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F.E. Brézet

Histoire de la marine allemande (1939-1945)

1. De la Reichsmarine à la Kriegsmarine, la reconstruction de la marine allemande

 

 

En août 1914, la marine impériale allemande, création de l'empereur Guillaume II et du secrétaire d'Etat à la marine, le grand amiral Alfred von Tirpitz, était entrée dans la guerre alors qu'elle n'avait pas encore atteint le niveau de force qui lui aurait permis de faire face à une coalition de puissances maritimes .

La stratégie anglaise de blocus éloigné mit en échec la recherche d'une égalisation des forces, Ausgleichtaktik, considérée par le commandement de la marine comme le préalable à la recherche d'une bataille décisive.

Le résultat de la bataille du Jutland (mai 1916), n'avait rien qui puisse satisfaire aucun des deux protagonistes : la flotte anglaise avait laissé échapper une occasion de victoire, qui ne se représenterait plus; le commandement de la marine allemande y avait acquis la certitude que la bataille décisive n'était qu'un leurre et que son seul espoir d'issue victorieuse du conflit reposait dans la conduite de la guerre sous-marine1.

Mais ce type de guerre posait des problèmes spécifiques de droit international et de politique étrangère. La guerre au commerce maritime était alors réglementée par ce qu'il était convenu d'appeler l'" Ordre de prise ", Prisenordnung : tout bâtiment de commerce ennemi devait d’abord être arraisonné, s'il ne pouvait faire l'objet d'une saisie par équipe de prise, sa destruction n'était autorisée qu'après que la survie de son équipage ait été assurée.

Ces conditions définies par un accord international, alors que le sous-marin n'existait pas, étaient aussi peu adaptées que possible aux conditions de la guerre sous-marine2.

La tentation était forte de se soustraire à cette réglementation contraignante et de pratiquer une " guerre sous-marine à outrance ".

En 1916, la mise en application sous la pression de l'Etat-major de l'armée d'une telle mesure avait provoqué une vive réaction des puissances neutres, particulièrement des Etats-Unis : le pouvoir politique avait alors reculé devant la menace d'une rupture des relations diplomatiques et d'un risque de guerre avec les U.S.A.

Bien que l'expérience ait montré que des succès importants pouvaient être obtenus en respectant l'ordre de prise3, l'Etat-major de l'armée, faisant foi à l'engagement de l'Etat-major de la marine de couler quelque 600.000 BRT/mois, arracha au pouvoir politique, en février 1917, la déclaration de conduite de la guerre sous-marine à outrance.

En dépit d'un succès initial prometteur4, il s'avéra après quelques mois que la guerre sous-marine à outrance n'était pas, elle non plus en mesure d'apporter le succès décisif escompté.

Elle fut par contre, non sans motifs, créditée de l'entrée en guerre des Etats-Unis, dont nul ne contestera ensuite l'importance décisive pour l'issue finale.

En octobre 1918, devant l'offensive devenue générale des Alliés, le commandement de l'armée convaincu de la perte inéluctable de la guerre exigea du pouvoir politique qu'il soit immédiatement mis fin aux combats par un armistice.

En gage de bonne volonté à l'égard du président Wilson, qui tenait entre ses mains le sort de l'arrêt des combats, le gouvernement allemand avait interdit le torpillage des bâtiments portant des passagers.

La marine venait enfin de réaliser l’unité de commandement, qui lui avait tant fait défaut pendant la guerre. Le chef de la toute nouvelle direction de la guerre sur mer, Seekriegsleitung, l'amiral Scheer estimant l'ordre inexécutable sous cette forme, avait ordonné l'arrêt de la guerre sous-marine. Mais il ne s’en tint pas là : estimant que " la marine n'avait pas besoin d'un armistice " et que la flotte, n'ayant plus à assurer le soutien de la guerre sous-marine, se voyait ainsi rendre en quelque sorte sa liberté d'action, il ordonnait le 24 octobre une opération de sortie des forces de haute mer sur l’ouvert du Pas de Calais. Il mettait ainsi à exécution une intention dont il avait donné le véritable motif le 17 octobre en préparation à une réunion des chefs militaires ordonnée par le chancelier :

" Il est impossible qu'à l'occasion du combat final, qui précède un armistice plus ou moins proche, la flotte reste inactive. Elle doit être engagée. Même s'il ne faut pas s'attendre de la sorte à ce qu'un changement décisif en résulte, c'est pour des raisons morales une question d'honneur et d'existence pour la marine, d'avoir fait tout son possible dans le dernier combat "5.

" Une question d'existence "..., Scheer se référait ainsi à ce qui avait été durant toute la guerre une des préoccupations principales de la marine : la crainte que la fin même victorieuse de la guerre survienne avant que la marine ait pu prouver sa valeur et que la nécessité de sa continuité ou de sa reconstruction soit ainsi remise en cause par les forces nombreuses, armée, partis politiques, qui avaient toujours été hostiles à son existence.

Mais les marins n'étaient pas disposés à être les dernières victimes de ce qu'ils considéraient comme un combat pour l'honneur, alors que l'armée rentrait en ordre et pratiquement sans combattre au pays.

Le 29 octobre des troubles éclataient sur des bâtiments de ligne et des croiseurs de la force d'éclairage, l'opération envisagée était suspendue. Des troubles se manifestaient à nouveau les 30 et 31 octobre sur d'autres bâtiments. La décision de faire rentrer les bâtiments à Wilhelmshaven et à Kiel, où des organisations révolutionnaires étaient déjà en place, allait se révéler fatale. Le 4 novembre, le " lundi rouge ", des pavillons rouges montaient en tête de mât des bâtiments, non seulement la situation ne pouvait plus être rétablie, mais les équipages des bâtiments mutinés prenaient une part remarquée dans les agissements révolutionnaires qui secouaient le pays.

La marine allait connaître le pire avec l'internement à Scapa Flow, en novembre 1918, en gage de l'armistice octroyé, des bâtiments de la flotte de haute mer et leur sabordage le 28 janvier 1920. Mais c'est surtout la mutinerie de ses équipages, die Meuterei, qui marquera à jamais comme au fer rouge l'esprit des officiers, qui avaient vécu cette époque. Comme l'écrira l'amiral Raeder :

" Plus jamais un novembre 1918... "

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'armée avait réussi à préserver son image : elle avait au prix de lourds sacrifices défendu la patrie attaquée et n'avait du céder qu'accablée par le nombre, c'était elle ensuite qui avait rétabli l'ordre dans le pays.

