LE
“CROISEUR DE BATAILLE” : MYTHE
OU REALITE ?
François
Emmanuel BRÉZET
L'étude du développement
de la Marine impériale allemande des années 1890 à 1914 montre
que la "question des croiseurs", "Kreuzerfrage",
a fait l'objet d'un débat constant et souvent passionné.
Une autre caractéristique apparaît
lorsque l'on approfondit davantage la question : d'une décennie
à l'autre le débat, sans rien perdre de son caractère émotionnel,
change en fait d'objet.
Les années 1890 à 1897 sont
caractérisées par le débat sur la place qu'il convient de
donner aux croiseurs dans la Flotte future. C'est la grande époque
de la querelle entre les tenants d'une Flotte de croiseurs destinée
à montrer le pavillon, soutenir les intérêts allemands à l'étranger
et en temps de guerre à conduire une guerre au commerce (Kreuzerkrieg),
et ceux d'une Flotte de combat (Schlachtflotte) dont l'épine
dorsale serait constituée par des escadres de bâtiments de
ligne, destinées à disputer à l'adversaire potentiel, sinon la
maîtrise des mers, objectif trop ambitieux pour une marine de 2e
rang, tout au moins, à assurer le minimum de liberté d'action
indispensable.
En février 1896, par exemple, en
réponse à une interpellation en Commission spécialisée du
Reichstag sur des rumeurs de plan en préparation pour la Flotte,
le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Marshall von
Bieberstein, tout en démentant ces rumeurs, n'en concédait pas
moins qu'existait un besoin de nouveaux croiseurs et déclarait
explicitement que ce besoin "ne repose pas sur une
modification de notre politique étrangère ou des événements récents,
mais se développe organiquement à partir de l'accroisse-ment de
nos intérêts outre-mer" 1.
L'argument
de la protection des intérêts maritimes (See-Interessen) ne
manquera pas d'être repris, mais l'arrivée en juin 1897 de
l'amiral Tirpitz à la direction du secrétariat d'Etat à la
Marine, le Reichsmarineamt (RMA) va clore le débat au
profit de la Flotte de combat.
Dès 1894, alors qu'il n'était
encore que capitaine de vaisseau et chef d'état-major du
commandant en chef de la Flotte, l'amiral von Der Goltz, Tirpitz
avait proposé dans la directive n° IX (Dienstschrift IX)
de ne plus construire désormais à la place des quatre
"classes" précédentes que deux classes de croiseurs :
- Les croiseurs d'un tonnage supérieur
à 6 000 tonnes, fortement armés et protégés, qualifiés
de "Grands Croiseurs", Grosse Kreuzer ;
- Les croiseurs d'un tonnage
compris entre 2 000 et 3 000 tonnes, non protégés,
qualifiés de "Petits Croiseurs", Kleine Kreuzer.
Le commandement en chef de la
Marine (Okdo) reprenait en 1897 cette idée à son compte et
demandait un développement rationnel de ces deux types et la
construction de bâtiments utilisables, aussi bien dans les eaux métropolitaines,
qu'outre-mer2. Comme Tirpitz
l'expliquera plus tard cette simplification répondait déjà à
un souci de réduction des coûts par une rationnalisation
industrielle3.
Au fil de l'évolution que nous
allons maintenant décrire, les "grands croiseurs"
deviendront "croiseurs-cuirassés" puis "croiseurs
de bataille", mais, dans la Marine impériale allemande, ils
garderont toujours l'appellation de "grand croiseur"
(G.C.). Nous resterons donc fidèles à cette terminologie.
Le Dienstschrift IX avait
mis l'accent sur la mission principale d'éclairage (Aufklärung),
dévolue aux croiseurs, et défini les contraintes qu'elle
imposait :
Les bâtiments de la Force d'Eclairage,
partie intégrante de la force de combat de la Flotte, feraient
toutefois défaut, parce que détachés, au moment de la bataille
décisive (Entscheidungsschlacht), d'où la nécessité de
limiter leur nombre.
Ils devaient cependant être
suffisamment puissants pour ne pas être refoulés par les
"Forces de sûreté" adverses.
D'où la nécessité des deux
types de bâtiments déjà évoqués :
- Le Grand Croiseur qui
fournit la puissance de combat ;
- Le Petit Croiseur qui
fournit le nombre nécessaire au groupe.
Le grand croiseur devait posséder
une vitesse supérieure au bâtiment de ligne (capacité
d'esquive) et un rayon d'action supérieur d'un tiers à celui-ci.
Bien qu'il ne soit pas envisagé qu'il puisse tenir tête à ce
dernier, son armement, de calibre inférieur à celui du B.D.L.,
devait cependant lui permettre de se défendre honorablement en
cas de mauvaise rencontre.
Le Denkschrift de juillet
1897, soumis par Tirpitz au Kaiser, désignait l'Angleterre comme
l'adversaire le plus dangereux sur mer, pour l'Allemagne, et en
tirait les conséquences en ce qui concernait l'état des forces,
les classes et types de bâtiments nécessaires et leur mode
d'emploi 4.
