| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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La nécessaire coexistence de concepts géographiques et de concepts politiques est un problème posé à la géopolitique comme à la géographie politique; il soulève la question connexe de l'éducation géographique des politologues et de l'éducation politique des géographes. Cette nécessaire pluridisciplinarité a longtemps manqué et manque encore, à n'en pas douter; témoin cet incident entre un géographe et un politologue, Isaiah Bowan et Nicholas John Spykman, qui ont tous deux exercé une influence considérable sur la géographie politique et la géopolitique américaine et européenne. Au début de 1942, Spykman publia son livre America's Strategy in World Politics : The United States and the Balance of Power .61 L'ouvrage, qui se présente comme "une étude géopolitique des thèmes principaux de la politique étrangère américaine" et vise à fournir "une analyse de la position de notre pays en termes de géographie et de politique de puissance" , valut à son auteur le titre mérité de "Haushofer américain" -non tant à cause du sujet traité qu'en raison de l'esprit qui l'animait. De fait, Spykman pulvérise tous les records de Haushofer en matière d'immoralité. Il plaide explicitement pour une politique affranchie de toute norme morale : "L'homme d'Etat, en politique étrangère, ne peut faire de place aux valeurs de justice, d'équité et de tolérance que dans la mesure où elles concourent à la réalisation de son objectif -la puissance, ou du moins ne le contrarient pas. Ces valeurs peuvent présenter quelque intérêt instrumental en tant que cautions morales de la volonté de puissance, mais doivent être abandonnées dès lors qu'elles deviennent cause de faiblesse. La volonté de puissance ne sert pas à faire respecter les valeurs morales, mais les valeurs morales à faciliter l'acquisition de la puissance." 62 Ce passage a inspiré à Hans W. Weigert le commentaire suivant : "C'est la voix de la destruction et du nihilisme". 63 "Bismarck prenait trop en compte les impondérables pour aller aussi loin", ajouta quant à lui Edward Mead Earle; "c'est largement parce que l'Allemagne impériale des années 1890-1918 a appliqué les thèses défendues par Spykman que le monde, à commencer par l'Allemagne, a basculé dans le cauchemar où nous sommes encore aujourd'hui." 64Mais dans un texte écrit immédiatement après la parution du livre (et manquant par là même du recul qu'auraient pu lui donner les comptes-rendus ultérieurs), Bowman semble être totalement passé à côté des implications ultimes de la politique de puissance prônée par Spykman. Portant le livre Spykman aux nues, il recommandait la lecture préalable d'autres ouvrages, notamment Problems of Power de Morton Fullerton, qui "aborde les mêmes thèmes que Spykman; ce dernier a repris le flambeau de Fullerton et lui a donné un incomparable éclat." Bowman ajoutait que "le livre de Spykman est d'intérêt public; puisse-t-il être lu dans un million de foyers américains, et relu une fois l'an par nos responsables politiques durant les deux décennies à venir." 65 Il fallut une tempête de protestations contre le livre de Spykman et contre l'article enthousiaste de Bowman pour que ce dernier réalisât enfin la vraie signification des thèses de Spykman et leurs affinités spirituelles.66 Prétendant alors défendre l'honneur de la géographie américaine, mais surtout soucieux de se justifier67, Bowman fit une complète volte-face et condamna sans appel la politique de puissance -sans même mentionner America's Strategy ni le compte-rendu qu'il en avait donné. Il ne ménagea pas sa peine pour réfuter cette philosophie politique qu'il avait précisément encensée quelques mois plus tôt à travers Fullerton et Spykman et fit également valoir, à bon droit dans l'ensemble, que son parcours personnel le rangeait indiscutablement du côté des partisans d'un ordre mondial équitable, non de la force brute.68 Le soutien provisoire apporté par Bowman