| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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La théorie organiciste de l'Etat L'un des griefs les plus souvent faits à la géopolitique est son inextricable compromission avec ce que l'on nomme couramment "théorie organiciste de l'Etat", selon laquelle toutes les parties de l'Etat constituent un "corps" unique, doté d'une "vie" et d'une "croissance" propre. Cette "théorie organiciste" est une conception philosophique, ou plus exactement métaphysique de l'Etat. Contrairement à l'idée qu'"une organisation humaine" n'a pas à proprement parler d'âge, "puisque les hommes qui constituent une génération ne sont pas plus vieux que ceux des générations précédentes"20, la théorie organiciste estime que la "vie" d'un Etat ne se réduit pas à celle des individus dont il se compose. L'essence de l'Etat est spirituelle : c'est l'idée dans laquelle et par laquelle tous ses ressortissants sont spirituellement liés en une unité organique -une unité dans la multiplicité.21 Quiconque évoque la naissance d'un Etat, sa vie ou sa mort, traite de phénomènes spirituels indépendants de son apparition ou de sa disparition factuelles comme entité politique sur la scène internationale.22 Par contre, quand cette philosophie organiciste se double d'une assimilation de l'Etat territorial à un organisme géographico-biologique, géographie et géopolitique s'aventurent en eaux troubles.23 L'abîme philosophique séparant l'Amérique de l'Europe continentale -tout particulièrement de l'Allemagne et de la Russie-, la méfiance fondamentale des Américains à l'égard de toute pensée métaphysique ont engendré chez nous bon nombre de malentendus à propos des écrits politiques et géopolitiques européens.24 Une lecture approfondie des deux principaux fondateurs de la géopolitique contemporaine -Ratzel et Kjellén- révèle pourtant l'inconsistance de beaucoup des critiques qui leur furent adressées et continuent de l'être. Ni l'un ni l'autre ne prétendent immerger l'individu dans l'organisme étatique : Ratzel souligne qu'au sein d'un Etat, organisme "fort imparfait" , "les hommes conservent une indépendance dont ils ne sauraient se départir, fût-ce à l'état d'esclaves." Tout au plus peuvent-ils "aliéner leur libre-arbitre en telle circonstance ou le mettre au service de la communauté en telle autre." Les nations, les Etats "ne sont donc pas des organismes à proprement parler, mais des agrégats-organismes" dont l'unité résulte de "forces spirituelles et morales." 25L'Etat est "un organisme moral et spirituel. Le lien qui unit ses diverses parties physiquement disjointes est spirituel, et c'est justement ce qui limite la pertinence de toute comparaison biologique. Le principe directeur de l'organisme étatique relève du domaine de l'esprit, qui transcende par définition le champ purement biologique des autres organismes." 26 Kjellén, que l'on présente toujours comme le grand méchant loup de la théorie organiciste, semble de prime abord traiter l'Etat comme un être vivant, doté d'une vie, d'une croissance, d'une vieillesse et d'une mort, ayant corps et âme, soumis aux lois de la vie. En fait, il est impossible de voir plus qu'une métaphore dans ce vocabulaire organiciste. Les individus, la nation sont pour Kjellén plus importants que l'Etat : la nation peut en effet survivre à la disparition de l'Etat, au lieu que l'Etat "perd tout espoir" de renaissance quand la nation s'éteint. Aussi "l'Etat est-il accidentel et la nation essentielle." Mais la nation elle-même -multitude unie en un seul être vivant- n'est pas le facteur le plus important dans la vie de l'Etat. Kjellén en arrive à cette conclusion "d'une inestimable portée tant au plan pratique qu'au plan théorique : la vie de l'Etat, en dernière instance, est entre les mains des individus." 