Institut de Stratégie et des Conflits - Commission Française d'Histoire Militaire

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Mers el-Kebir

La rupture franco-britannique

Hervé Coutau-Bégarie

 

Sommaire :

INTRODUCTION

Chapitre I : LA ROYALE ET LA ROYAL NAVY

Chapitre II : LES FRANÇAIS FACE À L’ARMISTICE

Chapitre III : LA CONCLUSION DE L’ARMISTICE

Chapitre IV : LA MISE EN ŒUVRE DE L’ARMISTICE

Chapitre V : LA RÉACTION BRITANNIQUE

Chapitre VI : LA PRÉPARATION DE L’OPÉRATION CATAPULT

Chapitre VII : L’EXÉCUTION

Chapitre VIII : LES SUITES

REMERCIEMENTS

Bibliographie et sources

 

 

INTRODUCTION

    J’ai rencontré ce cher vieux Knight-Adkin et je l’ai persuadé de venir à bord pour dîner. J’ai eu ensuite une longue conversation avec lui sur Oran et sur mes sentiments à ce sujet. Il a été très sympathique et compréhensif. Sa thèse est que nous sommes revenus aux jours de l’Ancien Testament et que pour que les bons survivent et que les méchants soient punis, il faut que les innocents souffrent. Il a peut-être raison, mais je trouve cela dur à admettre — surtout quand je suis l’instrument choisi pour infliger la souffrance.

     

    Amiral Somerville

    12 juillet 1940

     

     

3 juillet 1990. Une cérémonie d’hommage aux morts de Mers el-Kébir se déroule dans le cimetière militaire de Brookwood, sous la présidence du First Sea Lord, l’Amiral Sir Julian Oswald. Une bénédiction est dite par deux aumôniers de la Royal Navy, un anglican et un catholique, qui récitent des prières en français et en anglais, dont la célèbre prière de Jeanne d’Arc. Clin d’œil de l’histoire, l’organisateur de la cérémonie est le Commander Dudley Pound, petit-fils du First Sea Lord de 1940. Aucune cérémonie officielle n’a lieu en France, où la seule commémoration du cinquantième anniversaire du drame est le fait de l’Association des Anciens de Mers el-Kébir. Le seul officier français à avoir pris part officiellement à une cérémonie est l’attaché naval français en Grande-Bretagne, présent à Brookwood. L’émission d’un timbre commémoratif a été refusée.

Il y a là tout de même un paradoxe, qui a blessé les survivants et descendants du drame. Près de 1 300 marins sont morts pour la France à Mers el-Kébir. Aucun fait de collaboration ne peut leur être reproché, le drame est survenu alors que la Troisième République n’avait pas encore été remplacée par l’Etat français. Les Britanniques eux-mêmes ne cherchent même pas de telles excuses. La Royal Navy, depuis l’amiral Mountbatten, a déploré à de multiples reprises, sans aucune ambiguïté, cette tragédie. Même un historien peu suspect de sympathies pour les Français comme Arthur Marder reconnaît que cet épisode ne figure pas parmi les pages de gloire de la Royal Navy. Aucun navire n’a célébré cette bataille, alors que les Américains, au mépris de toute décence, n’ont pas hésité à appeler un de leurs navires amphibies Casablanca 1.

En France, les morts de Mers el-Kébir restent complices du crime d’armistice. Le fait que l’amiral Darlan ait été inhumé à côté d’eux après l’évacuation de 1962 a encore contribué à rendre leur dossier douteux. Jusqu’à une date récente, la participation à la bataille ne donnait pas droit à la qualité d’ancien combattant. Le silence du cinquantenaire prouve que le temps de la sérénité officielle n’est pas encore venu. En revanche, il doit être possible de considérer l’événement d’un point de vue historique, sans rouvrir une polémique dépassée.

