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Géographie politique et géopolitique

L'affaire Bowman-Spykman démontre suffisamment la nécessité d'étudier à la fois la géographie et les sciences politiques pour parvenir à une approche critique, mais constructive, de cette sphère particulière du savoir où elles se rencontrent et interfèrent. Leur dialogue doit résulter d'un effort réciproque et simultané; les représentants de chacune de ces deux disciplines doivent être pleinement conscients des atouts et des impasses inhérents à leur statut spécifique. Pour être viable, leurs rapports doivent être souples et fuir toute rigidité, les frontières de leurs champs d'étude étant par essence aussi mouvantes et instables que le lit des rivières.

Il serait actuellement difficile et prématuré de vouloir définir la géopolitique. Difficile, parce qu'il n'est pas de définition unanimement reconnue de la géographie75, et que les politologues ont rarement tenté de délimiter leur champ d'approche (mais ils ne semblent pas s'en porter plus mal). Prématuré, parce qu'en dernier ressort la géopolitique est ce que font les géopoliticiens : or ils n'ont pas fait grand'chose durant ces quinze dernières années. Alors que les spécialistes de la géographie politique ont pendant ce temps beaucoup progressé et notoirement élargi le champ de leurs intérêts et de leurs travaux, tout spécialement aux Etats-Unis, les politologues ne sont pas venus à leur rencontre; ils les plutôt fui, tournant délibérément le dos à la géopolitique. Attitude due pour partie à la réputation sulfureuse de la Geopolitik allemande, pour partie au succès -voire au monopole- de la géographie politique en ce domaine.76 Il faut aussi prendre en compte l'attitude de certains géographes, qui "ont une tendance marquée à regarder comme des intrus les étudiants des autres disciplines quand ceux-ci osent se pencher sur les relations entre l'homme et la nature." 77Et pourtant, les géographes sont bien conscients de la nécessité d'utiliser certains concepts nouveaux de la politologie, tâche à laquelle leur formation, de leur propre aveu, ne les a guère préparés.78

Il peut néanmoins être utile à notre propos d'avancer une définition provisoire de la géopolitique : la géopolitique est l'étude des phénomènes politiques 1) sous l'angle de leurs relations dans l'espace et 2) sous l'angle de leur relation ou de leur dépendance à la terre comme de leur influence sur la terre et sur tous les facteurs culturels dont traite la géographie humaine (anthropogéographie) au sens large. En d'autres termes, la géopolitique est ce que l'étymologie même du mot suggère : de la politique géographique, c'est-à-dire de la politique et non de la géographie; de la politique interprêtée géographiquement, ou analysée pour sa signification géographique. En tant que science intermédiaire (ou subsidiaire), elle n'offre nul champ d'étude autonome, mais emprunte à la géographie et à la politologie dans leur interdépendance.79

La géopolitique ne peut se réduire à l'étude des aspects ou des conséquences politiques de la relation entre l'homme et la terre, car alors le préfixe "géo" renverrait surtout à la géologie ou à une géographie du dix-neuvième siècle. Or la géographie moderne, telle au moins que nous la concevons chez nous, s'occupe plutôt de définir des espaces "naturels" ou fonctionnels, d'étudier la distribution et les relations dans l'espace de divers phénomènes de caractère essentiellement culturels -de sorte qu'elle traite de questions dont le rapport à la terre est souvent assez lâche. Mais cela ne signifie pas que la terre doive être considérée comme la scène purement passive des phénomènes politiques; bien au contraire, la géopolitique doit être à la fois spatiale et environnementale. Certes l'industrialisation, la maîtrise de la nature par l'homme et l'avènement de l'ère aérienne ont tout naturellement renouvelé la pensée géographique et géopolitique. Pourtant, à mon humble avis, nous devons accorder plus de poids à l'environnement qu'à l'espace dans le choix d'une politique -où interviennent toujours les facteurs géopsychiques enracinés dans notre patrimoine historique-, et dans sa mise en œuvre , dont l'environnement nous fournit les moyens nécessaires.

A propos du choix d'une politique, en tant qu'elle est élaborée pour et par un sujet sociopolitique donné, il faut de plus garder à l'esprit que toute philosophie politique a sa propre conception de la relation idéale entre l'homme et la nature. Aussi inconsciente et souterraine que soit cette conception, elle ne laisse pas d'influencer les valeurs sociales, donc aussi les décisions politiques quotidiennes.80 Le système de valeurs, les besoins prioritaires, le climat intellectuel d'un pays et d'une société donnée sont tour à tour influencés, d'une façon ou d'une autre, par ce que Berdiaev nommait la "géographie spirituelle"81 : la longue expérience historique du contact intime d'un peuple avec son environnement physico-géographique imprime sa marque immatérielle à la société, à la culture et à la politique. De sorte que nous pouvons essayer de définir la méthode de travail de la géopolitique : si nous étudions la géopolitique d'un pays que nous nommerons par exemple la Ruritanie, il nous faudra procéder à deux types de recherche; d'abord, nous étudierons l'impact objectif de l'environnement "naturel" de la Ruritanie sur la politique ruritanienne, c'est-à-dire les limites physiques objectivement imparties à tout gouvernement ruritanien et les opportunités physiques dont il peut bénéficier; puis, nous nous attacherons à l'impact subjectif de la géographie ruritanienne sur la politique de ce pays, c'est-à-dire au prisme à travers lequel les Ruritaniens envisagent leur environnement et leur cadre "naturels", qui commande le "prisme géographique" à travers lequel ils voient le monde alentour -leur Weltanschauung .

