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LE “CROISEUR DE BATAILLE” : MYTHE OU REALITE ?

 

François Emmanuel BRÉZET

 

L'étude du développement de la Marine impériale allemande des années 1890 à 1914 montre que la "question des croiseurs", "Kreuzerfrage", a fait l'objet d'un débat constant et souvent passionné.

Une autre caractéristique apparaît lorsque l'on approfondit davantage la question : d'une décennie à l'autre le débat, sans rien perdre de son caractère émotionnel, change en fait d'objet.

Les années 1890 à 1897 sont caractérisées par le débat sur la place qu'il convient de donner aux croiseurs dans la Flotte future. C'est la grande époque de la querelle entre les tenants d'une Flotte de croiseurs destinée à montrer le pavillon, soutenir les intérêts allemands à l'étranger et en temps de guerre à conduire une guerre au commerce (Kreuzerkrieg), et ceux d'une Flotte de combat (Schlachtflotte) dont l'épine dorsale serait constituée par des escadres de bâtiments de ligne, destinées à disputer à l'adversaire potentiel, sinon la maîtrise des mers, objectif trop ambitieux pour une marine de 2e rang, tout au moins, à assurer le minimum de liberté d'action indispensable.

En février 1896, par exemple, en réponse à une interpellation en Commission spécialisée du Reichstag sur des rumeurs de plan en préparation pour la Flotte, le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Marshall von Bieberstein, tout en démentant ces rumeurs, n'en concédait pas moins qu'existait un besoin de nouveaux croiseurs et déclarait explicitement que ce besoin "ne repose pas sur une modification de notre politique étrangère ou des événements récents, mais se développe organiquement à partir de l'accroisse-ment de nos intérêts outre-mer"  1.

L'argument de la protection des intérêts maritimes (See-Interessen) ne manquera pas d'être repris, mais l'arrivée en juin 1897 de l'amiral Tirpitz à la direction du secrétariat d'Etat à la Marine, le Reichsmarineamt (RMA) va clore le débat au profit de la Flotte de combat.

Dès 1894, alors qu'il n'était encore que capitaine de vaisseau et chef d'état-major du commandant en chef de la Flotte, l'amiral von Der Goltz, Tirpitz avait proposé dans la directive n° IX (Dienstschrift IX) de ne plus construire désormais à la place des quatre "classes" précédentes que deux classes de croiseurs :

- Les croiseurs d'un tonnage supérieur à 6 000 tonnes, fortement armés et protégés, qualifiés de "Grands Croiseurs", Grosse Kreuzer ;

- Les croiseurs d'un tonnage compris entre 2 000 et 3 000 tonnes, non protégés, qualifiés de "Petits Croiseurs", Kleine Kreuzer.

Le commandement en chef de la Marine (Okdo) reprenait en 1897 cette idée à son compte et demandait un développement rationnel de ces deux types et la construction de bâtiments utilisables, aussi bien dans les eaux métropolitaines, qu'outre-mer2. Comme Tirpitz l'expliquera plus tard cette simplification répondait déjà à un souci de réduction des coûts par une rationnalisation industrielle3.

Au fil de l'évolution que nous allons maintenant décrire, les "grands croiseurs" deviendront "croiseurs-cuirassés" puis "croiseurs de bataille", mais, dans la Marine impériale allemande, ils garderont toujours l'appellation de "grand croiseur" (G.C.). Nous resterons donc fidèles à cette terminologie.

Le Dienstschrift IX avait mis l'accent sur la mission principale d'éclairage (Aufklärung), dévolue aux croiseurs, et défini les contraintes qu'elle imposait :

Les bâtiments de la Force d'Eclairage, partie intégrante de la force de combat de la Flotte, feraient toutefois défaut, parce que détachés, au moment de la bataille décisive (Entscheidungsschlacht), d'où la nécessité de limiter leur nombre.

Ils devaient cependant être suffisamment puissants pour ne pas être refoulés par les "Forces de sûreté" adverses.

D'où la nécessité des deux types de bâtiments déjà évoqués :

- Le Grand Croiseur qui fournit la puissance de combat ;

- Le Petit Croiseur qui fournit le nombre nécessaire au groupe.

