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L’AMÉRIQUE ET LE MONDE
DE L’APRÈS-GUERRE FROIDE :
Le débat conceptuel

La Guerre froide permettait à la politique étrangère américaine de se fonder sur trois paradigmes simples : "endiguer" (contain) l’Union soviétique, empêcher la diffusion du communisme, promouvoir une croissance économique globale, sous direction américaine. Depuis 1989, les États-Unis doivent réévaluer leur place dans le monde, penser à nouveau leur politique extérieure, "repartir à zéro"12. D’une certaine manière, depuis l’attaque japonaise sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941, la politique étrangère américaine n’a été formulée qu’en réponse à une menace posée par des ennemis. L’engagement actif à l’extérieur n’a jamais cessé depuis. Quand les armes se taisaient, la confrontation se poursuivait sous d’autres formes. L’après-Guerre froide devrait redonner aux États-Unis une véritable liberté de choix. Le regard se porte, dans un réflexe compréhensible devant l’inconnu, sur ces années cruciales où avaient été définies les grandes options vis-à-vis de l’extérieur. On va rechercher certaines études des années 1945-1949. On interroge à nouveau George Kennan, Robert Strausz-Hupé, Dean Acheson13. La référence à l’histoire oblige même à remonter à la seconde décennie du XIXe siècle, lorsqu’un "nouvel ordre mondial", arrêté au Congrès de Vienne, avait mis un terme aux guerres napoléoniennes14. Même si la compétition entre les puissances continue, la crainte d’une domination globale par la force semble avoir disparu, et avec elle, au fond, la première caractéristique de la politique internationale au XXe siècle. Les Américains ont toujours aimé utiliser des expressions-clés, des concepts significatifs d’une vision du monde et du rôle de leur pays. Le "nouvel ordre mondial" préconisé par George Bush au moment de la guerre du Golfe est le plus connu de ces concepts d’après-Guerre froide. Il n’est pas le seul. D’autres sont apparus, dans la même mouvance d’un "internationalisme triomphant" ou dans celle, bien connue, de l’isolationnisme : thèse et antithèse. L’administration Clinton semble avoir recherché une sorte de synthèse en avançant la notion d’"élargissement".

LE NOUVEL ORDRE MONDIAL

 

Les États-Unis sont naturellement triomphants pour les analystes qui s’étaient spécialisés dans l’étude de la menace soviétique et plus généralement pour ceux qui considèrent la dimension militaire comme le fondement ultime de la puissance. Il en a été de même pour l’administration Bush, qui avait un intérêt politique évident à engranger les bénéfices de la "victoire" mais dont les conceptions fondamentales insistaient aussi sur le rôle de commandant en chef du Président15. Pour ceux qui sont davantage sensibles aux aspects économiques de la puissance et qui font des comparaisons avec le Japon et l’Allemagne, le triomphe des États-Unis paraît plus modeste. D’une manière générale, l’option internationaliste triomphante est celle de la continuité dans la politique étrangère, mais avec cette caractéristique, pour certaines variantes du moins, que l’instant est à saisir, que l’Amérique doit profiter au maximum de sa position actuelle d’unique superpuissance.

Le 11 septembre 1990, George Bush présentait l’instauration d’un "nouvel ordre mondial" comme le cinquième des objectifs à atteindre dans l’affrontement avec l’Irak de Saddam Hussein. Mais c’est après la fin des hostilités, en avril 1991, qu’il donna une signification précise au concept : celui-ci voulait décrire la nouvelle responsabilité que leurs propres succès imposaient aux États-Unis. C’était une nouvelle façon de travailler avec les autres nations pour dissuader toute agression, assurer la stabilité, la prospérité et la paix. Dans le cas de l’invasion du Koweït par l’Irak, les Nations unies avaient pu fonctionner comme cela avait été prévu par leurs fondateurs et des nations du monde entier s’étaient coalisées contre l’agresseur16. Le Président ajouta cependant que la recherche d’un nouvel ordre mondial restait en grande partie un défi : il fallait y œuvrer pour écarter les dangers de désordre. Le monde restait dangereux et avait besoin du leadership américain. Les États-Unis ne pouvaient rester en retrait17.

