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Politique et géopolitique

Lorsque nous considérons notre environnement, c'est de notre point de vue spécifique : on ne saurait parler d'environnement en faisant abstraction du sujet environné. Hartshorne a fait remarquer que les prétendues "régions naturelles" de la géographie ne le sont pas par elles-mêmes, mais ne peuvent être considérées naturelles que par référence à l'homme et à sa perspective subjective.51 Il n'y aurait là nulle difficulté insurmontable si l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire en tant que distinct des autres espèces, avait une perception univoque et spécifiquement humaine de son environnement. Mais les hommes ont de leur identité ou de leur destin des interprétations scientifiques, philosophiques et téléologiques divergentes, en fonction desquelles ils n'appréhendent pas de la même façon leur environnement. La pluralité des représentations des environnés entraîne la pluralité des représentations de l'environnement. Tant que l'on s'en tient aux grands concepts de la géographie physique, tels que les zones climatiques ou végétales, les différences d'appréciation sont minimes, même si de telles zones sont définies du point de vue de l'observateur humain, avec ses modes de vie et ses besoins. Par contre, dès que l'on aborde les questions politiques, il devient plus difficile de s'accorder.

Parler des régions naturelles et de leurs limites (ou "frontières") ne soulève guère de controverse. Tel n'est pas le cas des prétendues frontières naturelles des Etats, bien qu'elles ne soient ni plus ni moins naturelles que les régions dites naturelles. Les frontières étatiques s'enracinent trop profondément dans le terreau culturel propre à chaque peuple et dans ses valeurs politiques pour s'accommoder d'un consensus universel. Elles ne tirent pas leur légitimité d'un principe général commun à toute l'humanité; en ce sens, elles ne peuvent être dites naturelles, c'est-à-dire conformes à la nature humaine objectivée. Les frontières résultent de compromis, parce qu'elles relèvent fondamentalement du politique; ce dernier étant par essence le domaine de la controverse, ce qui est politique n'est pas naturel, ou plus précisément n'est pas accepté comme tel.

L'une des plus grandes impasses de la géopolitique -impasse résultant parfois d'une manipulation délibérée- est la prétention de certains auteurs à résoudre les problèmes politiques ou moraux par référence au domaine extra-politique et amoral de la nature non-humaine.52 On ne peut substituer à la nature humaine la nature animale, botanique, géologique, topographique ou autre. La nature physique de l'homme elle-même ne saurait être confondue avec sa nature morale et spirituelle, et ce, même si l'on partage avec Aristote et l'ensemble des philosophies déistes la conviction que l'univers n'est pas un pur chaos, qu'un ordre et une harmonie ultimes président aux destinées de tous les éléments, matériels comme immatériels.

A l'instar des politiciens qui se servent de critères anthropologiques physiques (par exemple la couleur de la peau) pour cautionner des décisions relevant en fait de la morale, les géopoliticiens n'ont que trop souvent convoqué les faits et les lois du monde physique à l'appui de choix ou d'opinions politiques. Rien n'illustre mieux le côté désespérément contradictoire des arguties auxquelles cette tendance peut conduire que le concept d' "Etat harmonique", apparenté à celui de "frontières naturelles" : "On a pris les plus grandes libertés vis-à-vis des exigences scientifiques pour évoquer le caractère 'harmonique' ou 'désharmonique' des Etats. De ce que la forme de la Hongrie amputée de ses anciennes dépendances territoriales peut sembler 'désharmonique' (ou non-organique), l'universitaire de cet Etat 'révisionniste' conclut nécessairement que ces zones périphériques doivent être réunies à la Hongrie. Mais cela suggère très logiquement que la Belgique doit recevoir des terres agricoles supplémentaires, prélevées sur la France ou sur l'Allemagne; que les Pays-Bas doivent être étendus à la Rhénanie, ou vice-versa, et ainsi de suite jusqu'à remanier la totalité de la carte du monde... Encore finirait-on par constater qu'au terme de ces chamboulements, il n'y aurait que bien peu d'Etats réellement 'harmoniques', voire pas du tout !" 53