Le grand croiseur devait posséder une vitesse supérieure au bâtiment de ligne (capacité d'esquive) et un rayon d'action supérieur d'un tiers à celui-ci. Bien qu'il ne soit pas envisagé qu'il puisse tenir tête à ce dernier, son armement, de calibre inférieur à celui du B.D.L., devait cependant lui permettre de se défendre honorablement en cas de mauvaise rencontre.

Le Denkschrift de juillet 1897, soumis par Tirpitz au Kaiser, désignait l'Angleterre comme l'adversaire le plus dangereux sur mer, pour l'Allemagne, et en tirait les conséquences en ce qui concernait l'état des forces, les classes et types de bâtiments nécessaires et leur mode d'emploi 4.

Si les bâtiments de ligne devaient être aussi nombreux que possible, la signification des "Forces d'Eclairage" diminuait de beaucoup contre des forces ennemies, dont on s'attendait à ce qu'elles pénètrent, de toute façon, dans les eaux territoriales allemandes.

Pour ce qui est plus particulièrement du "grand croiseur", "il ne faut pas investir trop de capital et de personnel, il faut au contraire le choisir le petit possible. Le "grand croiseur" doit cependant avoir la capacité de tenir bon (Kraft zu stehen) et pour cela posséder un certain degré des qualités propres à un bâtiment de ligne (Linienqualität), ce qui ne signifie pas que le G.C. doit être capable d'être placé dans la ligne de notre flotte de combat".

Si une concentration de plusieurs groupes d'éclairage, (composés en général de deux G.C. et deux ou trois P.C.) est envisageable, "c'est une orientation fausse que d'organiser les groupes d'éclairage en division de combat".

Les principes valaient tout aussi bien pour les bâtiments destinés à l'outre-mer, construits à l'identique, en assumant le risque que ces bâtiments puissent tomber occasionnellement sur plus fort qu'eux : Tirpitz reprenait l'idée énoncée par les premiers chefs de l'Amirauté impériale, Stosch et Caprivi, que, de toute façon la décision finale serait acquise sur le champ de bataille principal (Hauptkriegsschauplatz).

Les exposés des motifs des lois sur la Flotte reprendront l'essentiel de cette argumentation, dont on peut dire que, jusqu'en 1906 tout au moins, elle constituera le fondement même de la définition de ces types de bâtiments.

Si les principes sont restés intangibles, cela ne signifie pas, pour autant, que le type soit resté immuable, comme nous le verrons lorsque nous examinerons de plus près les différentes constructions.

Il y avait à cela une raison fondamentale : la nécessité de ne pas se laisser refouler de sa mission d'éclairage par les forces de sûreté adverses exigeait de pouvoir disposer de bâtiments d'une puissance de combat équivalente, sinon supérieure.

La Marine impériale était, dès lors, bien obligée de suivre l'évolution que connaissait dans les marines étrangères, le "croiseur-cuirassé" ; c'est à dessein que nous utilisons cette fois l’"appellation internationale" de ce type de bâtiment.

*

* *

Il est temps d'examiner maintenant les réalisations de la Marine impériale allemande des années 90 et des premières années du siècle suivant. (cf. annexe A. Caractéristiques des bâtiments).

Le croiseur de 2e classe Kaiserin Augusta, lancé en 1892, inaugurait, en quelque sorte, bien qu'il n'en portât pas encore l'appellation, la lignée des "grands croiseurs". La confusion qui régnait au sein même de la marine, dans les programmes, fait qu'il faudra attendre 1898-1899 pour voir entrer en service la série des cinq croiseurs de 2e classe, de la classe Hertha : Victoria Louise, Hertha, Freya, Vineta, Hansa. Il ne s'agissait encore que de "croiseurs protégés", pourvus seulement d'un pont cuirassé.

Le croiseur de 1ère classe Fürst Bismarck (figure n° 1) en construction de 1895 à 1900, signe encore des temps, inaugurait pour sa part la série des véritables "croiseurs-cuirassés". C'était, pour son époque, un bâtiment bien armé et bien protégé.