27 Kjellén eût-il réellement conçu l'Etat comme un organisme vivant qu'il n'aurait pu admettre l'indépendance de l'individu, et encore moins son pouvoir de vie et de mort sur l'Etat. L'Etat, dans ses travaux, n'a jamais d'existence vraiment indépendante. Il n'approche nullement, fût-ce de loin, le statut souverain du Weltgeist hégélien ou des "forces matérielles" marxistes. Et même si Kjellén déduit "la supériorité de la théorie organiciste" de la "finalité propre qu'elle donne à l'Etat" , cette finalité ne diffère guère de celle de n'importe quel Etat démocratique, à savoir "le bien de la nation" et "l'amélioration des inclinations -morales- du peuple". Qui plus est, Kjellén souligne qu'il faut poser des limites à la recherche du bien commun par l'Etat : son action en la matière devrait s'arrêter "là où commence la finalité propre à l'individu, définie par sa personnalité (Persönlichkeitzweck)". 28 Par conséquent, même s'il insiste sur le fait que l'Etat est "différent de la somme de ses parties" et constitue une personnalité, "une vraie personnalité dotée d'une vie propre, non un conglomérat d'individus" , Kjellén n'en fait pas une entité organique biologico-géographique. Il récuse l'approche de l'Etat comme "abstraction", mais sa théorie ne dépasse guère le cadre de l'analogie organiciste si populaire au Moyen-Age.29 Son souci premier était de combattre la conception légaliste alors prédominante, qui réduisait l'Etat à la somme des articles constitutionnels et autres lois fondamentales : "Kjellén substitua à la conception des Etats comme constructions légales celle des Etats comme Puissances." 30 Kjellén voit dans le souci des considérations pratiques ("matérielles" ) en politique intérieure et extérieure un signe de maturité et de sain réalisme, mais il rejette toute téléologie étatique fondée sur le matérialisme et l'hédonisme, qui prendrait le parti de ce qui est contre ce qui doit être . Il plaide 1°) pour une conception moderne de l'Etat et une science politique affranchie des facultés de Droit; 2°) pour un "retour à la nature" rousseauiste, au rebours de toute conception abstraite et artificielle de la personnalité de l'Etat; à la nature de l'Etat telle que réalisée dans sa "personnalité géographique" et à la nature humaine révélée dans la "vigoureuse vie instinctive". 31 Kjellén est assez représentatif de ces "conservateurs progressistes" mittel-européens d'avant 1914, dont les idées dépassaient la vision du monde d'un Bismarck ou même d'un Pobiedonostsev sans pour autant être radicalement différentes.32 Le but de la théorie quasi-organiciste de Kjellén est de montrer que l'Etat n'est pas un corpus desséché de lois, mais au contraire une communauté évolutive et vivante où territoire, individus et nation prise comme un tout sont en interaction. Les vicissitudes de son existence et des relations de ses éléments constitutifs peuvent être considérées comme les signes de sa bonne santé, de sa croissance, de son déclin, voire même de sa mort.33 Mais l'individu n'y est jamais sacrifié ni irrémédiablement absorbé par l'Etat ou la nation. Ses finalités individuelles sont respectées, et c'est en dernier ressort la volonté individuelle qui préside aux destinées de l'Etat. Géopolitique et déterminisme géographique34 Les raisonnements géopolitiques, ou plus précisément les politiques qui en découlent, peuvent dégénérer en déterminisme géographique. C'est là un risque incontestable, en son temps reconnu par Ratzel : "Le seul élément matériel de l'unité d'un Etat est son territoire. C'est pourquoi la tentation est forte d'organiser le système politique essentiellement en fonction du territoire, censé faire l'unité de populations toujours passées sous silence".35 La géopolitique a été inventée pour attirer l'attention des hommes d'Etat sur le facteur géographique, trop souvent négligé en politique. Mais qui veut subordonner tous les autres facteurs à la géographie au lieu d'intégrer le savoir géographique à l'édifice de la science politique tombe d'un extrême dans l'autre : dès lors, les choses se brouillent nécessairement.36 Surestimé, le poids de l'environnement géographique prend figure de force déterminante. Le géopoliticien Jacques Ancel estime que l'école géopolitique française a évité les pièges du déterminisme grâce à l'équilibre que Vidal de la Blache, son inspirateur, a su établir entre le donné géographique et la volonté de l'homme, sa capacité d'initiative.37 Otto Maul, confrère allemand d'Ancel à qui ce dernier reproche son prétendu déterminisme, partage en fait la conviction que les géopoliticiens doivent envisager l'homme comme un agent autonome. "Le lien à l'environnement dont parle la géopolitique n'est pas déterministe, pas même lorsqu'il concerne les facteurs géographiques les plus massifs et les plus importants, dont la pesanteur apparaît plus ou moins constante." 