Aux yeux de l'opinion publique par contre, la marine n'avait jamais été véritablement engagée, la guerre sous-marine n'avait réussi qu'à provoquer l'entrée en guerre des Etats-Unis tenue pour principale cause de la défaite militaire, quant aux mutineries elles avaient largement contribué à la " chienlit révolutionnaire ", qui avait servi à accréditer la théorie du " coup de poignard dans le dos ", qui achevait de mettre l'armée hors de cause.

Ainsi non seulement les concepts d'engagement des forces de haute mer et de forces sous-marines n'avaient pas produit le résultat escompté, mais l'ultime tentative de sortie destinée à créer pour le moins le fondement moral d'une reconstruction de la marine avait abouti à rejeter sur la marine la responsabilité de la défaite et surtout celle des désordres révolutionnaires dont le Reich avait failli ne pas se remettre : incontournable et bien encombrant héritage pour ceux qui allaient devoir tout recommencer.

Le traité de Versailles n'autorisait qu'une flotte composée de huit bâtiments de ligne prédreadnought des classes Braunschweig et Deutschland (dont deux en réserve), six croiseurs, vingt-quatre destroyers 6 et torpilleurs, les sous-marins et les aéronefs étaient interdits. Il fixait des règles draconiennes pour les délais de remplacement, les déplacements et l'armement des unités à remplacer.

La marine se vit attribuer l'appellation de " Marine du Reich ", Reichsmarine, et fut à ce titre partie intégrante de la Reichswehr, donc directement subordonnée à son ministre, le député social-démocrate Noske. Une Amirauté fut créée et pour la diriger il fut fait appel à une personnalité indiscutée, l'amiral Adolf von Trotha.

En mars 1920, la compromission de l'Amirauté dans la tentative de putsch menée par le général von Lüttwitz et un radical d'extrême droite Kapp ruinera les efforts qui étaient en train de commencer à porter leurs fruits. A l'intérieur même de la marine, les conséquences furent plus dramatiques qu'en novembre 1918, les ports militaires furent le théâtre d'affrontements très sanglants.

Trotha fut relevé de ses fonctions, mais plus grave encore il ne lui fut pas désigné de remplaçant, son adjoint, l'amiral Michaelis assurant un simple intérim. Comme l'écrit W. Rahn :

" La marine se trouvait dans une sévère crise de structure, qui devait devenir bientôt une crise pour son existence "7.

L'amiral Michaelis sauva la situation en faisant rédiger et surtout largement diffuser dans les sphères du pouvoir un mémoire mettant en évidence le rôle indispensable de la marine dans la protection de la liaison avec la Prusse orientale, qui en cas de guerre avec la Pologne ne pouvait être assurée que par mer8.

Après bien des hésitations, le président Ebert nomma en septembre l'amiral Behncke comme chef d'une simple " Direction de la marine ", Marineleitung : La crise était dénouée, mais il faudra plusieurs années à Behncke pour parvenir à rétablir la cohésion interne perdue.

Les responsables de la marine n'oublieront jamais ces mois durant lesquels son existence s'était trouvée en suspens et nous n'allons pas tarder à voir les conclusions qu'en tirera son futur chef l'amiral Raeder sur le comportement qu'il convenait d'avoir à l'égard du pouvoir politique, quel qu'il fût. La marine comprit aussi qu'il lui fallait plus que jamais mettre l'accent sur le rôle qu'elle pouvait être amenée à tenir dans la défense du territoire, Landesverteidigung

La Pologne fut perçue très tôt par la Reichswehr comme un adversaire potentiel. La marine se persuada vite qu'un conflit avec la Pologne ne resterait pas isolé et qu'il convenait de prendre aussi en considération un conflit avec la France.

A partir de 1925, le successeur de Behncke, l'amiral Zenker, développa un véritable concept stratégique contre la marine française. Qu'il s'agisse de s'opposer à une intrusion française supposée en mer Baltique ou à une tentative française d'interruption des communications maritimes, la marine devrait mener en mer du Nord de vastes opérations et disposer pour cela de bâtiments réunissant à la fois vitesse, puissance de combat et rayon d'action. C'était reconnaître la nécessité d'une véritable marine de haute mer, possédant d'autres capacités qu'une simple force de défense des côtes.

Le traité de Versailles permettait le remplacement des bâtiments de tous types au bout d'un délai fixé : le déplacement et l'armement ne pouvaient toutefois en aucun cas être modifiés.

S'agissant des huit bâtiments de ligne autorisés, la première échéance tombait en 1927. Le problème était de savoir si la limitation du déplacement à 10.000 tonnes permettrait de construire un véritable bâtiment de combat9.

Tenue délibérément à l'écart du traité de Washington de 1922, l’Allemagne n'était pas liée par la limitation adoptée du calibre de l'artillerie des croiseurs (203 mm.), si bien que ne tarda pas à germer dans l'esprit des responsables du projet, l'idée de construire un bâtiment qui serait supérieur en vitesse aux bâtiments de ligne et en armement aux croiseurs. La réalisation d'un pareil bâtiment était par ailleurs destinée à perturber la convention de Washington et à obtenir que l'Allemagne y fut admise, ce qui revenait à se tirer avec élégance des contraintes du traité de Versailles.

La marine avait aussi acquis la conviction que les Alliés resteraient inébranlables sur le déplacement de 10.000 t. et le calibre de 280 mm., mais ne s'opposeraient pas à 6 pièces d'artillerie principale (2 tourelles triples) au lieu de 4. Le projet retenu avait donc cette configuration, la limitation de déplacement n'autorisait qu'une ceinture cuirassée de 100 mm., 4 moteurs diesel, c'était là l'innovation principale, assuraient une vitesse de 28 noeuds et un important rayon d'action.

Zenker évita aussi bien l'appellation de bâtiment de ligne que de celle de croiseur-cuirassé, il retint celle de " bâtiment cuirassé ", Panzerschiff.

