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Hautes Etudes Stratégiques

Collection publiée par l'Institut de Stratégie Comparée
sous les auspices de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, Section des sciences historiques et philologiques
avec le concours du Centre d'Analyse Politique Comparée de l'Université de Bordeaux IV.

Hervé Coutau-Bégarie (dir.)

La lutte pour l’empire de la mer

1995

 

 

Toute stratégie dépend, à la fois, des hommes qui la mettent en œuvre, des moyens dont ils disposent et du milieu dans lequel elle évolue. Ce dernier facteur n’a pas toujours reçu l’attention qu’il méritait. La stratégie et la géopolitique ont rarement fusionné pour déboucher sur une véritable géostratégie.

Ce livre réunit des études de cas historiques et géographiques destinées à mieux cerner l’irréductible spécificité du milieu marin et donc de la guerre sur mer. De la géostratégie maritime d’Athènes au Pacifique contemporain, de la relecture des grands classiques de la géopolitique au problème des zones d’opérations, les auteurs réunis ici accumulent des matériaux historiques et géographiques à partir desquels on pourra, plus tard, esquisser une théorie de la géostratégie.

 

TABLE DES MATIÈRES

 

Introduction : Terre et mer, par Hervé Coutau-Bégarie

PREMIÈRE PARTIE - THÉORIE

Quelques caractéristiques de l’élément marin, par Hervé Coutau-Bégarie

Variations sur deux modèles géostratégiques, par Jean-Claude Josselin

Puissance maritime, puissance continentale et la recherche de l’avantage stratégique, par Colin S. Gray

Une stratégie maritime sur mesure, par James Cable

DEUXIÈME PARTIE - HISTOIRE

Géostratégie maritime d’Athènes, par Jean Pagès

La stratégie navale française au temps de la marine à voile, par François Caron

La chafuste. Quelques conséquences de l’introduction de la vapeur, par Alain Bru

Deux stratégies pour le Pacifique, par Jean-Baptiste Margeride

TROISIÈME PARTIE - GÉOSTRATÉGIE L’EXEMPLE DU PACIFIQUE

Géostratégie du Pacifique Nord-Ouest, par André Vigarié

La liberté de navigation à travers les détroits d’Asie du Sud-Est, par Eric Dénécé

Géoéconomie et géostratégie : la vulnérabilité du Japon, par Didier Jean

CONCLUSION - Hors zone mais sous contrôle, par James Cable

 

 

TERRE ET MER, par Hervé Coutau-Bégarie

 

 

Toute stratégie dépend, à la fois, des hommes qui la mettent en œuvre, des moyens dont ils disposent et du milieu dans lequel ils évoluent. Les parts respectives de ces trois facteurs ont donné lieu à des débats sans fin, largement inutiles, tant l’activité stratégique est variable. La seule démarche raisonnable consiste à étudier l’influence de chaque facteur dans des situations concrètes, sans prétendre en tirer une formule universellement valable. L’action des hommes et de leurs moyens relève d’abord de l’histoire, celle du milieu de la géographie. l’histoire militaire et la géographie militaire sont les deux sciences auxiliaires de la stratégie.

Mais le milieu n’est pas uniforme. La guerre se fait aussi bien sur terre que sur mer. D’où la question centrale, toujours posée et jamais résolue : y a-t-il une Stratégie, dont les principes seraient universellement valables, ou y a-t-il des stratégies, dont les règles varient selon le milieu ? La première approche, que l’on pourrait appeler essentialiste, est celle d’Edward Luttwak, qui qualifie les stratégies maritime et aérienne de non-stratégies (1). La deuxième, que l’on pourrait appeler relativiste, est celle de tous les stratégistes navals qui défendent la spécificité de la guerre maritime. Le chevalier de la Rouvraye proclamait, en 1815, que "la guerre sur mer a bien peu de rapports avec celle que l’on fait sur terre" (2).

Ainsi posée, la question ne peut obtenir de réponse en l’absence d’accord sur le contenu ou même sur l’existence des principes. Là encore, au lieu de chercher "la formule", il vaut mieux approfondir l’étude de guerre sur mer dans son contexte propre plutôt que de tenter une comparaison encore hors de portée. En effet, si notre connaissance de l’histoire maritime a été renouvelée en profondeur depuis quelques décennies, ouvrant la voie à une relecture des classiques de la stratégie maritime (qui reste largement à faire, mais dont on peut déjà percevoir les lignes directrices), les dimensions géostratégique, c’est-à-dire l’influence du milieu sur la conduite de la guerre sur mer, et géopolitique, c’est-à-dire l’utilisation de la mer contre la terre, n’ont pas bénéficié d’une attention comparable.

