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F.E.
Brézet
Histoire de la
marine allemande (1939-1945)
1.
De la Reichsmarine à la Kriegsmarine, la reconstruction de la
marine allemande
En août 1914, la
marine impériale allemande, création de l'empereur Guillaume II et
du secrétaire d'Etat à la marine, le grand amiral Alfred von
Tirpitz, était entrée dans la guerre alors qu'elle n'avait pas
encore atteint le niveau de force qui lui aurait permis de faire
face à une coalition de puissances maritimes .
La stratégie
anglaise de blocus éloigné mit en échec la recherche d'une égalisation
des forces, Ausgleichtaktik, considérée par le commandement de la
marine comme le préalable à la recherche d'une bataille décisive.
Le résultat de la
bataille du Jutland (mai 1916), n'avait rien qui puisse satisfaire
aucun des deux protagonistes : la flotte anglaise avait laissé échapper
une occasion de victoire, qui ne se représenterait plus; le
commandement de la marine allemande y avait acquis la certitude que
la bataille décisive n'était qu'un leurre et que son seul espoir
d'issue victorieuse du conflit reposait dans la conduite de la
guerre sous-marine1.
Mais ce type de
guerre posait des problèmes spécifiques de droit international et
de politique étrangère. La guerre au commerce maritime était
alors réglementée par ce qu'il était convenu d'appeler l'"
Ordre de prise ", Prisenordnung : tout bâtiment de commerce
ennemi devait d’abord être arraisonné, s'il ne pouvait faire
l'objet d'une saisie par équipe de prise, sa destruction n'était
autorisée qu'après que la survie de son équipage ait été assurée.
Ces conditions définies
par un accord international, alors que le sous-marin n'existait pas,
étaient aussi peu adaptées que possible aux conditions de la
guerre sous-marine2.
La tentation était
forte de se soustraire à cette réglementation contraignante et de
pratiquer une " guerre sous-marine à outrance ".
En 1916, la mise en
application sous la pression de l'Etat-major de l'armée d'une telle
mesure avait provoqué une vive réaction des puissances neutres,
particulièrement des Etats-Unis : le pouvoir politique avait alors
reculé devant la menace d'une rupture des relations diplomatiques
et d'un risque de guerre avec les U.S.A.
Bien que l'expérience
ait montré que des succès importants pouvaient être obtenus en
respectant l'ordre de prise3, l'Etat-major de
l'armée, faisant foi à l'engagement de l'Etat-major
de la marine de couler quelque 600.000 BRT/mois, arracha au pouvoir
politique, en février 1917, la déclaration de conduite de la
guerre sous-marine à outrance.
En dépit d'un succès
initial prometteur4, il s'avéra après
quelques mois que la guerre sous-marine à outrance n'était pas,
elle non plus en mesure d'apporter le succès décisif escompté.
Elle fut par
contre, non sans motifs, créditée de l'entrée en guerre des
Etats-Unis, dont nul ne contestera ensuite l'importance décisive
pour l'issue finale.
En octobre 1918,
devant l'offensive devenue générale des Alliés, le commandement
de l'armée convaincu de la perte inéluctable de la guerre exigea
du pouvoir politique qu'il soit immédiatement mis fin aux combats
par un armistice.
En gage de bonne
volonté à l'égard du président Wilson, qui tenait entre ses
mains le sort de l'arrêt des combats, le gouvernement allemand
avait interdit le torpillage des bâtiments portant des passagers.
La marine venait
enfin de réaliser l’unité de commandement, qui lui avait tant
fait défaut pendant la guerre. Le chef de la toute nouvelle
direction de la guerre sur mer, Seekriegsleitung, l'amiral Scheer
estimant l'ordre inexécutable sous cette forme, avait ordonné
l'arrêt de la guerre sous-marine. Mais il ne s’en tint pas là :
estimant que " la marine n'avait pas besoin d'un armistice
" et que la flotte, n'ayant plus à assurer le soutien de la
guerre sous-marine, se voyait ainsi rendre en quelque sorte sa
liberté d'action, il ordonnait le 24 octobre une opération de
sortie des forces de haute mer sur l’ouvert du Pas de Calais. Il
mettait ainsi à exécution une intention dont il avait donné le véritable
motif le 17 octobre en préparation à une réunion des chefs
militaires ordonnée par le chancelier :
" Il est
impossible qu'à l'occasion du combat final, qui précède un
armistice plus ou moins proche, la flotte reste inactive. Elle doit
être engagée. Même s'il ne faut pas s'attendre de la sorte à ce
qu'un changement décisif en résulte, c'est pour des raisons
morales une question d'honneur et d'existence pour la marine,
d'avoir fait tout son possible dans le dernier combat "5.
" Une question
d'existence "..., Scheer se référait ainsi à ce qui avait été
durant toute la guerre une des préoccupations principales de la
marine : la crainte que la fin même victorieuse de la guerre
survienne avant que la marine ait pu prouver sa valeur et que la nécessité
de sa continuité ou de sa reconstruction soit ainsi remise en cause
par les forces nombreuses, armée, partis politiques, qui avaient
toujours été hostiles à son existence.
Mais
les marins n'étaient pas disposés à être les dernières victimes
de ce qu'ils considéraient comme un combat pour l'honneur, alors
que l'armée rentrait en ordre et pratiquement sans combattre au
pays.
Le 29 octobre des
troubles éclataient sur des bâtiments de ligne et des croiseurs de
la force d'éclairage, l'opération envisagée était suspendue. Des
troubles se manifestaient à nouveau les 30 et 31 octobre sur
d'autres bâtiments. La décision de faire rentrer les bâtiments à
Wilhelmshaven et à Kiel, où des organisations révolutionnaires étaient
déjà en place, allait se révéler fatale. Le 4 novembre, le
" lundi rouge ", des pavillons rouges montaient en tête
de mât des bâtiments, non seulement la situation ne pouvait plus
être rétablie, mais les équipages des bâtiments mutinés
prenaient une part remarquée dans les agissements révolutionnaires
qui secouaient le pays.
La marine allait
connaître le pire avec l'internement à Scapa Flow, en novembre
1918, en gage de l'armistice octroyé, des bâtiments de la flotte
de haute mer et leur sabordage le 28 janvier 1920. Mais c'est
surtout la mutinerie de ses équipages, die Meuterei, qui marquera
à jamais comme au fer rouge l'esprit des officiers, qui avaient vécu
cette époque. Comme l'écrira l'amiral Raeder :
" Plus jamais
un novembre 1918... "
Aussi paradoxal que
cela puisse paraître, l'armée avait réussi à préserver son
image : elle avait au prix de lourds sacrifices défendu la patrie
attaquée et n'avait du céder qu'accablée par le nombre, c'était
elle ensuite qui avait rétabli l'ordre dans le pays.
