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Bibliothèque
stratégique
PRINCIPES
DE STRATÉGIE MARITIME
Julian S.
CORBETT
Julian S. Corbett
(1854-1922) est pratiquement inconnu en France. Il est pourtant un
maître de la stratégie, le premier, et encore aujourd’hui le
seul, à avoir transposé à la stratégie maritime les
enseignements de Clausewitz. Dépassant la simple analyse de la
guerre navale, il appréhende la stratégie maritime comme une véritable
discipline intellectuelle, sous-tendue par une épistémologie et
posant de véritables enjeux philosophiques sur la nature et les
fins de la guerre. Publiés en 1911, les principes de stratégie
maritime constituent l’un des livres les plus achevés de stratégie
théorique du XXe siècle. A l’heure où le monde connaît une
fois de plus des bouleversements immenses, qui remettent en cause
les fondements d’une stratégie nucléaire que l’on avait trop
vite cru fixée pour longtemps, Corbett nous fournit les éléments
qui pourraient servir à l’élaboration d’une stratégie
maritime théorique.
La présente édition
est faite à partir d’une traduction de 1918 restée inédite et
qui a été revue et corrigée. Elle est précédée d’une préface
d’Hervé Coutau-Bégarie sur la portée de l’œuvre de
Corbett.
Préface
CORBETT ET LA
PHILOSOPHIE DE LA GUERRE NAVALE
par
Hervé Coutau-Bégarie
La destinée posthume de Sir
Julian S. Corbett est singulière. Après sa mort, l’historien
est resté très connu dans les milieux maritimes. Son histoire
officielle de la guerre navale 14-18 a toujours été considérée
comme une référence de premier ordre, d’ailleurs souvent citée
pour le désaveu de Leurs Seigneuries les Lords navals qui blâmaient
le manque d’insistance sur la bataille navale décisive. Les
historiens ont naturellement réexaminé le sujet, sans les
contraintes d’une histoire officielle et immédiate, et s’ils
ont souvent proposé des interprétations différentes, ils ont
tous reconnu la rectitude de Corbett qui avait su résister à des
pressions parfois fort vives. Mais, dans le même temps, le théoricien
a été complètement oublié. Son maître-livre Some Principles
of Maritime Strategy, qui n’avait eu qu’un succès d’estime
lors de sa parution en 1911, n’a été réédité que trois fois
après la mort de Corbett, en 1938, 1972 et 1988, alors que les éditions
de Mahan se succédaient sans désemparer (plus de cinquante éditions
pour The Influence of Sea Power upon History). La biographie
minutieuse et définitive de Donald M. Schurman rend compte de cet
état d’esprit par son sous-titre : “Historien de la
politique maritime britannique de Drake à Jellicoe”. Le
colloque Corbett-Richmond organisé par le Naval War College des
Etats-Unis, à Newport, en septembre 1992, n’a pas rompu avec
cette tendance : alors que le colloque Mahan, en 1990, avait
consacré l’essentiel de ses travaux au rayonnement
international de “l’évangéliste de la puissance maritime”,
il s’est surtout intéressé aux rapports de Corbett et de
Richmond avec la Royal Navy et la quasi-totalité des
communications étaient historiques plutôt que stratégiques1.
Il n’est pas question de nier
les immenses mérites de Corbett en tant qu’historien. Il a été
l’un des promoteurs d’une conception élargie de l’histoire
maritime, dépassant l’histoire des batailles et la biographie
des hommes de mer pour présenter un tableau de l’évolution de
la stratégie, des conceptions tactiques et des développements
techniques. Sur tous les sujets qu’il a abordés, il a produit
des matériaux inédits, des vues neuves, dont aujourd’hui
encore, il n’est pas possible de faire l’économie. Ses
Fighting Instructions, publiées en 1905, n’ont jamais été
remplacées et restent la référence fondamentale pour comprendre
les origines de la tactique navale moderne. Son interprétation de
Trafalgar a renouvelé un dossier que les bons esprits du temps
croyaient clos. Mais tous ces travaux ont naturellement subi
l’usure du temps. On y trouve une masse de renseignements de
tous ordres, mais la recherche, sauf sans doute pour les Fighting
Instructions, les a heureusement dépassés.
On ne saurait en dire autant de
l’œuvre de Corbett en tant que théoricien. Les Principles sont
un classique de la stratégie maritime et ils commencent enfin à
être reconnus comme tel, ainsi qu’en témoigne la belle édition
critique donnée par Eric Grove dans les Classics of Sea Power.
Eric Grove soutient que Corbett est l’auteur naval le plus
important du XXe siècle2. Un Français, et
particulièrement l’auteur de cette préface, lui opposerait
Castex, dont l’œuvre est également immense. Mais les deux
hommes ne se situent pas sans doute sur le même plan. Castex a su
intégrer, ayant écrit plus tard, les bouleversements techniques
du XXe siècle, et surtout il a eu, notamment dans la dernière
partie de son œuvre, des vues très larges sur la géopolitique
et la géostratégie maritimes. Le mérite de Corbett est ailleurs :
il est le premier, et probablement le seul avec ce génie méconnu
qu’est Herbert Rosinski3, à avoir cherché
à dépasser les problèmes concrets auxquels les marins se
trouvaient confrontés pour s’élever à une intelligence de la
stratégie, conçue véritablement comme une discipline
intellectuelle sous-tendue par une épistémologie et posant de véritables
enjeux philosophiques. On le rattache à l’école historique,
qui s’oppose à l’école matérielle, mais peut-être est-ce
une réduction abusive4. Clausewitz avait rédigé
de nombreuses monographies de campagne avant de s’attaquer à
son opus magnum, personne n’oserait le définir comme historien.
Il vaudrait mieux dire que Corbett représente un niveau plus élevé :
il fait de la théorie stratégique là où les autres ne font que
de l’analyse. On pourrait le ranger, avec Rosinski, sous
l’appellation d’école philosophique. Ce n’est pas un hasard
s’ils sont les seuls auteurs maritimes à avoir sérieusement lu
Clausewitz et compris la portée des questions posées dans le
livre I de De la Guerre. Mahan préférait s’en tenir à la
lecture moins problématique de Jomini5
tandis que Castex n’avait accordé à ces illustres ancêtres
qu’une attention relativement distraite, préférant se
concentrer sur les historiens et stratégistes navals. Ce n’est
pas non plus un hasard si Rosinski est le seul commentateur à
avoir essayé d’appréhender ainsi l’œuvre de Corbett :
il n’a malheureusement jamais écrit le grand livre auquel il
songeait sur Mahan-Corbett-Castex, dont il n’existe qu’un
fragment sur Mahan, mais il a esquissé quelques idées dans une
conférence sur Mahan et Corbett6,
malheureusement conservée dans un état très lacunaire.
Le plan des Principles témoigne
clairement de cette préoccupation méthodologique7.
La première partie est consacrée à la théorie de la guerre, la
deuxième à la i.théorie de la guerre; navale, la troisième à
la conduite de la guerre navale. Dans chacune l’argumentation se
développe à partir de couples antithétiques : guerre non
limitée/guerre limitée ; offensive/défensive ;
concentration/dispersion. Le corollaire inévitable est une
complexité qui déroute et décourage le lecteur. On pourrait
dire aujourd’hui que Corbett fait d’abord de la stratégie théorique
avant d’aborder le domaine plus classique de la stratégie
pratique. Les deux sont chez lui intimement liés : ses développements
théoriques ont pour but de fonder une stratégie pour l’action.
Comme le note John T. Sumida, Nelson est appelé à la rescousse
pour justifier le programme de croiseurs de bataille8.
Mais l’approfondissement des prémisses théoriques, ainsi
qu’une lecture plus attentive que de coutume des véritables leçons
de l’histoire maritime, le conduisent à formuler des
conclusions non conventionnelles, qui ont souvent surpris et choqué
ses lecteurs, pour la plupart des marins. Ceux-ci ont rejeté de
telles hérésies, arguant trop facilement de la qualité de civil
de leur auteur, autodidacte certes talentueux mais qui ne pouvait
avoir une connaissance pratique des choses de la mer et de la
guerre sur mer. Lord Esher, l’une des grandes figures de la
politique navale britannique de la Belle Epoque, écrit en 1915 :
“Julian Corbett a écrit l’un des meilleurs livres de stratégie
politique et militaire en anglais. On y glane toutes sortes
d’enseignements, certains inestimables. Personne, sauf peut-être
Winston (Churchill, Premier Lord de l’Amirauté, c’est-à-dire
ministre de la Marine, de 1911 à 1915), ne l’a lu. L’histoire
est évidemment faite pour les professeurs et les stratèges en
chambre. Les hommes d’Etat et les guerriers se fraient un chemin
à travers l’obscurité”9. Corbett en était
conscient : il avait abandonné son titre initial : The
Principles of maritime strategy, pour un intitulé plus modeste :
Some Principles of Maritime Strategy, pour ne pas donner
l’impression d’une critique de l’ensemble des théories
existantes. Il alla jusqu’à envisager une deuxième édition
revue des Principles qu’il aurait co-signée avec son ami le
Captain Slade, afin de donner à son livre la légitimité
militaire qui lui manquait. Seule la vente insuffisante de la
première édition a fait obstacle à ce projet10 ;
elle nous prive d’une refonte qui aurait certainement été très
suggestive d’un point de vue théorique : en même temps,
elle a conservé au seul Corbett la paternité d’un chef-d’œuvre
qui n’appartenait qu’à lui.
