| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Cette conception cosmologique de l'homme inséré dans la nature connut une lente évolution. Il y a un siècle et demi encore, les géographes ne distinguaient pas toujours l'environnement social de l'environnement non-humain; l'homme et les animaux passaient pour ne former qu'un seul environnement (la Physische Geographie de Kant inclut à la fois l'anthropologie et la zoologie). Mais par la suite, avec l'urbanisation, l'industrialisation et l'émergence de la sociologie -avec la confiance croissante de l'homme en ses propres pouvoirs et l'anthropocentrisme qui en résulta-, l'homme et son environnement non-humain finirent par être traités comme des éléments entièrement distincts. Pour profitable qu'ait été cette séparation, elle conduisit à sous-estimer la persistance de leur interconnexion. La géopolitique comme la géographie politique essaient de montrer que l'homme, en particulier l' homo politicus , quoique distinct et séparé de son environnement, reste toutefois en relation et en interaction constantes avec lui. Les universitaires du vingtième siècle qui se sont penchés sur la géopolitique ont en général été inspirés par deux idées : a) affranchir la science politique du légalisme et de l'influence prépondérante de l'historicisme (du déterminisme historique, matérialiste ou non) et b) donner à la politique un fondement empirique viable.116 La première idée est fondamentalement saine. Nous autres politologues, nous avons peut-être trop privilégié l'histoire dans notre éducation, mais les historiens ne nous ont pas appris à envisager l'homme dans son cadre naturel. De même que les relations entre histoire et géographie ont depuis longtemps été étudiées, la géopolitique doit explorer les relations entre politique et environnement géographique.117 La validité de la seconde idée paraît contestable. D'abord, la politologie peut-elle être une science fondamentalement empirique ? Autrement dit, est-il légitime de vouloir fonder, comme Kjellén, un "système de politique fondé sur une conception purement empirique de l'Etat" ? Et quand bien même nous accepterions la nécessité de donner un fondement empirique à la politologie, nous faudrait-il alors choisir, comme Sprout l'a suggéré, "la géographie régionale comme socle de la science politique" 118 ? La première question prête à controverse et les sociologues y ont répondu par toute une gamme de "oui" et de "non" plus ou moins nuancés. Les politologues relevant strictement de l'école empiriste sans pour autant être géopoliticiens se sont rabattus sur les statistiques, la psychologie et d'autres modes d'observation. Pour l'essentiel, ce ne sont pas uniquement les lois du comportement politique qu'ils ont essayé d'établir, mais celles du comportement humain en général. La pertinence ou la fausseté de cette approche dépendra du devenir plus global de l'école empirique en sociologie. A l'inverse, les géopoliticiens ne prétendent pas embrasser la totalité des affaires humaines. Ils se contentent de postuler que la combinaison des données géographiques et politiques peut déboucher sur la formulation de certains principes de saine politique. Mais cela implique que l'on sache au préalable ce qu'est une saine politique. Il faut ici comprendre que la géopolitique n'est pas une science naturelle, pas même au sens où l'anthropogéographie peut être considérée comme une science naturelle. Pour l'auteur de ces lignes, la géopolitique, en tant que branche de la politique, relève des sciences morales.119 Comme l'a dit Rousseau dans l'Emile ou Traité de l'Education, "Qui envisagerait séparément la politique et la moralité ne comprendrait jamais rien à l'une ni à l'autre". Dans notre recherche des fondements d'une bonne polis , nous ne saurions faire de la géopolitique le "socle" de la politique, parce qu'elle est elle-même tributaire d'options philosophico-politiques; c'est la volonté et la raison humaines, avec les choix qu'elles posent, qui sous-tendent à la fois la politique et la géopolitique. Telle ou telle situation géographique ou géopolitique peut exercer une influence importante, mais plus importante encore est la façon dont nous concevons cette situation. Voici ce qu'écrit à ce sujet un grand historien : "Qu'un peuple vive sur une île n'a en soi aucun effet sur son histoire; ce qui compte, c'est la façon dont il conçoit sa position insulaire, soit qu'il voie la mer comme une barrière, soit qu'il l'envisage comme un vecteur d'échanges. En eût-il été autrement, cette position insulaire, en tant que donnée constante (c'est-à-dire comme "socle géopolitique" de la politique), eût exercé un effet constant sur son devenir historique -alors qu'en réalité, elle produira un premier effet si ce peuple ne maîtrise pas l'art de la navigation, un effet différent s'il le maîtrise mieux que ses voisins, un troisième effet s'il le maîtrise moins bien, et un quatrième si tout le monde a des avions." 