Sa construction, à peine commencée, le R.M.A., dirigé encore par l'amiral Hollmann, réalisait que le prix prévu (19 millions de Marks) n'était guère éloigné de celui d'un bâtiment de ligne et n'aurait jamais permis de réaliser la construction du nombre de bâtiments envisagé. C'était encore l'époque où la préférence était donnée à une Marine comprenant un grand nombre de croiseurs.

Une note de juin 1896 qui reçut l'agrément du Kaiser, proposait de construire des croiseurs cuirassés plus petits5. La décision avait donc été prise avant la prise de fonction de Tirpitz, ce que l'intéressé ne manquera pas de rappeler à son impérial maître, quand celui-ci se

Figure n° 1

FURST BISMARCK

plaindra que l'on n'ait pas continué à construire des grands croiseurs du type Fürst Bismarck 6.

Le R.M.A. va alors développer un grand croiseur, intermédiaire en quelque sorte entre le Fürst Bismarck et la classe Hertha, ce sera le Prinz Heinrich.

Le nouveau secrétaire d'Etat, Tirpitz, va continuer dans cette voie, en s'en tenant strictement aux principes qu'il avait énoncés, et qu'il ne manquera pas de rappeler.

Pour donner aux grands croiseurs la marge de vitesse sur le bâtiment de ligne, estimée indispensable, l'accent va être mis, pour les bâtiments suivants : Prinz Adalbert, Friedrich Carl, Roon, Yorck, sur l'augmentation de la puissance machine, acquise grâce aux progrès techniques dans ce domaine et à l'affinement des formes de coques, permise par la mise en pratique des essais de remorquage de maquette, à la Spezzia d'abord, au centre de Bremerhaven ensuite.

Les puissances machines passaient, pratiquement sans augmentation de poids, de 16 000 à 20 000 c.v., les vitesses de 19 à 21 nœuds.

La vitesse d'un bâtiment est fonction notamment de la finesse de coque donc en particulier de sa longueur, or la Marine allemande devait compter avec une contrainte, qui lui était propre, la longueur des écluses du port de Wilhelmshaven. C'est pour cette raison que, en 1901, Tirpitz avait refusé la proposition de son Etat-Major de porter à 23 nœuds. la vitesse des grands croiseurs, il aurait fallu pour cela dépasser la longueur permise. Jusqu'au grand croiseur Yorck cette longueur ne dépassera pas 127 m.

En 1903 la division des Affaires générales (A) du R.M.A. à qui incombait la conception générale des bâtiments, demandait un réexamen complet du problème7.

L'augmentation générale de la vitesse des bâtiments de ligne, l'évolution de la construction des croiseurs cuirassés vers des bâtiments plus rapides et mieux armés (Monmouth, Devonshire anglais, Desaix, Jules Ferry français), nécessitaient en fait, simultanément, un accroissement de la vitesse (23 noeuds), de l'armement (14 x 17 cm comme artillerie secondaire) et de la protection (ceinture cuirassée de 150 mm).

Le R.M.A. se retrouvait en fait, placé devant le problème de 1896 : le prix estimé du nouveau G.C. (24 Millions de Marks) serait 7 M. au dessus du précédent. 1 million au dessus de celui du bâtiment de ligne en construction. Unmöglich !... c’est une impossibilité ! L’annotation marginale de Tirpitz était caractéristique de la ligne de conduite qu’il avait maintenue jusque-là.

La division de construction (k) établissait sur ses instructions un contre-projet. Le secrétaire d’Etat imposait son point de vue en arguant du fxait qu’il convenait de "prendre en compte le développement général de la flotte... Sous ce point de vue ce serait une erreur de construire un G .C. trop cher" 8.

La question de l’armement principal donnait lieu, pour sa part, à un vif débat. L’empereur demandait que l’on revînt à l’artillerie de 24 cm (4 x 24 cm) pour avoir un bâtiment "fit for the line". La division (A) ayant démontré que compte tenu du plus grand nombre de pièces installables et de la cadence de tir plus élevée (trois coups/minute au lieu de deux) l’artillerie de 21 cm "délivrait une bordée" d’un poids double de celui délivré par l’artillerie de 24 cm, le principe du maintien du calibre de 21 cm était accepté, mais
Sa Majesté demandait que le nombre de pièces soit porté au minimum à dix, pour faire face notamment aux croiseurs cuirassés anglais du type Duke of Edinburgh et Warrior (6 x 24 cm)9.