Si les bâtiments de ligne
devaient être aussi nombreux que possible, la signification des
"Forces d'Eclairage" diminuait de beaucoup contre des
forces ennemies, dont on s'attendait à ce qu'elles pénètrent,
de toute façon, dans les eaux territoriales allemandes.
Pour ce qui est plus particulièrement
du "grand croiseur", "il ne faut pas investir
trop de capital et de personnel, il faut au contraire le choisir
le petit possible. Le "grand croiseur" doit cependant
avoir la capacité de tenir bon (Kraft zu stehen) et pour
cela posséder un certain degré des qualités propres à un bâtiment
de ligne (Linienqualität), ce
qui ne signifie pas que le G.C. doit être capable d'être placé
dans la ligne de notre flotte de combat".
Si une concentration de plusieurs
groupes d'éclairage, (composés en général de deux G.C. et deux
ou trois P.C.) est envisageable, "c'est
une orientation fausse que d'organiser les groupes d'éclairage en
division de combat".
Les principes valaient tout aussi
bien pour les bâtiments destinés à l'outre-mer, construits à
l'identique, en assumant le risque que ces bâtiments puissent
tomber occasionnellement sur plus fort qu'eux : Tirpitz
reprenait l'idée énoncée par les premiers chefs de l'Amirauté
impériale, Stosch et Caprivi, que, de toute façon la décision
finale serait acquise sur le champ de bataille principal (Hauptkriegsschauplatz).
Les exposés des motifs des lois
sur la Flotte reprendront l'essentiel de cette argumentation, dont
on peut dire que, jusqu'en 1906 tout au moins, elle constituera le
fondement même de la définition de ces types de bâtiments.
Si les principes sont restés
intangibles, cela ne signifie pas, pour autant, que le type soit
resté immuable, comme nous le verrons lorsque nous examinerons de
plus près les différentes constructions.
Il y avait à cela une raison
fondamentale : la nécessité de ne pas se laisser refouler
de sa mission d'éclairage par les forces de sûreté adverses
exigeait de pouvoir disposer de bâtiments d'une puissance de
combat équivalente, sinon supérieure.
La Marine impériale était, dès
lors, bien obligée de suivre l'évolution que connaissait dans
les marines étrangères, le "croiseur-cuirassé" ;
c'est à dessein que nous utilisons cette fois
l’"appellation internationale" de ce type de bâtiment.
*
* *
Il est temps d'examiner
maintenant les réalisations de la Marine impériale allemande des
années 90 et des premières années du siècle suivant. (cf.
annexe A. Caractéristiques des bâtiments).
Le croiseur de 2e classe Kaiserin
Augusta, lancé en 1892, inaugurait, en quelque sorte, bien
qu'il n'en portât pas encore l'appellation, la lignée des
"grands croiseurs". La confusion qui régnait au sein même
de la marine, dans les programmes, fait qu'il faudra attendre
1898-1899 pour voir entrer en service la série des cinq croiseurs
de 2e classe, de la classe Hertha : Victoria
Louise, Hertha, Freya, Vineta, Hansa. Il ne s'agissait encore
que de "croiseurs protégés", pourvus seulement d'un
pont cuirassé.
Le croiseur de 1ère classe Fürst
Bismarck (figure n° 1) en construction de 1895 à
1900, signe encore des temps, inaugurait pour sa part la série
des véritables "croiseurs-cuirassés". C'était, pour
son époque, un bâtiment bien armé et bien protégé.
Sa construction, à peine commencée,
le R.M.A., dirigé encore par l'amiral Hollmann, réalisait que le
prix prévu (19 millions de Marks) n'était guère éloigné de
celui d'un bâtiment de ligne et n'aurait jamais permis de réaliser
la construction du nombre de bâtiments envisagé. C'était encore
l'époque où la préférence était donnée à une Marine
comprenant un grand nombre de croiseurs.
Une note de juin 1896 qui reçut
l'agrément du Kaiser, proposait de construire des croiseurs
cuirassés plus petits5. La décision
avait donc été prise avant la prise de fonction de Tirpitz, ce
que l'intéressé ne manquera pas de rappeler à son impérial maître,
quand celui-ci se
Figure n° 1
FURST BISMARCK
plaindra que l'on n'ait pas
continué à construire des grands croiseurs du type Fürst
Bismarck 6.
Le R.M.A. va alors développer un
grand croiseur, intermédiaire en quelque sorte entre le Fürst
Bismarck et la classe Hertha, ce sera le Prinz
Heinrich.
Le nouveau secrétaire d'Etat,
Tirpitz, va continuer dans cette voie, en s'en tenant strictement
aux principes qu'il avait énoncés, et qu'il ne manquera pas de
rappeler.
Pour donner aux grands croiseurs
la marge de vitesse sur le bâtiment de ligne, estimée
indispensable, l'accent va être mis, pour les bâtiments suivants :
Prinz Adalbert, Friedrich Carl, Roon, Yorck, sur
l'augmentation de la puissance machine, acquise grâce aux progrès
techniques dans ce domaine et à l'affinement des formes de
coques, permise par la mise en pratique des essais de remorquage
de maquette, à la Spezzia d'abord, au centre de Bremerhaven
ensuite.