UN CIVIL CHEZ LES
MARINS
Il est vrai que rien ne prédisposait
Julian Stafford Corbett à devenir un stratégiste maritime de
renom11. Né en 1854 dans une famille aisée,
il eut une jeunesse quelque peu dilettante et s’il devint
avocat, on le vit beaucoup plus souvent en voyage autour du monde
que dans les prétoires. Sa fortune le mettait à l’abri du
souci du lendemain. Parvenu à la trentaine, il se découvrit un
talent littéraire et entreprit d’écrire des romans,
d’inspiration le plus souvent maritime, mais qui n’eurent
qu’un succès médiocre. Comme tout auteur qui ne se vend pas,
il en rejeta la responsabilité sur son éditeur. Cette expérience
l’orienta néanmoins vers les choses de la mer et il écrivit
pour une collection populaire deux petits livres sur Monk (1889)
et Drake (1890). Cette fois-ci le public fut au rendez-vous, ce
qui l’encouragea, après une dernière incursion romanesque
couronnée d’insuccès, à donner des études historiques plus développées,
Drake and the Tudor Navy, en 1898, puis The Successors of Drake,
en 1900. Devenu un historien reconnu, il fut invité à donner des
conférences sur la stratégie maritime au War Course College et
entra en contact avec un certain nombre de marins et
d’intellectuels. Il adhéra à la Navy Records Society, à
laquelle il allait donner plusieurs volumes de documents,
notamment les Fighting Instructions, déjà signalées, en 1905,
puis les Signals Instructions, en 1908.
Mais surtout, libéral donc réformiste
et impérialiste12, il se mit à plaider à
partir de 1902 pour une réforme de la formation dans la marine
dans une série d’articles qui rencontrèrent une large
audience. Sir John Fisher, Deuxième, puis en 1904, Premier Lord
naval, se lançait, avec une fougue qui allait devenir
proverbiale, dans la restructuration complète d’une
organisation devenue vermoulue. Corbett appuya vigoureusement cet
effort, ce qui le mit en relation avec Fisher, qu’il rencontra
pour la première fois en 1903. La même année, il fut invité
aux manœuvres navales, ce qui lui permit d’avoir un contact
physique avec la marine. Tout en poursuivant ses études
historiques, notamment avec deux livres importants : England
in the Mediterranean, en 1904, et England in the Seven Years War,
en 1907, Corbett allait s’impliquer de plus en plus dans
l’actualité maritime. Il figura au premier rang des Fisher’s
boys13 qui devaient défendre les réformes
dévastatrices du Premier Lord contre la critique enragée des
conservateurs et aussi d’ennemis personnels, notamment
l’amiral Sir Charles Beresford. Fisher savait organiser sa
propagande et il comprenait l’intérêt d’une plume aussi
vigoureuse pour résister aux attaques dont il était l’objet.
Avec raison, puisque certains articles de Corbett en sa faveur
eurent un grand retentissement, notamment “Recent Attacks on
Admiralty” en 1907, au point de conduire son biographe à
soutenir que “l’intelligence des arguments de Corbett
contribua très fortement à retarder la chute de Fisher de 1907
à 1910”14.
Fisher lui demanda en 1905 son
avis sur le War Course qu’il était en train de réorganiser ;
le Cours devint en 1907 le Royal Naval War College et ses
fonctions furent élargies. Dans l’esprit de Corbett, il devait
être l’embryon d’un véritable état-major général ;
Fisher, soucieux de ne pas partager son autorité, ne voyait pas
aussi loin, mais le Collège travailla à la préparation de plans
de guerre contre l’Allemagne. Corbett y participa, ce qui en fit
l’un des premiers analystes civils de défense, et lui donna une
connaissance interne du processus de décision et de
planification. En même temps, il approfondissait sa réflexion,
notamment par la lecture de Clausewitz, qui fut décisive pour
parachever la transformation de l’historien en stratège, et
poursuivait ses enseignements. L’accueil des élèves fut
souvent empreint d’une large incompréhension, parfois teintée
d’hostilité, souvent d’indifférence, dont il ne mesura sans
doute pas l’ampleur. Comme le dit Donald M. Schurman, “les
officiers supérieurs... étaient généralement polis. Il prit
leur réception aimable pour une conversion. Ils ne posaient pas
de questions parce qu’en tant qu’officiers supérieurs ils
avaient depuis longtemps perdu le besoin de donner leur avis sans
nécessité” 15. De formation
juridique, rompu aux subtilités sémantiques et prenant sans
doute un peu trop de plaisir à étonner son auditoire, Corbett ne
réalisa pas que les officiers avaient, le plus souvent, des préoccupations
plus immédiates. Il entreprit en 1906 de mettre au clair ses idées
sur la stratégie dans un canevas qui devait devenir connu dans la
marine sous le nom de brochure verte (Green Pamphlet). Ce texte,
resté inédit jusqu’à sa publication par Eric Grove en 1988,
contient déjà les grands thèmes qui seront développés dans
les Principles. En 1909, Corbett devait en faire une nouvelle rédaction,
qui témoigne de la maturation de ses idées.
En 1907, Corbett fut invité à
participer aux travaux de la sous-commission du Committee of
Imperial Defence sur le risque d’une invasion allemande. Une
fois de plus, l’opinion était agitée par une Navy Scare, une
panique navale qui donnait libre cours aux supputations les plus
fantaisistes16. Corbett s’attacha à
montrer le caractère absurde de ces rumeurs. Il revint ensuite à
ses études historiques avec un livre qui allait connaître un
grand retentissement, The Campaign of Trafalgar, publié en 1910.
Le sujet avait donné lieu à des controverses sans fin entre les
historiens navals et les conclusions nouvelles de Corbett ne manquèrent
pas de relancer la polémique. James Thursfield, correspondant
naval très influent du Times, en fit un compte rendu assez aigre
dans le Brassey’s Naval Annual de 1911 : les thèses de
Corbett lui paraissaient non fondées et il dénonçait au passage
son influence pernicieuse sur la marine à travers ses écrits et
son enseignement au War Course. Cela ne remit pas en cause son
audience auprès de l’Amirauté et il fut invité à écrire
avec le commandant Slade un historique de la guerre navale
russo-japonaise. Celui-ci ne fut achevé qu’au début de la
guerre17. Très volumineux, (plus d’un
millier de pages), longtemps resté classifié, il est toujours inédit.
A la déclaration de guerre,
Corbett craint de rester inactif et inutile. Mais très vite, il
est appelé à l’Amirauté pour écrire l’historique officiel
de la guerre navale. Poste privilégié qui lui donne accès aux
documents les plus secrets et l’associe à la préparation des
plans et des instructions d’opérations : il rédige la
première version des instructions adressées à l’amiral
Jellicoe, commandant en chef de la Grand Fleet, ainsi que
plusieurs notes pour Churchill ou Fisher, notamment une étude
historique sur l’échec de l’attaque de Constantinople par
l’amiral Duckworth en 1807, pour déconseiller une opération
aux Dardanelles, idée-fixe de Churchill. Il publie quelques
articles de circonstance : le plus important est destiné à
contrer la propagande allemande aux Etats-Unis, qui agite “le
spectre du navalisme”18 en 1915 ; en
1917, il récidive, à la demande de l’Amirauté, pour défendre
la conception britannique du blocus contre la thèse américaine
de la liberté des mers19. Mais sa position
le condamne au silence : il devra se contenter d’une réponse
privée aux attaques dirigées contre lui, après le Jutland, par
Lord Sydendham of Combe. De la même manière, il n’apparaîtra
pas dans la crise qui secouera le commandement en 1917, avec la révolte
des “Jeunes Turcs”, conduits par le commandant Richmond, avec
lequel il est pourtant intimement lié20.
Son rôle est reconnu par la
noblesse personnelle (nobility) qui lui est conférée en février
1917. Il travaille avec acharnement à l’historique qui doit
comprendre quatre ou cinq volumes de plusieurs centaines de pages
chacun. Tâche écrasante, compliquée par les pressions de tous
ordres qui ne manquent pas de s’exercer et par la montée de la
polémique sur la conduite de la guerre, avec la querelle entre
partisans de Jellicoe et inconditionnels de Beatty, qui deviendra
dans les années 20 le “Jutland scandal”. Les difficultés
s’accroissent dès la fin de la guerre, lorsque Jellicoe est
remplacé à l’Amirauté par Beatty. Le tome I est publié en
1920, suivi du tome II l’année suivante. Malgré une santé de
plus en plus chancelante, Corbett a le temps d’achever le tome
III, le plus délicat puisqu’il traite du Jutland, avant de
mourir le 22 septembre 1922, usé par ces tracas. L’historique
sera achevé par Sir Henry Newbolt, qui avait travaillé avec
Corbett et s’efforcera de se conformer à la ligne tracée. Mais
Leurs Seigneuries, à défaut d’obtenir la “rectification”
du tome III ou de pouvoir en empêcher la publication, qui
interviendra en 1923, y inséreront un désaveu qui nous paraît
aujourd’hui plus ridicule pour ses signataires qu’humiliant
pour l’auteur.
POUR UNE LECTURE
DE CORBETT
Le colloque Corbett-Richmond,
bien que d’abord tourné vers l’histoire, s’est néanmoins
posé la question de l’actualité de Corbett. La réponse de
Geoffrey Till est fondamentalement négative : “Parce
qu’il écrivait à une époque beaucoup plus belliqueuse et où
les grandes puissances opéraient dans un monde beaucoup moins
interdépendant qu’aujourd’hui, ses œuvres ont, franchement,
peu de choses à nous dire” 21.
Une telle appréciation n’est
guère contestable. Mais ce n’est pas sur ce plan qu’un
“classique” peut être apprécié : il ne peut en aucun
cas servir de manuel ; en revanche, il peut et doit servir de
modèle ou d’inspiration pour la méthode, y compris par ses
erreurs ou ses incompréhensions. La conférence de Rosinski, bien
que d’interprétation difficile en raison de son état, est à
cet égard très suggestive : il montre pourquoi Mahan et
Corbett n’ont jamais pu construire un système comparable à
celui de Clausewitz. Mais le second a cependant tenté une élucidation
des concepts, dont Mahan s’est toujours bien gardé. En témoigne,
entre autres, la distinction opérée entre l’objet (qui
ressortit à la politique ou à la grande stratégie) et
l’objectif (concret, qui ressortit à la stratégie opérationnelle),
qu’une lecture rapide pourrait ignorer mais qui est bien
explicitée dans le Green Pamphlet 22.