En fait, il n’y avait rien de très nouveau dans le nouvel ordre mondial de George Bush. Le secrétaire d’État James Baker n’a pas donné de contenu véritable au concept en dehors d’un souci constant de la "stabilité"18. Il y a, dans la responsabilisation des États-Unis, une continuité certaine avec la pratique de la Guerre froide mais la clé du nouvel ordre mondial semble bien n’être que le maintien du statu quo. C’est la vision d’un monde qui n’aurait pas réellement changé. Les dangers évoqués sont l’instabilité et l’incertitude19. L’Amérique deviendrait alors le principal gardien de la stabilité et de l’ordre, contre tout État menaçant la tranquillité du système international20. Il y aurait un leadership global, qui agirait dans le cadre d’une réponse collective. Les États-Unis seraient en quelque sorte le catalyseur, la conscience des démocraties.

Le concept de nouvel ordre mondial a donné lieu à de nombreuses analyses critiques, d’autant plus qu’il avait eu l’occasion d’être "mis en œuvre" avec le conflit du Golfe. En dehors de la volonté de punir l’agression, un autre objectif est apparu dans ce conflit : la nécessité de détruire la machine militaire irakienne. L’argument, lié au concept de nouvel ordre mondial, n’était pas éloigné de la justification d’une guerre préventive21. Les bombardements dont l’Irak fit encore l’objet en janvier 1993, dans les derniers jours du mandat de George Bush, sont venus renforcer cet aspect du concept de nouvel ordre mondial. Pour d’aucuns, la guerre dans le Golfe n’a pas créé les conditions d’une paix meilleure. Les États-Unis joueraient un rôle impérial en se déchargeant des devoirs classiques qui incombent à un empire, à savoir ramener la paix et l’ordre civil après la guerre. Cette disjonction entre puissance et responsabilité mettrait en doute la capacité de la nation américaine à veiller militairement à l’instauration d’un nouvel ordre mondial22. Les limites de cette étude - dont l’objet n’est pas la politique étrangère de George Bush - ne permettent pas d’épiloguer pour savoir si le concept de nouvel ordre mondial est mort à Sarajevo, comme l’a dit Pierre Hassner23. Il faut toutefois mentionner que l’opération Restore Hope menée en Somalie à partir de décembre 1992 a apporté une dimension supplémentaire. Cette fois, il s’est agi d’une intervention purement "humanitaire", où les États-Unis n’avaient apparemment aucun intérêt stratégique ou économique en jeu. Il y avait cependant un point commun avec l’engagement dans le Golfe : le déploiement militaire était impressionnant mais l’objectif politique à long terme n’était pas clairement défini. Le nouvel ordre mondial semble décidément très lié à une capacité militaire opérationnelle. En effet, s’il a été décidé d’intervenir plus rapidement en Somalie qu’en Bosnie par exemple - où l’intervention n’a eu lieu qu’une fois la paix imposée d’ailleurs - c’est parce que les militaires ont estimé que c’était beaucoup plus "faisable" dans le premier cas24.

Le sénateur Malcolm Wallop (Républicain, Wyoming) a plaidé pour une interprétation plus activiste du concept de nouvel ordre mondial. Ronald Reagan avait qualifié l’URSS d’"empire du mal". Wallop n’hésite pas à qualifier les États-Unis d’"empire du bien25. C’est, selon lui, l’unique pays dévoué aux notions universelles de liberté et de justice et cela lui donne des responsabilités mondiales. La géographie contraint l’Amérique à rester engagée et active au dehors. Cela doit se faire par la puissance maritime et, surtout, par la maîtrise de l’espace. Ce deuxième champ stratégique est du même type que le premier : les espaces intersidéraux sont les mers du futur. La maîtrise de l’espace est le nouveau challenge pour les Américains, la "nouvelle frontière"26.

En mars 1992, une version du Defense Planning Guidance du Pentagone, qui n’était pas destinée à être rendue publique, est dévoilée par le New York Times et provoque une certaine sensation par son interprétation du concept de nouvel ordre mondial. Le texte a été rédigé par des fonctionnaires du département d’État et du Pentagone, sous la direction du sous-secrétaire à la Défense chargé des Affaires politiques, Paul D. Wolfowitz, et en liaison avec le Conseil national de sécurité. Le rapport Wolfowitz affirme la volonté des États-Unis de garder leur statut de superpuissance unique. Il souligne le rôle privilégié, à cette fin, de la puissance militaire. Celle-ci devra éventuellement être utilisée de façon unilatérale par les États-Unis car l’ordre international est, en définitive, garanti par eux. L’Europe et le Japon devront être empêchés de porter ombrage à la domination américaine. L’OTAN, véhicule des intérêts américains en Europe, doit rester le premier garant de la sécurité sur le vieux continent27.