Les puissances machines
passaient, pratiquement sans augmentation de poids, de 16 000
à 20 000 c.v., les vitesses de 19 à 21 nœuds.
La vitesse d'un bâtiment est
fonction notamment de la finesse de coque donc en particulier de
sa longueur, or la Marine allemande devait compter avec une
contrainte, qui lui était propre, la longueur des écluses du
port de Wilhelmshaven. C'est pour cette raison que, en 1901,
Tirpitz avait refusé la proposition de son Etat-Major de porter
à 23 nœuds. la vitesse des grands croiseurs, il aurait fallu
pour cela dépasser la longueur permise. Jusqu'au grand croiseur Yorck
cette longueur ne dépassera pas 127 m.
En 1903 la division des Affaires
générales (A) du R.M.A. à qui incombait la conception générale
des bâtiments, demandait un réexamen complet du problème7.
L'augmentation générale de la
vitesse des bâtiments de ligne, l'évolution de la construction
des croiseurs cuirassés vers des bâtiments plus rapides et mieux
armés (Monmouth, Devonshire anglais, Desaix, Jules
Ferry français), nécessitaient en fait, simultanément, un
accroissement de la vitesse (23 noeuds), de l'armement (14 x 17 cm
comme artillerie secondaire) et de la protection (ceinture cuirassée
de 150 mm).
Le R.M.A. se retrouvait en fait,
placé devant le problème de 1896 : le prix estimé du
nouveau G.C. (24 Millions de Marks) serait 7 M. au dessus du précédent.
1 million au dessus de celui du bâtiment de ligne en
construction. Unmöglich !... c’est une impossibilité !
L’annotation marginale de Tirpitz était caractéristique de la
ligne de conduite qu’il avait maintenue jusque-là.
La division de construction (k)
établissait sur ses instructions un contre-projet. Le secrétaire
d’Etat imposait son point de vue en arguant du fxait qu’il
convenait de "prendre en compte le développement général
de la flotte... Sous ce point de vue ce serait une erreur de
construire un G .C. trop cher" 8.
La question de l’armement
principal donnait lieu, pour sa part, à un vif débat.
L’empereur demandait que l’on revînt à l’artillerie de 24
cm (4 x 24 cm) pour avoir un bâtiment "fit for the
line". La division (A) ayant démontré que compte tenu
du plus grand nombre de pièces installables et de la cadence de
tir plus élevée (trois coups/minute au lieu de deux)
l’artillerie de 21 cm "délivrait une bordée" d’un
poids double de celui délivré par l’artillerie de 24 cm, le
principe du maintien du calibre de 21 cm était accepté, mais
Sa Majesté demandait que le nombre de pièces soit porté au
minimum à dix, pour faire face notamment aux croiseurs cuirassés
anglais du type Duke of Edinburgh et Warrior (6 x 24
cm)9.
Tirpitz avait, pour sa part, émis
une opinion qui mérite d’être relevée : il acceptait de
renoncer à un demi-noeud de vitesse pour renforcer l'armement,
car disait-il, il fallait bien suivre l'évolution déclenchée
par l'Angleterre et commettre en quelque sorte "la même
erreur qu'eux". Il ne saurait par contre être question
de donner au G.C. les capacités d'un bâtiment de ligne, les coûts
étant hors de proportion. Si un groupe de G.C. pouvait être amené
à soutenir un combat contre des Bâtiments de Ligne, cela ne
signifiait pas pour autant qu'ils aient vocation à être incorporés
dans la ligne (fit for the line) 10.
Tirpitz va réussir à faire
admettre son point de vue à l’empereur 11.
- Bien qu'il soit douteux que les
Anglais soient sur la bonne voie, l'armement principal sera
renforcé mais limité cependant à 8 x 21 cm ;
- Les progrès techniques
accomplis encore dans le domaine de la construction des machines
permettaient d'accroître la puissance de 3 000 c.v., pour un
accroissement restreint de poids ;
- La conjoncture économique étant
favorable, la décision de donner à construire, non pas un, mais
deux bâtiments, à des chantiers privés, en mal de commande, (A.G.
Weser - Blohm et Voss) permettait enfin
d'obtenir des prix plus favorables.
C'est ainsi que fut prise la décision
de construction des deux G.C. "C" et "D"
(figure n° 2) (Scharnhorst - Gneisenau), qui devaient
être en principe les deux derniers G.C. autorisés par la loi
navale de 1900.
La cadence de tir de l'artillerie
de 21 cm devait apporter la preuve de son effet destructeur, en
novembre 1914, à la bataille du "Cap Coronel". (A) ne
s'était pas fourvoyé dans ses évaluations...
L'intervention de l'Empereur sur
la définition de l'armement du G.C. "C" n'était pas le
fait du hasard : la Marine impériale était "sa
marine", ce n'était pas par pure anglomanie, qu'à l'exemple
de la Marine britannique, le nom des bâtiments était précédé
du sigle S.M.S. "Seine Majestät Schiff", c'était
"ses bâtiments". L'étendue de ses connaissances, de sa
compétence même, avait été signalée par nos attachés navals
à Berlin, avec lesquels il affectionnait de discuter, aussi bien
des problèmes techniques que des problèmes tactiques12.