Il est également supérieur dans l’exploitation des sources,
qui sont chez lui d’archives23, alors que
Mahan n’a pratiquement jamais utilisé que des sources de
seconde main24. Enfin, au delà de ses
nombreux travaux historiques, il a tenté, et dans une large
mesure réussi, avec les Principles, une synthèse stratégique,
que Mahan n’a certes pas égalée avec sa Naval Strategy, paru
la même année, recueil de conférences au U.S. Naval College,
dont il disait lui-même que c’était le travail le moins réussi
et le plus superficiel qu’il ait réalisé25.
Il n’est pas possible, dans le
cadre de cette brève préface, de proposer une exégèse ou une
lecture de Corbett, semblable à celle que le général Poirier a
pu proposer pour Guibert, Jomini et Colin ou Raymond Aron pour
Clausewitz. Tout au plus peut-on esquisser, à très grands
traits, l’apport décisif de Corbett dans chacune des parties de
son maître-livre.
Sa i.théorie de la guerre; se
signale avant tout par son analyse très fine de la guerre limitée,
serpent de mer auquel les commentateurs de Clausewitz se sont
constamment heurtés, sans jamais réussir à l’élucider de
manière satisfaisante. Il est dommage que Raymond Aron n’ait
pas eu connaissance de Corbett, qui l’aurait sans aucun doute
conduit à élargir son analyse. Corbett part de l’analyse
clausewitzienne, en soulignant d’emblée ce qui lui paraît être
sa carence fondamentale : elle entrevoit une guerre limitée
qu’elle ne peut théoriser convenablement, dès lors qu’elle
repose sur les seules données de la stratégie terrestre. Alors
que, soutient Corbett, c’est la stratégie maritime qui permet
le mieux de comprendre ce que peut être une guerre limitée.
Celle-ci peut être limitée dans ses objets ou par ses effectifs
et l’on retrouve là une transposition de la distinction des
fins et des moyens chère à Clausewitz. Mais cette stratégie de
guerre limitée suppose un certain nombre de conditions préalables,
dont la principale est l’avantage défensif que seule procure
l’insularité. La Grande-Bretagne a pu ainsi mettre en œuvre sa
stratégie d’expansion parce qu’elle était à peu près
inexpugnable dans son bastion insulaire. Il est curieux
d’observer que les commentateurs relèvent rarement que la
“british way of warfare” de Liddell Hart avait été esquissée,
de manière beaucoup plus subtile et nuancée, par Corbett.
C’est sans doute sur ce point
que le malentendu s’est installé. Corbett lui-même a protesté
contre l’extrapolation qui était faite à partir de son modèle
de guerre limitée. Face aux critiques dont il était l’objet
durant la guerre, il a affirmé : “Je n’ai jamais dit que
la guerre contre l’Allemagne serait une guerre limitée” mais
il est vrai qu’il a tendu à accréditer la thèse d’un
engagement sélectif et modulé, à partir d’opérations combinées,
en sous-estimant l’effort à fournir sur le continent par les
alliés de la Grande-Bretagne. Il faut cependant remarquer que la
critique n’a une certaine portée qu’à l’égard des
Principles. Dans ses travaux historiques, Corbett ne cesse au
contraire d’insister sur les limitations de la puissance
maritime. On trouve, dans l’un de ses tout premiers livres,
cette formule remarquable, “L’importance réelle de la
puissance maritime (maritime power) est son influence sur les opérations
militaires” 26. Et la conclusion de
son livre sur Trafalgar est aussi révélatrice : la campagne
de Trafalgar “n’avait pas réussi à sauver l’Europe, mais
elle avait préservé l’empire britannique... La mer avait fait
tout ce qu’elle pouvait faire et pour l’Europe ce fut un échec” 27.
Il préfigure ici les analyses beaucoup plus détaillées de
Castex28.
Indiscutablement, Corbett
surestime dans les Principles la portée des opérations combinées.
L’histoire aurait pourtant dû lui suggérer que la marine à
voile n’avait pas les moyens d’exécuter des opérations de
grande envergure. Lui-même connaît bien l’échec de l’expédition
d’Anvers en 1809. En revanche, le modèle qu’il propose a sans
doute une valeur plus grande pour l’avenir. Si l’expédition
des Dardanelles en 1915 a été un désastre, la seconde guerre
mondiale a montré que des débarquements de très grande ampleur
étaient désormais possibles grâce aux progrès techniques, avec
l’invention de navires amphibies spécialisés et l’existence
d’une couverture aérienne. De sorte que le modèle corbettien,
spécifiquement conçu à partir de l’expérience britannique,
pourrait trouver une meilleure illustration à l’époque
contemporaine avec l’expérience américaine. Il y a là un
point que l’analyse stratégique a insuffisamment élucidé, les
études sur ce que l’on appelle aujourd’hui la projection de
puissance étant rares et fragmentaires.
Sa théorie de la guerre navale
aborde le problème redoutable de la maîtrise de la mer,
“command of the sea”. Le concept se trouve déjà chez Mahan,
ainsi que chez d’autres auteurs, mais il est sans doute le
premier à en tenter véritablement l’élucidation. Cela l’amène
à souligner les très fortes différences entre la guerre sur
terre et la guerre sur mer. En cela il se montre, d’une certaine
manière, un précurseur de la géostratégie maritime. Il
souligne notamment que l’on ne peut concevoir la maîtrise de la
mer comme la conquête d’un territoire : elle se ramène en
fait au contrôle des communications. Idée que l’on trouvera
reprise, presque textuellement, par Castex29.
Cette idée le conduit à des
conclusions opérationnelles qui contribueront à jeter
l’opprobre sur toute l’œuvre. Dès lors que la maîtrise de
la mer n’est rien d’autre que le contrôle des communications
maritimes, tout doit être mis en œuvre pour assurer la
protection des dites communications. D’où l’importance du rôle
des croiseurs et le problème crucial, jamais résolu de manière
satisfaisante, de leur répartition entre la flotte de bataille,
dont ils assurent l’éclairage, et les lignes de communications,
dont ils assurent la protection. Corbett prend grand soin
d’invoquer l’autorité de Nelson qui n’hésitait pas à
affecter le maximum de ses croiseurs (alors des frégates) à la
protection plutôt qu’à l’éclairage, au risque de favoriser,
comme cela lui arriva une fois, la sortie de l’escadre ennemie
qu’il bloquait. Cette précaution n’a cependant pas suffi pour
prévenir une violente réaction de rejet : Corbett
s’inscrit ici contre l’orthodoxie, adoptée par toutes les
flottes et théorisée par Mahan, et qui érige en dogme le primat
de la bataille décisive et donc de la concentration de tous les
moyens en vue de cette rencontre qui doit régler une fois pour
toutes le problème de la maîtrise des mers.
Corbett reconnaît, il
l’affirme même avec force à plusieurs reprises, en réponse à
des critiques antérieures, que la bataille est effectivement le
moyen le plus expédient de trancher la question. Il souligne
simplement que les batailles décisives ont été rares dans
l’histoire, car si le parti le plus fort la recherche avec
empressement, le parti le plus faible a en revanche de bonnes
raisons de s’y soustraire. D’où l’intérêt des solutions
alternatives, et notamment de la guerre de course. Celle-ci ne
peut pas produire de résultat décisif, c’est entendu, mais
elle est souvent le seul moyen laissé à la disposition du plus
faible. Vérités d’évidence, mais qui suscitent une furieuse réaction
de rejet, tant la focalisation sur l’offensive et la bataille
sont exclusives de tout autre stratégie. En France, un esprit
aussi lucide et acéré que Daveluy va jusqu’à défendre la
doctrine de la bataille, tout en reconnaissant qu’elle ne peut
mener la marine française qu’à la défaite30.
Les effets de la guerre de course ne sont pas seulement minimisés,
ils sont carrément niés. Corbett est donc bien un hérétique31,
car ses professions de foi en faveur de l’offensive et de la
bataille sont noyées dans de multiples développements sur
l’utilité ou la nécessité de la défense, le caractère
souvent non décisif ou non nécessaire de la bataille, qui ne
peuvent, dans le contexte de l’époque, qu’être interprétés
comme un appel, non seulement à la prudence, mais même à la
passivité. A la théorie du risque de Tirpitz, Corbett oppose la
théorie du “non-risque”32. La guerre ne
fera que confirmer son pronostic et même l’amplifiera, en
raison du danger sous-marin qu’il a gravement sous-estimé,
sinon ignoré. Les marins l’en rendront parfois responsables,
comme on le verra pour Castex en France, et préfèreront nier
cette formidable mutation technico-stratégique de la guerre sur
mer pour rejeter le blâme sur des chefs timorés, notamment
Jellicoe, seul chef à recevoir comme titre non la bataille
qu’il a livrée, mais la base où sa flotte a passé
l’essentiel de son temps (vicomte Jellicoe de Scapa) !
CORBETT ET CASTEX
La renommée de Corbett à l’étranger
n’a commencé à se répandre qu’après la guerre, en raison
de son rôle à l’Amirauté. Le vice-amiral von Reuter le
traduit en allemand dans les années 20, avec un titre expressif :
Die seekriegsfuhrung Gross-Britanniens, quelque peu paradoxal au
moment où l’Admiralty désavoue son historiographe
“officiel” : une traduction espagnole, faite par
l’Ecole de guerre navale argentine, paraît en 1936, puis une
traduction chinoise à Taiwan en 193633.
La diffusion en France des
Principles a été pour le moins tardive et limitée. Il ne semble
pas qu’aucun compte-rendu leur ait été consacré lors de la
parution. Le premier écho qui en parvient est l’œuvre de
l’officier de liaison auprès de la Grand Fleet, le capitaine de
frégate Vandier, dans un rapport qu’il adresse au ministère le
26 avril 1918.
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…Il
est d’ailleurs facile de connaître la stratégie
anglaise et, si le secret des opérations est tout à
fait bien gardé, les idées générales qui
conduisent l’Amirauté sont évidentes.