Aux yeux de
l'opinion publique par contre, la marine n'avait jamais été véritablement
engagée, la guerre sous-marine n'avait réussi qu'à provoquer
l'entrée en guerre des Etats-Unis tenue pour principale cause de la
défaite militaire, quant aux mutineries elles avaient largement
contribué à la " chienlit révolutionnaire ", qui avait
servi à accréditer la théorie du " coup de poignard dans le
dos ", qui achevait de mettre l'armée hors de cause.
Ainsi non seulement
les concepts d'engagement des forces de haute mer et de forces
sous-marines n'avaient pas produit le résultat escompté, mais
l'ultime tentative de sortie destinée à créer pour le moins le
fondement moral d'une reconstruction de la marine avait abouti à
rejeter sur la marine la responsabilité de la défaite et surtout
celle des désordres révolutionnaires dont le Reich avait failli ne
pas se remettre : incontournable et bien encombrant héritage pour
ceux qui allaient devoir tout recommencer.
Le traité de
Versailles n'autorisait qu'une flotte composée de huit bâtiments
de ligne prédreadnought des classes Braunschweig et Deutschland
(dont deux en réserve), six croiseurs, vingt-quatre destroyers 6
et torpilleurs, les sous-marins et les aéronefs étaient interdits.
Il fixait des règles draconiennes pour les délais de remplacement,
les déplacements et l'armement des unités à remplacer.
La marine se vit
attribuer l'appellation de " Marine du Reich ",
Reichsmarine, et fut à ce titre partie intégrante de la Reichswehr,
donc directement subordonnée à son ministre, le député social-démocrate
Noske. Une Amirauté fut créée et pour la diriger il fut fait
appel à une personnalité indiscutée, l'amiral Adolf von Trotha.
En mars 1920, la
compromission de l'Amirauté dans la tentative de putsch menée par
le général von Lüttwitz et un radical d'extrême droite Kapp
ruinera les efforts qui étaient en train de commencer à porter
leurs fruits. A l'intérieur même de la marine, les conséquences
furent plus dramatiques qu'en novembre 1918, les ports militaires
furent le théâtre d'affrontements très sanglants.
Trotha fut relevé
de ses fonctions, mais plus grave encore il ne lui fut pas désigné
de remplaçant, son adjoint, l'amiral Michaelis assurant un simple
intérim. Comme l'écrit W. Rahn :
" La marine se
trouvait dans une sévère crise de structure, qui devait devenir
bientôt une crise pour son existence "7.
L'amiral Michaelis
sauva la situation en faisant rédiger et surtout largement diffuser
dans les sphères du pouvoir un mémoire mettant en évidence le rôle
indispensable de la marine dans la protection de la liaison avec la
Prusse orientale, qui en cas de guerre avec la Pologne ne pouvait être
assurée que par mer8.
Après bien des hésitations,
le président Ebert nomma en septembre l'amiral Behncke comme chef
d'une simple " Direction de la marine ", Marineleitung :
La crise était dénouée, mais il faudra plusieurs années à
Behncke pour parvenir à rétablir la cohésion interne perdue.
Les responsables de
la marine n'oublieront jamais ces mois durant lesquels son existence
s'était trouvée en suspens et nous n'allons pas tarder à voir les
conclusions qu'en tirera son futur chef l'amiral Raeder sur le
comportement qu'il convenait d'avoir à l'égard du pouvoir
politique, quel qu'il fût. La marine comprit aussi qu'il lui
fallait plus que jamais mettre l'accent sur le rôle qu'elle pouvait
être amenée à tenir dans la défense du territoire,
Landesverteidigung
La
Pologne fut perçue très tôt par la Reichswehr comme un adversaire
potentiel. La marine se persuada vite qu'un conflit avec la Pologne
ne resterait pas isolé et qu'il convenait de prendre aussi en
considération un conflit avec la France.
A partir de 1925,
le successeur de Behncke, l'amiral Zenker, développa un véritable
concept stratégique contre la marine française. Qu'il s'agisse de
s'opposer à une intrusion française supposée en mer Baltique ou
à une tentative française d'interruption des communications
maritimes, la marine devrait mener en mer du Nord de vastes opérations
et disposer pour cela de bâtiments réunissant à la fois vitesse,
puissance de combat et rayon d'action. C'était reconnaître la nécessité
d'une véritable marine de haute mer, possédant d'autres capacités
qu'une simple force de défense des côtes.
Le traité de
Versailles permettait le remplacement des bâtiments de tous types
au bout d'un délai fixé : le déplacement et l'armement ne
pouvaient toutefois en aucun cas être modifiés.
S'agissant des huit
bâtiments de ligne autorisés, la première échéance tombait en
1927. Le problème était de savoir si la limitation du déplacement
à 10.000 tonnes permettrait de construire un véritable bâtiment
de combat9.
Tenue délibérément
à l'écart du traité de Washington de 1922, l’Allemagne n'était
pas liée par la limitation adoptée du calibre de l'artillerie des
croiseurs (203 mm.), si bien que ne tarda pas à germer dans
l'esprit des responsables du projet, l'idée de construire un bâtiment
qui serait supérieur en vitesse aux bâtiments de ligne et en
armement aux croiseurs. La réalisation d'un pareil bâtiment était
par ailleurs destinée à perturber la convention de Washington et
à obtenir que l'Allemagne y fut admise, ce qui revenait à se tirer
avec élégance des contraintes du traité de Versailles.
La marine avait
aussi acquis la conviction que les Alliés resteraient inébranlables
sur le déplacement de 10.000 t. et le calibre de 280 mm., mais ne
s'opposeraient pas à 6 pièces d'artillerie principale (2 tourelles
triples) au lieu de 4. Le projet retenu avait donc cette
configuration, la limitation de déplacement n'autorisait qu'une
ceinture cuirassée de 100 mm., 4 moteurs diesel, c'était là
l'innovation principale, assuraient une vitesse de 28 noeuds et un
important rayon d'action.
Zenker évita aussi
bien l'appellation de bâtiment de ligne que de celle de
croiseur-cuirassé, il retint celle de " bâtiment cuirassé
", Panzerschiff.
