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Hautes Etudes Stratégiques

Collection publiée par l'Institut de Stratégie Comparée
sous les auspices de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, Section des sciences historiques et philologiques
avec le concours du Centre d'Analyse Politique Comparée de l'Université de Bordeaux IV.

BRUNO COLSON

LE TIERS MONDE DANS LA PENSEE STRATEGIQUE AMERICAINE

 

1994

  

La fin de la Guerre froide signifie, pour certaines régions du monde, le retour des guerres réelles. Pour les Etats-Unis, le défi stratégique passe du global au régional. C’est dans certains régimes "renégats" du Tiers Monde qu’ils voient désormais la menace principale : celle de la prolifération des armes de destruction massive. Y a-t-il pour autant une nouvelle "grande stratégie" américaine à l’égard du Sud ? La guerre du Golfe a pu laisser croire à une volonté américaine de veiller, tous azimuts, à l’instauration d’un nouvel ordre mondial. Mais le retrait peu glorieux de Somalie au printemps 1994 a montré les limites de l’interventionnisme. Cette étude explore différentes facettes de la pensée stratégique américaine relative au Tiers Monde, de Ronald Reagan à Bill Clinton.

Bruno Colson, docteur en sciences politiques de l’Université catholique de Louvain, a publié une thèse sur "La culture stratégique américaine. L’influence de Jomini" (éditions Economica-FEDN). Il a été membre du Laboratoire de stratégie théorique de la Fondation pour les Etudes de Défense nationale.

 

Table des matières

 

Préface

Introduction

Chapitre I - Le tiers monde dans la formulation
- De la stratégie nationale de sécurité, de Ronald Reagan à Bill Clinton
- Les "conflits de faible intensité" et la doctrine Weinberger
- Le rapport "Discriminate Deterrence" (1988)
- L’administration Bush et le discours sur les menaces du Sud
- L’administration Clinton et le dilemme de l’interventionnisme
Chapitre II - Analyses géostratégiques et géopolitico- culturelles
- Le Tiers Monde présente-t-il un intérêt stratégique ?
- La géoéconomie de l’"engagement circonscrit"
- L’importance de l’Afrique
- Le choc des civilisations
Chapitre III - Stratégies des moyens
- Le maintien des avantages technologiques et la globalIsation de la production d’armements
- La lutte contre la prolifération balistique, nucléaire, chimique et biologique
- La réorientation de l’IDS et la défense contre les missiles de théâtre
- Les nouvelles structures des forces armées
Chapitre IV - Stratégies Opérationnelles
- La grande "stabilisatrice" : l’US Navy
- Les Marines : "the right force at the right time"
- Les triomphateurs du Golfe : l’US Air Force
- L’US Army : nouveaux défis et évolutions doctrinales
- Retour à la tradition des guerres indiennes
- Connaître l’ennemi
- Vers l’intervention latente universelle ?

Conclusion

Préface

La pensée militaire et navale française peut revendiquer une ancienneté et une renommée que peu de concurrents étrangers peuvent lui disputer. Malheureusement, sa longue histoire ne s’inscrit pas sous le signe de la continuité. On n’en finirait plus d’énumérer les créations de revues ou de collections suivies de dissolutions, de transformations… La récente disparition de la Fondation pour les études de défense nationale n’est que le dernier épisode d’une série déjà trop longue et qui n’est pas près de s’éteindre. La recherche stratégique n’intéresse plus grand monde et les travaux qui ne sont pas susceptibles de trouver des applications (réelles ou supposées) immédiates ont de plus en plus de mal à être édités.

Il ne reste plus que l’Université pour accueillir de telles recherches. Avec le soutien de la Section des sciences historiques et philologiques de l’Ecole pratique des Hautes Etudes et du Centre d’analyse politique comparée de l’Université de Bordeaux I, l’Institut de stratégie comparée se propose de pallier, dans la mesure de ses moyens, cette carence. Son but n’est pas d’essayer de peser sur le débat stratégique en cours, objectif poursuivi par de nombreux organismes qui s’illusionnent quelque peu sur leur capacité d’influence, mais plus simplement de favoriser la poursuite et la diffusion de recherches fondamentales dont les applications seront diffuses, mais qui sont la condition sine qua non de la réflexion stratégique, lorsque celle-ci veut dépasser les contingences immédiates.

L’étude de Bruno Colson qui ouvre cette collection répond pleinement à cet objectif. Son analyse exhaustive d’une pensée stratégique américaine d’une richesse qui laisse rêveur prolonge les études qu’il avait précédemment consacrées à la culture stratégique américaine. A l’heure où les interventions dans de multiples parties du Tiers Monde sont plus que jamais à l’ordre du jour, sa mise au point permet de comprendre les enjeux du débat qui a lieu dans les sphères dirigeantes de la seule puissance globale après la fin de la Guerre froide.

 

Hervé Coutau-Bégarie

Président de l’ISC

 

Introduction

Le 2 août 1990 à Aspen, Colorado, le président George Bush présentait pour la première fois une nouvelle stratégie de défense des Etats-Unis, qui tenait compte des bouleversements survenus en Europe orientale et dans la bientôt défunte URSS. Cette nouvelle stratégie envisageait des réductions substantielles dans les forces armées et leur budget. Elle mettait aussi l’accent sur les "menaces régionales" plutôt que sur une confrontation thermonucléaire globale. Le même jour, Saddam Hussein envahissait le Koweit1. Selon le secrétaire d’Etat James A. Baker III, il s’agissait de la première crise mondiale de l’après-guerre froide. Le 6 mars 1991, cette guerre se terminait par un anéantissement quasi total de l’armée irakienne. Sur un effectif gigantesque de plus de 500 000 hommes acheminés sans incident majeur, les Américains n’avaient à déplorer que 98 tués au combat, dont 28 dans l’explosion d’un missile Scud à Riyad2.