Pour
prendre contact avec elles, je me suis enquis des
livres d’histoire navale qui valaient la peine d’être
lus. La réponse fut invariable : Lisez Corbett
et, ajoutait-on, d’ailleurs l’Amirauté pourvoit
tous les bâtiments d’une bibliothèque où se
trouvent les principaux ouvrages d’histoire
maritime. Dès mon arrivée ici, je me suis mis donc
à lire Corbett et je dois avouer que ses ouvrages
sont d’un haut intérêt et certainement supérieurs
à tout ce qui a été écrit en France sur ce sujet.
Corbett
signale tout d’abord que si on tente d’expliquer
les succès remportés par l’Angleterre dans ses
guerres et l’immense puissance mondiale qui en est résultée
par les méthodes et théories des maîtres de stratégie
continentale, on n’y peut réussir. Cela provient,
dit-il, que l’analyse des guerres s’est arrêtée
au point où elle était utile pour la guerre sur
terre, mais qu’on la pousse un peu plus loin et
l’on trouvera une formule plus générale où
viendront se placer d’eux-mêmes tous les faits
maritimes. Ceux-ci, par la forme même de leur action,
sont intimement liés aux conditions économiques et
à la politique générale et d’une essence plus
subtile, plus lente en effets, mais tout aussi
dangereuse, que la force des armées.
Une
étude approfondie des différences entre les luttes
sur terre et sur mer et des lois de la guerre amphibie
amène Corbett à poser les bases les plus solides que
je connaisse pour tout raisonnement naval. Et ces
bases font partie du petit mais solide matériel
intellectuel dont les Anglais se servent pour penser
et juger.
Les
Anglais se trouvent aujourd’hui sur mer dans la
situation où ils ont presque toujours été et ils ne
souffrent pas le désappointement qu’une fausse
conception du rôle des escadres nous fait si vivement
ressentir. Ils se trouvent devant le cas classique où
les flottes ennemies se tiennent sur la défensive.
Ils
savent tout d’abord que le blocus qu’ils peuvent dès
lors établir n’a que des effets très lents. Ils
sont persuadés comme Mahan que Napoléon a reçu un
coup mortel à Trafalgar, mais ils n’ignorent pas
que Trafalgar est en 1805 et que la campagne de France
est en 1814.
Ils
savent ensuite que la puissance maîtresse des mers ne
peut user de cette maîtrise qu’avec une extrême réserve
parce que, dans ce domaine, les neutres ont des droits
et qu’un usage excessif du contrôle sur mer soulèverait
le monde contre l’Angleterre encore plus sûrement
que les rêves d’hégémonie continentale ont amené
des coalitions contre leurs auteurs. Et leur modération
et l’application sans frein au contraire que les
Allemands ont fait de leur puissance navale expliquent
que les pays extra-européens ont senti que ce qui
menaçait la liberté de la mer, ce n’était pas la
puissance navale anglaise, quoique en ait dit
l’empereur Guillaume II, mais bien la conception
allemande de la force. Ils savent encore que leur
commerce ne trouvera jamais une mer libre d’ennemis
et que la protection de celui-ci dépend de flottilles
dans les mers étroites. Ils savent aussi que, lorsque
le danger croît, la concentration du commerce en
convois devient inévitable malgré tous les désavantages
économiques qui sont la rançon d’une meilleure
protection. Il est vrai de dire que Corbett, pour des
raisons techniques longuement exposées dans ses écrits,
ne croyait plus possible cette organisation des
convois ; et c’est pourquoi pendant si
longtemps les Anglais ont été réfractaires à cette
idée. Mais cependant c’est en leur faisant valoir
que des raisons techniques ne pouvaient modifier la
force des choses, que j’ai obtenu d’eux l’année
dernière qu’ils appliquent au commerce du charbon
les idées d’organisation de l’Amiral de Bon 34,
essai dont la réussite les a amenés à cette réglementation
générale appliquée actuellement.
Ils
savent qu’à partir du moment où les convois
fonctionnent ils deviendront un appât pour l’ennemi
et que les positions stratégiques que doivent occuper
les escadres doivent être telles qu’elles puissent
couvrir plusieurs routes ; que fatalement les
combats de croiseurs ou de flottes auront lieu autour
de cette question de convois et la bataille du Jutland
leur paraît de cette nature.
Corbett
leur a appris que dans beaucoup de guerres anglaises,
c’était l’expédition militaire qui en formait la
partie principale et que, si les Français avaient
comme instructions d’attaquer les convois de troupe
c’était de bonnes instructions quoiqu’en pense
Mahan, et il a révélé que les Amiraux anglais en
recevaient de toutes semblables dans des cas
analogues. il a montré qu’il y avait plusieurs manières
de protéger les transports de troupes et il a vu que
très probablement ce serait le blocus ouvert; qui
serait imposé par les armes modernes.
L’histoire
offre plus (sic) d’exemples, en effet, d’un blocus
aussi ouvert que celui qui tient en respect la flotte
allemande à l’heure actuelle.
Le
grand danger des blocus ouverts; c’est, qu’étant
effectués d’une base nationale et amie, la force
navale peut perdre sa force combattive au mouillage.
Pour éviter ceci, elle doit sans cesse entreprendre
des opérations secondaires audacieuses.
Le
grand avantage des blocus ouverts;, c’est qu’il
incite la flotte ennemie à sortir et cette tentation
sera d’autant plus grande que les opérations
secondaires tentées par la flotte du blocus seront
plus audacieuses et paraîtront se prêter davantage
à un succès partiel pour la Flotte bloquée. Cette
tentation deviendra sans doute un jour une nécessité
parce que la puissance continentale écrasée par les
maux d’une guerre interminable s’assurera de plus
en plus que l’Angleterre est le pire et le plus dur
ennemi et essaiera dans un accès de désespoir de la
frapper au cœur.
L’Angleterre
sait que ces tentatives n’ont jamais réussi mais
elle sait aussi que pour désespérées qu’elles
fussent, elles n’en étaient pas moins fort bien conçues
(et) extrêmement dangereuses pour elle. Et il ne faut
pas croire que, si elle appelle de tous ses vœux
cette grande crise, elle en ignore les périls.
Le
mauvais temps, les délais, les hasards de la mer
l’ont servie, mais aussi la ténacité, le sens
marin, l’endurance de ses hommes de mer et les vues
si simples et sages de son Amirauté.
Jamais
toutefois l’Angleterre n’avait mené la guerre
comme elle le fait aujourd’hui, l’appui qu’elle
prêtait à ses Alliés continentaux pouvait être
fort efficace en Hanovre, en Portugal, en Flandres,
mais avait toujours le caractère d’une entreprise
limitée. C’est la première fois que l’Angleterre
entre dans une guerre continentale illimitée,
qu’elle comprend ce que veut dire vaincre ou mourir
et pour cela il a fallu changer toute sa vie nationale
et se retrouver confrontée avec l’éternel problème
irlandais 35.
Bien
que cette situation développe ses conséquences
naturelles de concentration de forces, l’Angleterre
n’en a pas moins été tentée d’exploiter sa
puissance navale au moyen de ce qui est dénommé ici
la guerre amphibie. De là viennent les expéditions
des Dardanelles, de Syrie et de Mésopotamie toutes liées,
comme notre expédition en Salonique, à l’idée
d’arrêter l’expansion allemande vers le Sud. On
ne peut savoir si ces opérations militaires, si légitimes
filles de la politique générale qu’elles soient,
représenteront un gain certain. Mais elles sont
nettement conformes aux méthodes traditionnelles
anglaises ; quelques personnes ici pensent
qu’elles ont fait abandonner par l’Allemagne son
idée d’expansion dans le Sud et que, depuis la
chute de la Russie c’est un mouvement dans l’est
qui a les faveurs allemandes, mouvement qui porterait
le nom de Pan Touranien. C’est le danger de cette
nouvelle orientation qui aurait dicté à Monsieur
Lloyd George sa lettre aux Indes 36.
Parmi
les autres méthodes d’emploi de la mer exposées
par Mahan, (sic ; lire Corbett) il y a les opérations
amphibies ayant pour but de faciliter la tâche de la
flotte. Aussi les tentatives contre Zeebruge et
Ostende ont-elles soulevé un extraordinaire
enthousiasme 37.
Comme
l’a indiqué l’Amirauté, les hommes qui y ont
pris part venaient en partie de la Grand Fleet et,
dans la première escadre des croiseurs de bataille,
on cite avec orgueil les noms des officiers du Tiger,
de la Princess Royal et du Repulse qui ont péri dans
cette très belle entreprise.
Bien
que cette lettre touche à des sujets au-dessus de
moi, j’ai cru devoir l’écrire pour mieux
expliquer ces opérations humbles en apparence et
cette activité audacieuse de la Grand Fleet, et
marquer comment tout l’ensemble des opérations
correspond très exactement aux pensées anglaises 38.
|
|
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Cette note attire l’attention du
chef d’état-major général de la Marine. Il demande une
traduction de cette ouvrage si influent. Le travail est réalisé
par le lieutenant de vaisseau de réserve A.M. Cogné. Cette première
version arrive à la connaissance du capitaine de frégate Castex,
auteur maritime déjà établi. Lorsqu’il devient en 1919 le
premier chef du Service historique de la Marine nouvellement créé,
il entreprend de faire traduire un certain nombre d’ouvrages étrangers
et parmi eux figurent les Principles dont il demande à
l’Etat-Major général d’obtenir les droits.
|
Parmi
les ouvrages étrangers que le Service historique de
l’Etat-Major Général se propose de faire traduire
pour servir à la documentation générale de la Marine,
un des plus importants est le livre de l’historien
anglais Sir Julian Corbett intitulé “Some Principles
of Naval (sic) Strategy”. Les théories qu’il
renferme, originales, prêtant dans une certaine mesure
à la controverse, seraient intéressantes à faire
mieux connaître, au point de vue critique, pour l’étude
raisonnée des questions stratégiques. En outre, ce
livre aurait eu, si l’on en croit les rapports de M.
le Capitaine de vaisseau Vandier, officier de liaison
auprès de la Grand Fleet, une influence profonde sur
les officiers anglais de notre époque, au point de les
conduire à une unité de doctrine très marquée dans
les faits de guerre récente.