à une politique totalement amorale n'était pas dû à sa vision du monde, mais à son incompréhension des enjeux de philosophie politique sous-jacents. A l'inverse Spykman, politologue éprouvé, était pleinement conscient de ce qu'il prônait.69 Sa "Géopolitique de puissance" était une réaction contre les déceptions que lui avait causées la Société Des Nations (dont il s'était fait l'avocat en son temps); elle reflétait son analyse de la nature humaine et de la nécessité absolue de son "dressage" politique.70 Mais s'il est indéniable que Spykman savait ce qu'il voulait et pourquoi, le bien-fondé ou non de ses positions ne nous importe guère. Ce qui compte ici, c'est que le "géo" de sa géopolitique de puissance porte à faux. Les géographes ont noté l'étonnante "immaturité cartographique" des travaux de Spykman71 et lui attribuent, au moins partiellement, "l'exagération de ses propos". 72 Bien plus, Spykman ne semble pas maîtriser pleinement certaines caractéristiques géographiques élémentaires des pays dont il traite.73 Dès lors, on ne s'étonnera pas de ce que les moyens préconisés dans America's Strategy semblent si mal adaptés à leur fin, à savoir la puissance. Dès la fin 1942, E. M. Earle faisait cette remarque quasi-prophétique : "Si nous devions suivre les recommandations de M. Spykman en Europe et en Extrême-Orient, nous ne nous débarrasserions vraisemblablement de l'alliance germano-nipponne que pour nous retrouver pris en tenailles par une coalition russo-chinoise plus dangereuse et plus puissante. La stratégie vantée par M. Spykman prétend assurer l'équilibre des puissances, mais il se pourrait bien qu'elle nous fasse perdre notre chemise en même temps que notre âme." 74 ________ Notes: Professeur de l'Université catholique Georgetown à Washington, le colonel E. A. Walsh servait dans les troupes d'occupation américaines en Allemagne où il rencontra Haushofer. Une grande amitié intellectuelle naquit entre les deux hommes : Walsh contribua à l'acquittement de Haushofer, cité devant le Tribunal de Nuremberg, et c'est à lui que le vieux général confia son testament, Apologie de la géopolitique , avant de se suicider en mars 1946. Voir l'Introduction du professeur Hans-Adolf Jacobsen à Karl Haushofer, De la géopolitique , Fayard 1986, d'où il ressort clairement que Haushofer a été manipulé par Hitler plus qu'il n'en a été un admirateur inconditionnel (NDT). E. A. Walsh, Wahre anstatt falsche Geopolitik für Deutschland , Forum Academicum n°3, Frankfurt/Main, G. Schulte-Bulmke, 1946, pp. 8-9. Haushofer précisait que 25% de l'histoire seulement étaient justiciables d'une approche strictement géopolitique, le reste relevant d'abord de l'homme et de ses initiatives. "Le point de vue de la géopolitique doit nécessairement être complété par la prise en compte de l'héroïsme humain, recevoir un supplément d'âme du culte des héros, car la géopolitique ne peut expliquer qu'un quart du développement humain en termes de déterminisme naturel" (Haushofer, préface à J. Fairgrieve, Geography and World Power , Berlin, K. Vowinckel Verlag, 1925, p. 6; Bausteine zur Geopolitik , op. cit. pp. 47-48; éditorial de Zeitschrift für Geopolitik n°XIII, 1936, p. 328). La référence au "culte des héros" , censé rendre compte des 75% de l'histoire humaine qui ne relèvent pas de la géopolitique, explique l'allégeance de l'école haushoferienne envers le nazisme. On trouvera une ample documentation sur ce point dans Heyden, "Kritik der geopolitischen Expansionstheorien des deutschen Imperialismus" art. cit. pp. 491-494, qui montre les convergences explicitement soulignées par Haushofer et Vowinckel entre leur géopolitique et la politique de Hitler. La géographie et la géopolitique allemandes de l'ère hitlérienne font l'objet d'une étude très complète de C. Troll, "Die geographische Wissenschaft in Deutschland in den Jahren 1933 bis 1945", Erdkunde , I, 1947, pp. 3-49; article paru dans Annals of the Association of American Geographers , XXXIX (1949), pp. 128-135. P. Schöller, "Wege