Tous les projets de bâtiments lui étaient soumis, il en
discutait les caractéristiques, l'esquisse retenue était celle
revêtue de sa propre signature (genehmigt
durch Seine Majestät).
Les discussions autour du
"croiseur-cuirassé" avaient réveillé sa dilection
ancienne pour les croiseurs, qu'il n'avait abandonnée qu'à
contre-coeur en 1897, et il n'était pas dans son tempérament de
rester à l'écart d'un débat qui prenait une forme de plus en
plus publique .
En 1901 un ingénieur des
constructions navales, l'Oberbaurat Otto Kretschmer, avait fait
paraître dans la très officielle Marine Rundschau (n° 6),
un article dans lequel il tirait, d'une étude savante des coûts
et de l'efficacité au combat du bâtiment de ligne et du
croiseur-cuirassé, la conclusion que d'un point de vue économique
la construction de croiseurs-cuirassés était très défavorable.
Il pronostiquait en outre que la tendance observée d’un
renforcement des calibres (déjà !) entraînerait, nécessairement,
celle d’un renforcement des ceintures cuirassées. Cet article
passa quelque peu inaperçu...
Figure n° 2
GROSSE KREUSER C
und D
Il n'allait pas en être de même
avec celui que l'Empereur avait résolu, pour sa part, de faire
publier en 1904, sous un pseudonyme dans la Marine Rundschau 13.
Le R.M.A. avait essayé, en vain, de le dissuader de le faire paraître :
l'accent mis par l'Empereur sur la puissance de combat au détriment
de la vitesse et du rayon d'action ne correspondait pas à sa
conception. Mais il redoutait surtout la polémique que cet
article déclencherait, et qu'il déclenchera aussi bien dans les
différents cercles de marins que de "laïques"14.
Tirpitz va répliquer à sa manière
c'est à dire dans une série de notes et de mémoires15
que nous ne pouvons que résumer :
- Il revenait pour sa part sur
l'importance de la marge de vitesse, garantie de la "capacité
d'esquive" du G.C., et insistait surtout sur le fait que
vouloir établir une compétition entre B.D.L. et G.C. représentait
une erreur de principe et conduirait à des coûts insupportables.
- Il craignait surtout qu'un débat
sur les "types de bâtiments" ne vienne se greffer de façon
inopportune, sur le débat parlementaire prévu pour l'Amendement
de 1906, par lequel il comptait bien faire réinscrire à
l’"existant" de la Flotte les six G.C. pour
l'outre-mer, refusés en 1900 par le Reichstag.
- Il mettait enfin l'accent sur
le fait que, compte tenu de la capacité de l'outil industriel
(chantiers - personnel qualifié surtout), la Loi navale n'avait
pu être exécutée au rythme prévu que parce que l'on avait su
se limiter à la construction de trois types bien définis de bâtiments :
B.D.L. G.C. - P.C.
La question des types, Typenfrage,
fournissait malheureusement à l'Empereur l'occasion de s'immiscer
dans un processus dont il se sentait exclu. Il était en outre réellement
convaincu que la tendance à l'augmentation de vitesse des B.D.L.,
ne permettrait plus de "tenir" la marge de vitesse, nécessaire
au croiseur-cuirassé. Il en arrivait ainsi à définir un nouveau
type de bâtiment, qu'il qualifiait de "bâtiment de ligne
Rapide", "Schnelles Linienschiff", doté de
la capacité d'être intégré dans la sacro-sainte
"ligne" (fit for the line) ...
La visite qu'il avait rendue en
avril 1905 à la Marine italienne à Brindisi et où lui avait été
présenté le projet des futurs B.D.L. de la classe Regina
Elena (huit canons de 30,5 cm - 22 noeuds) n'avait pu que le
conforter dans son opinion16.
C'est en vain que Tirpitz avait
tenté de faire valoir que les problèmes d'une "marine méditerranéenne"
n'étaient pas les mêmes que ceux d'une "marine océanique"17.
La division constructions K, devait mettre à l'étude un projet répondant
à ses désirs18. L'Empereur lançait
même un concours entre les chantiers navals sur la réalisation
d'un tel bâtiment. Les caractéristiques données par la marine
anglaise à ses croiseurs cuirassés des classes Warrior et
Minotaur apportaient encore de l'eau au moulin impérial :
"La période que j'ai annoncée est arrivée : il y
aura des B.D.L. lents qui sont des bâtiments de combat à l'état
pur et des B.D.L. rapides, avec une marge de vitesse de trois
noeuds" 19.
Tirpitz n'en restait pas moins
fidèle à la ligne qu'il s'était tracé 20:
- Le déplacement du futur B.D.L.
resterait soumis à la contrainte apportée par les fonds du canal
reliant la Baltique à la mer du Nord, son artillerie principale
serait toutefois portée à 8 x 28 cm (contre 4 x 28 cm pour le
type précédent).
- Le tonnage du G.C. serait porté
à 13 500 tonnes, ce qui ne permettrait pas d'installer
autant de pièces de 21 cm que souhaité.