Il n'avait pu prévoir que la demande de vote de la première tranche du Panzerschiff arriverait devant le Reichstag en même temps que l'" affaire Lohmann "10. Le scandale entraînera la démission, en janvier 1928, du ministre de la Reichswehr Gessler, avant d'entraîner en octobre celle de Zenker lui-même11.

Il laissait la place à un homme auquel la marine allemande allait en quelque sorte s'identifier : l'amiral Erich Raeder.

Outre ses qualités évidentes et sa personnalité exceptionnelle, Raeder incarnait plus que tout autre la tradition.

Il avait servi sous les ordres de deux des chefs les plus prestigieux de la marine impériale : Tirpitz et Hipper.

Sa collaboration avec l'amiral von Trotha avait été moins heureuse : après le putsch de Kapp, il avait été muté aux archives de la marine. Il avait mis à profit ces deux année de purgatoire pour rédiger les deux volumes de l'historique officiel de la guerre consacrés à la guerre au commerce par croiseurs12. Un des enseignements qu’il avait tiré de cette étude était que l’état-major de la marine avait alors négligé de prendre en compte l’effet réciproque, die Wechselwirkung, que les différents théâtres d’opérations (océan Pacifique, mer du Nord) et les différentes formes de conduite de la guerre sur mer (guerre au commerce, guerre d’escadre) ne pouvaient manquer d’exercer entre eux : le concept d’action réciproque constituera un élément essentiel de ses futures conceptions stratégiques.

C'est peu de dire qu'il avait été profondément marqué par ses années de service dans la marine impériale, la guerre, les mutineries, " plus jamais un novembre 1918 " sera sa devise. Quant au putsch de Kapp, il avait achevé de le convaincre de la nécessité de tenir la marine à l'écart de la politique.

Le style de commandement autoritaire, straffe Führung, qu'il va imposer dans la marine, n'excluait pas une certaine capacité d'accommodement aux tensions internes inéluctables, mais impliquait la prise en charge sans partage des liens de la marine avec l'extérieur, en particulier avec l'Etat et la politique13.

Ce dernier élément jouera un rôle important dès sa prise de fonction. La marine était alors pour l'opinion publique le " chiffon rouge ", das rote Tuch, et il faudra toute son adresse pour rétablir, une fois encore, son image de marque.

Pour ce qui était de la reconstruction de la marine, il s'inscrira d'abord avec prudence dans la continuité de ses prédécesseurs.

Cela ne signifiait pas, pour autant qu'il avait renoncé à toute ambition future pour la marine. En mai 1929, le nouveau ministre de la Reichswehr, Groener, lui avait posé la question de savoir si, au cas où les limitations du traité de Versailles tomberaient, la marine jugerait nécessaire la possession de grands bâtiments de combat. La réponse de Raeder fut très significative :

" A côté du porte-avions, qui soutient par sa capacité d'éclairage les bâtiments destinés à la guerre au commerce, le grand bâtiment de combat doit être conservé et développé comme " pièce de résistance" (en français dans le texte)...Déterminant pour ceux qui le préconisent est le fait qu'aucun pays ne peut y renoncer, aussi longtemps que d'autres nations s'y tiendront (Similia similibus) "14.

Le grand bâtiment continuerait donc pour lui à constituer l'épine dorsale d'une flotte de combat et si le porte-avions était évoqué, son rôle se limitait à l'éclairage des bâtiments destinés à la guerre au commerce. Quant au sous-marin, qui faisait l'objet pourtant de développement clandestin, il n'était envisagé que comme bâtiment de défense côtière : l'opinion prévalait alors qu'avec le développement des armes de défense, son importance militaire avait diminué de façon considérable.

En novembre 1932, Raeder fit signer par le gouvernement Schleicher un plan de reconstruction en trois étapes qui prévoyait d'importantes augmentations de personnel, préalable indispensable à l'armement des futures unités, la mise en service de 6 bâtiments de ligne (ou Panzerschiffe), d'un porte-avions, de 6 croiseurs, de 6 demi-flottilles de destroyers ou de torpilleurs, de 3 demi-flottilles de dragueurs de mines, de 3 demi-flottilles de vedettes lance-torpilles. Mais ce qui manifesta surtout la rupture avec le traité de Versailles, ce fut la création d'une aéronautique navale, Marineluftwaffe, composée de 9 formations et de 3 demi-flottilles de sous-marins (16 U-Boote). Pour ces derniers, la marine n'était qu'autorisée à en préparer la construction, Schleicher se réservant encore le moment de la décision.

A la fin de l'année, à quelques mois seulement de l'arrivée au pouvoir de Hitler, l'Allemagne arracha à la conférence de Genève sur le désarmement l'égalité des droits, cette Gleichberechtigung recherchée depuis si longtemps.

On n'insistera jamais assez sur le fait que, qu'il s'agisse de l'armée ou de la marine, ce sont les derniers gouvernements de la " République de Weimar ", qui ont suscité dans tous les domaines les conditions initiales du réarmement allemand.

L'arrivée au pouvoir de Hitler, le 30 janvier 1933, ne modifiera pas dans l'immédiat la situation de la marine.

Hitler arrivait pourtant avec des idées bien arrêtées sur la politique à adopter à l'égard de l'Angleterre et les conséquences à en tirer concernant le développement de la marine allemande.

Convaincu de la nécessité de consolider la position continentale de l'Allemagne en prévision du conflit inéluctable avec l'Union soviétique pour la conquête de l'espace vital européen, Lebensraum, il estimait qu'une bonne entente avec l'Angleterre était indispensable. Cela impliquait d'éviter toute relance de la rivalité navale anglo-allemande, à laquelle il attribuait l'entrée de l'Angleterre dans la guerre. Il ne tenait pas l'Angleterre quitte pour autant, convaincu, comme Guillaume II et Tirpitz l'avaient été avant lui, de l'irrémédiable déclin de la puissance britannique. Il voyait l'Angleterre contrainte dans un futur proche de composer avec la puissance continentale allemande.

La mer constituait pour lui un élément inquiétant, hostile même, unheimlich 15 , il n'avait aucune notion de stratégie maritime, mais il n'en avait pas moins des idée très précises sur le type de bâtiments qu'il convenait de construire : il ne les concevait que supérieurs en tonnage et en artillerie à tous les autre bâtiments étrangers. Il le fera savoir en temps opportun.

