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Les auteurs géopolitiques modernes9

Les écoles géopolitiques contemporaines ont globalement abandonné l'idée que l'environnement géographique puisse significativement déterminer la nature de l'homme moderne. Par conséquent, elles ont reporté leur attention sur les tendances induites par l'environnement : les géopoliticiens modernes ne cherchent plus sur la mappemonde ce que la nature nous oblige à faire, mais bien ce qu'elle nous suggère de faire, concurremment avec nos choix propres.10

Peut-être cette définition de la pensée géopolitique moderne paraîtra t-elle discutable, dans la mesure ou certains géopoliticiens prétendent toujours déduire de la carte du monde des principes intangibles de politique étrangère. Mais au vrai, ces auteurs ne s'en tiennent pas à la géopolitique stricto sensu : ils la mêlent, ou plus exactement la subordonnent à certaines théories de supériorité raciale, d'autarcie, d'expansion, de lutte pour ou contre un credo religieux ou politique -toutes prétendues nécessités qui seules peuvent réintroduire un caractère déterministe dans la géopolitique moderne.11 Une école géopolitique authentiquement déterministe doit par définition reconnaître le caractère contraignant de l'environnement naturel, en politique étrangère comme en politique intérieure. Aristote, et plus encore Bodin, s'attachaient plutôt à définir le type de régime politique possible dans un cadre géographique donné. La géopolitique contemporaine au contraire, rejetant la théorie d'une nature humaine façonnée par la nature (donc acceptant la théorie selon laquelle l'homme a réussi à émanciper sa pensée de l'emprise de la nature)12, a privilégié la géostratégie et les implications des données géoéconomiques en politique étrangère. Mais le fait même que si peu d'auteurs, fût-ce parmi les prétendus déterministes d'aujourd'hui, se soient intéressés à la corrélation entre les régimes politiques et leur environnement naturel, prouve d'une certaine manière qu'ils ne sont guère déterministes au sens strict du terme.

Cela ne signifie bien sûr pas que la géopolitique doive se détourner des questions de politique intérieure. La tendance à l'assimiler à la géostratégie est tout à fait regrettable : la géopolitique devrait occuper tout le champ intermédiaire entre science politique et géographie politique, bien que peu d'études s'y soient encore employées.13

Il est fort difficile de proposer une définition générale de la géopolitique contemporaine. La géopolitique traite de situations conflictuelles; aussi les stratèges et expansionnistes de tout poil en ont-ils usé et abusé, depuis Mahan et Theodore Roosevelt jusqu'à Hitler et Tojo. Propagandistes et contre propagandistes ont accaparé son champ propre, espérant ainsi recouvrir d'un vernis scientifique leurs arguments fallacieux. Leur tâche est facilitée par l'inculture géographique, qui est la chose du monde la mieux partagée : peu de gens ont compris qu'une carte ne peut être qu'une représentation distordue d'une portion donnée d'univers, et beaucoup inclinent à admettre n'importe quelle carte comme un document scientifique fiable. Ce qui fait le crédit de la cartographie de propagande, c'est qu'elle "démontre" visuellement la thèse soutenue.14 "Il est difficile de réfuter verbalement le contenu d'une carte, parce qu'il faut d'abord vaincre la méfiance envers tout discours qui contredit l'évidence des sens".15 On a vu se développer une technique cartographique spéciale, combinant d'habiles distorsions spatiales avec des fonds de couleur et des flèches suggestives qui attirent l'attention sur certains points.16 Cette technique n'est pas nécessairement blâmable en elle-même : elle peut aider à faire ressortir des faits et des problèmes politiques importants, pourvu toutefois que le public ait un minimum de sens critique.

Par leurs cartes tout à fait novatrices, les géopoliticiens allemands, en particulier, furent d'excellents pionniers de l'éducation géopolitique.17 On s'était jusque-là trop habitué à la projection de Mercator et aux cartes centrées sur la latitude Europe/Etats-Unis/Japon; les nouvelles méthodes sont opportunément venues rappeler que le monde apparaît très différent suivant le point autour duquel on ordonne la projection. Cela a contribué à faire comprendre pourquoi les hommes d'Etat des différentes nations peuvent avoir des approches tout à fait dissemblables des problèmes géopolitiques et géostratégiques du monde; tous les acteurs internationaux envisagent un même problème depuis leur perspective géographique spécifique et l'analysent d'après un planisphère centré sur leur propre espace.18

Durant la Seconde guerre mondiale, malheureusement, les propagandes nationales pervertirent à la fois les cartes géopolitiques et les légendes qui les accompagnaient. La géopolitique perdit donc son statut de science, ou du moins cessa d'être pratiquée et considérée comme telle, ce qui explique le discrédit du terme lui-même.19 Dans l'après-guerre, beaucoup de politologues sont devenus réticents envers la recherche géopolitique. Il n'est donc pas inutile d'établir les critères de vérité et de fausseté en la matière, afin de montrer où commence l'erreur et comment elle peut être déjouée.

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Notes:

9 Nous ne prétendons pas ici, ni dans la suite de l'exposé, passer en revue toutes les écoles et toutes les tendances de la géopolitique. Une telle entreprise ne pourrait être menée à bien dans les limites de cette étude. Nous n'analyserons que les écrits qui, selon nous, ont le plus contribué à fonder la géopolitique moderne, ou au contraire l'ont le plus dépréciée.