En décembre 1992, George Bush engagea les forces armées des Etats-Unis en Somalie, pour permettre le ravitaillement en vivres de populations affamées. Sans avoir réussi à ramener un ordre durable, ces troupes quittèrent la Somalie le 31 mars 1994. Dix-huit Rangers avaient trouvé la mort dans une opération qui aurait dû n’être qu’"humanitaire". Malgré leurs différences, les interventions au Koweit et en Somalie se sont déroulées dans des pays du "Tiers Monde". Le Tiers Monde désigne depuis les années 1950 l’ensemble géographique des pays caractérisés par un état de sous-développement, celui-ci étant mesuré en fonction d’une série de critères d’ordre économique3. Bien que l’expression soit aujourd’hui contestée, eu égard à l’extrême diversité des Etats qui composent le Tiers Monde, elle continue à désigner la majorité des Etats de l’hémisphère sud, qui n’appartiennent pas au "camp occidental" ni au groupe des pays "ci-devant socialistes"4. Dans le discours stratégique américain, l’expression Third World ne pose guère de problème. Pour Stephen R. David, le Tiers Monde, c’est tout sauf les Etats-Unis, l’Europe, le Canada, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud, Israël, l’ex-URSS et la Chine5. Nous nous en tiendrons à cette définition.

Le Tiers Monde a longtemps été une zone d’affrontement entre l’Est et l’Ouest. Maintenant que Moscou s’en est militairement retiré, il pourrait en résulter, paradoxalement, un plus grand engagement des Etats-Unis. L’invasion de Panama et surtout la guerre du Golfe semblent indiquer une plus grande propension de leur part à s’impliquer dans les crises du Tiers Monde, même si l’affaire de Somalie indique que cette propension a des limites. La constatation a été faite que désormais six Etats seulement demeurent ouvertement hostiles aux Etats-Unis et que ces Etats appartiennent tous au Tiers Monde. Il s’agit de Cuba, de l’Irak, de l’Iran, de la Libye, de la Corée du Nord et de la Syrie6.

Plus que les stratégies réellement adoptées dans le Golfe ou en Somalie, c’est la pensée sous-tendant ces stratégies qui sera abordée ici. La vaste "communauté stratégique" américaine, regroupant des officiels, civils et militaires, et des universitaires, produit de plus en plus de rapports et d’études sur d’éventuelles menaces en provenance du Tiers Monde et sur les moyens et les stratégies nécessaires pour y faire face. Ces études, il faut le souligner, ont commencé bien avant la fin de la guerre froide. Même s’il sera question de la stratégie intégrale des Etats-Unis, incluant donc les dimensions économique et culturelle, l’accent sera mis sur la composante originelle de toute stratégie nationale : la composante militaire, impliquant l’utilisation éventuelle de la force au service d’une politique.

Un premier chapitre examinera la place du Tiers Monde dans la formulation de la stratégie nationale de sécurité sous Ronald Reagan, George Bush et Bill Clinton. Seront abordées ensuite quelques unes des analyses géostratégiques concernant le Tiers Monde : certaines se contredisent, d’autres peuvent paraître contestables, mais le débat existe. C’est au niveau des moyens que la pensée stratégique américaine se préoccupe le plus du Tiers Monde, avec le problème de la "prolifération" des armes de destruction massive et des parades à y opposer. En même temps que la restructuration des forces armées, ces questions feront l’objet d’un quatrième chapitre. Enfin seront évoquées les nouvelles orientations opérationnelles développées par les différentes armes pour faire face aux menaces en provenance du Tiers Monde.

_______

Notes:

1 Dick Cheney, "Leadership and Planning Led to Persian Gulf Success", United States Information Service (USIS), Gulf War Aftermath, Bruxelles, Ambassade des Etats-Unis, 14 avril 1992, p. 4. Sauf indication contraire, la référence USIS renverra désormais aux feuillets d’information de l’Ambassade des Etats-Unis à Bruxelles.

2 199 victimes pour l’ensemble de la campagne si l’on tient compte des accidents.

3 Lexique de géopolitique, sous la dir. de Jacques Soppelsa, Paris, Dalloz, 1988, pp. 256, 236-238.

4 Jean-Pierre Gomane, "Où en est le tiers monde ?", Défense nationale, mars 1992, pp. 109-118. Owen Harries, "Lower Case. The Third World, R.I.P.", The National Interest, 26, hiver 1991/92, pp. 109-112 : en l’absence d’une compétition entre deux blocs, il est désormais insensé de postuler une "troisième force" ; le Tiers Monde comme groupe politique et comme idéologie militante n’existe plus ; l’expression ne désigne plus qu’une catégorie socio-économique aux contours plutôt vagues.

5 Stephen R. David, "Why the Third World Matters", International Security, vol. 14, 1989-1, p. 69.

6 Bruce W. Nelan, "A Force for the Future", Time, 21 septembre 1992, p. 41. Il est permis d’être un peu plus nuancé à l’égard de l’attitude syrienne.

 

Copyright © Economica et Institut de stratégie comparée, 1994

 

Cet ouvrage est disponible aux éditions ECONOMICA

 

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