Mais ce qui importait le plus pour le moment, c'était l'alliance avec l'Angleterre. Il jugeait avec sévérité, pour ne pas dire dédain, les efforts de reconstruction de la Reichsmarine, la création d'une armée de l'air lui apparaissant, bien à tort encore, moins menaçante pour l'Angleterre.

Lorsqu'en février 1933 Raeder lui présenta son premier exposé sur l'état de la marine, il fut on ne peut plus clair :

" Je ne veux plus jamais avoir la guerre avec l'Angleterre, l'Italie et le Japon. La flotte allemande doit en conséquence être construite dans le cadre de ses missions à l'intérieur de la politique continentale européenne "16.

Il n'en avait pas alors dit davantage sur ce qu'il entendait par politique continentale, mais n'en avait pas moins approuvé le plan de reconstruction adopté par son prédécesseur. Il exprima seulement le souhait que l'offre implicite de négociation sur la flotte faite à Genève par la délégation anglaise soit mise à profit pour réaliser dans les meilleurs délais un accord fixant à 1 : 3 le rapport de puissance entre les deux marines et ce pour éviter une nouvelle intervention de l'Angleterre dans un conflit continental. Ce rapport constituera la base de négociation du futur accord naval anglo-allemand.

Raeder poursuivit sans hâte excessive le programme des Panzerschiffe, le vote de la première tranche du troisième n’intervint qu'en octobre 1932. Ce sera le dernier du type17.

L'état-major de la marine avait rapidement compris tout l'intérêt de ce type de bâtiment pour l'élargissement de ses missions traditionnelles en mer Baltique et en mer du Nord. Leur puissance de combat et leur rayon d'action permettaient d'envisager une conduite offensive de la guerre dans l'Océan atlantique, Atlantikkriegführung, contre les communications maritimes françaises.

L'envoi, en 1934, du Deutschland dans l'Atlantique servit à la validation de ce concept d'emploi de ce type de bâtiment :

Mais l'adversaire désigné étant la France, les bâtiments à construire devaient être en mesure de combattre les bâtiments français qui leur seraient opposés. Or, le premier moment de stupeur passé, la marine française ne resta pas inerte devant la menace constituée par ce que l'on appelait les " cuirassés de poche ". La mise sur cale en 1932 du Dunkerque, suivie en 1934 par celle du Strasbourg, constitua la réponse appropriée. Ces bâtiments de 26.000 tonnes étaient non seulement supérieurs en armement (8 x 330 mm.) et en protection (ceinture cuirassée de 241 mm.), mais aussi en vitesse (31 noeuds).

Le Panzerschiff ayant été conçu essentiellement dans le cadre d'une limitation de tonnage à 10.000 tonnes la tentation était forte, dès lors que la liberté d'accroissement de déplacement était sur le point d'être reconquise, d'envisager un déplacement plus important pour les Panzerschiffe D et E, les futurs Scharnhorst et Gneisenau.

En juin 1934, Raeder avait demandé pour ces bâtiments un accroissement important de tonnage (26.000 tonnes) au profit de la protection et du renforcement à trois tourelles triples de l'artillerie principale. Hitler accepta les deux premiers points mais refusa le troisième et ne concéda qu'un déplacement de 19.000 tonnes, sous la réserve expresse qu'il fût tenu secret. Alors que les négociations pour l'accord naval étaient en cours, il redoutait l'annonce d'un accroissement trop important de la taille des bâtiments futurs.

Peu satisfait du résultat obtenu, Raeder parvint à arracher la troisième tourelle en mettant, de façon caractéristique, en exergue la nécessité de faire pièce aux Dunkerque. Hitler voulut exiger un calibre supérieur (6 x 380 mm. en tourelles doubles au lieu de 9 x 280 en tourelles triples). Mais la marine ne possédait plus de 380 mm. et la réalisation de ce nouveau calibre aurait signifié un important retard de construction. Il céda, sous la réserve que l'accroissement de calibre put avoir lui à l'occasion d'une modernisation.

La construction des deux bâtiments fut annoncée en 1935, avec 26.000 t. de déplacement et une artillerie de 280 mm. (le nouveau nombre des pièces n'était intentionnellement pas précisé).

Mais l'accroissement de vitesse exigé (31 noeuds au lieu de 28), celui encore plus considérable du déplacement (les 26.000 t. annoncés en feront bientôt 35.000 à pleine charge), ne permettaient plus d'avoir recours à la propulsion diesel, qui constituait pourtant l'innovation la plus intéressante des Panzerschiffe.

La solution fut trouvée dans le retour à une forme améliorée de la propulsion à vapeur : la propulsion à vapeur sèche à haute pression, Hochdruck-Heissdampf-Maschinenanlage : le processus permettait de produire des pressions beaucoup plus importantes (45 atmosphères) et d'atteindre ainsi la puissance nécessaire de 165.000 c.v., le triple de celle nécessaire pour les Panzerschiffe. Une réduction notable de la consommation de combustible, donc un accroissement du rayon d'action, critère décisif pour des bâtiments destinés à la guerre océanique, était attendu du système. Mais, à l'encontre des moteurs considérés comme un matériel éprouvé après leurs essais satisfaisants sur croiseurs 18 et le premier Panzerschiff, l'installation n'avait pu être mise à l'épreuve. Il s'agissait donc d'un saut technologique risqué.

La décision d'adopter la propulsion à vapeur sèche pour les grands bâtiments de combat, les croiseurs lourds et les destroyers fut peut-être parmi celles prises par les responsables de la marine, celle qui aura, comme nous le verrons, les conséquences les plus néfastes : elle mettra parfois les bâtiments en danger, affectera sérieusement leur taux de disponibilité (54,6 % pour le Hipper), enfin les spécifications concernant le rayon d'action amélioré ne furent pas tenues (87 % pour le Scharnhorst, mais 56 % pour le Hipper).

Mais il convient toutefois de reconnaître que, lorsqu'elle fut prise, il n'existait pas d'autre alternative19.