Je
serais donc reconnaissant à M. le Capitaine de frégate,
chef de la 1ère section, de vouloir bien faire le nécessaire
auprès de Sir Julian Corbett, par l’intermédiaire de
l’attaché naval à Londres, pour que le Service
historique soit autorisé à entreprendre la traduction
de son ouvrage. L’excellent accueil que l’auteur,
chargé de l’organe historique correspondant de
l’Amirauté anglaise, a toujours réservé à nos
officiers, permet d’espérer que cette démarche aura
une suite favorable 39.
|
|
Des instructions sont données
à l’attaché naval à Londres, mais le projet n’aura
pas de suites, pour des raisons qu’il n’est pas possible
de déterminer. Plus qu’une obstruction anglaise, il faut
sans doute incriminer des difficultés budgétaires, car
aucune traduction ne sera finalement publiée par le Service
historique dans les années 20. Mais Castex a découvert
Corbett et il l’a lu avec avidité, même si c’est pour
rejeter ces conclusions par trop hétérodoxes. Le bilan
dressé dans l’”historique succinct de la stratégie
navale théorique” qui ouvre ses Théories stratégiques
ressemble à un réquisitoire.
|
Cet
iconoclaste est d’ailleurs assez médiocre
comme constructeur. Ses vues, à lui aussi,
manquent parfois de solidité.
En
bon Anglo-Saxon, il a la phobie des armées
permanentes du continent. Par contre-coup, il exècre
la doctrine issue de ces sanctuaires. Le
pontificat des docteurs militaires germaniques,
de Clausewitz en particulier, lui est
insupportable. Ils lui paraissent par trop
enfermés dans leur dogmatisme, incompréhensifs
de l’art, spécifiquement anglais soi-disant,
de conduire la guerre. Il enfourche son dada de
la “guerre limitée”, qu’il présente
comme inédite, au-dessus de l’entendement des
stratèges continentaux. Il n’y développe, au
fond, que la stratégie bien connue des opérations
combinées menées par une puissance forte au
point de vue naval et faible au point de vue
terrestre. Et, avec assez peu de logique, il
attaque au nom des principes de cette stratégie
ceux qui régissent le cas, tout différent, de
la guerre terrestre pure ou de la guerre navale
pure. Il rompt des lances contre les notions de
la nation armée, de l’importance de la force
organisée, de la bataille, de l’offensive,
etc... Il voit fréquemment l’histoire de
travers, méconnaît l’effort militaire des
alliés de l’Angleterre pendant les guerres du
Premier Empire et celui de l’Angleterre elle-même
en Espagne, porte un jugement complètement faux
sur la façon dont les Japonais ont conduit leur
guerre avec la Russie, et ainsi de suite. Les
contradictions ne le gênent d’ailleurs pas.
Il revient, l’occasion aidant, aux bonnes méthodes
de la guerre “illimitée” 40.
|
|
Castex se livre
plus ici à un règlement de comptes qu’à une véritable
analyse. Il est exagéré et probablement erroné de
dire que Corbett déteste Clausewitz. Il l’a lu
avec beaucoup plus de soin que n’importe quel
autre auteur naval (jusqu’à Rosinski), y compris
Castex lui-même, non seulement dans la traduction
anglaise du colonel Graham, mais aussi dans
l’original allemand. La pseudo-théorie de la “déflection
de la stratégie par la politique” n’est
qu’“une incompréhension délibérée de la
doctrine clausewitzienne de la subordination impérative
de la stratégie à la politique” 41.
Comme nous l’avons vu plus haut, Corbett ne fait
pas du modèle de la guerre limitée un absolu, et
il ne méconnaît pas la participation des alliés
continentaux de la Grande-Bretagne. Là où Castex
voit des contradictions, un commentateur moins polémique
décèle plutôt la complexité d’une pensée qui
a tenté de s’élever au niveau théorique.
Castex n’en reste
heureusement pas là. Les erreurs de Corbett lui
paraissent tout de même compensées par des aspects
plus heureux.
|
Par
contre, il apporte des idées originales
et dignes d’attention, bien que
contraires à celles habituellement reçues,
sur la classification des opérations,
sur les places respectives que doivent
occuper la lutte contre les forces
organisées et l’attaque et la défense
des communications, sur le mode de
recherche de la bataille, sur la
concentration et la dispersion..
L’œuvre
de Corbett est donc du type
“critique”. Aussi sa lecture
est-elle amère et cruelle pour ceux qui
étaient antérieurement parvenus à une
robuste conviction en un cortège de vérités
qu’ils croyaient hors de toute
atteinte. Mais cette épreuve est pour
eux satisfaisante, en ce qu’elle les
contraint à une révision de ces
dogmes, à un nouvel examen de ce
qu’ils avaient admis peut-être un peu
vite. Cet effort de l’esprit est
salutaire. Le voisinage de l’incroyant
n’est pas toujours mauvais. La
controverse qu’il fait naître a son
prix. La foi dans le résidu qui a résisté
à l’effet destructeur du doute n’en
est que plus forte. Elle sort de cette
tourmente purifiée et grandie.
C’est
en ce sens que Corbett a rendu un grand
service à la cause stratégique.
Personnellement,
il m’a fait traverser une crise
intense, intellectuelle et presque
morale. J’ai senti vaciller les
colonnes du Temple. Je suis descendu en
bas, pour vérifier les fondations.
J’ai constaté qu’elles laissaient
à désirer, qu’il s’y trouvait des
lézardes. J’ai, pour mon compte,
revu, réparé, modifié ce
soubassement. Puis je suis remonté,
rassuré sur la solidité du nouvel édifice,
et reconnaissant malgré tout envers ce
trouble-fête qui m’avait obligé à
ce désagréable mais utile retour en
moi-même 42.
|
|
Mais cette
dimension critique, poussée à l’excès,
a exercé une influence débilitante.
Corbett, comme tout civil, n’est pour
Castex qu’un stratège en chambre,
ignorant de la réalité de la guerre.
|
Au
dire de personnes qui ont vécu
parmi la marine anglaise et
notamment du capitaine de
vaisseau Vandier, notre officier
de liaison dans la Grand Fleet,
Corbett aurait eu, dans les années
qui ont précédé 1914, une
grande influence sur les milieux
maritimes anglais. Ceci
expliquerait bien des choses.Ce
n’est pas avec la critique et
le doute qu’on fait de
l’action, qui réclame avant
tout une doctrine solide et un
attachement inébranlable à
certaines directives. Corbett ne
serait-il pas responsable de ce
que pas mal de règles simples
et puissantes, respectées
autrefois, aient été dans les
cerveaux anglais, pendant la
guerre de 1914, enveloppées
d’une sorte de brume ?
L’Amirauté en a peut-être
jugé ainsi, car elle a estimé
bon de déclarer, à propos des
Naval Operations, que la théorie
de Corbett sur l’inutilité de
rechercher le combat pour
obtenir un résultat décisif
lui était personnelle et était
opposée à la sienne.
L’Amirauté a ainsi réagi
contre une action qui devenait
pesante et nocive. Nous
secouerons, nous aussi, le joug
de Corbett quand il conviendra,
tout en rendant çà et là
justice à ses mérites 43.
|
|
Jugement
peu amène, et passablement injuste.
La prudence de la Grand Fleet durant
la guerre est moins le résultat de
l’influence d’un théoricien que
des leçons des premiers mois de
guerre : le torpillage du
croiseur Pathfinder par l’U21 le 5
septembre et de trois
croiseurs-cuirassés, le Cressy,
l’Aboukir, et le Hogue par l’U9
du lieutenant de vaisseau von
Weddigen le 21 septembre 1914, puis
la perte du cuirassé tout neuf
Audacious sur une mine le 27
octobre, suivie du torpillage du prédreadnought
Formidable le 31 décembre 1914, ont
à cet égard été déterminants44.
Et si l’amiral Jellicoe a pu subir
l’influence de Corbett, son
successeur Beatty, connu pour son
tempérament de fonceur et moins lié
à Corbett, n’a pas adopté une
attitude différente, tout
simplement parce qu’il n’était
pas possible de faire autrement.
Castex, on l’a vu, est bien plus
souvent en accord avec Corbett,
contre l’orthodoxie, qu’il ne
veut bien l’avouer. Comme lui, il
dissimule sous des exemples
historiques des remises en cause
fondamentales.
D’ailleurs,
il reste convaincu de l’utilité
de mettre à la disposition du
lecteur français ce livre
subversif. Selon toute
vraisemblance, c’est lui qui
reprend le projet à la fin des années
20, alors qu’il commande l’Ecole
de guerre navale. La traduction de
1918, trop littérale, a besoin d’être
entièrement revue. Cette tâche est
confiée à deux officiers, le
capitaine de corvette Tanguy et le
capitaine de vaisseau de réserve
Bienaymé, qui la mènent à bien en
1932. Il ne fait guère de doute que
Castex l’a lue : on peut
observer que les armed forces de
Corbett deviennent la “force
organisée”, concept spécifiquement
castexien. Mais encore une fois,
pour des raisons que là non plus
nous ne connaissons pas, le projet
n’aboutira pas. Cette traduction révisée
fera l’objet d’une
dactylographie à un tout petit
nombre d’exemplaires, dont un spécimen
(qui porte le numéro 12) survivra
sur les rayons de la bibliothèque
du Service historique de la Marine.