- Quant au B.D.L. rapide
son prix de 25 millions de Marks rendait sa réalisation
impossible. Le Reichstag ne l'aurait pas accepté. Le refus
pouvait mettre en cause l'ensemble de la loi sur la Flotte ce qui
eût été, comme l'écrivait Tirpitz : "Lâcher
un bon héritage, pour un plat de lentilles".
C'est donc sur ce fond de polémique
que la division construction "K" va devoir mener l'étude,
conduite de façon simultanée, du"B.D.L. 1906" et du
G.C. "E"21.
Pas moins de onze projets seront
élaborés pour le G.C."E". (figure n° 3). La
vitesse était fixée à 23,5 nœuds, les déplacements s'échelonnaient
entre 12 700 tonnes et 14 400 tonnes.
Figure n° 3
GROSSE KREUSER E
Pour l'artillerie principale, le
calibre de 24 cm ayant été définitivement écarté, faute de
disposer d'un matériel suffisamment développé22,
le choix était entre 8 à 12 canons de 21 cm.
Pour l'artillerie secondaire, le
canon de 15 cm à cadence de chargement rapide avait été préféré
au 17 cm : ce canon deviendra l'arme de défense contre les
torpilleurs, aussi bien pour le B.D.L. que pour les G.C.
Notons enfin qu'une proposition
de remplacer l'artillerie de 21 cm par 8 canons de 28 cm
n'avait pas été retenue, en raison des délais qu'imposerait la
modification importante, qu'elle entraînerait pour la structure
du bâtiment23.
Les spécifications du G.C.
"E" étaient finalement arrêtées en juin 190624.
La solution de 12 pièces de 21 cm, en six tourelles doubles,
disposées comme les tourelles de 28 cm du B.D.L. 1906 ( deux
axiales - quatre latérales), avait fini par prévaloir.
Avec son déplacement, qui
atteindra finalement 17 500 tonnes en pleine charge, son
armement, sa ceinture cuirassée de 180 mm (à la partie la plus
épaisse), sa vitesse de 25 noeuds, son coût de 28 millions de
Marks, le Blücher était un bâtiment qui aurait pu être
considéré comme parfaitement réussi et qui aurait dû être le
chef de file de la lignée des 6 G.C., destinés en principe à
l'outre-mer, que le R.M.A. avait fait voter par le Reichstag en
complément de la loi navale de 1900 (amendement de 1906). Le
destin allait en décider autrement....
La décision de l'Amirauté
anglaise de construire le Dreadnought avait en fait ouvert
ce qui peut être considéré à juste titre comme une ère
nouvelle dans la construction navale mondiale. Cette décision n'était
en aucune façon motivée par un désir de réplique aux lois sur
la Flotte allemande, les historiens anglais les plus qualifiés en
conviennent25.
L'idée du "All Big Gun
Ship" était dans l'air (cf. les projets italiens déjà
évoqués), la Royal Navy ne pouvait prendre le risque de
laisser à d'autres l'initiative. Nous ne referons pas ici
l'historique de la gestation du Dreadnought, nous
contentant de renvoyer à l'ouvrage très complet de Siegfried
Breyer26, nous rappellerons
seulement que le projet définitif sera arrêté fin 1904 et que
le bâtiment mis sur cale en octobre 1905, sera lancé, dans un délai
record, en février 1906. Nous nous étendrons davantage sur le
processus, moins connu, suivi par la Marine allemande.
Le R.M.A. travaillait, pour sa
part, depuis le début de l'année 1904 sur les "B.D.L.
1906" destinés à succéder aux B.D.L. de la classe Deutschland.
Le bâtiment était initialement prévu avec un déplacement de 14 000
tonnes et une artillerie secondaire renforcée, les pièces de 15
cm devant être remplacées par du 24 ou du 21 cm27.
En décembre 1904, la décision
s'orientait vers le choix d'une artillerie secondaire de 12 pièces
de 21 cm28, l'artillerie
principale restant inchangée (4 pièces de 28 cm).
En mars 1905, était mis à l'étude
un projet comportant une artillerie principale renforcée : 8
pièces de 28 cm (2 tourelles doubles axiales - 4 tourelles
simples latérales)29. Le déplacement
était toutefois limité à 15 600 tonnes ; la Marine
allemande possédait, pour ses cuirassés, une contrainte du même
type que celle qui existait pour ses G.C. et qui tenait à la
capacité des écluses du canal reliant la Baltique à la Mer du
Nord.
En septembre 1905, Tirpitz
prenait la décision de s'affranchir de ces contraintes, aussi
bien pour le G.C. comme nous l'avons déjà vu, que pour le B.D.L.,
et donnait l'ordre de travailler sur un projet de B.D.L. d'un déplacement
de 18 000 tonnes et armé de 12 pièces de 28 cm (2 tourelles
doubles axiales, 4 tourelles doubles latérales)30,
qu'il faisait avaliser par l'Empereur31.
Mis sur cale en 1907, le Nassau
sera lancé en 1908 et achevé fin 1909 (figure n° 4).