Le 16 mars 1935, la Reichsmarine reçut l'appellation de Kriegsmarine, son chef troqua le titre de chef de la direction de la marine pour celui de commandant en chef de la marine, Oberbefehlshaber der Marine (ObdM)20, ses bâtiments battirent désormais pavillon à croix gammée.

Le 4 juin 1935 s'ouvrirent à Londres les négociations concernant l’accord naval anglo-allemand. L'accord naval fut signé sans grande difficulté le 18 juin : le rapport de 35 % fut accepté pour les bâtiments de surface ; pour les sous-marins les Anglais étaient prêts à accorder un rapport de 100 % (la flotte sous-marine anglaise n'était pas très importante), mais l'Allemagne, soucieuse d'effacer les mauvais souvenirs de la guerre sous-marine, avait habilement affirmé son intention de se contenter de 45 % et de ne pas dépasser ce chiffre sans en informer préalablement l'Angleterre. La déclaration d'adhésion au protocole de Londres de 1936 sur la conduite de la guerre sous-marine en conformité avec l'ordre de prises était destinée à achever de convaincre de la pureté des intentions allemandes.

L’offre d’alliance, présentée par l’ambassadeur Ribbentrop et qui, dans l’esprit d’Hitler, était liée au traité, sera par contre "  laissée sur la table ", comme l’avait été celle de Guillaume II à la fin du siècle dernier. Hitler ne s'en formalisera pas, sa jubilation pour avoir obtenu l'accord naval était trop forte, il qualifiera cette journée de " plus beau jour de sa vie ".

Raeder au fait des réticences que cet accord, qui était malgré tout un accord de limitation, suscitait dans la marine, le jugeait ainsi dans une lettre qu'il adressa aux officiers :

" Un cadre sensiblement plus important que ce que l'accord permet, n'aurait guère pu être rempli dans la prochaine décade. Il nous donnera la possibilité de réaliser une flotte moderne, composée de façon appropriée et adaptée à nos besoins sur mer ".

En application stricte de l'accord, il interdit dans les Kriegspiele 21 toute évocation d'un cas de guerre possible avec l'Angleterre, mais ne prit pas moins en considération pour les futurs grands bâtiments à construire les caractéristiques techniques des bâtiments anglais. Après la guerre, il avouera le scepticisme qui avait été toujours le sien concernant la possibilité de gagner l'Angleterre à une politique de paix par la seule vertu d'un rapport de forces navales22.

Le traité et c'était un des buts recherchés donnait en quelque sorte une façade légale aux différentes opérations de réarmement commencées déjà sous le manteau. Mais il permit surtout de redéfinir dans un cadre réaliste aussi bien le concept d'emploi des forces navales que la politique de construction qui formaient un tout.

Dans la perspective d'une guerre sur deux fronts contre la France et la Russie, l'équilibre des forces sur mer à l'égard de la France devait être réalisé pour 1942. La mer Baltique et la Baie allemande constituaient le terrain d'engagement privilégié des forces légères et de l'aéronautique navale. Les grands bâtiments devaient être engagés pour leur part en mer du Nord et dans l'Océan atlantique en " groupes de combat ", Kampfgruppe, constitués de Panzerschiffe, de croiseurs lourds et de porte-avions. Le combat de ligne avait vécu, l'appellation de bâtiment de ligne disparut d'ailleurs, l'augmentation du déplacement des derniers Panzerschiffe fit adopter pour eux celle caractéristique de " bâtiment de combat ", Schlachtschiff .

Le concept de guerre océanique impliquait un nombre relativement important de bâtiments, qui ne pouvait être atteint qu'en acceptant une certaine limitation des tonnages individuels.

L'objectif affiché de parité avec la marine française impliquait par contre, similia similibus, des bâtiments ayant des puissances de combat identiques. L'annonce par la marine française de la mise sur cale des bâtiments de ligne Richelieu et Jean -Bart23, ne pouvait qu'entraîner un nouvel accroissement de tonnage et d'armement. La marine allemande avait maintenant en développement pour le réarmement futur des Scharnhorst une tourelle double de 380 mm. En adoptant pour les Schlachschiffe F et G, les futurs Bismarck et Tirpitz, un armement de 8 x 380 mm., qui conduisait à un déplacement de 35.000 t., elle ne faisait que suivre l'exemple de la marine française. Elle se privait ainsi de la possibilité de construire plus de trois bâtiments 24 , mais l'échec de la conférence de Londres de 1935-1936, suivie par l'annonce par la Grande-Bretagne d'un accroissement de sa flotte accorderait à la marine allemande une nouvelle marge de manœuvre25.

Le même principe, similia similibus, incita la marine allemande à lancer la construction de croiseurs lourds de 10.000 t. armés de 8 x 203 mm., cette catégorie même que les Panzerschiffe de 10.000 t. étaient censés supplanter. La construction de trois bâtiments avait été initialement annoncée, leur nombre fut porté à cinq à l'annonce du programme soviétique de construction, trois seulement entrèrent finalement en service26.

La limitation volontaire pour la construction des sous-marins à 45 % du tonnage global des sous-marins anglais n'avait pas été inspirée seulement par les raisons de politique extérieure déjà évoquées, elle reflétait aussi le niveau des controverses à l'intérieur même de la marine sur l'importance qu'il convenait de donner à ce type de bâtiment dans la flotte à construire.

La polémique sur l'emploi des sous-marins dans la guerre mondiale ne s'était guère apaisée et nombreux étaient ceux par ailleurs qui estimaient l'arme dépassée en raison des progrès accomplis par les moyens de lutte anti-sous-marine. Il existait aussi dans la marine un à priori tenace sur le manque de vulnérabilité de l'économie française à l'interruption de ses communications maritimes. Les premiers sous-marins construits seront de petits sous-marins côtiers de 250 t., bien incapables de mener une guerre atlantique au commerce. Il faudra attendre la fin de 1936 pour qu'à l'instigation du commandant des sous-marins, le capitaine de vaisseau Dönitz, leur emploi soit envisagé aussi en Méditerranée contre les bâtiments de guerre français et les transports de troupe et que soit décidé la construction de bâtiments de 500 t.(type VII B) et de 750 t. (type IX A).