Il n'avait pu prévoir
que la demande de vote de la première tranche du Panzerschiff
arriverait devant le Reichstag en même temps que l'"
affaire Lohmann "10. Le scandale entraînera
la démission, en janvier 1928, du ministre de la Reichswehr
Gessler, avant d'entraîner en octobre celle de Zenker lui-même11.
Il laissait la
place à un homme auquel la marine allemande allait en quelque sorte
s'identifier : l'amiral Erich Raeder.
Outre ses qualités
évidentes et sa personnalité exceptionnelle, Raeder incarnait plus
que tout autre la tradition.
Il avait servi sous
les ordres de deux des chefs les plus prestigieux de la marine impériale
: Tirpitz et Hipper.
Sa collaboration
avec l'amiral von Trotha avait été moins heureuse : après le
putsch de Kapp, il avait été muté aux archives de la marine. Il
avait mis à profit ces deux année de purgatoire pour rédiger les
deux volumes de l'historique officiel de la guerre consacrés à la
guerre au commerce par croiseurs12. Un des
enseignements qu’il avait tiré de cette étude était que l’état-major
de la marine avait alors négligé de prendre en compte l’effet réciproque,
die Wechselwirkung, que les différents théâtres d’opérations
(océan Pacifique, mer du Nord) et les différentes formes de
conduite de la guerre sur mer (guerre au commerce, guerre
d’escadre) ne pouvaient manquer d’exercer entre eux : le
concept d’action réciproque constituera un élément essentiel de
ses futures conceptions stratégiques.
C'est peu de dire
qu'il avait été profondément marqué par ses années de service
dans la marine impériale, la guerre, les mutineries, " plus
jamais un novembre 1918 " sera sa devise. Quant au putsch de
Kapp, il avait achevé de le convaincre de la nécessité de tenir
la marine à l'écart de la politique.
Le style de
commandement autoritaire, straffe Führung, qu'il va imposer dans la
marine, n'excluait pas une certaine capacité d'accommodement aux
tensions internes inéluctables, mais impliquait la prise en charge
sans partage des liens de la marine avec l'extérieur, en
particulier avec l'Etat et la politique13.
Ce dernier élément
jouera un rôle important dès sa prise de fonction. La marine était
alors pour l'opinion publique le " chiffon rouge ", das
rote Tuch, et il faudra toute son adresse pour rétablir, une fois
encore, son image de marque.
Pour ce qui était
de la reconstruction de la marine, il s'inscrira d'abord avec
prudence dans la continuité de ses prédécesseurs.
Cela
ne signifiait pas, pour autant qu'il avait renoncé à toute
ambition future pour la marine. En mai 1929, le nouveau ministre de
la Reichswehr, Groener, lui avait posé la question de savoir si, au
cas où les limitations du traité de Versailles tomberaient, la
marine jugerait nécessaire la possession de grands bâtiments de
combat. La réponse de Raeder fut très significative :
" A côté du
porte-avions, qui soutient par sa capacité d'éclairage les bâtiments
destinés à la guerre au commerce, le grand bâtiment de combat
doit être conservé et développé comme " pièce de résistance"
(en français dans le texte)...Déterminant pour ceux qui le préconisent
est le fait qu'aucun pays ne peut y renoncer, aussi longtemps que
d'autres nations s'y tiendront (Similia similibus) "14.
Le grand bâtiment
continuerait donc pour lui à constituer l'épine dorsale d'une
flotte de combat et si le porte-avions était évoqué, son rôle se
limitait à l'éclairage des bâtiments destinés à la guerre au
commerce. Quant au sous-marin, qui faisait l'objet pourtant de développement
clandestin, il n'était envisagé que comme bâtiment de défense côtière
: l'opinion prévalait alors qu'avec le développement des armes de
défense, son importance militaire avait diminué de façon considérable.
En novembre 1932,
Raeder fit signer par le gouvernement Schleicher un plan de
reconstruction en trois étapes qui prévoyait d'importantes
augmentations de personnel, préalable indispensable à l'armement
des futures unités, la mise en service de 6 bâtiments de ligne (ou
Panzerschiffe), d'un porte-avions, de 6 croiseurs, de 6
demi-flottilles de destroyers ou de torpilleurs, de 3
demi-flottilles de dragueurs de mines, de 3 demi-flottilles de
vedettes lance-torpilles. Mais ce qui manifesta surtout la rupture
avec le traité de Versailles, ce fut la création d'une aéronautique
navale, Marineluftwaffe, composée de 9 formations et de 3
demi-flottilles de sous-marins (16 U-Boote). Pour ces derniers, la
marine n'était qu'autorisée à en préparer la construction,
Schleicher se réservant encore le moment de la décision.
A la fin de l'année,
à quelques mois seulement de l'arrivée au pouvoir de Hitler,
l'Allemagne arracha à la conférence de Genève sur le désarmement
l'égalité des droits, cette Gleichberechtigung recherchée depuis
si longtemps.
On n'insistera
jamais assez sur le fait que, qu'il s'agisse de l'armée ou de la
marine, ce sont les derniers gouvernements de la " République
de Weimar ", qui ont suscité dans tous les domaines les
conditions initiales du réarmement allemand.
L'arrivée
au pouvoir de Hitler, le 30 janvier 1933, ne modifiera pas dans
l'immédiat la situation de la marine.
Hitler arrivait
pourtant avec des idées bien arrêtées sur la politique à adopter
à l'égard de l'Angleterre et les conséquences à en tirer
concernant le développement de la marine allemande.
Convaincu de la nécessité
de consolider la position continentale de l'Allemagne en prévision
du conflit inéluctable avec l'Union soviétique pour la conquête
de l'espace vital européen, Lebensraum, il estimait qu'une bonne
entente avec l'Angleterre était indispensable. Cela impliquait d'éviter
toute relance de la rivalité navale anglo-allemande, à laquelle il
attribuait l'entrée de l'Angleterre dans la guerre. Il ne tenait
pas l'Angleterre quitte pour autant, convaincu, comme Guillaume II
et Tirpitz l'avaient été avant lui, de l'irrémédiable déclin de
la puissance britannique. Il voyait l'Angleterre contrainte dans un
futur proche de composer avec la puissance continentale allemande.
La mer constituait
pour lui un élément inquiétant, hostile même, unheimlich 15
, il n'avait aucune notion de stratégie maritime, mais il n'en
avait pas moins des idée très précises sur le type de bâtiments
qu'il convenait de construire : il ne les concevait que supérieurs
en tonnage et en artillerie à tous les autre bâtiments étrangers.