und Irrwege der politischen Geographie und Geopolitik", Erdkunde 1957, pp. 1-20, fournit une mise à jour beaucoup plus sévère pour les écoles de géographie politique et de géopolitique allemandes ou autres. Le Suisse E. Winkler, "Karl Haushofer und die deutsche Geopolitik", Schweitzer Monatshefte XXVII, 1947, pp. 29-35, et le Français L. Champier, "A propos de la géopolitique : doit-on et peut-on reconsidérer scientifiquement cette notion ?", Saar-Europa : Cahiers de l'Institut Européen de l'Université de la Sarre , fasc. 2 (1955), pp. 26-58, estiment quant à eux que la géopolitique allemande a apporté une contribution positive à la science géographique et que le terme de "géopolitique" doit être réhabilité. New York, Harcourt, Brace & Co. America's Strategy , op.cit. p. 18. Weigert, "America's Security Situation", compte-rendu de N. J. Spykman Geography of the Peace , Saturday Review of Literature , XXVII, 1944, pp. 10-31. E.M. Earle, "Power Politics and American World Policy", Political Science Quarterly , LVIII, 1943, p. 96. Un autre géopoliticien américain, géographe de formation celui-ci, G. T. Renner, versa dans le même culte de la puissance ("Maps for a New World", Collier's , CIX, 1942, pp. 14-28). Andrew Gyorgy écrivait : "Le professeur George T. Renner est le plus fameux des auteurs géopolitiques récents à reprendre à son compte des thèses dérivées de Haushofer, Spykman étant le plus remarquable" (Geopolitics : the New German Science , Berkeley, University of California Press, 1944, p. 255). Isaiah Bowman, "Political Geography of Power", Geographical Review , XXXII, 1942, p. 150. Jean Gottman fait remarquer à ce propos que Spykman n'innove nullement, se contentant "d'adapter la thèse de Mackinder à une cartographie centrée sur l'Amérique" et "d'emprunter massivement à la Geopolitik allemande et au machiavélisme de Mein Kampf" (La politique des Etats et leur géographie , Paris, Armand Colin, 1952, p. 62). Voir aussi E. M. Earle, op. cit. pp. 104-105, et les observations de Schöller sur Spykman et Mackinder ("Wege und Irrwege...", art. cit. p. 10). "Le débat actuel sur la géopolitique allemande implique les noms, les travaux et la réputation de certains géographes américains, moi y compris" ("Geography vs. Geopolitics", Geographical Review , XXXII, 1942, p. 646). Après avoir approuvé le "réalisme politique" de Fullerton et de Spykman, c'est-à-dire la place déterminante qu'ils donnent à la puissance dans les relations internationales, Bowman en vint à dénoncer ce réalisme politique comme "un principe vénéneux et suicidaire" ("Geography vs. Geopolitics", art. cit. p. 646). Les géographes soviétiques virent dans cette volte-face l'occasion rêvée de ridiculiser la géographie américaine, ce qu'ils firent abondamment lorsque la guerre froide s'aggrava (voir Zhirmunskii, "Militarizatsia i ideinoe razlozhenie amerikanskoi burzhuaznoi geografii", Izvestia Akademii Nauk, Seria geograficheskaia , n°3, 1952, p. 37). Spykman refusa certes d'être taxé de "monstre froid de la politique de puissance" (cf. sa lettre dans Life du 11 janvier 1943), et il révisa ultérieurement ses jugements, mais sans jamais répudier les prémisses ni l'idée directrice de America's Strategy . Au cœur de la pensée de Spykman se trouve la conviction que les relations internationales ne peuvent dépasser l'état hobbésien de nature, bellum omnium contra omnes . Spykman nie que la paix ait jamais existé ("ce qu'on appelle paix, c'est un armistice temporaire" ) et désapprouve "la tendance à considérer la paix comme normale et la guerre comme anormale" (America's Strategy , op. cit. pp. 41 et 25). Richard E. Harrison, "The Face of One World : Five Perspectives for an Understanding of the Air Age", Saturday Review of Literature , XXVII, 1944, p. 6. Weigert, "America's Security Situation", art. cit. p. 10. America's Strategy , p. 134; cf. E. M. Earle, "Power Politics..." art. cit. p. 96. E. M. Earle, art. cit. p. 102.
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