Après qu'Hitler eut donné connaissance, en 1936, à ses grands subordonnés de son plan de quatre ans destiné à mettre l'armée et l'économie sur le pied de guerre, kriegsbereit, Raeder tint le 3 février 1937 devant lui et les mêmes dignitaires un discours destiné à exposer l'essentiel de ses principes concernant la conduite de la guerre sur mer et à les convaincre de la nécessité d'acquérir, dès le temps de paix et par une politique navale à long terme, une flotte puissante. Il le conclua de façon prophétique :

" Ce qui se trouvera à la déclaration de guerre dans la main du commandant de la flotte, représentera pour l'essentiel ce qui sera disponible pour la durée de la guerre. Une politique de construction de bâtiment forte et de grande ampleur en temps de paix fait en conséquence partie de la stratégie du temps de guerre 27 "

Le 5 novembre 1937, Hitler dévoila devant le même auditoire ses premiers objectifs de conquête d'espace vital : l'Autriche la Tchécoslovaquie28. Le ministre des Affaires étrangères von Neurath, celui de la guerre von Blomberg et le commandant en chef de l'armée von Fritsch exprimèrent contre les actions projetées, des mises en garde qu'ils payèrent de leur poste, voire d'atteintes à leur honneur. Raeder pour sa part ne réagit pas : le primat de la politique ne pouvait pour lui être mis en cause, nous en connaissons la raison.

Malgré les assurances données par le Führer, Raeder ne nourrissait guère plus de doute sur le risque d'un conflit avec la puissance navale anglaise. Le 27 mai 1938, Hitler le convoqua pour l'entretenir de l'achèvement accéléré des Bismarck et Tirpitz, de l'accroissement de l'armement des Scharnhorst, Gneisenau (le passage au calibre de 380 mm.) et lui ordonner la construction de 6 cales de construction pour des bâtiments plus importants. Il lui donna également l'ordre de passer rapidement au rapport de 100 % pour la construction des sous-marins. Ce fut à cette occasion que, pour la première fois, il concéda qu'il fallait compter aussi dans le futur sur une guerre contre l'Angleterre29.

Raeder ne put qu’en prendre acte, son erreur fut de faire confiance au Führer, quand il lui affirma que la question ne se poserait pas avant plusieurs années. Il n’en fit pas moins étudier sans délai par son état-major les conséquences de ce qui n’était encore qu’une éventualité.

Les réflexions conduites en commun furent mises en forme dans un mémoire rédigé par le capitaine de frégate H. Heye30.

Un consensus s’ établit sur le plan des concepts :

 

 

La flotte de combat représentait la force de la puissance maritime anglaise, les communications maritimes à protéger représentaient par contre sa faiblesse, il ne fallait donc pas rechercher une décision par la bataille, mais s’en prendre aux communications maritimes de l’adversaire.

 

 

Les caractéristiques propres des sous-marins, l’efficacité de la lutte anti-sous-marine, la nécessité de respecter l’ " Ordre de prise ", avaient pour conséquence qu’il était exclu d’attendre le succès d’une guerre offensive menée exclusivement par sous-marins. L’expérience avait montré en outre que de lourdes pertes interviendraient, dès que l’adversaire aurait organisé sa défense.

 

 

Une guerre océanique menée conjointement par des cuirassés de poche améliorés et des sous-marins était la seule à pouvoir offrir de véritables perspectives de succès.

 

Un comité de planification chargé de définir la flotte correspondant à cette stratégie proposa à la mi-octobre 1938 un plan de construction, connu sous le nom de Plan Z31.

 

Les 12 Panzerschiffe améliorés de type P 32 inscrits devaient constituer les vecteurs principaux de la guerre océanique au commerce privilégiée par Raeder33. Leur vitesse accrue, leur protection renforcée, par rapport aux trois premiers cuirassés de poche construits, leur permettraient d’affirmer leur supériorité à l’égard notamment des croiseurs lourds, qu’ils devaient chasser des océans.

Le rôle attribué aux 6 nouveaux cuirassés de type H34, était moins bien défini, il reflétait en fait les divergences d’opinion sur leur emploi apparues entre les membres du comité.

Il y avait ceux qui, comme le contre-amiral Fuchs envisageaient leur engagement dans la guerre au commerce dans l’Atlantique, ceux qui, comme le vice-amiral Guse, préconisaient d’en construire estimant que leur utilisation pourrait être déterminée ultérieurement, ceux enfin qui comme le chef de la Flotte, l’amiral Carls, estimaient qu’eux seuls permettraient de garantir l’accès à l’océan, indispensable pour que l’Allemagne puisse, selon la volonté du Führer, affirmer son rang de puissance mondiale35.

C’était Carls qui avait fait preuve de plus de clairvoyance, du moins en ce qui concernait les véritables intentions du Führer : la marine s’en aperçut lorsque après quelques hésitations concernant la fixation des priorités de construction, elle se vit signifier le 18 janvier 1939 par Hitler l’ordre d’achever les 6 cuirassés H pour 1945 (et non 1947-1948 comme prévu), au motif qu’il en aurait besoin cette année là pour ses objectifs politiques. Balayant d’avance toute objection, il ajouta :

" Si je suis capable de bâtir en six années le IIIème Reich, alors la marine peut bien construire ces six bâtiments en six ans36.

Dans la logique hitlérienne, si l'on peut parler de logique, 1945 devait être l'année de l'achèvement de la conquête à l'est de l'espace vital , Lebensraum, allemand. La Kriegsmarine n'allait pas tarder à apprendre à ses dépens que pour cette conquête Hitler estimait n'avoir pas besoin d'elle. C'était après qu'il comptait sur elle.

Raeder obtint du Führer le 27 janvier 1939 un haut degré de priorité dans l'attribution des moyens de tous ordres, matières premières, personnel qualifié etc. nécessaires :

Mais pour obtenir aussi l'aval du grand responsable du Plan de 4 ans pour le réarmement de l'Allemagne, le Reichsmarschall Göring, Raeder dut faire une concession sur le statut de l'aéronautique navale, die Marineluftwaffe, qu'il n'aura de cesse de regretter37.