La presse reprocha au Pentagone de chercher à définir un agenda politique pour l’après-Guerre froide et d’attribuer brutalement aux États-Unis ce rôle de "gendarme du monde" qu’on les soupçonne souvent de vouloir jouer. Mais si ce rapport fut rédigé, c’est à cause de l’absence de directive en provenance de la Maison Blanche ou du Congrès28. Le nouvel ordre mondial n’étant pas suffisamment défini par les autorités politiques, certaines autorités militaires crurent bon de préciser leur propre vision des intérêts américains. Celle-ci correspondait à un "unilatéralisme global", position soutenue par certains conservateurs qui croient que les États-Unis doivent agir seuls pour imposer la paix au monde.

unipolaritÉ ET GESTION DE L’INTERDÉPENDANCE

 

Pour le journaliste Charles Krauthammer, le monde de l’après-Guerre froide est unipolaire et les États-Unis sont la superpuissance incontestée. Dans une génération, d’autres grandes puissances auront émergé et pourront rivaliser avec eux mais, en attendant, c’est l’"instant unipolaire" 29. Si les États-Unis sont prééminents, c’est parce qu’ils sont le seul pays dont les atouts soient à la fois militaires, diplomatiques, politiques et économiques. Cela leur permet d’être le joueur décisif dans n’importe quel conflit partout dans le monde. La guerre du Golfe, comme celle de Corée, a été l’occasion d’un pseudo-multilatéralisme. En réalité, les États-Unis ont réagi seuls mais, pour sacrifier à l’autel de la sécurité collective, ils ont recruté des alliés et ont cherché à obtenir l’aval du Conseil de sécurité. L’Amérique, comme la Grande-Bretagne auparavant, est une nation commerçante, maritime, échangiste, qui a besoin d’un environnement mondial ouvert et stable. Si elle abdique et que le monde se peuple de Saddams Husseins, son économie sera gravement atteinte. Les engagements extérieurs sont une charge mais aussi une nécessité. La stabilité internationale n’est jamais donnée. Si l’Amérique la veut, elle devra la créer car personne ne le fera à sa place.

Le concept d’unipolarité offre une alternative à la politique étrangère américaine. Il implique la reconnaissance, au centre du système mondial, d’une confédération occidentale où, comme dans la construction européenne, des abandons progressifs de souveraineté seraient prévus. Le G-7, sorte de comité occidental des finances, en est une préfiguration. Autour de cette confédération occidentale tourneraient des cercles concentriques : celui des États est-européens, qui deviendraient progressivement des membres associés, celui des États en développement, dont certains (Corée du Sud, Brésil, Israël) pourraient s’attacher davantage au centre30. L’objectif est d’arriver à un marché commun mondial, ce que décrivait Francis Fukuyama dans son célèbre essai sur la "fin de l’histoire"31. L’universalisme des Nations unies postulait que les structures allaient produire la communauté mais cela s’est avéré une erreur. Il faut au contraire partir de la communauté démocratique occidentale. La périphérie s’adaptera d’elle-même. Le premier objectif est l’unification de l’Ouest industrialisé. Voilà à quoi doivent travailler les États-Unis.