La littérature sur Mers el-Kébir ne manque pas, elle est même très abondante. Le premier livre, paru quelques mois seulement après le drame, était l’œuvre d’un marin présent à Mers el-Kébir, Rudy Cantel, qui n’a pas laissé d’autre trace dans l’histoire de la littérature. Sa plaquette, rédigée sur un ton enflammé, n’apporte guère de renseignements2. A la fin de la guerre, Albert Kammerer publie un point de vue résistant, dans lequel il s’efforce de démontrer la responsabilité du gouvernement de l’Armistice. Parus dans une revue clandestine3, ses articles sont réunis en volume après la Libération4. Kammerer était un historien d’une certaine réputation, et son point de vue, violemment antivichyste, lui donnait certaines facilités : il a pu ainsi publier, dès 1945, des documents d’archives, qui auraient dû rester non-consultables pendant cinquante ans. Dans les années 50, le Service historique de la Marine a consacré des historiques officiels aux divers théâtres d’opérations, mais aussi à la crise franco-britannique : le capitaine de vaisseau Caroff et le médecin en chef Cras (qui allait ensuite devenir connu sous le pseudonyme de Jacques Mordal) ont publié des récits d’une sécheresse rigoureuse et qui restent encore, par leur publication parfaite des documents, des références obligées. Mais ils ont dû s’en tenir à l’aspect naval. La dimension politique n’a pu être abordée que dans des ouvrages pour le grand public5, avec des archives françaises incomplètes et des archives britanniques rigoureusement fermées. A la fin des années 40, le commander Stitt, historien naval distingué, avait été chargé de rédiger le chapitre sur Mers el-Kébir dans l’historique officiel de la guerre en Méditerranée, mais son travail, qui contredisait certaines affirmations des Mémoires de Churchill, fut jugé trop favorable aux Français et rangé dans un carton d’archives pour n’en plus sortir. Il fut remplacé par un texte beaucoup plus conventionnel du responsable de l’historique officiel, le major-général Playfair6. Ce n’est que dans les années 70 que le Public Records Office a enfin ouvert ses cartons. Il l’a d’abord fait au profit d’un historien (américain) de grande classe, mais qui avait pour souci de justifier par tous les moyens, y compris par certains arguments discutables, la décision de Churchill : le travail d’Arthur Marder est resté jusqu’à ce jour la référence anglo-saxonne la plus fouillée7. Elle devrait prochainement être rejointe par l’importante étude de J.D. Brown8, qui a pu éclairer le processus de décision grâce à un dépouillement exhaustif, alors que Marder n’avait bénéficié que d’un accès sélectif aux documents. Reste à savoir si les séries ainsi ouvertes, remarquablement conservées et classées, sont bien complètes. L’histoire Warren Tute, qui avait travaillé sur le sujet, était convaincu que certains messages, particulièrement sensibles, envoyés à la force H (peut-être sur la conduite à tenir au cas où les Français auraient accepté l’option de l’appareillage vers les Antilles) avaient été systématiquement détruits. Par ailleurs, les archives relatives au renseignement ne s’ouvrent que parcimonieusement.

En France, les archives sont ouvertes depuis la loi du 3 janvier 1979 et l’on peut dire qu’il n’existe plus aucun document qui ne soit théoriquement accessible aux chercheurs dans les archives françaises. Le désordre qui a présidé au rassemblement des dites archives à la fin de la guerre a pu occasionner la dispersion de certaines pièces, comme on en a de multiples exemples ailleurs. On ne peut donc exclure la découverte fortuite de documents dans des cartons où ils ne devraient pas se trouver. La probabilité d’une telle découverte est cependant faible. On doit le regretter, car les archives sont ici très lacunaires, ce qui ne doit pas surprendre pour une période de défaite et d’anarchie administrative généralisée. Le désordre n’est d’ailleurs pas seul en cause, certaines pièces ont été intentionnellement détruites ou soustraites par leurs auteurs ou par des tiers. Malheureusement, les archives privées ne paraissent pas de nature à combler ces manques. Le ministre des Affaires étrangères Paul Baudouin a tenu un journal très détaillé, qui a fourni la matière de son livre de souvenirs Neuf mois au ministère des Affaires étrangères, mais il a détruit l’original, de sorte que toute vérification est, sur certains points cruciaux, impossible. Les papiers Darlan ne contiennent pratiquement rien sur le sujet. L’amiral Gensoul n’a rien laissé d’important ; il a détruit, à la fin de sa vie, le calepin sur lequel il avait noté la chronologie de ces journées dramatiques. Les amiraux Ollive, Jarry… n’ont pas gardé le moindre document. Un officier de l’Amirauté avait tenu un journal heure par heure, mais celui-ci a été brûlé par sa famille. Les cahiers de messages secrets de juin 1940 ont tous disparu, probablement sur ordre et de manière définitive. Les témoignagnes, dont Jean-Jacques Antier a réuni un grand nombre9, n’apportent pas grand chose sur l’arrière-plan politique ou diplomatique. Il subsiste donc des zones d’ombre qui, selon toute vraisemblance, ne pourront être levées.

Un tel constat ne dispense cependant pas d’un réexamen de l’ensemble du dossier. En effet, si l’on dispose aujourd’hui de l’intégralité (supposée) des pièces françaises subsistantes, certaines n’ont pas encore été exploitées. Les journaux et notes de Roland de Margerie, de Pierre de Leusse, des amiraux Le Luc et d’Harcourt livrent encore beaucoup d’éléments peu ou pas connus sur l’armistice ; on trouve dans les archives de la Marine des pièces qu’Hervé Cras n’a pas utilisées. D’autre part, si les sources britanniques sont enfin accessibles et ont été défrichées par les historiens anglo-saxons, on ne peut pas dire que la comparaison des deux points de vue ait été sérieusement tentée. En outre, il faudrait faire intervenir, plus que cela n’a été fait jusqu’à présent, les Allemands et les Italiens. Les archives des premiers sont depuis longtemps connues. Celles des seconds, ouvertes depuis peu, sont maintenant d’une utilisation commode, grâce notamment à un remarquable recueil de documents10. Les archives espagnoles, longtemps fermées, moins par mauvaise volonté que par absence de classement, commencent à s’ouvrir11. Le présent ouvrage voudrait tenter un rapprochement entre toutes ces données. Le récit de la journée dramatique elle-même est désormais bien connu, et il ne semble devoir être corrigé que sur des points mineurs. C’est le processus de prise de décision qui doit plutôt retenir l’attention. La bataille elle-même, si l’on peut l’appeler ainsi, n’a pas duré un quart d’heure, mais elle est l’aboutissement d’un processus particulièrement complexe, celui de la défaite de la France et de l’armistice de juin 1940.