Il le fera savoir en temps opportun.
Mais ce qui
importait le plus pour le moment, c'était l'alliance avec
l'Angleterre. Il jugeait avec sévérité, pour ne pas dire dédain,
les efforts de reconstruction de la Reichsmarine, la création d'une
armée de l'air lui apparaissant, bien à tort encore, moins menaçante
pour l'Angleterre.
Lorsqu'en février
1933 Raeder lui présenta son premier exposé sur l'état de la
marine, il fut on ne peut plus clair :
" Je ne veux
plus jamais avoir la guerre avec l'Angleterre, l'Italie et le Japon.
La flotte allemande doit en conséquence être construite dans le
cadre de ses missions à l'intérieur de la politique continentale
européenne "16.
Il n'en avait pas
alors dit davantage sur ce qu'il entendait par politique
continentale, mais n'en avait pas moins approuvé le plan de
reconstruction adopté par son prédécesseur. Il exprima seulement
le souhait que l'offre implicite de négociation sur la flotte faite
à Genève par la délégation anglaise soit mise à profit pour réaliser
dans les meilleurs délais un accord fixant à 1 : 3 le rapport de
puissance entre les deux marines et ce pour éviter une nouvelle
intervention de l'Angleterre dans un conflit continental. Ce rapport
constituera la base de négociation du futur accord naval
anglo-allemand.
Raeder
poursuivit sans hâte excessive le programme des Panzerschiffe, le
vote de la première tranche du troisième n’intervint qu'en
octobre 1932. Ce sera le dernier du type17.
L'état-major de la
marine avait rapidement compris tout l'intérêt de ce type de bâtiment
pour l'élargissement de ses missions traditionnelles en mer
Baltique et en mer du Nord. Leur puissance de combat et leur rayon
d'action permettaient d'envisager une conduite offensive de la
guerre dans l'Océan atlantique, Atlantikkriegführung, contre les
communications maritimes françaises.
L'envoi, en 1934,
du Deutschland dans l'Atlantique servit à la validation de ce
concept d'emploi de ce type de bâtiment :
Mais l'adversaire désigné
étant la France, les bâtiments à construire devaient être en
mesure de combattre les bâtiments français qui leur seraient opposés.
Or, le premier moment de stupeur passé, la marine française ne
resta pas inerte devant la menace constituée par ce que l'on
appelait les " cuirassés de poche ". La mise sur cale en
1932 du Dunkerque, suivie en 1934 par celle du Strasbourg, constitua
la réponse appropriée. Ces bâtiments de 26.000 tonnes étaient
non seulement supérieurs en armement (8 x 330 mm.) et en protection
(ceinture cuirassée de 241 mm.), mais aussi en vitesse (31 noeuds).
Le Panzerschiff
ayant été conçu essentiellement dans le cadre d'une limitation de
tonnage à 10.000 tonnes la tentation était forte, dès lors que la
liberté d'accroissement de déplacement était sur le point d'être
reconquise, d'envisager un déplacement plus important pour les
Panzerschiffe D et E, les futurs Scharnhorst et Gneisenau.
En juin 1934,
Raeder avait demandé pour ces bâtiments un accroissement important
de tonnage (26.000 tonnes) au profit de la protection et du
renforcement à trois tourelles triples de l'artillerie principale.
Hitler accepta les deux premiers points mais refusa le troisième et
ne concéda qu'un déplacement de 19.000 tonnes, sous la réserve
expresse qu'il fût tenu secret. Alors que les négociations pour
l'accord naval étaient en cours, il redoutait l'annonce d'un
accroissement trop important de la taille des bâtiments futurs.
Peu satisfait du résultat
obtenu, Raeder parvint à arracher la troisième tourelle en
mettant, de façon caractéristique, en exergue la nécessité de
faire pièce aux Dunkerque. Hitler voulut exiger un calibre supérieur
(6 x 380 mm. en tourelles doubles au lieu de 9 x 280 en tourelles
triples). Mais la marine ne possédait plus de 380 mm. et la réalisation
de ce nouveau calibre aurait signifié un important retard de
construction. Il céda, sous la réserve que l'accroissement de
calibre put avoir lui à l'occasion d'une modernisation.
La
construction des deux bâtiments fut annoncée en 1935, avec 26.000
t. de déplacement et une artillerie de 280 mm. (le nouveau nombre
des pièces n'était intentionnellement pas précisé).
Mais
l'accroissement de vitesse exigé (31 noeuds au lieu de 28), celui
encore plus considérable du déplacement (les 26.000 t. annoncés
en feront bientôt 35.000 à pleine charge), ne permettaient plus
d'avoir recours à la propulsion diesel, qui constituait pourtant
l'innovation la plus intéressante des Panzerschiffe.
La solution fut
trouvée dans le retour à une forme améliorée de la propulsion à
vapeur : la propulsion à vapeur sèche à haute pression,
Hochdruck-Heissdampf-Maschinenanlage : le processus permettait de
produire des pressions beaucoup plus importantes (45 atmosphères)
et d'atteindre ainsi la puissance nécessaire de 165.000 c.v., le
triple de celle nécessaire pour les Panzerschiffe. Une réduction
notable de la consommation de combustible, donc un accroissement du
rayon d'action, critère décisif pour des bâtiments destinés à
la guerre océanique, était attendu du système. Mais, à
l'encontre des moteurs considérés comme un matériel éprouvé après
leurs essais satisfaisants sur croiseurs 18 et
le premier Panzerschiff, l'installation n'avait pu être mise à l'épreuve.
Il s'agissait donc d'un saut technologique risqué.
La décision
d'adopter la propulsion à vapeur sèche pour les grands bâtiments
de combat, les croiseurs lourds et les destroyers fut peut-être
parmi celles prises par les responsables de la marine, celle qui
aura, comme nous le verrons, les conséquences les plus néfastes :
elle mettra parfois les bâtiments en danger, affectera sérieusement
leur taux de disponibilité (54,6 % pour le Hipper), enfin les spécifications
concernant le rayon d'action amélioré ne furent pas tenues (87 %
pour le Scharnhorst, mais 56 % pour le Hipper).
Mais il convient
toutefois de reconnaître que, lorsqu'elle fut prise, il n'existait
pas d'autre alternative19.
