle technique reste prohibitif. Les ingénieurs ont aussi pensé à provoquer artificiellement la pluie en fabriquant des nuages, mais l’usage de cette technique reste aléatoire. L’importation de l’eau, qui deviendrait alors une denrée commerciale, est possible, mais dans un avenir lointain puisqu’elle implique un règlement politique du conflit : la Turquie a proposé un pipeligne de la paix et l’Egypte envisage toujours un canal vers le Sinaï. L’Italie et l’Espagne ont également proposé de construire un canal reliant la Mer Rouge à la Mer Morte. La dénivellation de 220 mètres fournirait l’énergie hydroélectrique nécessaire au dessalement de l’eau ainsi transportée. Il y a également le repérage, par satellites, de grandes nappes souterraines dans des zones de fractures très profondes qui pourrait permettre de nouvelles exploitations. Mais c’est surtout en agriculture que les mesures urgentes et douloureuses doivent être prises : renoncer à l’autosuffisance, évaluer avec objectivité la rentabilité de l’irrigation du désert, renoncer aux cultures trop gourmandes en eau, comme, par exemple, le coton et les avocats. Il faudrait aussi et c’est une mesure très impopulaire, supprimer les subventions et faire payer l’eau à un juste prix. Les mesures qui ont été prises en ce sens ont entraîné des réactions violentes de la part des consommateurs, obligeant le gouvernement à reculer.
L’Etat du monde 1992 et Military Balance 91-92. Les données concernent 1990 et pour le Liban, sont à prendre avec précautions Comme l’a fait son voisin, la Jordanie a tenté de s’organiser de façon rationnelle : en 1973 la Jordan Valley Commission est renforcée et devient la Jordan Valley Authority qui est chargée de coordonner la politique de l’eau. Elle entreprend études de développement et travaux de réparation. En 1975, le projet de barrage sur la Yarmouk, à Maqarin, dit "barrage de l’unité" ou barrage al-Wahda, revient à l’ordre du jour, mais les Israéliens s’opposent à une éventuelle mise en chantier, bloquant ainsi toute aide de la Banque mondiale, qui n’agit que quand toutes les parties sont tombées d’accord. Tout un système de canaux, récupérant l’ensemble des eaux qui peuvent l’être, est entrepris. La terre, dans la vallée, est progressivement redistribuée en petites parcelles d’au moins 4 hectares. Une dizaine de barrages a été construit dont un, en 1972, sur le Zarqa, appelé King Tahal33. L’essor est rapide quoique difficile. La Jordanie planifie sur 5 ans ses travaux de développement : le plan 76-80 représente 97 millions de dinars de dépenses, le plan 81-85, 520 millions et celui de 1986-1990, 280 millions34. La production agricole jordanienne est concentrée surtout dans la vallée du Jourdain (40 000 hectares), alors que la plus grande partie des ressources souterraines est située à l’est. La dépendance du pays sur le fleuve est ainsi très forte. L’agriculture compte moins qu’elle ne l’a fait auparavant dans l’économie du pays35, mais le montant des importations de denrées alimentaires, qui s’élevait à environ 198 millions de dinars en 1989, en montre pourtant l’importance36. L’agriculture est entièrement dépendante de l’approvisionnement en eau et en consomme 70 % du total. La consommation domestique se monte environ à 24 % et l’accroissement rapide de la population pourrait faire monter ce pourcentage à 27 % en l’an 2 00037. La demande totale a été d’environ 900 millions de m3 en 1990 pour une disponibilité de 550 millions, en l’an 2 000 elle pourrait atteindre près de 1 600 millions de m3 pour une disponibilité estimée à 700 millions de m338. La pollution se surajoute aux problèmes et ses répercussions sont importantes, ainsi que le montre, par exemple, le refus de l’Arabie Saoudite, à la fin du mois d’août 1992, d’importer fruits et légumes en raison de cas de contamination par les engrais et les pesticides. Les projets d’irrigation syriens, ambitieux, inquiètent également les Jordaniens. Il s’agit de construire, sur et à partir du Yarmouk, un nouveau barrage à Abdeen et environ 402 km de canaux39 : 39 % du volume du Yarmouk est utilisé par la Syrie qui rend difficile la réalisation d’un accord signé en 1987 avec Amman, pour la construction de Maqarin. Le royaume hachémite continue, au mieux de ses capacités financières, à rénover et à construire de nouvelles installations, mais la tâche est énorme. Un appel d’offres a été lancé pour l’approvisionnement de Amman à partir de la nappe souterraine de Al Deesi qui se trouve au sud est du pays et qui permettrait de pomper 100 millions de m3 par an40. Mais les aléas sont nombreux : budgétaires d’abord, techniques ensuite avec par exemple le retrait d’une des sociétés pressenties pour le projet Al Deesi, l’américaine Harza Engineering, laissant pour le moment le projet en suspens41. La différence d’altitude entre le désert et la capitale obligerait à construire toute une série de stations de pompage. Cela coûte cher. Heureusement, en 1993, la conjoncture économique est bien meilleure que les prévisions ne le laissaient supposer. Le taux de croissance, nul en 1990-91, est de 11 % en 1992. Le retour massif de résidents au