Certes, il existe une pensée géopolitique et géostratégique navale (ou maritime) (3), très diverse et illustrée par quelques grands noms : Mahan, en premier lieu, avec son maître livre The Influence of Sea Power upon History (1890) et ses essais ultérieurs, suivi par l’amiral Castex, qui a consacré le tome V de ses Théories stratégiques (1935) à la géopolitique, et le général-docteur Haushofer, qui a réservé une part considérable de son immense production aux espaces maritimes, avec notamment une magistrale étude de cas : Geopolitik des Pazifischen Ozean (1924) et une synthèse qui n’a jamais été remplacée : Weltmeere und Weltmacht (1937). Ses disciples ont produit plusieurs monographies remarquables sur la mer du Nord, l’Atlantique, la mer Égée, la Méditerranée…(4) Il faut y ajouter une multitude d’auteurs moins connus, qui restent à découvrir. Ils fournissent un corpus considérable, mais entaché de plusieurs défauts majeurs.

1. La réflexion sur les concepts est embryonnaire. Le niveau théorique de la stratégie navale a généralement été faible (5) : rarissimes sont les auteurs qui, comme Corbett, ont tenté d’en élucider les présupposés. La thalassocratie n’est, le plus souvent, qu’un mot vide de sens, dont le contenu n’est pas explicité : l’analyse magistrale d’Ernst Wolgast est passée inaperçue (6). L’intuition de Karl Polanyi sur la thalassophobie archaïque n’a pas été explorée (7), sa théorie des ports de commerce, qui a fait l’objet d’une condamnation sommaire de la part d’un historien (8), mériterait d’être réexaminée. Le concept de puissance maritime, que Mahan n’a jamais précisément défini (9), est aussi universellement employé que rarement approfondi : l’exégèse d’Herbert Rosinski est restée inconnue (10). La dichotomie simplificatrice entre puissances maritimes et puissances continentales reste le point de départ le plus courant, sans que l’on fasse l’effort de proposer des typologies moins grossières… (11) Plusieurs monographies "géostratégiques" ont été consacrées à des théâtres maritimes au cours des dernières années, mais il s’agit soit d’approches descriptives qui devraient plutôt être rangées sous l’intitulé "géographie militaire" (12), soit d’analyses de puissance dans lesquelles l’élément proprement géographique occupe une place finalement assez faible (13). L’épistémologie de la géopolitique et de la géostratégie maritimes reste à faire. Castex est probablement celui qui s’en est approché le plus, avec le tome III de ses Théories stratégiques consacré aux "facteurs externes de la stratégie", mais sa tentative est viciée dès le départ : il classe la géographie parmi les facteurs externes, avec l’opinion publique et les servitudes de tous ordres, sans voir que le lien entre l’instrument (la flotte) et le milieu est infiniment plus étroit et qu’il est à la base de toute stratégie navale. Mahan avait mieux saisi cette réalité : "Dans une guerre maritime, comme dans toute autre, deux choses sont essentielles dès le début : une base convenable sur la frontière où commencent les opérations, c’est-à-dire les rivages de la mer ; et une force militaire organisée appropriée en grandeur et en qualité aux opérations projetées"  (14).

2. La base historique de ces études est trop étroite : nous manquons de monographies sur l’Antiquité (15) ou l’Extrême-Orient (16) qui permettraient de vérifier les conclusions tirées de l’expérience occidentale depuis les grandes découvertes. Le livre fondamental de John Guilmartin sur la guerre des galères en Méditerranée au XVIe siècle (17) a pourtant montré combien le concept de maîtrise de la mer était relatif, contrairement à ce que soutenait Mahan. Alexandre Kiralfy avait donné, dans les années 1940, le modèle d’une analyse culturaliste (18) qui n’a guère reçu de prolongements jusqu’à des travaux récents (19). Cette relativité dans le temps et dans l’espace oblige à une extension de la base documentaire avant tout essai de généralisation.

3. La charge idéologique de la plupart de ces travaux est forte. Ce n’est que très récemment que l’on a vu paraître des études s’efforçant à l’objectivité, notamment les livres d’André Vigarié, dans une perspective autant géoéconomique que géostratégique (20). Il faudrait s’interroger sur le retard de la "géographie navale" par rapport à l’histoire militaire (21). Cette dimension idéologique est aujourd’hui établie pour Mahan, chantre de l’impérialisme, éclatante même dans le cas de Haushofer, dont les liens avec le régime national-socialiste ont discrédité l’œuvre jusqu’à une réévaluation récente (22). Mais le problème est plus profond. H.T. Wallinga a suggéré que la lecture de la thalassocratie athénienne par les historiens allemands de la fin du XIXe siècle avait pu être influencée par l’engouement pour le navalisme qui régnait alors en Allemagne (23). Un tel état d’esprit ne daterait pas d’hier puisque l’on explique aujourd’hui les allusions des auteurs athéniens du Ive siècle à la thalassocratie crétoise par des considérations du même ordre (24). Une relecture critique des classiques, tant de l’histoire que de la stratégie, s’impose.