Quelques années après la rédaction de ces lignes, les Hongrois réussirent à concrétiser une partie de leur programme révisionniste et à obtenir ce qui leur semblait un Etat harmonique. Mais leurs voisins retournèrent l'argumentation géopolitique : les révisions de frontières qui définissaient un espace harmonique du point de vue de l'histoire, de l'économie et des aspirations politiques hongroises paraissaient au contraire désharmoniques dès lors qu'on les envisageait à travers le prisme d'une autre culture et d'autres idéaux. Les Roumains avançaient notamment un argument assez conforme aux doctrines de Kjellén : ce ne sont pas les facteurs de la géographie physique qui déterminent l'unité ou l'harmonie d'une aire politique, mais les affinités linguistiques et sentimentales.54 Une crête de montagnes, une ligne de partage des eaux ne sauraient rompre la continuité qui unit les paysans roumains des deux versants des Carpates. Là où la géopolitique hongroise s'appuyait sur la géographie physique et économique, la géopolitique roumaine privilégiait plutôt la géographie culturelle et anthropologique qu'elle interprétait naturellement au plus près de ses intérêts.

Des Etats géopolitiquement harmoniques, des frontières naturelles ne se pourraient concevoir que si l'humanité entière s'accordait sur certains principes fondamentaux. Il faudrait au préalable un consensus politique, qui seul rendrait possible la définition d'ensembles naturellement harmoniques -ou plus exactement, qui les ferait universellement admettre pour tels. Une idée naturelle, une loi naturelle est l'indispensable préliminaire d'un ordre naturel; en son absence, il n'est rien de naturel dans l'ordre politique. N'est à proprement parler naturel que ce qui est commun à tous les hommes, ce qui jaillit de leur commune nature.

On a parfois tenté, contre toute logique, de renverser ce processus et de prétendre que la nature, entendue comme ensemble de données physiques, favorise tel ou tel choix politique. En d'autres termes, l'environnement naturel précèderait et surdéterminerait la politique et la morale; la nature se substituant à l'humanité, la politique dépolitisée et la morale annihilée seraient entièrement réduites au jeu impersonnel des forces physiques. A l'instar de Lénine, qui, dans l'élaboration du "matérialisme scientifique", prétendait remplacer l'art du gouvernement et la politique par "l'administration des affaires courantes", certains géopoliticiens ont voulu traiter les questions géopolitiques par une sorte de géo-administration scientifique. Ils ont abordé le problème essentiellement politique des frontières de façon purement technique et empirique, comme s'il ne s'agissait que d'une question de cartographie. Ces tendances traduisent une régression au stade du matérialisme géographique, un retour à la géopolitique prémoderne qui conçoit l'homme comme un chapitre de l'histoire naturelle plutôt que comme l'auteur de sa propre histoire.55

Les frontières naturelles et l'Etat harmonique sont des idéaux, des buts qu'une société donnée pense devoir réaliser, parce qu'elle y voit le moyen ou la fin de sa mission, de son idée directrice.56 Ces concepts jaillissent de sa téléologie propre et s'en nourrissent. La Manifest Destiny fixait la frontière naturelle des Etats-Unis sur la côte Pacifique; plus tard, les sirènes d'une New Manifest Destiny la repoussèrent quelque part au milieu du Pacifique, voire au-delà, jusqu'aux contrées des "petits frères bruns" que les Américains devaient protéger, convertir et civiliser. Les frontières dites "naturelles" le sont généralement à tort, parce qu'elles expriment ou projettent les idéaux spécifiques d'une société donnée, qui ne correspondent pas aux idéaux des autres sociétés (quand ils ne s'y heurtent pas frontalement). Il est fort rare, voire inédit, que deux pays se satisfassent durablement de leur frontière commune, l'estimant adaptée à leur intérêt mutuel et y voyant la limite idéale de leur projet national ou de leur mission.

En dernier ressort, le concept de frontière naturelle peut même sembler contradictoire. La frontière naturelle par excellence 57 ne saurait en effet être que l'expression de l'idéal d'une société mondiale - d'une idée qui unirait toute l'humanité; elle ne saurait être une frontière qui sépare l'homme de l'homme. Mais s'il en était ainsi, l'avènement de cette ultime frontière naturelle coïnciderait avec l'abolition de toutes les frontières existantes ! Au risque d'ennuyer certains lecteurs, nous formulerons ce paradoxe en termes hégéliens : les frontières naturelles sont l'expression de la dialectique des idées nationales; chacune d'entre elles n'est qu'à demi-naturelle, représentant la thèse ou l'antithèse. L'idée de frontière naturelle transcende cette opposition dialectique; elle représente la synthèse qui fait entrer l'humanité dans un monde différent, un monde sans frontières.58

________

Notes:

51 "Une carte des 'régions naturelles' (entendues comme 'régions définies uniquement sur des critères naturels' ) traitant des moustiques serait entièrement différente d'une carte traitant des séquoias; de telles distinctions ne peuvent être établies que dans une intention bien définie. Il est inutile de le préciser, toutes les distinctions de cet ordre établies par les géographes l'ont été en fonction du point de vue humain; nous cartographions la nature en tant qu'elle nous concerne" (R. Hartshorne, The Nature of Geography , Lancaster, Pa., Association of American Geographers, 1949, p.300).