PRINCIPES
D’EDITION
C’est
cet exemplaire qui a servi de base
au texte qui est publié ici. La
traduction de 1918, révisée en
1932, a été une nouvelle fois
revue par l’auteur de ces lignes
en 1992. Il n’aura donc fallu que
soixante quinze ans pour arriver à
éditer ce livre. Le contrecoup est
inévitablement une certaine
lourdeur du style : dans les
années 20, les traducteurs,
d’abord soucieux de précision et
de syntaxe, faisaient un usage
abondant de l’imparfait du
subjonctif. Il n’était pas
possible de modifier ce style à
moins de faire une nouvelle
traduction. Les corrections qui ont
été faites portent essentiellement
sur quelques simplifications et la
restitution de certaines formules
que l’on a cherché à rendre plus
conformes à la pensée de Corbett,
notamment les distinctions
objet-objectif ou défense-défensive.
L’édition d’Eric Grove a servi
de référence. Lorsqu’un concept
a été d’interprétation délicate,
j’ai indiqué l’original
anglais. Il importe de tenir compte
de l’époque à laquelle les
Principles ont été écrits. Ainsi
il m’a semblé que Command of the
Sea devait sans contestation
possible être rendu par “maîtrise
de la mer” alors que celle-ci,
dans le vocabulaire anglo-saxon
contemporain, est plutôt désignée
sous le vocable Sea Control 45.
Eric
Grove a fait un travail critique très
abondant, auquel je renvoie
simplement le lecteur. Une édition
critique n’aurait pu que démarquer
la sienne. J’ai donné quelques
indications sommaires sur des éléments
peu connus du lecteur français.
En
appendice figure le “green
pamphlet”, esquisse acérée des
conceptions stratégiques de
Corbett, qui s’exprime sans détour,
et sans cet enrobage érudit qui atténue
ses “hérésies” dans les
Principles. Ce texte, édité par
Eric Grove, a connu deux versions.
La première, rédigée en 1906, a
été traduite pour la présente édition
par l’enseigne de vaisseau
Lobligeois. La deuxième, mise au
point en 1909, a été traduite par
Catherine Ter Sarkissian à
l’initiative de Gérard Chaliand
qui l’a incluse dans sa précieuse
Anthologie mondiale de la stratégie
(1991) ; il m’a généreusement
autorisé à la reproduire, dans une
version quelque peu modifiée.
Ce
volume s’achève par la traduction
de la conférence de Herbert
Rosinski sur “Mahan et Corbett”,
prononcée au Naval War College de
Newport le 18 décembre 1953. Ce
texte est la retranscription d’un
enregistrement, avec les inconvénients
cumulés de mots ou de phrases
inaudibles, des imperfections et
incohérences du style oral et de
l’absence des schémas qui
appuyaient le raisonnement. Il a
fallu procéder à un travail
minutieux, mais arbitraire, de
restitution, en éliminant certaines
phrases incompréhensibles. Le parti
retenu a été, en se souvenant des
corrections incessantes (et souvent
désespérantes), que Rosinski
apportait à ses manuscrits, de
rechercher la cohérence plutôt
qu’une inutile fidélité à un
texte aussi défectueux. Rosinski
est le seul à avoir esquissé une
stratégie maritime théorique, au
sens que le général Poirier donne
à la stratégie théorique, et
cette conférence en est, en dépit
de tous ses défauts, une bonne
illustration. Elle suggère ce que
pourrait être une lecture théorique
des grands classiques de la stratégie
maritime.
Dans
sa forme “définitive” et malgré
ses imperfections, cette traduction
permet une étude systématique de
la pensée de Corbett. Elle devrait
contribuer à rendre à celui-ci,
dans le monde francophone, la place
de premier plan qui est la sienne
dans l’histoire de la pensée
navale46.
Hervé
Coutau-Bégarie
Introduction
L’étude
théorique de la guerre ;
son emploi et ses limites
A
première vue, rien ne paraît plus
chimérique, ni plus stérile, que
d’aborder l’étude de la guerre
avec une théorie. Il semble en
effet qu’il y ait antinomie entre
la discipline intellectuelle qui
recherche un guide théorique et
celle qui convient pour la conduite
victorieuse de la guerre. La
conduite de la guerre est tellement
une question de personnalité de
caractère, de bon sens, de décision
rapide en présence de facteurs
complexes et toujours changeants, et
ces facteurs eux-mêmes sont si variés,
si insaisissables et dans une dépendance
si étroite de conditions morales et
physiques - elles-mêmes si peu
stables - qu’il peut paraître
impossible de la réduire à quelque
chose qui ressemble à l’analyse
scientifique pure. A la simple idée
d’une théorie ou d’une science
de la guerre, l’esprit se reporte,
avec quelque malaise, à des cas
bien connus dans lesquels des
officiers, théoriciens distingués,
ont échoué lorsqu’ils ont eu à
diriger des opérations. Cependant,
d’un autre côté, on ne peut nier
que depuis que les grands théoriciens
du début du XIXe siècle ont essayé
de dégager une i.théorie de la
guerre;, sa préparation et sa
conduite ont acquis une méthode,
une précision et une sûreté dans
la conception, qui étaient jusque-là
inconnues. Encore moins pourra-t-on
nier la valeur que des chefs de
guerre, les plus habiles et les plus
heureux, ont attribuée aux travaux
des auteurs stratégiques
classiques.
La
vérité est que la défiance à
l’égard de la théorie provient
d’une conception erronée de son
but. Elle ne prétend pas donner les
moyens de conduire le combat sur le
terrain ; elle ne vise qu’à
accroître efficacement ces moyens.
Sa vraie valeur pratique est
qu’elle peut aider un homme
capable à acquérir le vaste regard
qui lui permettra d’être sûr que
son plan embrassera tout le problème,
et de saisir les éléments d’une
situation avec une rapidité et une
exactitude accrues. Le plus grand
des théoriciens lui-même
l’indique très clairement. A
propos des études théoriques, il
dit : “elles éduqueront
l’esprit du futur chef de guerre,
ou plutôt, elles guideront son éducation,
mais elles ne l’accompagneront
jamais sur le champ de bataille”47.
Leur
utilité pratique, cependant,
n’est limitée, en aucune sorte,
à leurs effets sur les pouvoirs
d’un chef. Ce n’est pas assez
qu’il possède l’aptitude à décider
sainement. Ses subordonnés doivent
saisir instantanément la
signification complète de sa décision ;
ils doivent être capables de la
traduire avec sûreté en une action
bien ajustée. Dans ce but, chaque
exécutant doit avoir été entraîné
à penser comme lui ; les
ordres du chef doivent éveiller
dans chaque cerveau les mêmes réflexes ;
ses mots doivent avoir la même
signification pour tous. S’il y
avait eu une théorie de la tactique
en 1780, et si le Commandant Carkett
avait été bien entraîné selon
cette théorie, il n’aurait pas pu
se tromper sur le sens du signal de
Rodney48.
A la vérité, le signal n’était
pas clair. Et Rodney, pour avoir négligé
d’expliquer le dessein tactique
qu’il indiquait, frustra son pays
d’une victoire à un moment où il
en avait particulièrement besoin.
Il n’y avait pas eu d’entraînement
méthodique préalable pour parer
une telle omission et la belle
conception de Rodney était
inintelligible à tout autre que
lui-même.
Ce
n’est pas seulement pour établir
la solidarité intellectuelle entre
un chef et ses subordonnés que la
théorie est indispensable. Elle est
encore plus utile pour créer un
semblable lien entre lui et ses supérieurs
réunis autour de la table du
Conseil au ministère. Combien
d’officiers ont approuvé, sans
mot dire, des opérations mal préparées
parce qu’il leur manquait l’art
de persuader et de s’exprimer pour
faire saisir à un ministre
impatient les erreurs de son plan ?
Combien d’officiers et d’hommes
d’Etat, au cours même des conférences
où régnait un parfait accord, se
sont montrés incapables d’arrêter
un plan de guerre cohérent, par
inaptitude à analyser la situation
qui se présentait à eux et à
discerner le caractère de la lutte
dans laquelle ils allaient
s’engager ? On ne doit
s’attendre que rarement à ce que
la véritable nature d’une guerre
apparaisse aux contemporains comme
nous la voyons, après coup et dans
la pleine lumière de l’histoire.
Vus de près, les facteurs
accidentels peuvent prendre une
importance indue et fausser la réalité.
Pareille erreur ne pourra jamais être
éliminée, mais par l’étude théorique,
nous pouvons la rendre plus rare.
N’espérons pas, par d’autres
moyens, approcher de cette clarté
de jugement avec laquelle la postérité
lira nos fautes. La théorie est en
fait une question de formation et de
jugement et pas du tout une question
d’exécution, laquelle dépend
d’une combinaison de constantes
psychologiques que nous appelons
l’aptitude à exécuter.
Voilà
donc tout ce que les grands maîtres
ont demandé à la théorie. A un
tel désidératum, le premier
d’entre eux, après avoir servi
des années dans les états-majors,
a attaché la plus grande
importance. “Dans l’action”,
écrivait-il dans un de ses derniers
mémoranda, “les hommes se fient
plus souvent à leur propre jugement
et ils atteindront le but avec plus
ou moins de précision selon
qu’ils ont plus ou moins de génie.
C’est ainsi que tous les grands généraux
ont agi... Ainsi en sera-t-il
toujours dans l’action, et là le
jugement suffira. Mais lorsqu’il
ne s’agit pas de prendre part
soi-même à l’action, mais de
convaincre les autres autour de la
table d’un Conseil, tout devient
alors affaire de conceptions claires
et d’exposition des rapports
propres des choses. On a fait si peu
de progrès dans ce domaine que la
plupart des délibérations sont de
simples querelles de mots qui ne
reposent sur aucune base solide.
Elles aboutissent, ou bien à
laisser chacun sur sa propre
position, ou bien à faire triompher
un compromis fait de concessions
mutuelles, demi-mesure qui ne
saurait avoir aucune valeur réelle”49.