38Maull pense que l'époque contemporaine a fondamentalement altéré la relation traditionnelle de l'homme à son environnement. Après avoir maîtrisé l'espace, l'homme réussit maintenant à domestiquer une bonne partie des forces naturelles jusque-là hostiles; il a appris comment exploiter les possibilités offertes par l'environnement et comment déjouer ses défis. "Aussi le raisonnement géopolitique ne peut-il penser le monde sans penser l'homme. Dans sa forme spirituelle la plus haute, dans sa personnalité, que Kant décrit comme 'la liberté et l'indépendance à l'égard des mécanismes de la nature', l'homme n'est autre que l'élément actif et déterminant par excellence." 39 En ce qui concerne Kjellén, et quelque regard que l'on porte sur sa conception politico-philosophique de l'Etat et de la nation, il faut bien admettre que sa géopolitique ne suppose aucun déterminisme géographique, ni aucune assimilation de l'espace géographique à un organisme.40 Bien au contraire, il apparaît que "l'immoralité politique" de Kjellén -son insistance sur les luttes de pouvoir et sa dépréciation du rôle de la morale et des lois- tient précisément à la place déterminante qu'il reconnaît aux homme et à leurs passions. Les guerres, l'expansionnisme, les violations des lois internationales, il ne les attribue pas à quelque force fataliste et déterministe qui resterait extérieure à l'homme, mais à la volonté et à l'instinct de survie des individus, des nations et de leurs chefs.41 Une conception réaliste de l'Etat ne doit pas seulement prendre en compte la constitution morale, rationnelle et légale de l'Etat mais aussi les "tendances organiques" manifestées dans sa vie réelle, c'est-à-dire les pulsions instinctives des habitants, qu'elles soient morales ou immorales. La formule allemande "Not kennt kein Gebot" ou la maxime américaine "My country right or wrong" ne constituent pas des règles de conduite légales ou morales, mais nul ne saurait nier le rôle qu'elles jouèrent dans la vie nationale et internationale de ces Etats. Kjellén y insiste, la loi seule ne détermine pas la politique; mais il ne substitue pas un déterminisme géographique au déterminisme juridique. Les critiques qu'on lui a adressées ne sont pas sans fondement, mais elles partent généralement dans la mauvaise direction. Son erreur n'est pas d'avoir cru l'homme mû par son environnement ou par un Etat organiciste, mais au contraire d'avoir fait trop de place à sa liberté -notamment en qualifiant de "naturels" les instincts expansionnistes des individus et des nations; les disciples de Kjellén en ont conclu que cet instinct, en tant que naturel, devait aussi être bon. Le second reproche que l'on peut légitimement faire à Kjellén est d'avoir souscrit sans réserves au dogme de l'autarcie souhaitable et nécessaire. Le concept de Lebensraum est étroitement associé à ce dogme. De même, la définition d'une "frontière naturelle" dépend de la place reconnue à l'idéal autarcique. L'autarcie est de nos jours une irréalisable chimère qui n'a amené que des conflits entre les nations; elle présuppose l'impossibilité ou la nocivité de la coopération économique internationale et juge dangereuse l'interdépendance des différents pays. La théorie autarcique estime que les Etats peuvent et doivent être des "organismes" écopolitiques autosuffisants, exigence qu'elle justifie tantôt par des nécessités stratégiques, tantôt -comme chez Kjellén- par des considérations morales enracinées dans les vieilles valeurs agrariennes et l'économie naturelle.42 Plus généralement, deux remarques s'imposent à propos du déterminisme géographique. La première est que mainte discussion ou controverse à son sujet est faussée par l'imprécision de la problématique : qu'est-ce qui est censé être déterminé ? La volonté ou les actions de l'homme ? Les géopoliticiens que nous avons appelés "prémodernes", Aristote et Bodin, inclinent surtout (mais pas seulement) à souligner la détermination environnementale du caractère de l'homme, c'est-à-dire de sa volonté. Certains auteurs contemporains leur emboîtent le pas, s'appuyant sur des données psychologiques et physiologico-écologiques43 ; même tendance dans les théories géographico-historiques qui combinent ces données avec un déterminisme historique44. A l'inverse, les auteurs qui privilégient les actions humaines comme champ d'action du déterminisme estiment que l'environnement n'affecte pas la volonté de l'homme mais se contente de supprimer -au moins dans certains cas- toute alternative quant à l'action à entreprendre. L'appréciation de cette doctrine dépend de la réponse apportée à un problème plus global : jusqu'où s'étend l'emprise de la nécessité, et jusqu'où est-elle décisive pour la vie humaine ? A quel degré l'homme est-il mû par son désir de persévérer dans son être individuel et collectif, et qu'est-ce que cette lutte pour la vie implique ? Autrement dit, à quel moment ne reste-t-il vraiment qu'une conduite possible, toutes les autres menant plus ou moins directement à une extinction plus ou moins rapide ? 45 C'est précisément une conception différente des relations entre l'environnement et la survie de l'espèce qui a inspiré aux auteurs communistes quelques-unes de leurs plus violentes attaques contre la "géopolitique bourgeoise."46 Bien sûr, beaucoup de ces attaques relèvent de la littérature propagandiste; mais on y trouve aussi des critiques plus substantielles. Par exemple, les auteurs communistes s'acharnent contre les Malthusiens et voient dans Road to Survival , de William Vogt, un exemple classique de déterminisme géographique outrancier. Selon Vogt, certains pays, voire le monde entier, "ne peuvent littéralement pas nourrir plus d'hommes" -de sorte qu' "il n'y a pas d'échappatoire" : il nous faut soit réduire les naissances (Vogt considère la chute de la mortalité comme "la plus grande des tragédies" ), soit accepter de voir la famine "tuer encore plus de millions d'hommes" .47 Les communistes y voient un non-sens, car à les en croire l'environnement n'oblige pas l'humanité (pas même en Chine) à adopter une politique de limitation des naissances; ils pensent l'avoir déjà suffisamment démontré.48 Cela nous amène à la seconde observation générale, à savoir que le problème du déterminisme géographique n'est qu'un aspect de la question suprême posée aux sciences physiques comme à la philosophie : celle du déterminisme et de l'indéterminisme, de l'esprit et de la matière.49 Plus d'un argument jeté dans la marmite bouillante du débat sur le déterminisme géographique serait sans nul doute reformulé si ses implications téléologiques ultimes étaient pleinement comprises.50 Malheureusement, la tendance à la fragmentation du savoir et à l'isolement des champs d'études particuliers, de pair avec le divorce entre la philosophie et les sciences non seulement physiques mais sociales, rend très difficile l'investigation raisonnée de certains problèmes généraux. ________ Notes: P.E. James et C.F. Jones (éd.), American Geography : Inventory and Prospect , New York, Syracuse University Press, 1957, p.185. Cette conception de l'Etat comme communauté fondée sur une union spirituelle et transcendante n'est pas exclusivement allemande, ni spécifiquement hégélienne. Elle a de profondes racines en Russie, notamment dans les écrits de A.S. Khomiakov : la notion de Soborna Rossiia renvoie directement à la métaphysique organiciste. Que l'Etat, la Nation soient ou non un organisme n'est d'ailleurs qu'un problème secondaire; la vraie question est de savoir si les hommes doivent , d'après leur nature profonde, rechercher cette unité organique dans leur effort pour atteindre les objectifs qui dépassent leurs capacités individuelles. Question purement philosophique bien sûr, mais il faut garder à l'esprit que beaucoup de penseurs russes, allemands ou autres ne séparent pas physique et métaphysique. Ils envisagent le monde empirique comme l'expression matérielle du monde spirituel, ou comme un simple degré dans l'ascension vers un état supérieur de la conscience, où