Autant de raisons qui militent pour une poursuite du processus de "sédimentation, qui procède par dépôts successifs" avant d’aborder le processus "d’intégration, de cristallisation, qui agit par fusion unitive" (25). Il faut continuer à accumuler des matériaux avant d’envisager une exploitation théorique. C’est à cette tâche que ce livre est consacré. Mis en chantier en 1991, son achèvement a été constamment différé par suite des soubresauts consécutifs à la dissolution de la FEDN. Le délai anormalement long qui s’est écoulé entre la remise des articles et leur parution permet au moins de vérifier si une approche qui se veut géopolitique réussit à résister aux contingences de l’actualité, et donc à l’usure du temps.

Hervé Coutau-Bégarie

 

(1) Edward Luttwak, Le paradoxe de la stratégie, Paris, Odile Jacob, 1989, p. 205.

(2) Chevalier de la Rouvraye, Traité sur l’Art des combats sur mer, 1815, cité dans Michel Depeyre, Tactiques et stratégies navales de la France et du Royaume-Uni de 1690 à 1815, thèse Paris IV, 1994, p. 294.

(3) Cf. La pensée géopolitique navale, sous la direction d’Hervé Coutau-Bégarie, Paris, ISC-Economica, 1995.

(4) Seule, cette dernière a été traduite en français : H. Hummel et W. Sievert, La Méditerranée, Paris, Payot, 1937, rééd. en cours ISC-Economica, 1995.

(5) Hervé Coutau-Bégarie, "Plaidoyer pour une stratégie maritime théorique", Stratégique 48, 1990-4, p. 12.

(6) Cf. Stefan Schutze, "Ernst Wolgast, théoricien de la thalassocratie", dans La pensée géopolitique navale.

(7) Cf. Robert B. Revere, "Les ports de commerce de la Méditerranée orientale et la neutralité des côtes" dans Karl Polanyi, Les systèmes économiques dans l’histoire et dans la théorie, Paris, Larousse, 1973.

(8) Cf. Jean Aubin, "Le royaume d’Ormuz au début du XVIe siècle" dans Mare luso-indicum II, p. 77.

(9) Rappelons que Mahan a popularisé le concept, mais qu’il n’en est pas l’inventeur.

(10) Herbert Rosinski, Commentaire de Mahan, Paris, ISC-Economica, 1995.

(11) Les auteurs allemands ont fait un tel effort, avec la distinction entre seemacht et seegeltung, le concept de puissance semi-océanique (halbozeanische)…

(12) René Besnault, Géostratégie de l’Arctique, Paris, FEDN-Economica, 1992.

(13) J’inclus dans cette catégorie mes Géostratégie de l’Atlantique Sud, Paris, PUF, 1985 ; Géostratégie du Pacifique, Paris, IFRI-Economica, 1987 ; Géostratégie de l’océan Indien, Paris, FEDN-Economica, 1993.

(14) Alfred T. Mahan, L’influence de la puissance maritime dans l’histoire, Paris, Société française d’éditions d’art, 1899, p.  560.

(15) La petite synthèse de Chester G. Starr, The Influence of Sea Power upon Ancient History New York-Oxford, Oxford University Press, 1989, est suggestive.

(16) Des éléments à exploiter dans Jacques Dars, La marine chinoise du Xe au XIVe siècle, Paris, CFHM-Economica, 1992.

(17) John F. Guilmartin, Gunpowder and Galleys. Changing Tchnology and Mediterranean Warfare at Sea in the Sixteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1974.

(18) Une étude lui sera consacrée dans L’évolution de la pensée navale VI.

(19) Le grand livre de David Evans et Mark Peattie sur la doctrine navale japonaise est impatiemment attendu.

(20) André Vigarié, Géostratégie des océans, Caen, Paradigme, 1990, bientôt remplacé par La mer et la géostratégie des Etats, Paris, ISC-Economica, 1995.

(21) Très surprenante est l’absence de toute dimension militaire dans la très célèbre Géographie générale des mers de Camille Vallaux, qui date de 1925, l’un des plus éclatants exemples de l’exclusion du politique par l’école vidalienne de géographie, dénoncée par Yves Lacoste. Cette omission est d’autant plus étonnante que C. Vallaux enseignait à l’Ecole navale.

(22) Michel Korinman, Quand l’Allemagne pensait le monde. Grandeur et décadence d’une géopolitique, Paris, Fayard, 1990.

(23) H.T. Wallinga, Ships and Sea Power before the Great Persian War, Leiden, Brill, 1993, p. 10.

(24) Claude Baurain, "Minos et la thalassocratie minoenne. Réflexions historiographiques sur la naissance d’un mythe", dans Thalassa. L’Egée préhistorique et la mer, Liège, Université de Liège, 1991.

(25) Raymond Abellio, Manifeste pour une nouvelle gnose, Paris, Gallimard, 1989, p. 40.

 

 

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