10 Cf. Ellsworth Huntington, The Human Habitat , op.cit. p.VII : "L'environnement physique n'oblige jamais l'homme à faire quoi que ce soit; c'est dans sa nature propre que gît toute obligation. Mais l'environnement définit bel et bien ce qui est possible et ce qui ne l'est pas." La formule de Huntington est cependant ambiguë, car si l'environnement réussit à transformer la "nature propre" de l'homme, il l'oblige du même coup à certains comportements. Or c'est précisément la thèse que défend le livre de Huntington, selon laquelle le climat constitue, avec la race et la culture, l'un des trois facteurs qui modèlent la nature humaine.

11 Le dernier bastion des anciennes théories selon lesquelles la nature façonne à tout le moins certains aspects du tempérament humain n'est pas encore pleinement exploré : il constitue le corollaire de la théorie jungienne et freudienne de "l'inconscient collectif". Si l'on parvenait à démontrer que l'héritage psychique (psychische Erbmasses ) commun à toute humanité n'est pas statique, mais au contraire enrichi par l'expérience des générations successives emmagasinées dans l'inconscient, cela signifierait que l'inconscient collectif varie en fonction de la diversité des expériences existentielles. Un peuple vivant de génération en génération dans le dur climat de la Sibérie du Nord aurait donc un psychisme différent de celui d'un peuple établi depuis vingt-cinq siècles dans les vallées ensoleillées de la Transcaucasie. Il s'ensuivrait que notre conscience, qui se développe sur le "sol nourricier" (Nährboden ) de l'inconscient, serait indirectement influencée par notre environnement géographique et celui de nos ancêtres. Jung commentait ainsi cette hypothèse : "Je ne me prononcerais pas catégoriquement sur l'existence de prédispositions psychiques héréditaires différenciées par l'influence du milieu ou de la race. Mais cette différenciation me semble possible et même probable, en dépit de tous les présupposés théoriques contraires. Il est vrai qu'à ce jour je n'en ai pas trouvé de preuves indiscutables... je regrette de ne pouvoir vous donner là-dessus une réponse définitive" (lettre à l'auteur du 7 juillet 1956).

12 Dans la lettre à l'auteur précédemment citée, Jung estime que l'homme hérite toujours d'une prédisposition aux représentations inconscientes mais que les progrès de la civilisation amenuisent son lien (Verbindung ) à l'inconscient collectif, dont une bonne partie accède au niveau de la conscience. Il est donc plus vraisemblable d'admettre l'émancipation de l'homme par rapport à l'environnement naturel que de nier le façonnement originel de la nature humaine par cet environnement. L'homme primitif, agissant surtout sous l'impulsion de l'inconscient, pourrait bien avoir été intellectuellement déterminé par l'environnement naturel.

13 Cf. Robert Harold Brown, Political Areal-Functional Organization, with Special Reference to St.Cloud, Minnesota , University of Chicago, Department of Geography, Research Paper n°51, décembre 1957; G.H. Hanson, "The Geographic Factor and its Influence on Utah Administrative Units", Yearbook of the Association of Pacific Coast Geographers , 1937; Owen Lattimore, Inner Asian Frontiers of China, 2e éd., American Geographical Society, New York 1951; Hermann Lautensach, Das Mormonenland als Beispiel eines sozialgeographischen Raumes , "Bonner Geographische Abhandlungen" fasc.11, Geographische Institut der Universität Bonn, 1953; B.E. Thomas, "Boundaries and Internal Problems of Idaho", Geographical Review , XXXIX, jan 1949, pp.99-109, et "The California-Nevada Boundary", Annals of the Association of American Geographers , XLII (1952), pp.51-68.

14 Cf. S. Whittlemore Boggs, "Cartohypnosis", United States State Department Bulletin , 22 déc 1946.

15 Hans Speier, "Magic Geography", Social Research , VIII, 1941, pp.310-30.

16 Voir à ce sujet les tentatives à la Haushofer pour concilier l'objectivité scientifique des cartes géopolitiques et leur utilité étatique (Karl Haushofer et al. , Bausteine zur Geopolitik , Berlin, K. Vowinckel, 1928, pp.343-48). On trouvera un bon exemple de cartographie de propagande dans G.Wirsing (éd.), Der Krieg 1939-1941 in Karten , Munich, Knorr & Hirth, 1942, et The War in Maps 1939-1940 , New York, German Library of Information, 1941.

17 Cf. article "Geopolitics" in Encyclopedia Britannica 1944.

18 Cf. F. Ratzel, Politische Geographie , 2e éd., Munich, R. Oldenbourg, 1903, p. 373.

19 Karl Haushofer était dans le vrai lorsqu'il soulignait que chaque nation a sa conscience géographique propre, c'est-à-dire subjective; mais il sapait la crédibilité scientifique de sa démarche en déclarant que "la géopolitique doit devenir -et deviendra- la conscience géographique de l'Etat" (Bausteine zur Geopolitik , op.cit. p.27). Car à l'évidence, une géopolitique vouée à devenir la conscience d'un Etat ou d'un régime particulier ne s'efforce plus d'être la conscience de l'humanité entière ni de servir ses valeurs les plus universelles. Albrecht Haushofer, le fils aîné de Karl Haushofer, en était bien conscient : "Plus la géopolitique tend à 'devenir la conscience géographique de l'Etat,' plus elle s'asservit à une volonté politique particulière" et à ses desseins contingents (Albrecht Haushofer, Allgemeine politische Geographie und Geopolitik , Heidelberg, K. Vowinckel, 1951). Certains auteurs américains estiment à ce propos que les travaux de Spykman relèvent de "l'arsenal de propagande de guerre élaboré par nos universités" (A.L. Byron-Curtiss, compte-rendu de Spykman, America's Strategy in World Politics in Churchman , CLVI, 1942, p.17).

 

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