Le "Committee on
Design" qui travaillait sur le projet du Dreadnought
avait reçu également mission d'étudier celui d'un
croiseur-cuirassé de conception entièrement nouvelle : armé
d'une artillerie de même calibre que le Dreadnought, il
devait être capable de filer 25 nœuds. Le bâtiment mis sur cale
en avril 1906 sera lancé en avril 1907.
L'Invincible représentait,
en fait, une mutation encore plus importante. Il ne se distinguait
pas seulement de ses prédécesseurs, les croiseurs-cuirassés des
classes Warrior ou Minotaur par sa caractéristique
de "All Big Gun Ship", son armement puissant et
son
Figure n° 4
déplacement plus
important : son emploi tactique répondait à un concept
nouveau.
Outre les deux missions
traditionnelles d'éclairage et de chasse aux croiseurs ennemis,
les bâtiments de cette classe recevaient une troisième mission :
"ordonnés" en division, comme les B.D.L., ils devaient
constituer une aile rapide de renforcement de la ligne de bataille
principale. Ils étaient donc destinés à intervenir de façon décisive
dans la bataille en enveloppant la ligne ennemie pour la
contraindre au combat si elle cherchait à s'y dérober. C'est
pour cette raison que leur avait été attribuée, dans la marine
anglaise, l'appellation de "croiseur de bataille" (Battle
Cruiser) et qu'ils étaient destinés à constituer la "Battle
Cruiser Fleet".
La conception de l’Invincible
avait été enveloppée d'un voile de secret encore plus épais
que celui du Dreadnought. Les premières informations sur
ses caractéristiques commencèrent vraiment à filtrer vers juin
1906.
L’Invincible représentait
un nouveau défi d'autant plus sérieux, que les mêmes sources
d'informations, le capitaine de vaisseau Coerper, attaché naval
allemand à Londres notamment, laissaient entendre que l'Amirauté
britannique pourrait renforcer l'armement des trois premiers bâtiments
de série du type Dreadnought.
S'il entendait s'en tenir à la nécessité
reconnue de construire des bâtiments "au moins équivalents
à ceux des nations rivales" 32,
le R.M.A. se trouvait alors confronté à une double décision :
- Il lui fallait envisager pour
1907 un B.D.L. plus important
- Il lui fallait décider s'il
convenait ou non de définir également un nouveau G.C.pour 1907,
alors que les caractéristiques du Blücher venaient à
peine d'être ratifiées.
L'étude de la correspondance
interne échangée permet de se faire une idée de l'extrême
diversité des problèmes que posait cet accroissement des types (Typensteigerung)
et des objections qu'il soulevait 33.
L'accroissement des types ne se
justifiait, que si les Anglais en projetaient réellement un.
Comme l'écrivait Tirpitz : "Un
tel pas ne se justifie que si nous suivons les Anglais. Il ne faut
ni tirer, ni rester en arrière."
Les débats aux Communes
montraient que certains députés anglais déploraient le coup
d'envoi donné à la construction de Flottes plus modernes, le
gouvernement libéral anglais pourrait renoncer au programme mesuré
adopté, pour des motifs économiques, ou risquerait d'être
renversé, ce qui ne serait pas favorable à l'Allemagne.
Des déplacements de bâtiments
plus importants seraient aussi difficiles à justifier vis à vis
du Reichstag et la Marine pourrait essuyer un refus, ce qui ne lui
était plus arrivé depuis le vote des Lois navales.
La réalisation d'un nouveau
B.D.L. en retarderait la mise en construction.
La crainte de trop
"anticiper" sur les réalisations britanniques, un
cocktail subtil de préoccupations de politique et extérieure et
de considérations techniques et financières, vont conduire aux décisions
suivantes :
- on reportera à 1908
"l’accroissement de type" pour le B.D.L. On renoncera
donc, comme cela avait été envisagé initialement, à introduire
le calibre de 30,5 pour 190734.
Il y a à cela, outre les économies, une excellente raison :
le souci d'homogénéité des divisions constituées par 4 B.D.L.
(2 B.D.L. étaient construits par an).
- pour le G.C., le R.M.A. va, par
contre, commencer à travailler sur le projet suivant :
* artillerie principale de 28 cm
(8 pièces si possible)
* artillerie secondaire du G.C.
"E" (15 cm)
* déplacement pas supérieur à
celui du Nassau
* prix pouvant être équivalent
à celui du Nassau
* vitesse 25 nœuds
* protection renforcée par
rapport G.C. "E", autant que le coût le permettra35.
Le processus de construction du
G.C. "F", le von Der Tann,
qui sera le premier "croiseur de bataille" allemand,
encore qu'il n'en portera, comme nous l'avons déjà dit, jamais
l'appellation, était de la sorte engagé.