Il faut souligner à ce propos qu'il n'y a aucune différence fondamentale, ni de méthode ni d'objet, entre la géopolitique et la géographie politique, telle du moins que cette dernière est comprise et pratiquée de nos jours en Amérique et dans la plupart des pays occidentaux.82 Ressasser le vieux cliché selon lequel la géographie politique est statique et la géopolitique dynamique, que la seconde, à la différence de la première, vise à établir des prévisions, ou que la géopolitique est une géographie politique appliquée, traduirait une singulière ignorance des développements et tendances de la géographie politique de ces trente dernières années. Bien désuète également est la distinction établie au début du siècle par Kjellén, pour qui la géographie politique étudiait"l'influence de l'homme sur l'environnement naturel" là où la géopolitique envisageait au contraire "l'influence de l'environnement naturel sur l'homme" , thème relevant "des sciences de l'homme, psychologie, ethnographie, ou des sciences politiques et sociales". En ce sens, poursuivait Kjellén, "la géographie politique de Ratzel et la majeure partie de son anthropogéographie doivent être transférées du domaine de la géographie à celui de la politique, et étudiées en tant que géopolitique." 83On a aussi prétendu que les spécialistes de géographie politique étudiaient des régions politiques alors que les politologues étudiaient des processus.84 Mais cela ne saurait plus nous satisfaire aujourd'hui, puisque des voix s'élèvent pour redéfinir la géographie comme "science des réseaux structurant les processus dynamiques dans l'espace".85

La seule vraie différence entre la géographie politique et la géopolitique est une différence de perspectives.86 La géographie politique, en tant que géographie, insiste sur les phénomènes géographiques, dont elle donne une interprétation politique ou dont elle étudie les aspects politiques. Inversement la géopolitique, comme science politique, privilégie les phénomènes politiques dont elle tente de fournir une interprétation géographique ou d'étudier les aspects géographiques. Mais les plus récents travaux des spécialistes américains de géographie politique, dans leurs thèmes comme dans leurs méthodes, incitent à douter de cette distinction elle-même. On peut dire en fait qu'aux Etats-Unis, géographie politique et géopolitique ont fusionné.

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Notes:

75 Ce qu'est ou devrait être la géographie fait l'objet d'approches très différentes d'un pays à l'autre, voire dans un même pays. Dans certaines contrées, comme l'URSS, elle est officiellement considérée comme une science physique (bien qu'il y ait parfois des vues discordantes). En Amérique, elle est écartelée entre les sciences physiques et les sciences sociales, avec une tendance marquée à pencher plutôt vers les secondes. En règle générale, le champ d'étude de la géographie subit fortement l'influence du degré de développement économique du pays considéré, c'est-à-dire l'influence des problèmes que ce développement rencontre et génère. C'est pourquoi tel géographe parle de "la relation entre la pensée géographique et l'environnement géographique" (J. K. Wright, "The History of Geography : A Point of View", Annals of the Association of American Geographers , XV, 1925, p. 194), tel autre évoquant "l'influence de l'environnement naturel sur le développement de la science géographique" (Hartshorne, The Nature of Geography , op. cit. p. 308; cf. Maximilien Sorre, Rencontre de la géographie et de la sociologie , Paris, M. Rivière, 1957, pp. 198-199).

76 Voici une trentaine d'années, le politologue Harold H. Sprout estimait que la géographie politique appartenait aux sciences politiques (voir J. K. Wright, "The History of Geography", art. cit. p. 137). On observe aujourd'hui la tendance inverse : les géographes inclinent à considérer tous les domaines impliquant géographie et politique, quelque nom qu'on leur donne, comme relevant de leur sphère propre.

77 Hartshorne, The Nature of Geography , op. cit. p. 125.

78 Cf. P.E. James et C.F. Jones, éd., American Geography : Inventory and Prospect , Syracuse University Press, 1957, p. 196; Hartshorne, The Nature of Geography , op. cit. p. 176.

