La stratégie américaine ne se
laisse pas facilement décrypter. L’observateur est souvent étourdi
par la profusion des opinions, des déclarations, des rapports, qui
donnent l’image d’une juxtaposition de services et d’intérêts
qui poursuivent des objectifs concurrents, sinon antagonistes. Les
rivalités entre les armées atteignent aux États-Unis une intensité
inégalée, au point qu’un commentateur, mi-sérieux, mi-ironique,
a pu dire que l’ennemi principal de l’US Navy n’avait jamais
été la marine soviétique mais plutôt l’US Air Force. Les
erreurs de l’une sont dénoncées par l’autre sans guère de
considération pour un intérêt commun.
Cette vision est difficilement évitable
en raison de la tradition de la démocratie américaine qui a
sciemment encouragé l’émergence de foyers de pouvoir multiples.
C’est pourtant par une fâcheuse erreur de perspective que l’on
prétend en conclure que les États-Unis n’auraient ni stratégie
ni politique étrangère. John Lewis Gaddis a réagi avec éclat
contre cette interprétation simpliste dans son livre classique Strategies
of Containment (1982). Il a montré que, malgré les divergences
partisanes et l’instabilité gouvernementale, la politique étrangère
américaine était d’une remarquable cohérence. Bruno Colson
reprend aujourd’hui cette démonstration pour l’étendre à
l’ensemble de la stratégie américaine.
Il part d’un modèle théorique,
celui de la stratégie intégrale telle qu’elle a été définie
par le général Lucien Poirier. Cette stratégie intégrale
s’organise autour de trois axes que sont la stratégie générale
économique, la stratégie générale militaire et la stratégie générale
culturelle. Ces trois secteurs sont en interrelation constante au
sein d’un ensemble que les Américains appellent aujourd’hui
stratégie nationale de sécurité. Au-delà de la diversité des
acteurs et de la vivacité des débats, il est ainsi possible de
discerner une stratégie qui met en œuvre les différents leviers
de la puissance pour maintenir une position hégémonique.
Celle-ci est aujourd’hui
incontestée. Tel sociologue célèbre préfère oublier le livre
qu’il consacrait au Mal américain en 1980. Le syndrome du
Viêt-nam a cédé la place à un optimisme qui s’est transformé
en triomphalisme après la démonstration de la guerre du Golfe. Le
débat sur la révolution dans les affaires militaires est la dernière
manifestation de cette confiance retrouvée : le but est de
montrer que les États-Unis sont les seuls à maîtriser la chaîne
complète des nouvelles techniques et qu’ils constituent, plus que
jamais, le modèle sur lequel les autres doivent s’aligner.
La démonstration de Bruno Colson,
qui constitue le deuxième volet du programme de recherches de
l’ISC sur les stratégies des grandes puissances, est exemplaire.
Elle met en valeur la richesse heuristique d’un modèle théorique
jusqu’ici insuffisamment utilisé. Elle fait justice d’une
critique qui a parfois été adressée à la stratégie intégrale
selon laquelle elle supposerait une organisation politique
totalitaire. Enfin, elle montre que cette stratégie intégrale américaine
existe, qu’elle est pensée avant d’être mise en œuvre. Mise
en œuvre d’autant plus efficace qu’elle a été précédée
d’une réflexion systématique. Voilà une leçon dont nous
ferions bien de nous inspirer.