L'amiral Heeringen, chef de la
division A, relevait dans une note sur le "Développement des
B.D.L.et des G.C." du 30 août 1906 le "pas
gigantesque" accompli par l'Angleterre avec les trois Invincible
construits à l'évidence pour participer au combat de la Flotte :
"L'Angleterre franchit un pas en faveur duquel A s'était
exprimé ces derniers temps de façon répétée. L'objectif
principal d'utilisation du G.C. se trouve, encore plus dans notre
petite Marine que dans l'anglaise, dans la participation à la
bataille décisive (Entscheidungsschlacht) dans laquelle,
rassemblés en divisions, ils renforcent notre propre ligne aux
extrémités, où ils essaient d'envelopper les extrémités de la
ligne ennemie" 36.
Pour les caractéristiques,
"A" estimait cependant que le G.C. ne pouvait avoir le même
armement et la même protection que le B.D.L. et filer 3 noeuds de
plus, car cela mènerait à des déplacements exagérés. Il préconisait
donc, pour l'artillerie principale une diminution du nombre des pièces
ou du calibre, voire les deux. Sa préférence allait à 8 pièces
de 28 cm. Quant à la protection, elle devait, par rapport au
B.D.L., être diminuée de 10 % seulement à la flottaison,
de 20 % ailleurs.
Ce faisant, la Marine allemande
se gardait bien d'adopter la solution de la Marine anglaise qui,
pour disposer sur les Invincible du calibre de 30,5 cm,
avait conservé la protection du Warrior (ceinture cuirassée
de 152 mm seulement).
La note de Tirpitz du 4 septembre
1906, reprenait l'essentiel des propositions de A :
- artillerie principale de 8 pièces
de 28 cm (2 tourelles doubles axiales - 4 tourelles simples latérales),
- déplacement et coût équivalents
à celui du Nassau,
- vitesse du Blücher
protection la plus renforcée possible par rapport au Blücher
(qui avait déjà une ceinture cuirassée de 180 cm)
- turbine dans la mesure du
possible37.
Pour ce qui est de la turbine, la
marine allemande accusait un net retard par rapport à la marine
anglaise, les expérimentations, menées sur le petit croiseur Lübeck,
n'étaient pas achevées, la dépendance technologique était en
outre totale à l'égard de la firme anglaise Parsons 38.
La vitesse n'étant pas un paramètre
juge critique pour le B.D.L. Nassau, la turbine n'avait pas
été retenue, la nécessité de disposer par contre pour le G.C.
d'une puissance élevée, pour tenir la vitesse recherchée, ne
donnait guère d'autre choix, que de tenter, ce qui était encore
une "impasse technique".
A la réunion du R.M.A. du 19
septembre l90639 Tirpitz avait
posé en quelque sorte la "question de confiance" :
Fallait-il, oui ou non, suivre l'exemple de l’Invincible ?
Le chef de la division
Construction K, l'amiral von Eickstedt, y était opposé : le
problème de la turbine ne lui paraissait pas suffisamment éclairci ;
l'artillerie et la protection du Blücher (ceinture de 180
mm) étaient bien suffisants contre l’Invincible. il
rappelait surtout les objections, qu'il avait déjà formulées
concernant le "B.D.L. 1906" : il était erroné de
construire de gros bâtiments, aussi longtemps que le problème de
la protection de ces coques contre les torpilles et les mines n'était
pas résolu, or on attendait toujours les résultats des expérimentations
d'explosions sous-marines, qui avaient été ordonnées.
Pour Tirpitz, par contre, les
objections, techniques, qu'il ne contestait pas, devaient céder
le pas devant les considérations politiques : il existait
encore dans l'opinion publique une ambiance (Stimmung)
favorable au développement de la puissance maritime ; le
Reichstag par ailleurs se montrerait mieux disposé, cette année,
à accepter l’"accroissement de type" que l'année
suivante, où il siègerait pour sa dernière session avant sa réélection.
Il trancha donc en faveur de l’"accroissement de
type".
La priorité donnée à des
considérations d'ordre politique est caractéristique de l'époque.
L’"agitation", par des moyens appropriés, de
l'opinion publique et des milieux politiques avaient été un des
leviers du "Plan Tirpitz". Ce moyen commençait à se
retourner contre son inspirateur, dans la mesure où il ne
permettait plus d'éluder certains choix.
La division K avait présenté
cinq projets. L'Empereur avait d'abord donné son accord au projet
qui comportait une disposition de l'artillerie comportant deux
tourelles doubles axiales et deux tourelles latérales symétriques40.
Tirpitz fera finalement adopter à la réunion du 7 novembre 190641
"la disposition en diagonale" des tourelles latérales
choisie pour l’Invincible. Cette disposition permettait
d'avoir les 8 pièces "battantes" de chaque bord. (Elle
sera adoptée pour les B.D.L. quand la décision sera prise de
passer au calibre de 30,5 cm : elle permettait de réduire de
12 à 10 le nombre de pièces sans diminuer le "poids"
de la bordée).
Lors de la réunion du 14 février
1907, ce sont essentiellement des dispositions améliorant le
compartimentage (cloison, torpille) et renforçant la protection
des parties vitales qui sont discutées : le pont blindé est
porté de 60 à 80 mm au dessus du local de barre, la ceinture
cuirassée de 230 à 250 mm à la hauteur de la machine arrière42.
Figure n° 5
Les spécifications du G.C.