120 La situation géopolitique peut conditionner certaines de nos idées et de nos valeurs, non en être le "socle"; elle n'est qu'une "matière première", utile ou non à notre conception de la politique et du bonheur. Ce n'est que lorsque nous avons défini notre idéal politique et moral que la prise en compte de la "matière première" géopolitique devient impérative. La situation géographique et la nature de notre pays influencent certes notre horizon politique, mais de façon plutôt passive. La compulsion à l'action intervient plus tard, après que cet horizon ait été approfondi et réfléchi dans le miroir de nos idées et de nos croyances.121 La géopolitique présente deux faiblesses. La première est la dichotomie consistant à mettre simultanément l'accent sur l'Erdgebundenheit et sur la volonté humaine. Cette dichotomie ne peut être levée que si nous acceptons d'une part l'incontournable permanence de notre relation à la terre, et si nous nous souvenons d'autre part que nous avons aujourd'hui le pouvoir de changer l'environnement auquel nous sommes liés. Il y aurait une grave erreur à s'impatienter des contradictions qui assaillent la géopolitique, comme toutes les autres sciences sociales, et à les passer par dessus bord avec les lumières qu'elles offrent. L'extraordinaire complexité des problèmes géopolitiques expose à de nombreux risques les chercheurs qui veulent les démêler, mais c'est là un magnifique défi, non un prétexte à tourner casaque. "Entre l'effroyable simplicité du déterminisme et l'aveu d'honteuse impuissance, il ne reste qu'un étroit chemin à l'approche raisonnée" , écrit Xavier de Planhol dans Le monde islamique, essai de géographie religieuse . En gardant à l'esprit que les faits ne doivent pas être trop promptement identifiés à des causes , et que certaines conditions essentielles d'un processus n'en sont pas nécessairement les forces directrices , nous devons nous appliquer à fournir une interprétation significative des interférences de la volonté politique et morale avec les limitations et les opportunités environnementales. Ce faisant, nous ne saurions nous satisfaire d'une explication statique; la relation entre l'homme et son environnement naturel est sujette à une évolution constante, parce que l'un comme l'autre changent. La tâche de la géopolitique est de "coller" à toutes les implications politiques de cette relation toujours fluctuante. La seconde faiblesse inhérente à la géopolitique est qu'elle peut être manipulée efficacement -parce qu'imperceptiblement- par les propagandistes. Des cartes dessinées pour servir une idéologie peuvent mettre en évidence tel élément et en masquer beaucoup d'autres. A vrai dire, les statistiques et diagrammes économiques peuvent être tout aussi fallacieux, mais l'effet d'un tract ou d'une affiche couverts de statistiques ou de diagrammes est nul en termes de propagande : peu attirants pour l'œil, ces documents sont de surcroît difficiles à comprendre et à mémoriser. Une affiche comportant une carte géopolitique, véridique ou manipulatrice, est au contraire attractive et offre les apparences de l'évidence. Les hommes ont appris à se défier des mots et des schémas, mais ils ne savent pas encore se méfier des cartes. La seule arme efficace contre la géopolitique propagandiste est l'éducation géopolitique. Plus nous étudierons et enseignerons les problèmes de géopolitique, moins nous serons menacés par la géopolitique de propagande et plus nous nous rapprocherons d'une géopolitique scientifique. Mais nous ne devons pas nous faire d'illusions : la géopolitique ne peut fournir de vérité objective qui nous épargnerait l'embarras des choix moraux et politiques. Elle sera toujours une science subjective122, ou plus exactement une science animée par une vérité philosophique et au service de cette vérité. La géopolitique contemporaine, comme la politique elle-même, n'est pas liée à une idéologie spécifique; mais à la différence de la géopolitique d'Aristote ou de Bodin, elle n'est jamais neutre; elle est toujours influencée et guidée par une philosophie politique, par une Weltanschauung incluant une théorie de la vraie relation homme-nature.