Robert L. Bartley, du Wall Street Journal, n’est pas loin de Krauthammer lorsqu’il traite du rôle des États-Unis dans un monde de plus en plus interdépendant. Il faut, selon lui, travailler non pas à un gouvernement mondial mais à ce que le monde évolue pas à pas vers une plus grande unité, surtout sur le plan économique, comme on le voit en Europe avec l’Union européenne. Il faudra un nouveau Bretton Woods et une amplification des accords forgés au sein du G-732. La gestion de l’interdépendance transnationale par les États-Unis semble un des thèmes majeurs de l’internationalisme triomphant. Pour Joseph Nye, cela doit se faire par des instruments variés comme le GATT, le Fonds monétaire international, le Traité de non-prolifération nucléaire, l’Agence internationale de l’énergie atomique33. Pour lui aussi cependant, la guerre du Golfe a renversé l’idée que la puissance économique s’était désormais substituée à la puissance militaire. L’Amérique conserve, en matière de puissance, une gamme de ressources plus vaste que celle de n’importe quel autre pays. Elle dispose en particulier des atouts de la puissance "dure" et de ceux de la puissance "douce". La première est la capacité de commander à autrui, en se servant de moyens matériels comme la force militaire ou la force économique. La seconde est la capacité d’obtenir la coopération des tiers plutôt que leur obéissance, en les amenant à faire ce qui est demandé. Elle est associée à des ressources immatérielles comme la culture, l’idéologie et le recours aux institutions internationales. Dans la crise du Golfe, il était capital d’acheminer rapidement des troupes en Arabie Saoudite, mais il était tout aussi important d’obtenir des Nations unies une résolution condamnant l’intrusion de l’Irak au Koweït comme une violation du droit international34. Pour Joseph Nye, les États-Unis ne doivent pas être les gendarmes du monde si l’on précise "à eux seuls". Les États-Unis doivent prendre la tête de la communauté internationale car le monde est confronté aujourd’hui à des problèmes transnationaux. "Gérer l’interdépendance", voilà la principale raison pour laquelle l’Amérique doit s’employer à assurer le leadership mondial et en faire le noyau de sa politique étrangère.

L’Amérique peut alors devenir le "grand arrangeur"35. Le concept évoque d’une part un rôle d’arbitre bienveillant ou d’"honnête courtier" et, d’autre part, le jeu traditionnel de la Grande-Bretagne qui, aux XVIIIe et XIXe siècles, tenait la balance de l’équilibre en Europe. Il y eut d’autres grands arrangeurs dans l’histoire : l’Athènes des guerres médiques jusqu’à la veille de la guerre du Péloponnèse, quand sa prééminence se mua en impérialisme ; la papauté des XIIe et XIIIe siècles ; l’Autriche de 1812 à 1818. Le signe distinctif du grand arrangeur est sa capacité à faire correspondre ses intérêts nationaux avec ceux d’autres États et avec les aspirations de la société internationale. Dans un monde où les différentes sociétés et le système international lui-même évoluent dans des directions nouvelles, les États-Unis devront arriver à "gérer" le changement et l’instabilité de façon à ce que les valeurs et les intérêts américains essentiels ne soient pas lésés. Chez certains analystes, la gestion de l’interdépendance transnationale peut prendre des formes plus précises encore.

fÉDÉralisme mondial ET NOUVELLE "DESTINÉE MANIFESTE"

 

Dans son effort de réflexion sur le rôle mondial des États-Unis après la Guerre froide, la revue Orbis est allée rechercher la pensée de son père fondateur, Robert Strausz-Hupé36. En 1957, celui-ci avait repris, pour la première livraison d’Orbis, le thème de sa dissertation doctorale parue en 1945 : "l’équilibre de demain"37. Strausz-Hupé écrivait sans ambage qu’il s’agissait pour les États-Unis d’unifier le globe sous leur leadership en l’espace d’une génération. L’établissement de cet ordre universel était devenu la seule alternative à l’anarchie. Pour lui, l’État-nation était une odieuse invention de l’idéologie française et "la force la plus rétrograde du vingtième siècle". Elle n’avait produit que violences et dictatures. Strausz-Hupé se faisait l’apôtre d’un fédéralisme mondial. Il voyait l’histoire du XXe siècle comme celle d’une lutte entre le "pouvoir fédératif" et le nationalisme en tant que principes organisateurs de la politique mondiale. Les États-Unis étaient les seuls vrais dépositaires du principe de la puissance fédérative. En 1957, Strausz-Hupé prévoyait que, dans leur duel avec l’URSS, les États-Unis l’emporteraient grâce à la supériorité de leur système. Le rêve américain allait devenir universel. Le pouvoir fédératif américain consistait déjà en trois éléments : son centre, les États-Unis eux-mêmes, avec son contrôle de facto sur l’hémisphère occidental et la région du Pacifique ; ensuite l’alliance euro-américaine ; enfin le leadership à l’ONU. L’OTAN, où Strausz-Hupé fut ambassadeur, représentait pour lui le noyau du processus fédératif mondial38. La mission du peuple américain était d’"enterrer" les États-nations. Ainsi s’accomplirait le nouvel ordre mondial, novus orbis terrarum 39.