toute matière serait spiritualisée. Par conséquent, ils pensent que l'unité organique du monde transcendant se reflète dans le monde physique ou gît en son sein in statu nascendi . Pour un grand nombre de Russes, la Révolution de 1917 sonna le glas de la mère-patrie; pour d'autres, elle marqua la naissance d'une mère-patrie : il y eut même une tentative officielle pour réfuter toute filiation juridique entre la Russie tsariste et l'Union Soviétique. En fait, à chaque fois que le droit international doit reconnaître un nouveau régime ou prendre acte de la naissance ou du décès d'un Etat, le problème sous-jacent est celui du rapport entre la "vie" empirique (matérielle) de cet Etat et sa "vie" non-empirique (spirituelle). Voir Richard Hartshorne, The Nature of Geography , Lancaster, Pa., Association of American Geographers, 1949, p.256, et Alfred Hettner, Die Geographie... , op.cit. p.252. E. Troeltsch relevait cette incompréhension entre l'Allemagne et les pays occidentaux, résultant de "l'éternel problème de la différence entre l'idéologie allemande -politique, historique, éthique- et celle de l'Europe occidentale ou de l'Amérique" , là où "les travaux de Kjellén illustrent l'affinité et la parenté naturelle" entre les Allemands et "les conservateurs de tous les pays, particulièrement en Europe du Nord, largement soumise à l'influence intellectuelle allemande" ("The Ideas of Natural Law and Humanity in World Politics", in O. Gierke, Natural Law and the Theory of Society , 1500 to 1800 , trad. E. Barker, Boston, Beacon Press, 1957, p.201). F. Ratzel, Anthropogeographie , 2e éd. , Stuttgart, J. Engelhorn, 1899, Première partie, p.2. Politische Geographie, op. cit. p.11. R. Kjellén, Der Staat als Lebensform , trad. M. Langfeldt, Leipzig, S. Hirzel Verlag, 1917, pp. 218-20. Idem, pp. 228-32. Il ne faut bien entendu pas en conclure que Kjellén tenait pour la démocratie égalitaire. Il aspirait au contraire à une société hiérarchique et élitiste dans laquelle les devoirs prévaudraient sur les droits, conformément à la philosophie politique classique et médiévale. Bien que Wittfogel l'ait flétri comme précurseur du fascisme ("Geopolitik, geographischer Materialismus und Marxismus", art.cit. pp. 31-37), Kjellén était un nationaliste de tendance modérée. Pour lui, des "personnalités nationales" bien développées et autosuffisantes n'étaient pas incompatibles avec l'Union européenne qu'il appelait de ses voeux : elles en étaient au contraire la condition préalable. Sur la philosophie politique de Kjellén, on lira avec profit un essai qu'il écrivit durant la Première guerre mondiale, Die Ideen von 1914 : eine weltgeschichtliche Perspektive , trad. C. Koch, Leipzig, S. Hirzel, 1915. Détail intéressant, l'historien-géographe français Lucien Febvre, critique acerbe de Ratzel, semble traversé de réminiscences de Kjellén et de Ratzel, spécialement du dernier : "Les grandes nations du monde moderne nous apparaissent à juste titre comme de véritables personnalités historiques et morales. Elles ont leur vie interne et leur caractère propre, mais aussi leur individualité physique, leur forme externe, leur figure matérielle, si distincte et si familière qu'il nous est impossible de les imaginer sous un autre aspect; leurs contours nous semblent avoir une sorte de nécessité éternelle" (L. Febvre et Lionel Bataillon, A Geographical Introduction to History , trad. E.G. Mountford et J.H. Paxton, New York, A.A. Knopf, 1925 -c'est nous qui soulignons). Le meilleur exemple d'analogie organiciste médiévale est fourni par Jean de Salisbury, Policraticus, livre V, chap.1. Kjellén lui-même dit explicitement que sa théorie organique de l'Etat n'est qu'une analogie (Der Staat... op.cit. pp. 65 et 79). Edvard Thermaenius, "Geopolitics and Political Geography", Baltic and Scandinavian Countries , IV, 1938, pp. 165-177. En règle générale, Kjellén semble s'inspirer de Hegel, à ceci près que selon ce dernier, "l'organisme étatique est la constitution politique" (Philosophie du Droit et de la Loi , § 269), alors que si l'Etat est pour Kjellén un organisme, c'est précisément parce qu'il est quelque chose de plus (ou plutôt quelque chose