Traduit de l'Américain par Martin Motte. ________ Notes: R.G. Collingwood, The Idea of History , Oxford, Clarendon Press, 1946, pp.78-79 (c'est nous qui soulignons). P. Vidal de la Blache nomme cette identité de l'homme avec la nature "la conception de l'unité terrestre" (Principes de géographie humaine , Armand Colin, 1922, p.5). La même idée est solidement ancrée dans la pensée chinoise et japonaise. Il est intéressant de noter que la "conception de l'unité terrestre", pour l'essentiel, est également présente dans la pensée communiste (en dépit de son insistance soutenue sur la "conquête de la nature"). Les auteurs soviétiques théorisent "o materialnom edinstve mira" ("sur l'unité matérielle du monde"); cf. G.A. Gurev, O Vere v Besmertie Dushi , Moscou, Gospolitizdat, 1957, p.29. Dès lors que la théorie marxiste nie l'existence de tout élément spirituel ou intellectuel qui ne tire pas son origine première de la matérialité naturelle, ce n'est pas métaphoriquement ou partiellement que l'homme, pour le communisme, vient de la terre ("car poussière, tu retourneras en poussière" ); il est totalement de la terre, partie intégrante de la matière : une portion de la terre vient à la vie dans les espèces botaniques, zoologiques et humaine, et la relation de l'espèce humaine au reste de la terre s'apparente à la relation du Parti communiste avec l'humanité en général. L'espèce humaine, en tant que consciente, est la partie la plus évoluée du monde; comme telle, elle a le droit et le devoir de façonner, transformer et améliorer les éléments passifs et inconscients du monde. Ainsi, bien qu'intégralement de la terre, l'homme n'est pas déterminé par la terre. Il est au contraire celui qui la conquiert, et n'est déterminé que par ce qui lui permet cette conquête -c'est-à-dire le travail, les structures sociales de la production. Hettner déplorait "que seule l'histoire, et non la géographie, fût considérée comme le fondement scientifique de la politique" (Die Geographie, ihre Geschichte, ihr Wesen und ihre Methoden , Breslau, F. Hirt, 1927). Même constat chez le professeur américain E. Schnitzer : "Dans le passé, l'éducation des politiciens et des hauts fonctionnaires a été massivement juridique et historique; à l'avenir, les études géographiques doivent compter davantage dans leur formation" ("Geopolitics as an Element in Social Education", Harvard Educational Review , VIII, 1938, pp. 509-514). Voir les remarques similaires de K. Haushofer (Bausteine zur Geopolitik , Berlin, K. Vowinckel, 1928)et Kjellén (Der Staat als Lebensform , Leipzig, S. Hirzel Verlag, 1917). Kjellén écrit : "Ce livre représente une avancée substantielle vers le but que l'auteur, homme de science, a poursuivi avec une ténacité croissante depuis vingt ans maintenant : un système de politique fondé sur une conception purement empirique de l'Etat." Ratzel, dans Erdenmacht und Völkerschicksal , Stuttgart, A. Kröner, 1940, pp.229-230, cite l'étude de Turner, The Significance of the Frontier in American History , comme un modèle d'analyse de la relation entre l'histoire et l'environnement naturel. Bien sûr, la géopolitique contemporaine ne peut limiter ses vues à ce qu'il est convenu d'appeler l'environnement naturel; elle doit envisager la politique dans sa relation à la totalité des facteurs complexes analysés par la géographie moderne : géographie historique et économique, humaine et physique, régionale et spatiale (ou systématique). Harold H. Sprout, "Political Geography as a Political Science Field", American Political Science Review , XXV (1931), p. 440. E.A. Walsh fait à la géopolitique d'Haushofer le reproche majeur d'avoir divorcé de la philosophie morale. La Geopolitik est dès lors devenue "la politique d'une conception purement immanente de l'existence. C'est l'aboutissement logique du double processus de sécularisation de l'esprit et des institutions culturelles, de l'effort scientifique pour émanciper la pensée de toute obligation morale et de tout contrôle spirituel" ("Essay on Geopolitics : Origin, Meaning and Value", in The Political Economy of Total War , Washington, D.C., School of Foreign Service, Georgetown University, 1942, p.109). Un géographe, G. Taylor, a soutenu le point de vue contraire. Il renverse l'ensemble de la question : il ne s'agit pas d'utiliser à des fins prédéfinies certaines données géographiques objectives, mais de savoir tirer des solutions morales d'une étude scientifique de l'environnement. En découvrant le "dessein universel" de la nature, nous pouvons tenter de "fonder les préceptes de liberté et d'humanité sur des déductions géographiques réelles" ("Geopolitics and Geopacifics", in Griffith Taylor, éd., Geography in the Twentieth Century , 3e éd., New York Philosophical Library, 1957, p.606). Il est à peine besoin de dire que bien peu de philosophes politiques accepteraient la façon dont Taylor pose la problème de la moralité politique. Mais cela ne le dérange guère : il l'a même prévu. "Je ne crois pas que mes idées sur la géopolitique de la paix trouveront l'audience qu'elles méritent avant 1976" (p. VI). R.G. Collingwood, The Idea of History , op. cit. p.200. Les côtes du Chili sont étendues et irrégulières comme celles de la Norvège, et pourtant les Chiliens ne sont jamais devenus les Vikings des Amériques. "Les Phéniciens, les Grecs et les Romains ont vu la Méditerranée comme un trait d'union entre eux et les autres peuples, mais les Aztèques ont conçu leur Méditerranée -la mer des Caraïbes- comme une barrière les séparant des autres peuples. Les Khazaks, établis depuis des siècles sur les rives de la Caspienne et de la Mer Noire, se sont rarement aventurés sur leurs eaux; les Varègues, nouveaux venus dans cette même contrée, bâtirent en peu de temps une flotte imposante" (Ladis K.D. Kristof, "Political Laws in International Relations", Western Political Quarterly , XI (1958), pp.603-604). Voir Ratzel, Erdenmacht und Völkerschicksal , op. cit. p.247. Voir à ce sujet K. Haushofer, Geopolitik des Pazifischen Ozeans , Berlin, K. Vowinckel Verlag, 1924, p.356.
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