Il est étonnant que Strausz-Hupé, qui a fui les nazis et les a combattus, ne puisse s’empêcher de leur emprunter la nécessité d’une représentation globale, une Weltanschauung, pour que l’Amérique puisse exercer sa poussée impérialiste au dehors. Il ne s’est pas contenté de l’internationalisme libéral de Franklin Roosevelt. Il a fallu qu’il articule une vision géopolitique. Pour Robert Strausz-Hupé, l’esprit d’ouverture et d’accueil des Américains les rend aptes à devenir les architectes d’un empire sans impérialisme. La culture anglo-saxonne peut servir de pont idéal entre les anciennes cultures et la nouvelle culture mondiale qui doit émerger40. L’idée d’un fédéralisme mondial a été reprise par Strobe Talbott dans le magazine Time 41. Pour lui aussi, d’ici une centaine d’années, la nationalité telle que nous la connaissons sera devenue "obsolète" ; tous les États reconnaîtront une seule autorité globale. Pour lui aussi, l’OTAN a été l’expérience la plus ambitieuse, la plus durable et la plus réussie de sécurité collective et de dilution des souverainetés nationales. Les institutions financières multilatérales, GATT et FMI, sont pour lui les "proto-ministères" du commerce, des finances et du développement d’un monde unifié42. Le fédéralisme mondial n’est pas encore, cependant, le concept le plus surprenant de l’internationalisme triomphant de l’après-Guerre froide.

Pour Ben J. Wattenberg, vice-président de Radio Free Europe et de Radio Liberty et membre de l’American Enterprise Institute, les États-Unis doivent reconnaître leur "nouvelle destinée manifeste"43. Il reproche à l’unipolarité de Charles Krauthammer de déprécier la souveraineté et ne voit pas quel est l’objectif de la gestion de l’interdépendance transnationale préconisée par Joseph Nye44. Cet objectif doit être la promotion de la démocratie de type américain. L’Amérique peut vivre avec des démocraties sociales de type européen mais elle peut essayer d’en "déterminer l’évolution". Le numéro un de demain sera celui qui déterminera la culture démocratique globale et, pour Wattenberg, seuls les Américains ont le sens de la mission dans ce domaine. C’est leur "destinée manifeste". Ils ont les meilleures armes culturelles : le monde du spectacle et des médias, la langue anglaise, l’immigration, le tourisme, les universités, les systèmes d’information. Il faut donc encourager la diffusion des programmes télévisés américains, des films, de l’anglais, la venue des touristes et des étudiants aux États-Unis. Il faudra inclure l’entertainment business dans les négociations du GATT ! L’information fait partie de la politique étrangère, comme la force armée, la diplomatie, le renseignement, et son importance s’accroît. Wattenberg le dit explicitement : un monde unipolaire, c’est une bonne idée, "si l’Amérique est réellement le seul pôle" 45.

LE NÉO-ISOLATIONNISME

 

Pour les néo-isolationnistes, les États-Unis ne peuvent plus se permettre une politique étrangère internationaliste à base de prouesses militaires et économiques. Un budget de la Défense qui, dans les années 1990, approcherait encore les 300 milliards de dollars par an, ce n’est plus supportable pour un pays où le poids de la dette ne fait que s’accroître, où l’infrastructure est dégradée, où le système d’éducation est en faillite, où le taux d’épargne est des plus bas et où manque la volonté pour investir à long terme46.

Dans l’histoire des États-Unis, l’isolationnisme n’a jamais signifié une volonté d’isolement total du reste du monde. Les relations économiques avec l’outre-mer devaient être poursuivies. C’est sur le plan politique que les isolationnistes préconisaient le détachement. Rejetant la sécurité collective et les alliances nécessaires au maintien de l’équilibre des forces, l’isolationnisme résidait essentiellement dans une volonté de non engagement, un refus de faire des promesses en matière de sécurité qui puissent enlever à l’Amérique sa totale liberté d’action47. Avant la Seconde Guerre mondiale, l’isolationnisme, un mouvement surtout républicain, voulait que les États-Unis se tiennent à l’écart de l’Europe et de ses conflits et, en même temps, qu’ils empêchent toute intervention européenne dans les affaires du continent américain, suivant en cela la "doctrine Monroe". Avec la Guerre froide, la plupart des Républicains isolationnistes se muèrent en croisés de l’anti-communisme. Dans les années 1960, l’intervention au Viêt-nam suscita un deuxième isolationnisme, opposé à la guerre mais favorable à l’Alliance atlantique et à la coopération internationale48. Depuis 1989-1991, la première tendance se retrouve dans le néo-isolationnisme nationaliste et "populiste" de Patrick Buchanan.