Göring avait été convaincu par son propre état-major que dans le cas d'un conflit contre l'Angleterre, l'attaque à la mer des bâtiments ennemis constituerait l'objectif principal, il signifia fin novembre 1938 à la Seekriegsleitung que la Luftwaffe se considérait comme " totalement responsable de la conduite de la guerre aérienne au dessus de la mer et de la conduite de la guerre sur mer à partir de l'air " et comptait constituer pour cela jusqu'en 1942, la date fatidique, 58 escadrilles de combat et 16 de chasse.

Le conflit air marine ne pouvait plus être évité. Raeder ne parvint pas à obtenir de Hitler un arbitrage en sa faveur et pour obtenir la priorité pour la construction de sa flotte, pourtant concédée celle-là par Hitler lui-même, il dut transiger avec Göring, qui était le véritable maître du plan de réarmement du Reich puisque il disposait aussi bien de la répartition des matières premières contingentées que de la main d'œuvre qualifiée nécessaire.

Le protocole signé le 27 janvier 1939 réalisa l'accord sur la base des 41 formations concédées fin novembre. En ce qui concernait la définition des types, la marine se trouvait dans la dépendance complète de Göring qui contrôlait l'ensemble de l'armement aérien.

Un compromis fut trouvé sur le plan opérationnel :

- Le point d'application principal, Schwerpunkt, de l'action de la Luftwaffe était l'Angleterre elle-même (les objectifs à terre) et les zones maritimes où l'action de la marine ne pouvait s'exercer (il faut comprendre par là les zones où les bâtiments couraient des risques de destruction certaine). Une action de la Luftwaffe n'était pas exclue dans les autres zones, mais elle n'interviendrait qu'en accord avec la marine.

- L'intervention de la Luftwaffe dans les combats sur mer (entre navires) n'interviendrait qu'à la demande de la marine.

- La Marineluftwaffe se vit reconnaître la mission d'éclairage à la mer au profit de la conduite de la guerre sur mer.

- Enfin le largage aérien de mines n'interviendrait qu'en accord avec la marine, les eaux où elle ne pourrait pas procéder elle-même à ce mouillage pourraient être attribuées d'emblée à la Luftwaffe.

Le détachement auprès du commandement de la marine d'un général de la Luftwaffe (FdLuft), qui n'en restait pas moins subordonné à Göring lui-même, ne suffira pas à prévenir toutes les sources de conflit que ce protocole génèrera.

Raeder espéra sans doute, comme il l'écrira dans ses mémoires38, que la création d'une véritable aviation embarquée sur porte-avions permettrait de reconsidérer l'ensemble du problème, mais la guerre ne lui en donnera plus l'occasion .

En réalité, comme l'écrit R. Güth :

" La Kriegsmarine perdait ainsi l'outil de combat et sa direction centralisée, qui est pour la guerre sur mer d'une signification déterminante "39.

Ce marché de dupes était par ailleurs caractéristique de la procédure d'arbitrage utilisée par Hitler dans les hautes instances du Reich nazi, que Raeder ne comprendra que trop tard. Comme il l'écrira dans ses mémoires :

" Hitler avait un penchant pour jouer l'un contre l'autre deux parties en conflit, dans la pensée que leur affrontement aboutirait à un résultat final bien meilleur que dans le cas d'un travail en commun sans frictions 40 ".

Raeder sous-estimera toujours par ailleurs, pour son plus grand désavantage, la position de force dont Göring, en tant que vieux compagnon de parti, jouira longtemps auprès du Führer.

Dans la perspective d'une guerre proche contre l'Angleterre, ce fut surtout l'absence d'une véritable flotte atlantique qui se fit sentir. Les trois Panzerschiffe ne suffiraient pas à la tâche. Quant aux Schlachtschiffe, les deux premiers, Scharnhorst, Gneisenau n'auraient pas terminé leur mise en condition opérationnelle avant l'automne 1939, les Bismarck, Tirpitz ne pouvaient pas être achevés avant l'été 1940 pour l'un, début 1941 pour le second.

La situation ne se présentait guère mieux pour les sous-marins. Elle était la conséquence de l'idée que la marine allemande s'était faite longtemps des possibilités d'emploi de cette arme.

A la déclaration de guerre, 57 sous-marins étaient en service dont 30 étaient des bâtiments de 250 t.(type II), 18 des bâtiments de 500 t. (type VII) et 9 seulement de 750 t. (types IX). Cette répartition reflétait l'évolution de la doctrine d'emploi du commandement de la marine. Jusqu'à la prise de conscience du risque de guerre avec l'Angleterre, la part fut faite belle aux petits sous-marins côtiers : la préparation clandestine de leur construction était plus facile à dissimuler et leur principale zone d'engagement était constituée par la mer Baltique la mer du Nord et par la côte française jusqu'au golfe de Biscaye41.

Dönitz fut longtemps un des rares officiers à réfuter " l'opinion générale dans les marines ", qui voulait faire du sous-marin une arme périmée et à qualifier de parfaitement inefficaces les moyens utilisés pour la détection acoustique des sous-marins, affirmation qu'il répétera devant Hitler à la déclaration de guerre.

Mais Dönitz n'eut guère d'influence, malgré les quelques soutiens dont il disposait sur la stratégie et surtout sur la planification des constructions de la marine. C'est ainsi qu'en 1937 encore, il ne parviendra pas à convaincre le commandement de concentrer la production sur les sous-marins de type VII B.

Lorsqu'en 1938, le risque de guerre contre l'Angleterre sera pris en compte, nous avons vu que le commandement de la marine attendait des bâtiments de surface et non des sous-marins des sous-marins l'efficacité maximum dans une guerre contre les communications britanniques. Le Kriegspiel effectué à l'automne 1938, sur le thème d'une guerre contre l'Angleterre montra qu'une guerre purement sous-marine aurait pour corollaire de permettre à l'adversaire de concentrer toutes ses forces de surface sur la protection de convois, qui deviendraient de ce fait pratiquement inattaquables. L'intervention simultanée dans la guerre au commerce de forces de surface, Panzerschiffe, croiseurs lourds, outre son impact propre, contraindrait au contraire l'adversaire à une dispersion de ses forces, qui faciliterait l'action des sous-marins eux-mêmes. Il y avait là une belle illustration de la théorie de Raeder sur l'action réciproque, die Wechselwirkung, des différents moyens de lutte qui n'était pas, il faut bien le dire , sans fondements42.