d'autre) qu'une constitution : l'Etat comme forme de vie est une puissance. "La grande puissance -Grossmacht- est un concept non mathématique, mais dynamique, non ethnique ou culturel, mais psychologique... La grande puissance est, avant tout, une volonté largement dotée des moyens de s'exercer" (Kjellén, Die Grossmächte der Gegenwart, trad. C. Koch, Leipzig, B.G. Teubner, 1915). A cet égard, Ratzel est plus fidèle à la philosophie de Hegel que Kjellén. Pour Ratzel, l'Etat est un organisme essentiellement en tant qu'expression d'une culture vivante, non comme manifestation d'une puissance, d'une volonté ou d'une psychologie; l'essor ou le déclin culturel d'une nation précèdent l'épanouissement ou le dépérissement de l'Etat comme puissance (Ratzel, "Die Gesetze des raümlichen Wachstums der Staaten : Ein Beitrag zur wissenschaftlichen politischen Geographie", Petermanns Mitteilungen , XLII, 1896, pp.98-100). C'est l'accent mis sur ce point qui sépare Ratzel et Kjellén, différence significative, puisque Ratzel s'apparente à un philosophe (cf. Johannes Steinmetzler, Die Anthropogeographie Friedrich Ratzels und ihre ideengeschichtlichen Wurzeln , "Bonner Geographische Abhandlungen", fasc.19, Université de Bonn, 1956) alors que Kjellén passe pour un "réaliste de la puissance". Kjellén, Der Staat... op.cit. pp. 1-6 et 230-32. Il y avait en Allemagne, à l'époque de Kjellén, un vif intérêt pour l'environnement physique. Cet engouement, commun aux marxistes comme aux anti-marxistes, explique partiellement l'émergence de la géopolitique. Certains marxistes révisionnistes (par exemple Georg E. Graf, un disciple de Kautsky) estimaient que Marx, obnubilé par les problèmes qui se posaient à lui -philosophie sociale, économie, lutte des classes- avait négligé l'importance de la nature comme substrat matériel de toute existence; il fallait donc compléter le marxisme par une théorie géopolitique. Quant aux anti-marxistes, ils s'intéressaient à l'environnement naturel pour dévaloriser l'approche légaliste et donner à leurs théories politiques non-matérialistes un fondement empirique distinct de l'économisme marxiste. Mais, trop souvent, ils n'allèrent pas au-delà d'une sorte de néo-matérialisme géographique à la Montesquieu. Ratzel cite la formule d'Horace Greeley ,"Pars vers l'Ouest, jeune homme, et grandis avec ton pays" , comme un exemple de la relation intime et de la croissance synergique de l'individu et de la terre (Erdenmacht und Völkerschicksal , éd. Haushofer, 2e éd. Stuttgart, A. Kröner, 1940, p. 226). On peut également considérer qu'il existe un lien entre le concept américain de "Constitution vivante" et la théorie de Kjellén de l'Etat comme forme de vie. Mais l'analogie organiciste peut incontestablement conduire à des impasses -ou pire- par sa tendance à "évoluer vers un constat de fait" (Richard Hartshorne, The Nature of Geography , Lancaster, Pa., Association of American Geographers, 1949, p. 257). Pour un survol extensif et critique des écoles déterministes, environnementalistes, possibilistes etc. les plus récentes, voir les études de H. et M. Sprout ("Environmental Factors in the Study of International Politics", Conflict Resolution , I, 1957, pp. 309-28; Man-Milieu Relationship Hypotheses in the Context of International Politics , Princeton, N.J., Center of International Studies, 1956) et de G. Tatham ("Environmentalism and Possibilism", in Griffith Taylor, éd., Geography in the Twentieth Century , chap. VI, 3e éd., New York, Philosophical Library, 1957). Au nombre des géographes qui ont traité de l'environnementalisme et l'ont combattu, citons R. Hartshorne (Perspective on the Nature of Geography , Chicago, Rand McNally & Co, 1959) et R.S. Platt ("Environmentalism versus Geography", American Journal of Sociology , LIII, 1948, pp. 351-58). Un groupe de géographes britanniques a fait l'éloge de l'environnementalisme et du déterminisme : voir O.H.K. Spate, "Toynbee and Huntington : A Study in Determinism", Geographical Journal , CXVIII,1952, pp. 406-28). Un autre géographe, G. Taylor, partage les vues de Wittfogel sur l'importance somme toute décisive des facteurs environnementaux-économiques comme forces