L’auteur
des lignes qui précèdent possèdait
- et de première main -
une vaste expérience des choses de
la guerre. Pour lui, une conception
claire des idées et des facteurs
inhérents à un problème de
guerre, une exposition nette des
relations entre ces problèmes, sont
le remède à ces discussions molles
et stériles. Cette conception,
cette exposition, c’est ce que
nous entendons par théorie ou
science de la guerre. C’est un
procédé par lequel nous
coordonnons nos idées, définissons
le sens des mots que nous employons,
saisissons la différence entre les
facteurs essentiels et ceux qui ne
sont qu’accessoires, fixons et
exposons les données fondamentales
sur lesquelles tous s’accordent.
De cette manière, nous préparons
l’appareil d’une discussion
pratique, nous assurons les moyens
d’arranger les facteurs sous une
forme maniable et les moyens d’en
déduire avec précision et rapidité
une ligne de conduite pratique. En
l’absence d’un tel appareil,
jamais deux hommes ne penseront sur
le même plan ; encore moins
pourront-ils espérer dégager le
point exact qui les divise et
l’isoler pour aboutir à une
solution qui les accorde.
En
ce qui nous concerne, cette valeur
des théories stratégiques a une
signification spéciale autrement
plus vaste que celle que lui
accordent ses partisans
continentaux. Pour un empire
maritime qui s’étend sur le monde
entier, le succès à la guerre
sortira non seulement de la chambre
du Conseil en Angleterre, mais aussi
des conférences tenues dans toutes
les parties du monde entre les chefs
d’escadre et les autorités
civiles et militaires, et encore de
celles tenues entre les commandants
en chef des stations50
voisines. En temps de guerre ou de
préparation d’une guerre intéressant
l’empire, les combinaisons doivent
toujours être bâties, impérativement,
sur les relations mutuelles entre
les considérations navales,
militaires et politiques. La ligne
de conduite commune, bien
qu’indiquée par la métropole,
doit être définie sur place et établie
d’après des facteurs dont aucune
armée n’a le contrôle exclusif.
Une conférence est toujours nécessaire
et, pour en assurer le succès, il
doit exister un vocabulaire commun
et une discipline intellectuelle.
Cette condition préalable
essentielle, seule l’étude
pratique peut la fournir. C’est là
que réside sa valeur pratique pour
tous ceux qui aspirent aux plus
hautes responsabilités dans le
service de l’Empire.
A
ce point de vue, l’importance des
études stratégiques abstraites est
en effet si grande qu’il convient
de se prémunir contre toute
surestimation. Aussi, loin de
revendiquer pour ce qu’on appelle
leur science plus que les possibilités
que nous avons indiquées, les stratèges
classiques insistent constamment sur
le danger de lui demander ce
qu’elle ne peut donner. Ils répudient
jusqu’au nom de “science”. Ils
lui préfèrent le terme plus ancien
“d’art”. Ils ne lui concèdent
ni lois, ni règles. De telles lois,
disent-ils, ne peuvent, en pratique,
que donner des déceptions, car les
exceptions qu’elles souffrent, ne
serait-ce que de la part des
facteurs humains incalculables, sont
telles que ces exceptions sont plus
fortes que la loi. C’est un vieil
adage des légistes que rien n’est
plus décevant qu’une maxime
juridique ; mais, dans tous les
cas, une maxime stratégique est
incontestablement d’encore moins
d’utilité au cours de l’action.
Alors,
demandera-t-on, quels sont les résultats
tangibles que nous pouvons espérer
obtenir de la théorie ? Si
toutes les fondations sont si
instables, comment parviendra-t-on
à des conclusions pratiques ?
Il est vrai que les facteurs sont
infiniment variés et difficiles à
déterminer ; mais, et il est
bon de le rappeler, c’est ce que
fait ressortir la nécessité d’en
découvrir les points fixes. Plus
vague sera le problème à résoudre
et plus nous devrons montrer
d’opiniâtreté dans la recherche
de points de départ, d’où nous
pourrons commencer à tracer une
route, en restant attentifs aux
accidents qui peuvent survenir et
vigilants à saisir rapidement leur
influence perturbatrice. Et c’est
précisément ce que l’étude théorique
de la stratégie peut faire. Elle
peut, au moins, déterminer le
“normal”. Un examen attentif des
événements passés montre
clairement que certaines lignes de
conduite tendent normalement à
produire certains effets, que les
guerres tendent à revêtir
certaines formes, dont chacune a une
idiosyncrasie bien marquée, que ces
formes sont normalement fonction de
l’objet de la guerre et de sa
valeur pour l’un des belligérants
ou pour les deux, qu’un système
d’opérations qui convient à une
forme de guerre peut ne pas être
celui qui convient le mieux à une
autre. Nous pouvons même aller plus
loin. En poursuivant cette méthode
historique et comparative, nous
pouvons déceler que le facteur
humain n’est pas complètement indéterminable.
Nous pouvons affirmer que certaines
situations produiront normalement,
chez nous ou chez nos adversaires,
certains états moraux sur lesquels
nous pouvons bâtir nos calculs.
Ayant
déterminé la normalité, nous
sommes immédiatement dans une
position plus forte. Tout projet
peut lui être rapporté et nous
pouvons commencer à peser
clairement les facteurs qui nous
entraînent à l’anomalie. Chaque
cas doit être jugé suivant ses mérites,
mais sans la base de notre travail,
nous ne pouvons former absolument
aucun jugement réel ; nous ne
pouvons que conjecturer. Assurément,
chaque cas s’écarte plus ou moins
de la normale, et il est également
certain que les plus grands succès
de guerre se sont écartés d’une
façon très audacieuse de la
“normale”. Mais, dans la plupart
des cas, ces écarts furent
accomplis sciemment par des hommes
de génie, avec une perception nette
des raisons qui justifiaient ces écarts.
Procédons
par analogie et immédiatement le
domaine de la théorie stratégique
paraîtra clairement. La navigation
et les parties du métier du marin
qui s’y rattachent se meuvent dans
un milieu aussi varié et incertain
que la conduite de la guerre. Elles
constituent un art qui demande aussi
bien les connaissances du chef que
le jugement des individus. La loi
des tempêtes et des marées, des
vents et des courants, la météorologie
tout entière sont sujettes à des
perturbations infinies et
incalculables. Qui nierait cependant
aujourd’hui que grâce à l’étude
théorique de toutes ces choses,
l’art du marin n’ait gagné en
force et en cohérence ? Une
pareille étude, en elle-même, ne
fait pas un marin ou un navigateur ;
mais, sans elle, désormais, aucun
marin ne peut prétendre à ce
titre. Parce que les tempêtes ne se
comportent pas toujours de la même
façon, parce que les courants sont
capricieux, le vrai marin niera-t-il
que l’étude des conditions
normales ne soit utile à ses décisions ?
Si
donc, l’on aborde l’étude théorique
de la stratégie avec un tel esprit,
c’est-à-dire si on la considère
non comme tenant lieu de jugement et
d’expérience, mais comme un moyen
de les féconder toutes les deux,
elle ne peut nuire à personne. La méditation
et le bon sens resteront toujours
les maîtres et les guides qui nous
indiqueront la direction générale,
chaque fois que la complexité des
situations deviendra déconcertante.
La théorie nous avertira au moment
où nous commencerons à quitter le
chemin battu ; elle nous rendra
aptes à décider, en toute clarté,
si la divergence est nécessaire ou
justifiable. Par dessus tout, au
sein d’un conseil, elle
maintiendra la discussion dans ses
lignes essentielles ; elle
laissera à la place qui leur
revient les considérations
accessoires.
Mais,
par-dessus tout, la théorie
comporte un autre élément de
valeur toute particulière pour un
empire maritime. Nous sommes habitués,
partie par convenance, partie par défaut
d’imprégnation d’une pensée
scientifique, à parler de la stratégie
navale et de la stratégie militaire
comme si elles étaient deux
branches distinctes de connaissance,
sans aucun terrain commun. Or, la
i.théorie de la guerre; fait
ressortir leur relation interne.
Elle révèle qu’il existe une
stratégie plus vaste qui considère
la flotte et l’armée comme une
seule arme, qui coordonne leur
action, et indique les lignes
suivant lesquelles chacune doit agir
pour assurer la pleine puissance de
l’ensemble. Elle nous conduira à
assigner à chacune d’elles sa
fonction propre dans un plan de
guerre ; elle permettra à
chaque armée de définir au mieux
les limites et les possibilités de
sa mission et de discerner quand et
comment ses propres nécessités
doivent céder devant un besoin plus
important et plus pressant de
l’autre. Bref, elle montre que la
stratégie navale n’est pas une
chose en soi, que les problèmes
qu’elle pose ne peuvent que
rarement, sinon jamais, être résolus
eu égard à des considérations
navales seules, mais qu’elle
n’est qu’une partie de la stratégie
maritime, cet enseignement supérieur
qui nous apprend qu’un Etat
maritime, s’il veut vaincre et
tirer tout le fruit de sa force
intrinsèque, doit considérer et
employer l’armée et la marine
comme des instruments aussi étroitement
liés que le sont, à terre, les
trois armes.
C’est
pour cette raison qu’il est de piètre
utilité d’aborder la stratégie
navale autrement qu’à travers la
i.théorie de la guerre;. Sans une
telle théorie, nous ne pourrons
jamais comprendre réellement ni sa
portée, ni sa signification, ni espérer
nous rendre maîtres des forces qui
affectent si profondément ses
conclusions.
________
Notes:
1
Les actes seront prochainement publiés
par John. B. Hattendorf.
2
Outre sa préface à l’édition
critique des Principles, Annapolis,
Naval Institute Press, “Classics
of Sea Power”, 1988, on peut
signaler son article en français :
“La pensée navale britannique
depuis Colomb”, dans L’évolution
de la pensée navale II, sous la
direction d’Hervé Coutau-bégarie,
FEDN, 1992.
3
De manière inexplicable, les
nombreux inédits de Rosinski
conservés au Naval War College ne
semblent intéresser personne ;
certains d’entre eux, au moins,
seront publiés, mais en français,
dans cette collection. Il n’y a
pas de quoi en tirer avantage, car
la marine et l’université françaises
n’ont jamais été capables de
trouver les crédits qui
permettraient la réédition des Théories
stratégiques. Il faudra se
contenter, après bien des difficultés
et sans aucun support
institutionnel, de la solution bâtarde
de la publication des compléments
inédits.