A l'occasion de ce type de Kriegspiel, Dönitz lui-même ne présenta aucune conception, qui aurait conféré à la guerre sous-marine un rôle décisif43.

Ce n'est que le 1er septembre 1939, alors que les signes d'une guerre imminente s'accumulaient, qu'il adressa au commandement un mémoire proposant un plan de construction accéléré destiné à permettre, en 1946, l'engagement simultané de 178 bâtiments. La réalisation de ce plan supposait bien évidemment de consentir à l'arme sous-marine la priorité absolue sur " les autres missions de la Kriegsmarine "44.

En septembre 1939 la guerre était là une fois de plus, avant que la marine allemande ait pu atteindre le niveau de puissance correspondant à la stratégie ambitieuse qu'elle avait conçue.

________

Notes:

1 Brézet, "  Le Plan Tirpitz ", "  Le Jutland "  

2 Cette réglementation sera encore en vigueur au début de la seconde guerre mondiale

3 D'octobre 1916 à janvier 1917, une moyenne mensuelle de 190 bâtiments (325.000 BRT) fut coulé

4 En avril 1917, 858 bâtiments (840.000 BRT) coulés

5 Güth, " Von Revolution zu Revolution ", p. 143

6 Nous utiliserons cette appellation de préférence à celle de contre-torpilleur, c'est la traduction littérale du mot allemand Zerstörer et c'est aussi l'appellation francisée du destroyer anglais, qui est le bâtiment correspondant

7 Rahn, " Reichsmarine und Landesverteidigung ", p. 60; Dülffer, " Weimar, Hitler und die Marine, p. 32

8 La Prusse orientale était séparée du reste du Reich par le" corridor de Dantzig "

9 Sandhofer, " Das Panzerschiff A und die Vorentwürfe von 1920 bis 1928 "

10 Le chef de la division Transports au cœur du dispositif de réarmement clandestin

11 Güth " Die Marine des deutschen Reiches ", p.83; Rahn, op. cité p.233; Dülffer, op. cité p. 90

12 Raeder, " Der Kreuzerkrieg in den ausländischen Gewässer " 

13 La personnalité de Raeder a suscité une littérature importante; c.f. Güth, op. cité.; Dülffer, op. cité; Rahn, op. cité; Salewski, "  die Deutschen und das Meer "

14 Rahn, op. cité, p. 192

15 Puttkamer " Die unheimliche See, Hitler und die Kriegsmarine "

16 Raeder, " Mein Leben ", t. 1, p. 281

17 Ils porteront les noms de Deutschland, Admirai Scheer, Admiral Graf Spee

18 Les trois croiseurs de la classe Königsberg disposaient de deux diesels de croisière embrayables sur les deux lignes d'arbre, sur les deux croiseurs de la classe Leipzig, ils actionnaient la ligne d'arbre centrale et conféraient au bâtiment une vitesse de croisière de 18 noeuds

19 Treue, Möller, Rahn, " Deutsche Marinerüstung 1919-1942 " p. 91

20 Raeder sera nommé au nouveau grade de général amiral le 20.4.1936 et grand amiral en avril 1939, à l'occasion du lancement du Bismarck

21 On appelait ainsi les exercices à haut niveau faits "sur le papier ", destinés à étudier les stratégies et les tactiques possible

22 Güth, op. cité, p. 185.

23 35.000 tonnes, 8 x 380 mm.; 9 x 152 mm.;

24 L'accord accordait à la marine allemande 180.000 t. de grands bâtiments dont 80.000 étaient déjà prises par les Panzerschiff A à E, restaient donc 100.000 t. utilisables

25 Elle comptait mettre sur cale, jusque en 1940, 5 cuirassés, 5 porte-avions, 26 croiseurs légers, 40 destroyers, 19 sous-marins

26 Le Hipper et le Blücher lancés en 1939, le Prinz Eugen lancé en 1940; la coque du Lützow fut remise à l'Union soviètaique dans le cadre de l'accord d'août 1939; la construction du Seydlitz avait été arrêrée au début de la guerre, en 1942 sa transformation en porte-avions auxiliaire seramise à l'étude

27 Gemzell, " Raeder, Hitler und Skandinavien ", p.51

28 Hossbach Protokoll; Güth, op. cité, p. 219; M. Salewski, " Die deutsche Seekriegsleitung, t. 1 p. 45; Masson, " Histoire de l'armée allemande ", p. 45

29 Gemzell, op. cité, p. 79

30 Salewski, op. cité, t. 3, p. 27 à 63

31 Le plan Z prévoyait, pour 1948, une flotte composée de : 10 bâtiments de combat (dont 6 à moteur de type H), 15 Panzerschiffe (dont 12 de type P), 4 porte-avions, 5 croiseurs lourds, 44 croiseurs, 68 destroyers, 90 torpilleurs, 249 sous-marins, 75 vedettes lance-torpilles…

32 Type P : 18. 000 t., 6 ou 8 x 280 mm., 34 nœuds, protection renforcée

33 Rahn, " German Naval Power " , p. 91

34 Type H : 55. 000 t., 8 x 405 mm., propulsion à moteur

35 Dülffer, op. cité, p. 481

36 Brennecke, op. cité, p. 45

37 Bidlingmaier, " Die Grundlagen für die Zusammenarbeit Luftwaffe/Kriegsmarine und ihre Erprobung in den ersten Kriegsmonate ", p.73; Neitzel, " Der Einsatz der deutschen Luftwaffe über dem Atlantik und der Nordsee 1939-1945 ", p.12; Güth, " Raeder und die Englische Frage ", p. 154.

38 Raeder, " Erinnerungen ", t. 2 p. 104

39 Güth, " Reichsmarine ", p. 236

40 Raeder, " Mein Leben ", t. 2, p. 103

41 Treue, Möller, Rahn; op. cité, p. 139 et suiv.

42 Dülffer, " Weimar, Hitler und die Marine, p. 386 et suiv.; W. Treue, op. cité, p.142 et suiv.

43 Treue, op. cité, p. 21;

44 Salewski, op. cité, t.3, p.64.

 

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