52 Une telle confusion ou manipulation est facilitée par l'ambigüité du mot "naturel" , qui tantôt désigne la conformité à la nature morale et à la téléologie de l'homme, tantôt renvoie à une attitude de dépendance et de conformité envers l'ordre et les lois de la nature physique.

53 R. Hartshorne, "Recent Developments in Political Geography", American Political Science Review , XXIX (1935), p. 958.

54 Un écrivain roumain nie catégoriquement que les Carpates soient une frontière naturelle et souligne qu'on ne peut déduire de l'unité géographique du bassin du Danube sa nécessaire unité politique. Les clivages ethniques ne correspondent pas aux frontières géographiques et/ou stratégiques (Ion Conea, "Carpatii, hotar natural ?", Geopolitica si Geoistoria , II, 1942, pp. 62-68; "Transilvania, inima a pamântului si statului Românese", ibid. , 1941, pp. 18-34).

55 Voir le débat sur l'équilibre naturel et l'équilibre anthropique dans L. K. D. Kristof, "Political Laws in International Relations", Western Political Quarterly , XI (1958), pp. 598-606. La non-reconnaissance de l'autonomie de la politique et de la morale ne résulte pas seulement, nous semble t-il, d'un empirisme et d'un scientisme mal inspirés, mais aussi de la culture bureaucratique, tout particulièrement en Allemagne. "Toute pensée bureaucratique tend fondamentalement à transformer les questions politiques en questions administratives. Il s'ensuit que la majorité des ouvrages allemands de sciences politiques sont de facto des traités administratifs... Le fonctionnaire ne comprend pas que, derrière toute loi positive, gît une Weltanschauung" (Karl Mannheim, Ideology and Utopia , New York, Harcourt, Brace & Co.).

56 "C'est toute une philosophie de l'histoire que suppose ce terme 'naturel'. Quand nous parlons de frontières naturelles, nous voulons dire celles que nous fixent notre destinée, les idéaux que nous voulons réaliser. Entre les frontières factuelles et les frontières naturelles, il y a trop souvent un monde... Nous le déplorons. Cela disparaîtra, parce que cela doit disparaître !" (Lucien Febvre et Lionel Bataillon, A Geographical Introduction to History , New York, A. A. Knopf, 1925). Ratzel parle de Staatsidee , une force centripète (annexionniste) qui guide l'Etat. L'idée de frontière naturelle est inhérente à toute Staatsidee . Il en va de même (sauf dans un cas, cf. infra , note 58) pour le concept de raison d'être de l'Etat (en français dans le texte, NDT) utilisé par Hartshorne ("The Concepts of Raison d'être and 'Maturity' of States", Annals of the Association of American Geographers , XXX, 1940, 59).

57 En français dans le texte (NDT).

58 L'idée de frontière naturelle n'est sans doute guère compatible avec la conception atomisée de la société qu'engendre la doctrine du laissez-faire (en français dans le texte, NDT). Un Etat réduit aux fonctions de veilleur de nuit ne conduit pas la société vers un but commun positif, un idéal; il se contente de faciliter la poursuite des buts ou des idéaux individuels de la multitude. En Amérique, c'est la démocratie dite "procédurale " qui prévaut (par opposition à la démocratie "substantielle" des tenants du droit naturel); de ce fait, le concept de frontière naturelle y éveille une méfiance instinctive, parce que le terme "naturel", impliquant une certaine uniformité, aboutit en philosophie morale à soumettre tous les hommes à un devoir univoque, ordonné à une finalité ultime universelle. Bien plus, le mot "naturel" renvoie peut-être implicitement à l'idée d'unité organique -réelle ou souhaitable- de la nation et de l'humanité. La démocratie procédurale exalte la liberté vis-à-vis de ; elle n'admet de naturel que la liberté, qui est précisément liberté vis-à-vis de la tutelle de toute finalité et de tout devoir naturels -sauf le devoir de respecter cette liberté elle-même.

 

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