Patrick Buchanan, ancien assistant des présidents Nixon et Reagan et commentateur sur CNN, fut le candidat isolationniste de la droite du Parti républicain aux primaires présidentielles de 1992 et de 1996. Rejetant le concept d’unipolarité de Charles Krauthammer, il voulait d’abord soumettre tous les objectifs de la politique étrangère américaine à une question : se battrait-on pour cela ? Il prônait un retrait total des forces américaines d’Europe, de Corée et d’Asie mais pas un désarmement. Il était favorable à un système de défense anti-missiles et n’admettait pas que l’US Navy négocie sa primauté. Les États-Unis devaient rester la première puissance sur les mers, dans les airs et dans l’espace49. Toute intervention n’était donc pas exclue mais elle ne serait pas terrestre. Buchanan s’était opposé à l’expédition dans le golfe Persique. Il pensait que l’altruisme américain avait été suffisamment exploité. Il voulait revenir à la doctrine Monroe et, tout en reconstruisant l’infrastructure économique des États-Unis, étendre les relations commerciales avec le reste du continent américain. Il appelait ses compatriotes à un renouveau patriotique et nationaliste50. Au fond, les vues de l’isolationnisme populiste pourraient rejoindre celles des unilatéralistes globaux du Pentagone dans leur désir d’une Amérique hégémonique, si l’hégémonie ne coûtait pas si cher51. Sans atteindre au populisme de Buchanan, les arguments néo-isolationnistes n’ont pas manqué pour que les États-Unis déposent ou, à tout le moins partagent, leur fardeau.

DÉpÔt du fardeau et PRÉALABLE DU RENOUVEAU INTÉRIEUR

 

Pour Ted Galen Carpenter, directeur d’études au Cato Institute, les États-Unis ont besoin d’une stratégie indépendante, libérée des engagements de sécurité obsolètes, coûteux et dangereux52. Ils ne doivent plus porter, comme le géant Atlas dans la mythologie, le poids du monde sur leurs épaules. Il faut définir avec plus de précision les intérêts vitaux et s’abstenir du réflexe interventionniste. Les conflits locaux en Europe, comme celui dans l’ex-Yougoslavie, ne menacent pas les intérêts américains et ne valent pas la peine de risquer des vies américaines. Le système des alliances est dépassé. L’OTAN a vécu53. Il faut cependant garder un certain rôle, même une activité certaine dans les domaines économique, culturel et diplomatique. Mais vouloir maintenir une présence militaire significative en Europe réduit à un sens étroitement militaire l’influence américaine et, de plus, est choquant pour les Européens, qui partagent un même héritage démocratique et culturel. Le Japon exerce bien une influence sans passer par l’instrument militaire. En fait, les valeurs américaines sont en elles-mêmes une source d’influence considérable. Il faut revenir aux paroles de John Quincy Adams : "L’Amérique souhaite la liberté et l’indépendance pour tous mais elle n’en est le champion et le justicier que pour elle-même" 54. Carpenter admet que le système international est pour l’instant unipolaire mais selon lui cela ne durera pas : c’est un "mirage qui s’évanouira bientôt". Le désir des Européens de constituer un front commun sur les questions de sécurité n’est encore qu’à l’état embryonnaire mais le mouvement est visiblement amorcé55.

Robert W. Tucker adopte une position similaire. Les raisons qui ont poussé l’Amérique à jouer un si grand rôle pendant un demi-siècle ne sont plus valides. Dans le monde de l’après-Guerre froide, la sécurité des États-Unis, au sens étroit comme au sens large, n’est plus vraiment menacée56. Le leadership américain ne survivra pas à la Guerre froide. Il serait beaucoup plus compliqué pour les États-Unis - et aussi moins attrayant pour la nation américaine - d’assurer l’ordre que de défendre la liberté. Et le reste du monde ne manquerait pas de se défier du nouveau gendarme du monde, avec un sentiment mêlé d’ingratitude et de ressentiment.