Tirpitz avait, pour sa part, émis une opinion qui mérite d’être relevée : il acceptait de renoncer à un demi-noeud de vitesse pour renforcer l'armement, car disait-il, il fallait bien suivre l'évolution déclenchée par l'Angleterre et commettre en quelque sorte "la même erreur qu'eux". Il ne saurait par contre être question de donner au G.C. les capacités d'un bâtiment de ligne, les coûts étant hors de proportion. Si un groupe de G.C. pouvait être amené à soutenir un combat contre des Bâtiments de Ligne, cela ne signifiait pas pour autant qu'ils aient vocation à être incorporés dans la ligne (fit for the line) 10.

Tirpitz va réussir à faire admettre son point de vue à l’empereur 11.

- Bien qu'il soit douteux que les Anglais soient sur la bonne voie, l'armement principal sera renforcé mais limité cependant à 8 x 21 cm ;

- Les progrès techniques accomplis encore dans le domaine de la construction des machines permettaient d'accroître la puissance de 3 000 c.v., pour un accroissement restreint de poids ;

- La conjoncture économique étant favorable, la décision de donner à construire, non pas un, mais deux bâtiments, à des chantiers privés, en mal de commande, (A.G. Weser - Blohm et Voss) permettait enfin d'obtenir des prix plus favorables.

C'est ainsi que fut prise la décision de construction des deux G.C. "C" et "D" (figure n° 2) (Scharnhorst - Gneisenau), qui devaient être en principe les deux derniers G.C. autorisés par la loi navale de 1900.

La cadence de tir de l'artillerie de 21 cm devait apporter la preuve de son effet destructeur, en novembre 1914, à la bataille du "Cap Coronel". (A) ne s'était pas fourvoyé dans ses évaluations...

L'intervention de l'Empereur sur la définition de l'armement du G.C. "C" n'était pas le fait du hasard : la Marine impériale était "sa marine", ce n'était pas par pure anglomanie, qu'à l'exemple de la Marine britannique, le nom des bâtiments était précédé du sigle S.M.S. "Seine Majestät Schiff", c'était "ses bâtiments". L'étendue de ses connaissances, de sa compétence même, avait été signalée par nos attachés navals à Berlin, avec lesquels il affectionnait de discuter, aussi bien des problèmes techniques que des problèmes tactiques12. Tous les projets de bâtiments lui étaient soumis, il en discutait les caractéristiques, l'esquisse retenue était celle revêtue de sa propre signature (genehmigt durch Seine Majestät).

Les discussions autour du "croiseur-cuirassé" avaient réveillé sa dilection ancienne pour les croiseurs, qu'il n'avait abandonnée qu'à contre-coeur en 1897, et il n'était pas dans son tempérament de rester à l'écart d'un débat qui prenait une forme de plus en plus publique .

En 1901 un ingénieur des constructions navales, l'Oberbaurat Otto Kretschmer, avait fait paraître dans la très officielle Marine Rundschau (n° 6), un article dans lequel il tirait, d'une étude savante des coûts et de l'efficacité au combat du bâtiment de ligne et du croiseur-cuirassé, la conclusion que d'un point de vue économique la construction de croiseurs-cuirassés était très défavorable. Il pronostiquait en outre que la tendance observée d’un renforcement des calibres (déjà !) entraînerait, nécessairement, celle d’un renforcement des ceintures cuirassées. Cet article passa quelque peu inaperçu...

Figure n° 2

GROSSE KREUSER C und D

Il n'allait pas en être de même avec celui que l'Empereur avait résolu, pour sa part, de faire publier en 1904, sous un pseudonyme dans la Marine Rundschau 13. Le R.M.A. avait essayé, en vain, de le dissuader de le faire paraître : l'accent mis par l'Empereur sur la puissance de combat au détriment de la vitesse et du rayon d'action ne correspondait pas à sa conception. Mais il redoutait surtout la polémique que cet article déclencherait, et qu'il déclenchera aussi bien dans les différents cercles de marins que de "laïques"14.