Koweit avec leur savoir faire et leurs devises, y est peut-être pour quelque chose. Si cette situation plus favorable se confirme, Amman pourra continuer à moderniser son infrastructure, à prospecter ses ressources souterraines et à favoriser le développement de nouvelles techniques. C’est en cela qu’une coopération avec Israël, toujours précurseur en la matière, serait fructueuse. Les contacts, forts discrets qui existent entre les deux pays, pourraient à la longue porter leurs fruits. Le Liban consacre la plus grande partie de son eau à l’irrigation (78 %). S’il est bien pourvu, il a pourtant besoin de toutes ses ressource pour effacer les méfaits de la guerre. Sous la houlette de son premier ministre, Rafiq Hariri, le Liban a décidé de mettre en oeuvre un plan de reconstruction, dont l’ambition suscite de nombreuses critiques. Sur un montant total de 13 milliards de dollars, 820 millions seront consacrés au retraitement des eaux usées, à la construction de nouvelles canalisations et la lutte contre la pollution ; 415 millions seront dévolus à l’utilisation de nouvelles sources42. Perspectives d’avenir C’est à l’Etat d’Israël que revient la tâche dangereuse de trouver les solutions qui pourraient débloquer la situation. Ce rôle lui revient, d’une part, à cause de la capacité qu’il a toujours eu à anticiper sur l’avenir, mais surtout parce que le temps ne joue pas pour lui et qu’il en est conscient. La pression exercée par la population palestinienne, en forte croissance démographique et que les conditions de vie exécrables poussent à la violence, est le premier facteur de danger intérieur auquel est confronté l’Etat hébreu. L’arrivée de nouveaux immigrants, qu’il faut accueillir dans des conditions décentes et surtout ne pas décourager, en est un autre qui oblige à penser autrement et à prendre des risques. Selon certaines estimations, les Israéliens passeraient d’une population de 4,3 millions en 1992 à 7 millions en 200543. Hors des frontières, l’attitude toujours ambiguë de la Syrie, qui semble attendre son heure, n’est pas faite pour inspirer la confiance dans des négociations délicates dont l’enjeu est, pour Israël, la survie. L’eau constitue un point incontournable : rendre la terre, c’est manquer d’eau. La diplomatie secrète, hors des passions médiatiques, ouvre, aujourd’hui, avec l’accord "Gaza-Jéricho d’abord", la voie vers la paix. Les paliers successifs, demandés par Israël, dans le retour progressif à une situation de non belligérance, sont autant de tests qui permettent de passer à l’étape suivante ou au contraire de reculer si les preuves de bonne volonté, de part et d’autre, ne sont pas suffisantes. La gestion de la bande de Gaza est une tâche redoutable pour l’OLP, qui va devoir faire entendre raison à la violence d’une fraction de ses propres partisans et à l’extrémisme des mouvements islamistes qui ne peuvent vivre qu’en s’opposant. De son coté, Israël va devoir contenir ses mouvements d’extrême droite et rassurer ses colons. L’option "Gaza-Jéricho d’abord" ne résoud cependant en rien le problème de l’eau. La véritable négociation reste à venir avec la future autonomie de la Cisjordanie et un éventuel retrait du Golan. Par contre l’accord avec la Jordanie, signé le 14 septembre 1993, inclut des discussions sur l’eau. Il est certain que le retour de plusieurs centaines de milliers de réfugiés en Cisjordanie exacerberait le problème aquifère, de plus, l’interdépendance des infrastructures rendrait la répartition extrêmement difficile. Le retrait du plateau du Golan44, qui domine la plaine israélienne et où se trouvent les sources du Jourdain ne pourra se faire que contre une paix "sûre", peut-être garantie par la présence de l’ONU. Comme Eric Jonhston, les Israéliens ont, jusqu’à peu de temps, estimé qu’une coopération technique serait une avancée sur la voie du règlement politique ; ses adversaires pensaient, au contraire, que rien n’était possible tant que les territoires sous contrôle n’étaient pas rendus et qu’aucune coopération technique ne pouvait se faire sans un règlement politique préalable. L’urgence de la situation, la lassitude de la guerre, le pragmatisme aussi, puisque cette décision est un extraordinaire rebondissement politique pour Yasser Arafat en grande difficulté économique, auront finalement contraint les adversaires à changer la situation psychologique en commençant à s’entendre. La dynamique ainsi créée entraînera peut-être la Syrie à entrer dans le processus de paix et Israël à se retirer du Sud Liban. Le climat serait alors favorable pour entreprendre l’épineuse négociation de l’eau et pour rechercher, dans ce domaine vital, une coopération, à grande échelle, de tous les pays impliqués. Si une solution pour pallier la pénurie n’était pas trouvée à court terme, la paix fragile n’y résisterait pas. En revanche, devant l’état d’urgence, l’eau pourrait être un des moteurs de l’entente. De toutes façons, pris en étau, entre un présent explosif et un futur incertain, Israéliens et Palestiniens devront faire des choix très douloureux. Bernadette d’Armaillé Notes:
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