79 Des géographes ont mis en doute l'autonomie épistémologique de la géographie, dans laquelle ils voient la science des relations et/ou de la distribution de phénomènes relevant par nature des sciences les plus diverses. En ce sens, tout phénomène peut faire l'objet d'une approche géographique, mais inversement la géographie ne peut prétendre avoir un champ d'étude qui lui soit propre. L'école chorologique, ou spatiale, exerce une influence non-négligeable dans les débats méthodologiques sur la géographie. A ceux qui assignent à la géographie un domaine bien défini -l'étude des ensembles géographiques, régions, etc.- les tenants de l'école chorologique rétorquent qu'une telle approche restreint drastiquement le champ de la géographie, au rebours de ce que font beaucoup de géographes, sinon la plupart. Sur ces questions de méthodologie géographique, il faut lire l'article polémique mais exceptionnellement intéressant du géographe soviétique Saushkin, "Po povodu stati M. M. Zhirmunskogo 'K voprosu o predmete ekonomicheskoi geografii kak nauki", Izvestia Akademii Nauk, Seria Geograficheskaia , n°2, 1952, pp. 67-73. Saushkin prend clairement position contre la conception de la géographie comme science chorologique.

80 Comme je considère que la géopolitique ne s'applique pas seulement à l'exécution , mais aussi à la sélection des politiques, je ne peux souscrire à la proposition du comité Hartshorne, qui préconise l'emploi du terme d' "analyse de puissance" en lieu et place de "géopolitique" (cf. James et Jones, éd, American Geography : Inventory and Prospect , op. cit. p. 176). L'analyse de puissance traite des moyens d'atteindre un but bien défini; elle s'applique donc au niveau secondaire et inférieur de la politique, celui de l'exécution. Le premier niveau, le plus élevé, est celui du choix politique initial. Ce choix peut bien sûr être affecté par les moyens disponibles, mais au regard de la logique comme de la pratique, le choix des fins précède le concept même de moyens. Les choix politiques fondamentaux (distincts des choix dérivés) ne sont pas opérés en vue de l'analyse de puissance, mais l'analyse de puissance en vue de ces choix fondamentaux. Prétendre le contraire serait tomber dans une "philosophie" hobbésienne extrêmiste, mécaniste et sensationnaliste -celle-là même dont Spykman semble s'inspirer-, selon laquelle nous n'avons pas de nature morale, notre conduite étant prédéterminée. Ce que nous appelons une décision morale ne serait dans cette perspective que l'expression de nos instincts et de nos tendances, à commencer par une irrépressible volonté de puissance et de domination (libido dominandi ). Mais ce genre de "philosophie" est incapable de rendre compte des traditions d'ascétisme, d'oubli de soi, de sacrifice, qui vont parfois plus loin que l'instinct de survie physique. Sur la nature morale et la nature instinctive de l'humanité, voir Kristof, "Political Laws in International Relations", Western Political Quarterly , XI, 1958, pp. 599-601.

81 N. Berdyaev, The Russian Idea , New York, Macmillan Co., 1948, p. 2.

82 "On a tenté d'établir une distinction méthodologique entre l'objet de la géographie politique et celui de la géopolitique. Mais ces tentatives n'ont pas abouti, ni ne le pouvaient... Une bonne partie de ce qui se fait en Allemagne sous l'égide de la géographie politique et de la géopolitique recoupe les travaux poursuivis en Angleterre, en France et en Amérique du Nord sous d'autres noms, tels que géographie humaine, géographie sociale, géographie économique, ou sous l'appellation générique de sciences sociales ou de sciences politiques" (Haushofer, Allgemeine politische Geographie und Geopolitik , Heidelberg, K. Vowinckel, 1951, pp. 18, 19, 21).

83 Kjellén, Inledning till Sveriges geografi , "Föreläsningar, Populärt vetenskapliga, vid Göteborgs högskola", n° 13, Göteborg, Wettergren & Kerber, 1900, p. 17.

84 Hartshorne a proposé ce type de distinction entre les études historiques et les études géographiques en s'appuyant sur le fait que Frederick J. Turner définissait son oeuvre"non comme l'étude d'une région, mais d'un processus" (The Nature of Geography , op. cit. p. 176).

85 Un jugement de Robert S. Platt indique bien les tendances actuelles de la géographie politique américaine : "le concept de 'région nodale' est celui qui répond le mieux à l'exigence d'une géographie régionale dynamique, et encore n'est-ce qu'un substitut statique de formes plus dynamiques : le point nodal est une petite aire de concentration au cœur d'une large aire de dispersion, non le point focal d'un réseau dynamique de lignes et de limites de mouvements" ("A Review of Regional Geography", Annals of the Association of American Geographers , XLVII, 1957, p. 190).

86 Cf. Hettner, "Methodische Zeit-und Streitfragen, neue Folge", Geographische Zeitschrift , vol. XXXV, 1929, pp. 334-335. Hartshorne évoque la question de "la géographie dans l'histoire" , et souligne que dans ce type de problématiques "l'accent n'est pas mis sur la géographie mais sur l'histoire : les phénomènes historiques sont étudiés sous leur aspect géographique... La plupart des géographes actuels reconnaîtraient sans doute que l'interprétation géographique de l'histoire relève en bonne logique de la science historique" (The Nature of Geography , op. cit. pp. 175-176).

 

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