Le 16 mars 1935, la
Reichsmarine reçut l'appellation de Kriegsmarine, son chef troqua
le titre de chef de la direction de la marine pour celui de
commandant en chef de la marine, Oberbefehlshaber der Marine (ObdM)20,
ses bâtiments battirent désormais pavillon à croix gammée.
Le
4 juin 1935 s'ouvrirent à Londres les négociations concernant
l’accord naval anglo-allemand. L'accord naval fut signé sans
grande difficulté le 18 juin : le rapport de 35 % fut accepté
pour les bâtiments de surface ; pour les sous-marins les
Anglais étaient prêts à accorder un rapport de 100 % (la flotte
sous-marine anglaise n'était pas très importante), mais
l'Allemagne, soucieuse d'effacer les mauvais souvenirs de la guerre
sous-marine, avait habilement affirmé son intention de se contenter
de 45 % et de ne pas dépasser ce chiffre sans en informer préalablement
l'Angleterre. La déclaration d'adhésion au protocole de Londres de
1936 sur la conduite de la guerre sous-marine en conformité avec
l'ordre de prises était destinée à achever de convaincre de la
pureté des intentions allemandes.
L’offre
d’alliance, présentée par l’ambassadeur Ribbentrop et qui,
dans l’esprit d’Hitler, était liée au traité, sera par contre
" laissée sur la table ", comme l’avait été
celle de Guillaume II à la fin du siècle dernier. Hitler ne s'en
formalisera pas, sa jubilation pour avoir obtenu l'accord naval était
trop forte, il qualifiera cette journée de " plus beau jour de
sa vie ".
Raeder au fait des
réticences que cet accord, qui était malgré tout un accord de
limitation, suscitait dans la marine, le jugeait ainsi dans une
lettre qu'il adressa aux officiers :
" Un cadre
sensiblement plus important que ce que l'accord permet, n'aurait guère
pu être rempli dans la prochaine décade. Il nous donnera la
possibilité de réaliser une flotte moderne, composée de façon
appropriée et adaptée à nos besoins sur mer ".
En application
stricte de l'accord, il interdit dans les Kriegspiele 21
toute évocation d'un cas de guerre possible avec l'Angleterre, mais
ne prit pas moins en considération pour les futurs grands bâtiments
à construire les caractéristiques techniques des bâtiments
anglais. Après la guerre, il avouera le scepticisme qui avait été
toujours le sien concernant la possibilité de gagner l'Angleterre
à une politique de paix par la seule vertu d'un rapport de forces
navales22.
Le traité et c'était
un des buts recherchés donnait en quelque sorte une façade légale
aux différentes opérations de réarmement commencées déjà sous
le manteau. Mais il permit surtout de redéfinir dans un cadre réaliste
aussi bien le concept d'emploi des forces navales que la politique
de construction qui formaient un tout.
Dans la perspective
d'une guerre sur deux fronts contre la France et la Russie, l'équilibre
des forces sur mer à l'égard de la France devait être réalisé
pour 1942. La mer Baltique et la Baie allemande constituaient le
terrain d'engagement privilégié des forces légères et de l'aéronautique
navale. Les grands bâtiments devaient être engagés pour leur part
en mer du Nord et dans l'Océan atlantique en " groupes de
combat ", Kampfgruppe, constitués de Panzerschiffe, de
croiseurs lourds et de porte-avions. Le combat de ligne avait vécu,
l'appellation de bâtiment de ligne disparut d'ailleurs,
l'augmentation du déplacement des derniers Panzerschiffe fit
adopter pour eux celle caractéristique de " bâtiment de
combat ", Schlachtschiff .
Le concept de
guerre océanique impliquait un nombre relativement important de bâtiments,
qui ne pouvait être atteint qu'en acceptant une certaine limitation
des tonnages individuels.
L'objectif affiché
de parité avec la marine française impliquait par contre, similia
similibus, des bâtiments ayant des puissances de combat identiques.
L'annonce par la marine française de la mise sur cale des bâtiments
de ligne Richelieu et Jean -Bart23, ne pouvait
qu'entraîner un nouvel accroissement de tonnage et d'armement. La
marine allemande avait maintenant en développement pour le réarmement
futur des Scharnhorst une tourelle double de 380 mm. En adoptant
pour les Schlachschiffe F et G, les futurs Bismarck et Tirpitz, un
armement de 8 x 380 mm., qui conduisait à un déplacement de 35.000
t., elle ne faisait que suivre l'exemple de la marine française.
Elle se privait ainsi de la possibilité de construire plus de trois
bâtiments 24 , mais l'échec de la conférence
de Londres de 1935-1936, suivie par l'annonce par la Grande-Bretagne
d'un accroissement de sa flotte accorderait à la marine allemande
une nouvelle marge de manœuvre25.
Le même principe,
similia similibus, incita la marine allemande à lancer la
construction de croiseurs lourds de 10.000 t. armés de 8 x 203 mm.,
cette catégorie même que les Panzerschiffe de 10.000 t. étaient
censés supplanter. La construction de trois bâtiments avait été
initialement annoncée, leur nombre fut porté à cinq à l'annonce
du programme soviétique de construction, trois seulement entrèrent
finalement en service26.
La limitation
volontaire pour la construction des sous-marins à 45 % du tonnage
global des sous-marins anglais n'avait pas été inspirée seulement
par les raisons de politique extérieure déjà évoquées, elle
reflétait aussi le niveau des controverses à l'intérieur même de
la marine sur l'importance qu'il convenait de
donner à ce type de bâtiment dans la flotte à construire.
La polémique sur
l'emploi des sous-marins dans la guerre mondiale ne s'était guère
apaisée et nombreux étaient ceux par ailleurs qui estimaient
l'arme dépassée en raison des progrès accomplis par les moyens de
lutte anti-sous-marine. Il existait aussi dans la marine un à
priori tenace sur le manque de vulnérabilité de l'économie française
à l'interruption de ses communications maritimes. Les premiers
sous-marins construits seront de petits sous-marins côtiers de 250
t., bien incapables de mener une guerre atlantique au commerce. Il
faudra attendre la fin de 1936 pour qu'à l'instigation du
commandant des sous-marins, le capitaine de vaisseau Dönitz, leur
emploi soit envisagé aussi en Méditerranée contre les bâtiments
de guerre français et les transports de troupe et que soit décidé
la construction de bâtiments de 500 t.(type VII B) et de 750 t.
(type IX A).