4
Cette distinction, formulée pour la
première fois par l’amiral
Custance au début du siècle, a une
valeur opératoire indiscutable, même
si l’on peut contester son caractère
scientifique. Cf. Hervé Coutau-Bégarie,
"Plaidoyer pour une stratégie
maritime théorique", Stratégique,
48, p. 15-16.
5
Il est difficile de suivre Barry M.
Gough qui réunit Mahan et Corbett
sous l’appellation de philosophes
de la puissance maritime dans une
stimulante étude “Maritime
Strategy : the Legacies of
Mahan and Corbett as Philosophers of
Sea Power”, RUSI Journal, hiver
1988, à moins d’entendre le mot
philosophe dans deux sens très différents.
Mahan a eu plusieurs biographies,
mais il n’existe guère
d’analyses approfondies de son œuvre
en dehors des essais de Herbert
Rosinski.
6
"Mahan and Corbett", conférence
au Naval War College, le 18 décembre
1953, reproduite en annexe. Le
fragment sur Mahan est en cours de
traduction.
7
A titre de comparaison, voici le
plan de l’ouvrage le plus représentatif
de l’école historique française
du début du siècle : La stratégie,
tome 1 de L’Esprit de la guerre
navale de René Daveluy : I Les
principes de la stratégie navale
(le premier chapitre, "considérations
générales", sur la guerre est
expédié en quatre pages ; le
deuxième, "buts et moyens de
la guerre", traite
essentiellement du combat...) ;
II Les éléments de la stratégie
navale ; III Les opérations ;
IV Les auxiliaires de la stratégie ;
V les exemples. La démarche
analytique et le primat de la stratégie
opérationnelle apparaissent
clairement.
8
John Tetsuro Sumida, In Defence of
Naval Supremacy. Finance, Technology
and British Naval Policy 1889-1914,
Boston, Unwin-Hymans, 1989, p. 257.
Ce livre a sensiblement modifié la
vision classique héritée de la
“somme” d’Arthur Marder.
9
Cité par Arthur J. Marder, From
Dreadnought to Scapa Flow, vol. I,
Londres, Oxford University Press,
1961, p. 404.
10
La deuxième édition, parue en
1919, est strictement identique à
la première.
11
La référence fondamentale est
naturellement Donald M. Schurman,
Julian S. Corbett. Historian of
British Maritime Policy from Drake
to Jellicoe 1854-1922, Londres, Navy
Records Society, 1981, à compléter
par le substantiel chapitre sur
Corbett dans le livre du même
auteur, The Education of a Navy. The
Development of British Naval
Strategic Thought, 1867-1914,
University of Chicago Press, 1965,
qui ne fait pas double emploi, car
il insiste sur l’évolution de la
pensée corbettienne, partie de
l’orthodoxie mahaniste dans ses
premiers livres, avec une insistance
sur la bataille et une négation de
l’intérêt de la guerre de
course, et qui connaîtra une évolution
décisive dans les années
1904-1906. Outre l’introduction
d’Eric Grove à l’édition de
1988 des Principles, il faut
signaler celle de Brian Ranft à
l’édition de 1972. Le colloque
Corbett-Richmond a apporté une
riche moisson de renseignements.
12
Cet arrière-plan idéologique a été
mis en lumière par Bernard Semmel,
Liberalism and Naval Strategy.
Ideology, Interest and Sea Power
during the Pax Britannica, Boston,
Allen and Unwin, 1986.
13
Cf. Arthur J. Marder, op.cit. p. 78.
14
Donald M. Schurman, The Education of
a Navy, op. cit. p. 149.
15
Donald M. Schurman, "Julian
Corbett’s Influence on the Royal
Navy’s Perception of its Maritime
Function", à paraître dans
les actes de la Corbett-Richmond
Conference.
16
Ces mouvements d’agitation se
produisaient à intervalles réguliers
depuis l’apparition de la vapeur.
Le plus souvent, ils étaient
encouragés, sinon suscités, par
l’Amirauté, qui en tirait profit
dans les arbitrages budgétaires.
Cf. François-Emmanuel Brézet,
"Une flotte contre
l’Angleterre. La rivalité navale
anglo-allemande (1897-1914)",
Marins et Océans, I,
CFHM-Economica, 1990.
17
Maritime Operations in the
Russo-Japanese War 1904-1905, Vol. I
1914, Vol. II 1915. D.M. Schurman et
J.B. Hattendorf en préparent une édition
critique.
18
Julian S. Corbett, "The Bugbear
of British Navalism", New-York
Times, 25 mai 1915, reproduit sous
forme de plaquette sous le titre The
Spectre of Navalism.
19
Julian S. Corbett, The League of
Peace and a Free Sea, 1917 ;
cette plaquette connaît une deuxième
édition en 1918 sous le titre The
League of Nations and Freedom of the
Seas.
20
Décrit dans Barry D. Hunt,
Sailor-Scholar. Admiral Sir Herbert
Richmond 1871-1946, Waterloo
(Ontario), Wilfrid Laurier
University Press, 1982, ch. IV.
21
Geoffrey Till, "Corbett and the
1990’s", Corbett-Richmond
Conference.
22
Cf. infra, annexes I et II.
23
L’apport de Corbett, de ce point
de vue, est souligné dans John B.
Hattendorf, "Sir Julian Corbett
on the Significance of Naval
History", American Neptune,
octobre 1971.
24
Il est vrai que, vivant aux
Etats-Unis, il ne pouvait guère accéder
aux archives britanniques.
25
Cf infra dans l’annexe III, p.
280, le jugement de Rosinski sur ce
livre, traduit en français en 1923
sous le titre Stratégie navale.
26
The Successors of Drake, 1900, cité
par Donald M. Schurman, The
Education of a Navy, op. cit.
p. 156,
27
Julian S. Corbett, The Campaign of
Trafalgar, Londres, Longmans, 1910,
p. 424.
28
Notamment ce que j’ai appelé
"le théorème de Castex".
Hervé Coutau-Bégarie, La puissance
maritime. Castex et la stratégie
maritime, Fayard, 1985. Ouvrage en
grande partie périmé, qui aurait
besoin d’une refonte complète.
29
Amiral Castex, Théories stratégiques,
tome 1, Editions maritimes et
coloniales, 1929, p. 74.
30
Cf. Hervé Coutau-Bégarie,
L’Evolution de la pensée navale
I, FEDN, 1991, p. 49.
31
Il n’est pas le seul et le sujet mériterait
une étude approfondie. Il faudrait
surtout redécouvrir Fred T. Jane,
esprit encyclopédique, qui n’est
pas seulement l’inventeur des
wargames et le fondateur du célèbre
Fighting Ships qui a ensuite pris
son nom, mai aussi un stratège
nullement négligeable avec un livre
au titre éloquent : Heresies
of Sea Power, paru en 1906.
32
Cf. Donald M. Schurman, Julian S.
Corbett, op. cit. p. 167.
33
D’après la bibliographie
provisoire établie par John B.
Hattendorf. Peut-être y a-t-il eu
aussi une traduction japonaise non
publiée, comme cela a été le cas
pour Castex.
34
Les premiers convois ont été
organisés en Manche pour
l’acheminement du charbon anglais
vers la France, à la demande impérative
de la partie française.
35
A Pâques 1916, le Sinn Fein a lancé
l’insurrection à Dublin. Les
affrontements feront plus de 500
morts.
36
L’agitation lancée par Gandhi en
1915 a conduit le Premier ministre
à promettre des réformes, qui
aboutiront à la promulgation
d’une constitution en 1919.
37
L’embouteillage de Zeebrugge,
organisé par l’amiral Keyes,
vient d’avoir lieu le 23 avril.
38
Rapport au ministre du 26 avril
1918, Service historique de la
Marine, SSEA42.
39
Note pour M. le capitaine de frégate,
chef de la 1ère Section de
l’Etat-Major général, 6 août
1919, SHM, SSEA41. Ces deux
documents m’ont été communiqués
par Madame Geneviève Salkin, que je
remercie vivement.
40
Amiral Castex, op. cit. p. 57-58.
41
Comme le disait l’un des très
rares commentateurs de Corbett entre
les années 20 et les années 70 :
Peter M. Stanford, “Sir Julian
Corbett and the Dreadnought Era”,
U.S. Naval Institute Proceedings,
janvier 1951, p. 71.
42
Amiral Castex, op. cit. p. 58-59.
43
Amiral Castex, op. cit. p. 59.
44
Cf. James Goldrick, The King’s
Ships Were at Sea. The War in the
North Sea. August 1914 - February
1915, Annapolis, Naval Institute
Press, 1984, not. p. 236-237
sur l’hystérie créée par ces
pertes.
45
Command of the Sea serait plutôt
traduit aujourd’hui par domination
des mers.
46
Cette traduction est réalisée dans
le cadre du programme d’histoire
de la pensée navale, mené
conjointement par la Commission française
d’histoire maritime et le Centre
d’analyse politique comparée de
l’université de Bordeaux I, et
qui a déjà donné lieu à la
publication d’un inédit de Castex
(La liaison des armes sur mer, 1991)
et de trois volumes sur
L’Evolution de la pensée navale
(1991, 1992 et 1993). Un quatrième
tome, des fragments inédits de
Castex et une anthologie de Rosinski
suivront.
47
Clausewitz, De la guerre, Livre II,
p. 135 de la traduction française
d’Hélène Naville. Celle-ci n’a
pas systématiquement été suivie,
la lecture qu’a faite Corbett
primant la restitution de
l’original. HCB.
48
Allusion à la rencontre indécise
de la Martinique, en avril 1780.
HCB.
49
Clausewitz, De la guerre, p. 45.
HCB.
50
En temps de paix, la Royal Navy
maintient des “stations”
(divisions) dans les mers
lointaines. HCB.
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