| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Il fut pourtant un temps où l'homme était à la merci de la nature; où la nature commandait son travail et ses loisirs, la qualité et la quantité de son alimentation, le cadre et la durée de son existence. Tels des tyrans tout-puissants, les éléments excitaient sa terreur ou suscitaient son espoir. L'homme n'avait ni les moyens, ni la témérité de les affronter : rempli d'une crainte respectueuse à leur égard, il se contentait de leur payer un constant tribut de reconnaissance ou d'expiation. Il fut un temps où la nature imprimait dans l'esprit humain, du berceau à la tombe, une profusion d'images d'une intensité inégalable, fût-ce par les endoctrinements totalitaires les plus contraignants. Il fut un temps où l'homme était gouverné par la nature . L'homme moderne n'a pas échappé à l'étreinte de la nature, loin s'en faut, mais elle ne l'effraye plus; il la façonne, nourrit l'espoir de la modifier, voire de la conquérir. En de rares occasions seulement, un tremblement de terre, un typhon ou une tornade peuvent réveiller sa terreur et graver dans sa mémoire une image indélébile, susceptible d'influencer sa conduite future. Mais contrairement à l'homme primitif, entièrement cerné par la nature, l'homme moderne est pris dans un environnement social . L'impact immédiat des lois de la nature est remplacé par celui des lois et des forces sociales -d'où la tendance à considérer l'environnement historique et social comme facteur déterminant par excellence. L'homme devient moins "naturel", plus humain et plus social; il est, en un mot, gouverné par l'homme . Le moderne reste néanmoins conscient des limites que la nature impose à ses potentialités. Une installation de chauffage ne peut pas plus transformer le climat de l'Arctique qu'un système d'air conditionné ne peut changer celui de l'Afrique équatoriale. Le drainage, l'irrigation ou les engrais ne peuvent non plus transformer n'importe quelle contrée en zone agricole. Malgré les nouvelles inventions, la "conquête" de la Terre par l'homme -sa maîtrise de la nature- n'est pas infinie : la nature impose toujours une limite que l'homme ne peut transgresser. C'est cette permanence des liens environnementaux qui a conduit les géopoliticiens allemands à évoquer l' Erdgebundenheit ("dépendance à la terre") de l'homme et de la politique. Nous pouvons être fiers du degré d'émancipation à l'égard des contraintes naturelles auquel nous sommes parvenus, mais il nous faut bien admettre que l'homme moderne demeure limité par la nature . Que l'environnement influence2 d'une façon ou d'une autre l'existence humaine fut admis dès l'Antiquité et doit l'être encore de nos jours. Mais la différence entre les premiers écrits géopolitiques et ceux d'aujourd'hui s'enracine dans la distinction entre l'homme gouverné par la nature et l'homme limité par la nature . On peut certes objecter que cette rupture porte sur la nature humaine elle-même plus que sur la place faite au conditionnement géographique. Jusqu'au XVIIIe siècle en effet, tous les penseurs (sauf peut-être Machiavel) ont considéré la nature humaine comme une essence immuable, déterminée par Dieu, le climat ou la race, alors que les penseurs modernes ont développé la théorie d'une nature humaine souple et évolutive. Pour réelle qu'elle soit, cette distinction ne suffit cependant pas à différencier entièrement l'ancienne pensée géopolitique de la contemporaine, car la nature humaine souple et évolutive des modernes n'est pas nécessairement incompatible avec le déterminisme : elle s'est vue successivement proposer l'histoire, les structures de production, la libido etc. pour facteurs déterminants.3 Mais les écoles de pensée modernes, lors même qu'elles acceptent le déterminisme, rejettent sa version première selon laquelle les conditions géographiques peuvent être déterminantes.4 A leurs yeux, l'environnement géographique se borne à limiter les possibilités économiques d'un pays et détermine tout au plus sa situation stratégique, non la nature humaine en soi.
Notes: Peut-être certains géographes contesteront-ils ce terme d' environnement naturel . De fait, ce que l'on désigne ainsi est souvent un environnement culturel ; mais le terme d'environnement culturel est lui-même inadéquat et n'a généralement rien à voir avec la culture. La culture implique quelque chose de plus ou moins cultivé, c'est-à-dire le produit d'une relation de causalité connue et assumée. A l'inverse, beaucoup de transformations imposées par l'homme à son environnement naturel -surtout les plus permanentes- résultent d'une activité humaine incidente, mal comprise sur le moment, voire involontaire. Nous devrions d'ailleurs garder à l'esprit que la nature essaie toujours de "soigner" ses "blessures" anthropiques, et qu'il n'est pas évident que cette "nature seconde" -peau neuve sur de vieilles cicatrices- soit moins naturelle que la nature originelle. Sur la critique du concept d'environnement naturel , voir Richard Hartshorne, Perspective on the Nature of Geography , Chicago, Rand McNally & Co, 1959, pp.65-71. La notion d'influence est inacceptable pour beaucoup de géographes américains (en cela approuvés par le politologue Harold Sprout). Anglais et Français y sont un peu moins réticents, peut-être parce qu'ils n'ont jamais souffert des excès d'une Ellen Churchill Semple, et les Russes parlent sans complexes des "influences (vliiania) de l'environnement géographique." Les Américains soutiennent que la nature ne dicte rien, consciemment et délibérément du moins; par conséquent elle n'est qu'un facteur passif et ne peut à proprement parler influencer personne. Mais même à faire abstraction des questions philosophiques sous-jacentes, on peut mettre en doute le bien-fondé sémantique d'une telle assertion : le langage courant ou spécialisé (en biologie, psychologie, économie, histoire etc.) justifie-t-il cette interprétation et cette limitation du sens du mot "influence" ? Karl Wittfogel ("Geopolitik, geographischer Materialismus und Marxismus", Unter dem Banner des Marxismus , III, 1929, pp.724-732) estimait qu'un facteur "passif" ou "limitant" -quoique pas nécessairement statique ou permanent- peut non seulement exercer une influence, mais même être parfois une "force directrice" (Richtung gebend ). Wittfogel fondait cette conviction sur différents travaux ("Die natürlichen Ursachen der Wirtschaftsgeschichte", Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik , LXVII, 1932, pp. 466-92, 579-609, 711-31). Par la suite, son idée sur la question évolua (Oriental Despotism : A Comparative Study of Total Power , New Haven, Conn., Yale University Press, 1957). O.H.K. Spate, "Toynbee and Huntington : a Study in Determinism", Geographical Journal , CXVIII (1952), pp.406-28. Il faut noter quelques exceptions : H.T. Buckle, historien britannique du XIXe siècle (History of Civilization in England , 3 vol., London, Longmans, Green & Co, 1872) faisait une part considérable à l'influence de l'environnement physique sur l'histoire humaine. Les géographes et géopoliticiens allemands du XXe siècle inclinaient souvent au déterminisme géographique (Franz Heiderich, "Geographie", in Hermann Sacher, éd, Staatslexikon , Freiburg im Breisgau, Herder & Co, 1927). En Amérique, Ellsworth Huntington a beaucoup insisté sur la façon dont l'environnement physique imprime sa marque à la culture et aux individus (The Character of Races , New-York, Charles Scribner's Sons, 1924; Civilization and Climate , New Haven, Conn., Yale University Press, 1915; The Human Habitat , New-York, D. Van Nostrand Co, 1927; The Pulse of Asia : a Journey in Central Asia Illustrating the Geographic Basis of History , Boston, Houghton Mifflin Co, 1907).
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