"F" (von Der Tann) furent signées par l'Empereur
le 22 juin 190743. Les documents
de construction établis sur les spécifications ayant montré la
possibilité d'économiser 250 tonnes, K proposa de les affecter
encore à un renforcement de la protection44.
Les spécifications du G.C.
"F" n'étaient pas encore signées que Tirpitz songeait
déjà au "G.C. 1908", le G.C. "G" (Moltke).
Dès avril 1907, il avait prescrit à la division K l'étude d'un
bâtiment plus important. K avait proposé pour suivre
"l'accroissement de type", décidé pour les B.D.L., de
réaliser un bâtiment d'un prix et d'un déplacement équivalents
à ceux du "B.D.L. 1908", mais pour lequel on adopterait
l'armement de 12 x 28 cm des B.D.L. 06 et 07 (on était passé
pour le B.D.L. 08 au calibre de 30,5). Pour assurer une vitesse
qui ne serait pas inférieure à 24,5 nœuds, la protection
resterait celle du G.C. "F" 45.
Ce mélange subtil de caractéristiques permet de mesurer à quel
point la "marge de manoeuvre" commençait à devenir étroite
pour concevoir des bâtiments de type véritablement différents.
La division "A" avait
demandé, pour sa part, de passer au calibre supérieur (10 x 30,5
cm). Le G.C. étant destiné, dans son esprit, à participer à la
"bataille décisive", son armement devait être équivalent
à celui du B.D.L. Pour rester dans les limites du déplacement
envisagé, la protection adoptée pour le G.C. "F"
serait conservée46.
K posait pour sa part les
questions de savoir s'il convenait de privilégier la protection,
en revenant à 8 x 28 cm, ou l'armement en passant à 10 x 28 cm47.
Arguant de la charge de travail excessive que lui imposait un
nouveau projet de G.C., pour la troisième année consécutive, du
fait surtout que l'Angleterre avait marqué une pause dans
"l'accroissement des types" après l’Invincible,
il demandait même que le G.C. "G" soit construit sur le
modèle amélioré du G C "F".
Il ne manquait pas non plus de
mettre en avant "l'avantage politique" d'une telle pause48.
Les dissensions à l'intérieur même du R.M.A. facilitaient
d'autant moins la tâche de Tirpitz, qu'il savait désormais
devoir compter aussi avec l'Empereur, dont la division A avait
certainement acquis l'aval, et qu'il ne pouvait pas non plus,
comme nous l'avons vu pour le G.C. "F", ne pas tenir
compte des réactions possibles du Reichstag, lui même sensible
à celles, plus ou moins provoquées, de l'opinion publique. Sa
marge personnelle de manoeuvre était en fait de plus en plus étroite
et lui qui était accoutumé à décider (Seine Exzellenz
entscheidet...) devait en fait maintenant composer.
Pour rendre compte de son
attitude on est toutefois désormais, réduit à des conjectures,
car lui, qui jusqu'à présent avait été si prolixe sur le
"développement des G.C.", (cf. note n° 15), n'écrira
plus rien, comme s'il avait voulu prendre ses distances à l'égard
d'une évolution, qu'il était loin d'approuver.
Pour le G.C. "G" (Moltke)
et son frère jumeau le G.C. "H" (Goeben)
construit à l'identique, il adoptera en fait un compromis :
Il rejettera la demande exprimée par la division "K" de
reproduire le G.C. "F" en invoquant un motif politique :
"Le Reichstag ayant admis (à la demande de qui ?
) que les G.C. devaient avoir la même taille que les B.D.L.,
il était exclu de reproduire à l'identique le G.C. "F" 49".
Il n'ira pas toutefois jusqu'à
la solution "d'alignement" sur les B.D.L. préconisée
par la Division A : le G.C. "G" recevra 10 pièces
d'artillerie principale au lieu de 8, mais le calibre restera
limité au 28 cm ; la protection sera par contre améliorée
(ceinture cuirassée de 270 mm).
Ce faisant, il s'écartait de son
principe précédemment évoqué "ni tirer, ni rester en arrière"
(par rapport à la marine anglaise) et assumait le risque d'apparaître
se livrer à une "course au tonnage", pour les croiseurs
de bataille. Pouvait-il d'ailleurs se contenter de suivre
l'exemple anglais et construire ainsi ce qu'il qualifiait de
"croiseur de papier", Papierkreuzer ?
La réalisation du bâtiment
suivant, le G.C. "J" (Seydlitz) allait donner
lieu à un nouvel affrontement interne.
Dans une note de mars 1909, la
division A soutenait son point de vue habituel :
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“Le
modèle anglais malgré son artillerie principale et
sa vitesse extrême acquises aux dépens de sa
protection, n'est apte que de façon limitée au
combat d'escadre.
En
face d'adversaires dotés d'une artillerie plus
puissante, le bâtiment sera sévèrement menacé, également
à grande distance.
En ce
qui nous concerne au contraire par la limitation de la
vitesse au profit de la protection, le développement
est allé dans la direction suivante :
La
mise en oeuvre contre des B.D.L. doit tout simplement
être recherchée comme norme pour la détermination
de la puissance et comme objectif du développement de
nos croiseurs”.
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