L’armistice de 1940 a donné lieu à des controverses sans fin. Jusqu’à une date récente, il était le principal chef d’accusation contre Vichy. Très naturellement, il a donné lieu à une littérature surabondante. Au-delà des polémiques sur la signification à donner à tel ou tel acte ou écrit, la chronologie du processus aboutissant à l’armistice est à peu près fixée. La plupart des acteurs ont laissé des souvenirs, pas toujours publiés, de sorte que les recoupements sont relativement aisés, sur les grands événements comme sur la petite histoire. Le 11 juin, le Conseil suprême interallié se réunit à Briare. Les souvenirs de Paul Baudouin, sous-secrétaire d’Etat à la Présidence du Conseil, nous apprennent que la séance a été suspendue pendant quelques minutes, pendant lesquelles les participants britanniques sont sortis pour faire quelques pas. Churchill, dans ses Mémoires, confirme le fait, en précisant que cette interruption a eu pour but de permettre aux participants de se laver les mains. Les notes de Roland de Margerie, chef du cabinet de Paul Reynaud, sont plus explicites : les ministres de Sa Gracieuse Majesté, en cercle, "sans fausse honte, payaient leur tribut à la nature". L’anecdote est donc confirmée par le rapprochement de sources indépendantes. Plus sérieusement, le rapprochement du procès-verbal britannique et des notes de Margerie permet d’établir, sans contestation possible, que Baudouin a déformé le sens des propos de Churchill, en omettant une phrase capitale. Mais Churchill n’a pas agi autrement, en donnant à son opposition à un armistice séparé une tournure catégorique, qui ne correspond peut-être pas à la réalité, en tout cas pas à la perception des Français présents.

Cette précision dans le détail des événements n’est cependant qu’apparente, elle ne donne pas les sentiments profonds des hommes d’Etat et des chefs de guerre qui se sont trouvés confrontés à un désastre que personne n’avait prévu. La plupart en ont été réduits à subir les événements, plutôt qu’à les orienter, et ce n’est qu’a posteriori, parfois lorsqu’ils ont dû s’expliquer devant les cours de justice, qu’ils ont essayé de donner une cohérence à leur action, ou à leur absence de réaction. Les choses sont allées si vite, dans un désordre de plus en plus accentué, qu’un certain nombre d’éléments nous échapperont toujours. Il est assez surprenant de constater, par exemple, que l’emploi du temps de l’amiral Darlan, malgré la multiplicité des témoignages, présente des lacunes considérables : il y a des jours entiers qui sont autant de pages blanches. Cela est particulièrement vrai du côté français, mais les Mémoires de Churchill nous préviennent qu’il a pu en aller de même du côté britannique. Son avertissement au sujet des jours de l’armistice a une portée générale.

    La suite exacte des événements n’est pas facile à établir. Le Cabinet de guerre britannique siégea presque sans discontinuer et des messages étaient envoyés chaque fois qu’une décision était prise. Comme il fallait compter deux ou trois heures pour transmettre ces messages en chiffre et probablement une autre heure pour les remettre déchiffrés au destinataire, les fonctionnaires du Foreign Office usèrent largement du téléphone afin de communiquer l’essentiel à notre ambassadeur, et celui-ci, de son côté, téléphonait souvent ses réponses. En conséquence, il y a dans les archives des pièces qui font double emploi et d’autres qui manquent ou qui créent de la confusion. Les événements se déroulaient à une telle vitesse des deux côtés de la Manche, que prétendre exposer les faits comme une suite méthodique de discussions et de décisions serait une erreur" 12.

Il n’est pas possible, dans le cadre étroit imposé par cette collection, de reconstituer la totalité de la trame des événements qui ont conduit à l’armistice et à la rupture franco-britannique. On ne peut donc retenir ici que les épisodes dans lesquels il est directement question de la flotte. Plutôt que de mettre en parallèle les réactions françaises et britanniques dans un récit chronologique, il est préférable d’examiner successivement le comportement français, puis le comportement britannique. Leur rapprochement fera apparaître le cycle infernal de la "perception and misperception" et de la tyrannie des petites décisions13.

 

 

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