Après qu'Hitler
eut donné connaissance, en 1936, à ses grands subordonnés de son
plan de quatre ans destiné à mettre l'armée et l'économie sur le
pied de guerre, kriegsbereit, Raeder tint le 3 février 1937 devant
lui et les mêmes dignitaires un discours destiné à exposer
l'essentiel de ses principes concernant la conduite de la guerre sur
mer et à les convaincre de la nécessité d'acquérir, dès le
temps de paix et par une politique navale à long terme, une flotte
puissante. Il le conclua de façon prophétique :
" Ce qui se
trouvera à la déclaration de guerre dans la main du commandant de
la flotte, représentera pour l'essentiel ce qui sera disponible
pour la durée de la guerre. Une politique de construction de bâtiment
forte et de grande ampleur en temps de paix fait en conséquence
partie de la stratégie du temps de guerre 27
"
Le 5 novembre 1937,
Hitler dévoila devant le même auditoire ses premiers objectifs de
conquête d'espace vital : l'Autriche la Tchécoslovaquie28.
Le ministre des Affaires étrangères von Neurath, celui de la
guerre von Blomberg et le commandant en chef de l'armée von Fritsch
exprimèrent contre les actions projetées, des mises en garde
qu'ils payèrent de leur poste, voire d'atteintes à leur honneur.
Raeder pour sa part ne réagit pas : le primat de la politique ne
pouvait pour lui être mis en cause, nous en connaissons la raison.
Malgré les
assurances données par le Führer, Raeder ne nourrissait guère
plus de doute sur le risque d'un conflit avec la puissance navale
anglaise. Le 27 mai 1938, Hitler le convoqua pour l'entretenir de l'achèvement
accéléré des Bismarck et Tirpitz, de l'accroissement de
l'armement des Scharnhorst, Gneisenau (le passage au calibre de 380
mm.) et lui ordonner la construction de 6 cales de construction pour
des bâtiments plus importants. Il lui donna également l'ordre de
passer rapidement au rapport de 100 % pour la construction des
sous-marins. Ce fut à cette occasion que, pour la première fois,
il concéda qu'il fallait compter aussi dans le futur sur une guerre
contre l'Angleterre29.
Raeder ne put
qu’en prendre acte, son erreur fut de faire confiance au Führer,
quand il lui affirma que la question ne se poserait pas avant
plusieurs années. Il n’en fit pas moins étudier sans délai par
son état-major les conséquences de ce qui n’était encore
qu’une éventualité.
Les réflexions
conduites en commun furent mises en forme dans un mémoire rédigé
par le capitaine de frégate H. Heye30.
Un consensus s’
établit sur le plan des concepts :
|
|
 |
La
flotte de combat représentait la force de
la puissance maritime anglaise, les
communications maritimes à protéger représentaient
par contre sa faiblesse, il ne fallait donc
pas rechercher une décision par la
bataille, mais s’en prendre aux
communications maritimes de l’adversaire. |
|
|
 |
Les
caractéristiques propres des
sous-marins, l’efficacité de la lutte
anti-sous-marine, la nécessité de
respecter l’ " Ordre de
prise ", avaient pour conséquence
qu’il était exclu d’attendre le
succès d’une guerre offensive menée
exclusivement par sous-marins. L’expérience
avait montré en outre que de lourdes
pertes interviendraient, dès que
l’adversaire aurait organisé sa défense. |
|
|
 |
Une
guerre océanique menée
conjointement par des cuirassés de
poche améliorés et des sous-marins
était la seule à pouvoir offrir de
véritables perspectives de succès. |
|
|
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|
Un
comité de planification chargé de définir la
flotte correspondant à cette stratégie proposa
à la mi-octobre 1938 un plan de construction,
connu sous le nom de Plan Z31.
Les
12 Panzerschiffe améliorés de type P 32
inscrits devaient constituer les vecteurs
principaux de la guerre océanique au commerce
privilégiée par Raeder33.
Leur vitesse accrue, leur protection renforcée,
par rapport aux trois premiers cuirassés de poche
construits, leur permettraient d’affirmer leur
supériorité à l’égard notamment des
croiseurs lourds, qu’ils devaient chasser des océans.
Le
rôle attribué aux 6 nouveaux cuirassés de type
H34, était moins bien défini,
il reflétait en fait les divergences d’opinion
sur leur emploi apparues entre les membres du
comité.
Il
y avait ceux qui, comme le contre-amiral Fuchs
envisageaient leur engagement dans la guerre au
commerce dans l’Atlantique, ceux qui, comme le
vice-amiral Guse, préconisaient d’en construire
estimant que leur utilisation pourrait être déterminée
ultérieurement, ceux enfin qui comme le chef de
la Flotte, l’amiral Carls, estimaient qu’eux
seuls permettraient de garantir l’accès à
l’océan, indispensable pour que l’Allemagne
puisse, selon la volonté du Führer, affirmer son
rang de puissance mondiale35.
C’était
Carls qui avait fait preuve de plus de
clairvoyance, du moins en ce qui concernait les véritables
intentions du Führer : la marine s’en aperçut
lorsque après quelques hésitations concernant la
fixation des priorités de construction, elle se
vit signifier le 18 janvier 1939 par Hitler
l’ordre d’achever les 6 cuirassés H pour 1945
(et non 1947-1948 comme prévu), au motif qu’il
en aurait besoin cette année là pour ses
objectifs politiques. Balayant d’avance toute
objection, il ajouta :
|
"
Si je suis capable de bâtir en six années le IIIème
Reich, alors la marine peut bien construire ces six
bâtiments en six ans36.
Dans
la logique hitlérienne, si l'on peut parler de
logique, 1945 devait être l'année de l'achèvement
de la conquête à l'est de l'espace vital ,
Lebensraum, allemand. La Kriegsmarine n'allait pas
tarder à apprendre à ses dépens que pour cette
conquête Hitler estimait n'avoir pas besoin d'elle.
C'était après qu'il comptait sur elle.
Raeder
obtint du Führer le 27 janvier 1939 un haut degré
de priorité dans l'attribution des moyens de tous
ordres, matières premières, personnel qualifié
etc. nécessaires :
Mais
pour obtenir aussi l'aval du grand responsable du
Plan de 4 ans pour le réarmement de l'Allemagne, le
Reichsmarschall Göring, Raeder dut faire une
concession sur le statut de l'aéronautique navale,
die Marineluftwaffe, qu'il n'aura de cesse de
regretter37.