Tirpitz va répliquer à sa manière c'est à dire dans une série de notes et de mémoires15 que nous ne pouvons que résumer :

- Il revenait pour sa part sur l'importance de la marge de vitesse, garantie de la "capacité d'esquive" du G.C., et insistait surtout sur le fait que vouloir établir une compétition entre B.D.L. et G.C. représentait une erreur de principe et conduirait à des coûts insupportables.

- Il craignait surtout qu'un débat sur les "types de bâtiments" ne vienne se greffer de façon inopportune, sur le débat parlementaire prévu pour l'Amendement de 1906, par lequel il comptait bien faire réinscrire à l’"existant" de la Flotte les six G.C. pour l'outre-mer, refusés en 1900 par le Reichstag.

- Il mettait enfin l'accent sur le fait que, compte tenu de la capacité de l'outil industriel (chantiers - personnel qualifié surtout), la Loi navale n'avait pu être exécutée au rythme prévu que parce que l'on avait su se limiter à la construction de trois types bien définis de bâtiments : B.D.L. G.C. - P.C.

La question des types, Typenfrage, fournissait malheureusement à l'Empereur l'occasion de s'immiscer dans un processus dont il se sentait exclu. Il était en outre réellement convaincu que la tendance à l'augmentation de vitesse des B.D.L., ne permettrait plus de "tenir" la marge de vitesse, nécessaire au croiseur-cuirassé. Il en arrivait ainsi à définir un nouveau type de bâtiment, qu'il qualifiait de "bâtiment de ligne Rapide", "Schnelles Linienschiff", doté de la capacité d'être intégré dans la sacro-sainte "ligne" (fit for the line) ...

La visite qu'il avait rendue en avril 1905 à la Marine italienne à Brindisi et où lui avait été présenté le projet des futurs B.D.L. de la classe Regina Elena (huit canons de 30,5 cm - 22 noeuds) n'avait pu que le conforter dans son opinion16.

C'est en vain que Tirpitz avait tenté de faire valoir que les problèmes d'une "marine méditerranéenne" n'étaient pas les mêmes que ceux d'une "marine océanique"17. La division constructions K, devait mettre à l'étude un projet répondant à ses désirs18. L'Empereur lançait même un concours entre les chantiers navals sur la réalisation d'un tel bâtiment. Les caractéristiques données par la marine anglaise à ses croiseurs cuirassés des classes Warrior et Minotaur apportaient encore de l'eau au moulin impérial : "La période que j'ai annoncée est arrivée : il y aura des B.D.L. lents qui sont des bâtiments de combat à l'état pur et des B.D.L. rapides, avec une marge de vitesse de trois noeuds" 19.

Tirpitz n'en restait pas moins fidèle à la ligne qu'il s'était tracé 20:

- Le déplacement du futur B.D.L. resterait soumis à la contrainte apportée par les fonds du canal reliant la Baltique à la mer du Nord, son artillerie principale serait toutefois portée à 8 x 28 cm (contre 4 x 28 cm pour le type précédent).

- Le tonnage du G.C. serait porté à 13 500 tonnes, ce qui ne permettrait pas d'installer autant de pièces de 21 cm que souhaité.

- Quant au B.D.L. rapide son prix de 25 millions de Marks rendait sa réalisation impossible. Le Reichstag ne l'aurait pas accepté. Le refus pouvait mettre en cause l'ensemble de la loi sur la Flotte ce qui eût été, comme l'écrivait Tirpitz : "Lâcher un bon héritage, pour un plat de lentilles".

C'est donc sur ce fond de polémique que la division construction "K" va devoir mener l'étude, conduite de façon simultanée, du"B.D.L. 1906" et du G.C. "E"21.

Pas moins de onze projets seront élaborés pour le G.C."E". (figure n° 3). La vitesse était fixée à 23,5 nœuds, les déplacements s'échelonnaient entre 12 700 tonnes et 14 400 tonnes.

Figure n° 3

GROSSE KREUSER E

Pour l'artillerie principale, le calibre de 24 cm ayant été définitivement écarté, faute de disposer d'un matériel suffisamment développé22, le choix était entre 8 à 12 canons de 21 cm.