déterminant les actions humaines (Griffith Taylor, Australia , 2e éd, New York, E.P. Dutton & Co, 1943, pp. 445-46). Ratzel, Politische Geographie op.cit. p. 15. Se penchant sur le mouvement panaméricain, dont l'idée centrale est que l'unité territoriale doit déboucher sur l'unité politique, Ratzel se demande quelle est l'importance réelle de l'homogénéité territoriale. Il conclut que la diversité ethnographique pèse politiquement plus lourd que l'unité géographique. "Aucune mer ne peut séparer l'Amérique centrale de l'Amérique du Nord plus complètement que les origines et l'histoire de leurs populations ne les divisent aujourd'hui" (Erdenmacht und Völkerschicksal , op.cit. p. 230). On doit garder à l'esprit que, des différents sens donnés au terme "géopolitique", Kjellén préférait le plus restrictif : "La géopolitique est l'étude de l'Etat assimilé à un organisme géographique ou à un phénomène se déployant dans l'espace, c'est-à-dire en tant que contrée, territoire, région, ou plus nettement encore pays (Reich)" (Der Staat als Lebensform , op.cit. p. 46). En ce sens la géopolitique est l'étude de l'Etat du point de vue de sa situation (topopolitique), de sa forme (morphopolitique) et de son relief (physiopolitique), mais elle ne constitue que l'un des cinq champs de la science politique distingués dans le système de politique intégrale de Kjellén, les quatre autres se nommant démopolitique, écopolitique, sociopolitique et cratopolitique (Die Grossmächte vor und nach dem Weltkriege , éd. K. Haushofer, Leipzig, B.G. Teubner, 1930, p. 3; Grundriss zu einem System der Politik , Leipzig, S. Hirzel, 1920, pp. 61-103; Edvard Thermaenius, "Geopolitics and Political Geography", art.cit. pp. 165-66 et 177). L'école géopolitique de Haushofer introduisit une première distorsion fondamentale en appliquant le terme "géopolitique" à la totalité du système politique de Kjellén et en l'élargissant au-delà. "Kjellén lui-même avait conscience de cet usage spécifiquement allemand du mot, dont il déplorait le dévoiement" (Thermaenius, art.cit. p. 166). La seconde et ultime distorsion survint vers 1934, date à partir de laquelle les disciples de Haushofer incorporèrent à leur système politico-géographique propre les théories raciales du National-Socialisme -si bien que le système politique de Kjellén s'effaça derrière celui de Hitler. Richard Hennig fut l'un de ces géopoliticiens qui s'opposèrent vigoureusement à l'investissement d'un "concept de géopolitique jusqu'ici suffisamment clair" par des tendances et des sujets "en vogue" mais n'ayant aucun rapport avec lui (R. Hennig, "Geopolitik und Rassenkunde, eine notwendige Klarstellung", Zeitschrift für Geopolitik , XIII, 1936, pp. 58-63). "Bien que l'école géographique française ait pris de Ratzel ses premières leçons de géographie humaine, elle a réussi à éviter l'impasse du déterminisme physique grâce à l'impulsion vigoureuse qu'elle a reçue de son fondateur, Vidal de la Blache. Ce dernier a rendu hommage à la science germanique, mais il a pour sa part affranchi l'homme d'un fatalisme par trop inflexible. Sa géographie laisse plus de place à la volonté humaine et à l'initiative que ne le fit l'école allemande" (Jacques Ancel, Géopolitique , Paris, Delagrave 1936, p. 17). Mais il est incorrect de prétendre que Ratzel fut d'un "fatalisme inflexible" ou que la nature fût tout à ses yeux (cf. Johannes Steinmetzler, Die Anthropogeogaphie Friedrich Ratzels, op.cit.). Otto Maull, Das Wesen der Geopolitik , Leipzig, B.G. Teubner, 1936, p. 54. Idem, pp. 54-55. Voir R. Kjellén, "Geopolitische Betrachtung über Skandinavien", Geographische Zeitschrift , II, 1905, pp. 657-71, et Schweden, eine politische Monographie , trad. E. Koch, Munich, R. Oldenburg, 1917. R. Kjellén, Der Staat... op.cit. p.29. Il faut d'ailleurs nuancer l'idée de "l'immoralité politique" de Kjellén. Il ne dénie pas aux nations et aux Etats une inclination naturelle au raisonnable et croit à la moralisation tendancielle des relations internationales. Cf. Kjellén, Der Staat... op.cit. pp. 75-77. Voir les travaux de Willy Hellpach, Geopsyche : Die Menschenseele unter dem Einfluss von Wetter und Klima, Boden und Landschaft , 6e éd., Stuttgart, Ferdinand Enke, 1950 et Maximilien Sorre, Géographie psychologique : l'adaptation au milieu climatique et biosocial , Paris, 1955. Les recherches les plus étendues en ce domaine sont peut-être celles de l'anthropologue russe Sergueï M. Shirokogoroff, dont certains travaux ont été traduits en Anglais : Ethnical Unit and Milieu : A Summary of the Ethnos , Shanghaï, E. Evans 1 Sons, Ltd., 1924; Psychomental Complex of the Tungus , London, Kegan Paul, Trench, Trubner & Co, 1935. Voir Hegel, La Raison dans l'Histoire ; Huntington, Civilization and Climate , op.cit. ; Sir Halford John Mackinder, Britain and the British Seas , New York, D. Appleton & Co, 1902. Lorsqu'on envisage le rôle des facteurs environnementaux dans les espérances de survie de l'homme, il faut être très attentif au facteur temps. Beaucoup d'erreurs de raisonnement sur le déterminisme géographique viennent de ce qu'on omet de préciser l'échelle de temps sur laquelle tel ou tel environnement est censé déterminer nos actions. En effet, l'importance des handicaps environnementaux dépend du temps imparti à l'homme pour développer les techniques et/ou réunir les moyens de surmonter ces handicaps. La durée des menaces que représente un phénomène naturel donné (par exemple un typhon, un hiver ou un âge glaciaire) est généralement le facteur décisif. Tel élément qui détermine aujourd'hui la vie de l'homme peut être demain maîtrisé par l'homme. L'orthodoxie marxiste en la matière est exposée dans l'excellente étude de Wittfogel, "Geopolitik...", op. cit. Il faut toutefois souligner que la théorie stalinienne s'est quelque peu éloignée de la conception strictement matérialiste des relations homme/nature -celle de Marx, Engels et Plekhanov- pour se rapprocher de l'enseignement volontariste de K. Kautsky et N. Boukharine, qui, selon Wittfogel, "délaisse Marx au profit d'une forme nouvelle et originale de subjectivité idéaliste." Sur la théorie soviétique contemporaine, voir Ivanov-Omskii, Istoricheskii Materializm o Roli Geograficheskoi Sredy v Razvitii Obshchestva , Moscou, Gospolitizdat, 1950; Voskanian, O Roli Geograficheskoi Sredy v Razvitii Obshchestva , Erevan, Akademia Armianskoi SSR, 1956; Saushkin, V Vedenie v Ekonomicheskuiu Geografiu , Moscou, Izdanie Moskovskogo Universiteta, 1958. Vogt, Road to Survival , New York, William Sloane Associates, 1949, pp. 224-225. Les attaques comunistes les plus complètes -et aussi les plus virulentes- contre la géopolitique américaine et les autres géopolitiques "bourgeoises" sont celles de Grigorev et Ianitskii, Burzhuaznaia Geografia na Sluzhbe Amerikanskogo Imperializma , Moscou-Léningrad, Izdatelstvo Akademii Nauk SSSR, 1951, et de Semënov, Fashistskaia Geopolitika na Sluzhbe Amerikanskogo Imperializma , Moscou, Gosudarstvenoe Izdateltsvo Politicheskoi Literatury, 1954. Un exemple d'attaques similaires émanant des pays-satellites est fourni par une étude polonaise, celle de Hirszowicz, "O Geopolityce", Mysl Filozoficzna , n°5-6 (1955), pp. 357-386, mais le lecteur est averti qu'il s'agit littéralement d'un texte "satellite": c'est en vain qu'on chercherait dans ces trente pages l'expression d'une pensée originale. Bien meilleure est la minutieuse étude est-allemande de Günter Heyden, "Kritik der geopolitischen Expansionentheorien des deutschen Imperialismus", in Robert Schulz éd., Beiträge zur Kritik der Gegenwärtigen bürgerlichen Geschichtsphilosophie , pp. 481-543, Berlin, Deutscher Verlag der Wissenschaften, 1958. Le déterminisme géographique comme aspect du problème général du déterminisme et de l'indéterminisme a été étudié par A. F. Martin, "The Necessity for Determinism : A Metaphysical Problem Confronting Geographers", Institute of British Geographers , publication n°17 (1951), pp. 1-11. Son point de vue a été critiqué par E. Jones, "Cause and Effect in Human Geography", Annals of the Association of American Geographers , XLVI (1956), pp. 369-377, qui se situe délibérément à un niveau infra-philosophique. Cf. O. H. K. Spate, "Toynbee and Huntington : A Study in Determinism", Geographical Journal , CXVIII (1952), pp. 406-428.
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