Göring
avait été convaincu par son propre état-major que
dans le cas d'un conflit contre l'Angleterre,
l'attaque à la mer des bâtiments ennemis
constituerait l'objectif principal, il signifia fin
novembre 1938 à la Seekriegsleitung que la
Luftwaffe se considérait comme " totalement
responsable de la conduite de la guerre aérienne au
dessus de la mer et de la conduite de la guerre sur
mer à partir de l'air " et comptait constituer
pour cela jusqu'en 1942, la date fatidique, 58
escadrilles de combat et 16 de chasse.
Le
conflit air marine ne pouvait plus être évité.
Raeder ne parvint pas à obtenir de Hitler un
arbitrage en sa faveur et pour obtenir la priorité
pour la construction de sa flotte, pourtant concédée
celle-là par Hitler lui-même, il dut transiger
avec Göring, qui était le véritable maître du
plan de réarmement du Reich puisque il disposait
aussi bien de la répartition des matières premières
contingentées que de la main d'œuvre qualifiée nécessaire.
Le
protocole signé le 27 janvier 1939 réalisa
l'accord sur la base des 41 formations concédées
fin novembre. En ce qui concernait la définition
des types, la marine se trouvait dans la dépendance
complète de Göring qui contrôlait l'ensemble de
l'armement aérien.
Un
compromis fut trouvé sur le plan opérationnel :
-
Le point d'application principal, Schwerpunkt, de
l'action de la Luftwaffe était l'Angleterre elle-même
(les objectifs à terre) et les zones maritimes où
l'action de la marine ne pouvait s'exercer (il faut
comprendre par là les zones où les bâtiments
couraient des risques de destruction certaine). Une
action de la Luftwaffe n'était pas exclue dans les
autres zones, mais elle n'interviendrait qu'en
accord avec la marine.
-
L'intervention de la Luftwaffe dans les combats sur
mer (entre navires) n'interviendrait qu'à la
demande de la marine.
-
La Marineluftwaffe se vit reconnaître la mission d'éclairage
à la mer au profit de la conduite de la guerre sur
mer.
-
Enfin le largage aérien de mines n'interviendrait
qu'en accord avec la marine, les eaux où elle ne
pourrait pas procéder elle-même à ce mouillage
pourraient être attribuées d'emblée à la
Luftwaffe.
Le
détachement auprès du commandement de la marine
d'un général de la Luftwaffe (FdLuft), qui n'en
restait pas moins subordonné à Göring lui-même,
ne suffira pas à prévenir toutes les sources de
conflit que ce protocole génèrera.
Raeder
espéra sans doute, comme il l'écrira dans ses mémoires38,
que la création d'une véritable aviation embarquée
sur porte-avions permettrait de reconsidérer
l'ensemble du problème, mais la guerre ne lui en
donnera plus l'occasion .
En
réalité, comme l'écrit R. Güth :
"
La Kriegsmarine perdait ainsi l'outil de combat et
sa direction centralisée, qui est pour la guerre
sur mer d'une signification déterminante "39.
Ce
marché de dupes était par ailleurs caractéristique
de la procédure d'arbitrage utilisée par Hitler
dans les hautes instances du Reich nazi, que Raeder
ne comprendra que trop tard. Comme il l'écrira dans
ses mémoires :
"
Hitler avait un penchant pour jouer l'un contre
l'autre deux parties en conflit, dans la pensée que
leur affrontement aboutirait à un résultat final
bien meilleur que dans le cas d'un travail en commun
sans frictions 40 ".
Raeder
sous-estimera toujours par ailleurs, pour son plus
grand désavantage, la position de force dont Göring,
en tant que vieux compagnon de parti, jouira
longtemps auprès du Führer.
Dans
la perspective d'une guerre proche contre
l'Angleterre, ce fut surtout l'absence d'une véritable
flotte atlantique qui se fit sentir. Les trois
Panzerschiffe ne suffiraient pas à la tâche. Quant
aux Schlachtschiffe, les deux premiers, Scharnhorst,
Gneisenau n'auraient pas terminé leur mise en
condition opérationnelle avant l'automne 1939, les
Bismarck, Tirpitz ne pouvaient pas être achevés
avant l'été 1940 pour l'un, début 1941 pour le
second.
La
situation ne se présentait guère mieux pour les
sous-marins. Elle était la conséquence de l'idée
que la marine allemande s'était faite longtemps des
possibilités d'emploi de cette arme.
A
la déclaration de guerre, 57 sous-marins étaient
en service dont 30 étaient des bâtiments de 250
t.(type II), 18 des bâtiments de 500 t. (type VII)
et 9 seulement de 750 t. (types IX). Cette répartition
reflétait l'évolution de la doctrine d'emploi du
commandement de la marine. Jusqu'à la prise de
conscience du risque de guerre avec l'Angleterre, la
part fut faite belle aux petits sous-marins côtiers
: la préparation clandestine de leur construction
était plus facile à dissimuler et leur principale
zone d'engagement était constituée par la mer
Baltique la mer du Nord et par la côte française
jusqu'au golfe de Biscaye41.
Dönitz
fut longtemps un des rares officiers à réfuter
" l'opinion générale dans les marines ",
qui voulait faire du sous-marin une arme périmée
et à qualifier de parfaitement inefficaces les
moyens utilisés pour la détection
acoustique des sous-marins, affirmation qu'il répétera
devant Hitler à la déclaration de guerre.
Mais
Dönitz n'eut guère d'influence, malgré les
quelques soutiens dont il disposait sur la stratégie
et surtout sur la planification des constructions de
la marine. C'est ainsi qu'en 1937 encore, il ne
parviendra pas à convaincre le commandement de
concentrer la production sur les sous-marins de type
VII B.
Lorsqu'en
1938, le risque de guerre contre l'Angleterre sera
pris en compte, nous avons vu que le commandement de
la marine attendait des bâtiments de surface et non
des sous-marins des sous-marins l'efficacité
maximum dans une guerre contre les communications
britanniques. Le Kriegspiel effectué à l'automne
1938, sur le thème d'une guerre contre l'Angleterre
montra qu'une guerre purement sous-marine aurait
pour corollaire de permettre à l'adversaire de
concentrer toutes ses forces de surface sur la
protection de convois, qui deviendraient de ce fait
pratiquement inattaquables. L'intervention simultanée
dans la guerre au commerce de forces de surface,
Panzerschiffe, croiseurs lourds, outre son impact
propre, contraindrait au contraire l'adversaire à
une dispersion de ses forces, qui faciliterait
l'action des sous-marins eux-mêmes. Il y avait là
une belle illustration de la théorie de Raeder sur
l'action réciproque, die Wechselwirkung, des différents
moyens de lutte qui n'était pas, il faut bien le
dire , sans fondements42.