Il est temps d’être modeste ! Il fallait bien combattre le nazisme puis le communisme. Mais maintenant ? Quel besoin de maintenir l’OTAN ? La force de l’inertie. Il faut revenir au message d’adieu de George Washington, renoncer aux alliances "empêtrantes" (entangling alliances). L’exemple américain suffit. Il ne faut plus maintenir des armées dans le monde entier57. L’âge des superpuissances est révolu. Celles-ci doivent s’adapter. Les leçons de la guerre du Golfe sont trompeuses. Il y aura encore des crises mais elles auront en elles-mêmes une capacité d’auto-limitation, étant donné la nouvelle fragmentation de la puissance. La politique américaine s’adaptera en conséquence. Elle veillera à maintenir en quarantaine la violence régionale, à compartimenter l’instabilité régionale, sans intervenir activement58. Tout au plus l’Amérique pourra-t-elle encourager les équilibres régionaux. Le monde n’a plus besoin des États-Unis comme en 194559. Les temps sont redevenus "normaux", écrit Jeane Kirkpatrick, ancien ambassadeur à l’ONU et professeur à l’université Georgetown. Les États-Unis ont le droit de redevenir eux aussi un pays "normal". La Guerre froide a donné trop d’importance aux affaires étrangères. Aujourd’hui les objectifs de l’Amérique sont d’abord d’ordre domestique. Il faut reconstruire une société meilleure60.

La puissance est devenue essentiellement économique et c’est sur ce plan que va se dérouler la principale compétition. Les États-Unis doivent se dégager de l’outre-mer et faire du renouvellement intérieur leur priorité. Il n’y a plus de réels ennemis mais il n’y a plus de vrais alliés61. Car l’Europe et le Japon ne resteront pas simplement des puissances économiques mais deviendront aussi des puissances militaires. Il faut rejeter l’illusion qu’une politique étrangère globaliste conduira à un monde modelé sur les valeurs américaines. Au contraire, à vouloir jouer à tout prix la superpuissance, l’Amérique ne fera que s’épuiser davantage. La guerre du Golfe a déjà levé un coin du voile sur cette nouvelle configuration où les États-Unis loueraient leurs mercenaires pour défendre la communauté mondiale, révélant ainsi l’état désastreux de leur économie. L’Amérique doit mettre de l’ordre chez elle, non seulement sur le plan économique mais aussi sur le plan socio-culturel car le développement séparé des communautés et le maintien des ségrégations pourraient conduire à une balkanisation sociale62. Quand le renouveau intérieur aura été opéré, mais alors seulement, l’Amérique pourra réfléchir au maintien d’une certaine collégialité globale qui ne viendrait toutefois qu’en deuxième position après les intérêts nationaux américains.

Au XIXe siècle, l’isolationnisme fut, pour les États-Unis, une stratégie réaliste et adaptée. Au début du XXe, diverses pressions intérieures continuèrent à le soutenir, en dépit des conditions nouvelles qui en faisaient une dangereuse illusion. Il est permis d’avoir des doutes quant à la similitude de situation avec le XIXe siècle, même si la menace de l’adversaire hégémonique désigné a disparu. Les États-Unis sont-ils capables d’avoir une politique étrangère sans avoir un "rôle" ? L’isolationnisme n’est pas une option sérieuse. Les États-Unis ont été fondés sur des principes universels et veulent rester un exemple pour l’ensemble du monde. Ils ne pourraient abandonner leur vocation universaliste sans se renier eux-mêmes et, plus grave encore, sans risquer de se dissoudre en une cacophonie de tribus rivales : Noirs, Hispaniques, fondamentalistes chrétiens, etc.63.

NOUVEL INTERNATIONALISME ET SÉCURITÉ MULTILATÉRALE

 

L’internationalisme pratique pourrait bien être, selon Richard Gardner, le concept unificateur de la politique étrangère américaine pour l’après-Guerre froide64. Ce concept veut éviter les extrêmes que sont l’isolationnisme, l’unilatéralisme global et le multilatéralisme utopique. Il envisage, pour les États-Unis, un rôle de leadership dans l’édification, avec d’autres nations, d’un ordre de paix, par l’intermédiaire d’organisations internationales qui fonctionnent65. Les institutions internationales organisant la défense (OTAN) ou la sécurité collective (ONU, CSCE à un niveau moindre) peuvent être des "multiplicateurs de force" pour la politique américaine, spécialement quand la situation ne demande pas une solution militaire immédiate66. Il y a intérêt à étendre, par l’intermédiaire des Nations unies, le règne du droit international. Cela contribuera à fournir un point de référence dans un monde qui, depuis la fin de la Guerre froide, manque de certitudes. Cela peut rendre les événements internationaux plus "prévisibles".