A
l'occasion de ce type de Kriegspiel, Dönitz lui-même
ne présenta aucune conception, qui aurait conféré
à la guerre sous-marine un rôle décisif43.
Ce
n'est que le 1er septembre 1939, alors que les
signes d'une guerre imminente s'accumulaient, qu'il
adressa au commandement un mémoire proposant un
plan de construction accéléré destiné à
permettre, en 1946, l'engagement simultané de 178 bâtiments.
La réalisation de ce plan supposait bien évidemment
de consentir à l'arme sous-marine la priorité
absolue sur " les autres missions de la
Kriegsmarine "44.
En
septembre 1939 la guerre était là une fois de
plus, avant que la marine allemande ait pu atteindre
le niveau de puissance correspondant à la stratégie
ambitieuse qu'elle avait conçue.
________
Notes:
1
Brézet, " Le Plan Tirpitz ", "
Le Jutland "
2
Cette réglementation sera encore en vigueur au début
de la seconde guerre mondiale
3
D'octobre 1916 à janvier 1917, une moyenne
mensuelle de 190 bâtiments (325.000 BRT) fut coulé
4
En avril 1917, 858 bâtiments (840.000 BRT) coulés
5
Güth, " Von Revolution zu Revolution ",
p. 143
6
Nous utiliserons cette appellation de préférence
à celle de contre-torpilleur, c'est la traduction
littérale du mot allemand Zerstörer et c'est aussi
l'appellation francisée du destroyer anglais, qui
est le bâtiment correspondant
7
Rahn, " Reichsmarine und Landesverteidigung
", p. 60; Dülffer, " Weimar, Hitler und
die Marine, p. 32
8
La Prusse orientale était séparée du reste du
Reich par le" corridor de Dantzig "
9
Sandhofer, " Das Panzerschiff A und die Vorentwürfe
von 1920 bis 1928 "
10
Le chef de la division Transports au cœur du
dispositif de réarmement clandestin
11
Güth " Die Marine des deutschen Reiches
", p.83; Rahn, op. cité p.233; Dülffer, op.
cité p. 90
12
Raeder, " Der Kreuzerkrieg in den ausländischen
Gewässer "
13
La personnalité de Raeder a suscité une littérature
importante; c.f. Güth, op. cité.; Dülffer, op.
cité; Rahn, op. cité; Salewski, " die
Deutschen und das Meer "
14
Rahn, op. cité, p. 192
15
Puttkamer " Die unheimliche See, Hitler und die
Kriegsmarine "
16
Raeder, " Mein Leben ", t. 1, p. 281
17
Ils porteront les noms de Deutschland, Admirai
Scheer, Admiral Graf Spee
18
Les trois croiseurs de la classe Königsberg
disposaient de deux diesels de croisière
embrayables sur les deux lignes d'arbre, sur les
deux croiseurs de la classe Leipzig, ils
actionnaient la ligne d'arbre centrale et conféraient
au bâtiment une vitesse de croisière de 18 noeuds
19
Treue, Möller, Rahn, " Deutsche Marinerüstung
1919-1942 " p. 91
20
Raeder sera nommé au nouveau grade de général
amiral le 20.4.1936 et grand amiral en avril 1939,
à l'occasion du lancement du Bismarck
21
On appelait ainsi les exercices à haut niveau faits
"sur le papier ", destinés à étudier
les stratégies et les tactiques possible
22
Güth, op. cité, p. 185.
23
35.000 tonnes, 8 x 380 mm.; 9 x 152 mm.;
24
L'accord accordait à la marine allemande 180.000 t.
de grands bâtiments dont 80.000 étaient déjà
prises par les Panzerschiff A à E, restaient donc
100.000 t. utilisables
25
Elle comptait mettre sur cale, jusque en 1940, 5
cuirassés, 5 porte-avions, 26 croiseurs légers, 40
destroyers, 19 sous-marins
26
Le Hipper et le Blücher lancés en 1939, le Prinz
Eugen lancé en 1940; la coque du Lützow fut remise
à l'Union soviètaique dans le cadre de l'accord
d'août 1939; la construction du Seydlitz avait été
arrêrée au début de la guerre, en 1942 sa
transformation en porte-avions auxiliaire seramise
à l'étude
27
Gemzell, " Raeder, Hitler und Skandinavien
", p.51
28
Hossbach Protokoll; Güth, op. cité, p. 219; M.
Salewski, " Die deutsche Seekriegsleitung, t. 1
p. 45; Masson, " Histoire de l'armée allemande
", p. 45
29
Gemzell, op. cité, p. 79
30
Salewski, op. cité, t. 3, p. 27 à 63
31
Le plan Z prévoyait, pour 1948, une flotte composée
de : 10 bâtiments de combat (dont 6 à moteur
de type H), 15 Panzerschiffe (dont 12 de type P), 4
porte-avions, 5 croiseurs lourds, 44 croiseurs, 68
destroyers, 90 torpilleurs, 249 sous-marins, 75
vedettes lance-torpilles…
32
Type P : 18. 000 t., 6 ou 8 x 280 mm., 34 nœuds,
protection renforcée
33
Rahn, " German Naval Power " ,
p. 91
34
Type H : 55. 000 t., 8 x 405 mm., propulsion à
moteur
35
Dülffer, op. cité, p. 481
36
Brennecke, op. cité, p. 45
37
Bidlingmaier, " Die Grundlagen für die
Zusammenarbeit Luftwaffe/Kriegsmarine und ihre
Erprobung in den ersten Kriegsmonate ", p.73;
Neitzel, " Der Einsatz der deutschen Luftwaffe
über dem Atlantik und der Nordsee 1939-1945 ",
p.12; Güth, " Raeder und die Englische Frage
", p. 154.
38
Raeder, " Erinnerungen ", t. 2 p. 104
39
Güth, " Reichsmarine ", p. 236
40
Raeder, " Mein Leben ", t. 2, p. 103
41
Treue, Möller, Rahn; op. cité, p. 139 et suiv.
42
Dülffer, " Weimar, Hitler und die Marine, p.
386 et suiv.; W. Treue, op. cité, p.142 et suiv.
43
Treue, op. cité, p. 21;
44
Salewski, op. cité, t.3, p.64.
|