Pour l'artillerie secondaire, le canon de 15 cm à cadence de chargement rapide avait été préféré au 17 cm : ce canon deviendra l'arme de défense contre les torpilleurs, aussi bien pour le B.D.L. que pour les G.C.

Notons enfin qu'une proposition de remplacer l'artillerie de 21 cm par 8 canons de 28 cm n'avait pas été retenue, en raison des délais qu'imposerait la modification importante, qu'elle entraînerait pour la structure du bâtiment23.

Les spécifications du G.C. "E" étaient finalement arrêtées en juin 190624. La solution de 12 pièces de 21 cm, en six tourelles doubles, disposées comme les tourelles de 28 cm du B.D.L. 1906 ( deux axiales - quatre latérales), avait fini par prévaloir.

Avec son déplacement, qui atteindra finalement 17 500 tonnes en pleine charge, son armement, sa ceinture cuirassée de 180 mm (à la partie la plus épaisse), sa vitesse de 25 noeuds, son coût de 28 millions de Marks, le Blücher était un bâtiment qui aurait pu être considéré comme parfaitement réussi et qui aurait dû être le chef de file de la lignée des 6 G.C., destinés en principe à l'outre-mer, que le R.M.A. avait fait voter par le Reichstag en complément de la loi navale de 1900 (amendement de 1906). Le destin allait en décider autrement....

La décision de l'Amirauté anglaise de construire le Dreadnought avait en fait ouvert ce qui peut être considéré à juste titre comme une ère nouvelle dans la construction navale mondiale. Cette décision n'était en aucune façon motivée par un désir de réplique aux lois sur la Flotte allemande, les historiens anglais les plus qualifiés en conviennent25.

L'idée du "All Big Gun Ship" était dans l'air (cf. les projets italiens déjà évoqués), la Royal Navy ne pouvait prendre le risque de laisser à d'autres l'initiative. Nous ne referons pas ici l'historique de la gestation du Dreadnought, nous contentant de renvoyer à l'ouvrage très complet de Siegfried Breyer26, nous rappellerons seulement que le projet définitif sera arrêté fin 1904 et que le bâtiment mis sur cale en octobre 1905, sera lancé, dans un délai record, en février 1906. Nous nous étendrons davantage sur le processus, moins connu, suivi par la Marine allemande.

Le R.M.A. travaillait, pour sa part, depuis le début de l'année 1904 sur les "B.D.L. 1906" destinés à succéder aux B.D.L. de la classe Deutschland. Le bâtiment était initialement prévu avec un déplacement de 14 000 tonnes et une artillerie secondaire renforcée, les pièces de 15 cm devant être remplacées par du 24 ou du 21 cm27.

En décembre 1904, la décision s'orientait vers le choix d'une artillerie secondaire de 12 pièces de 21 cm28, l'artillerie principale restant inchangée (4 pièces de 28 cm).

En mars 1905, était mis à l'étude un projet comportant une artillerie principale renforcée : 8 pièces de 28 cm (2 tourelles doubles axiales - 4 tourelles simples latérales)29. Le déplacement était toutefois limité à 15 600 tonnes ; la Marine allemande possédait, pour ses cuirassés, une contrainte du même type que celle qui existait pour ses G.C. et qui tenait à la capacité des écluses du canal reliant la Baltique à la Mer du Nord.

En septembre 1905, Tirpitz prenait la décision de s'affranchir de ces contraintes, aussi bien pour le G.C. comme nous l'avons déjà vu, que pour le B.D.L., et donnait l'ordre de travailler sur un projet de B.D.L. d'un déplacement de 18 000 tonnes et armé de 12 pièces de 28 cm (2 tourelles doubles axiales, 4 tourelles doubles latérales)30, qu'il faisait avaliser par l'Empereur31.

Mis sur cale en 1907, le Nassau sera lancé en 1908 et achevé fin 1909 (figure n° 4).

Le "Committee on Design" qui travaillait sur le projet du Dreadnought avait reçu également mission d'étudier celui d'un croiseur-cuirassé de conception entièrement nouvelle : armé d'une artillerie de même calibre que le Dreadnought, il devait être capable de filer 25 nœuds. Le bâtiment mis sur cale en avril 1906 sera lancé en avril 1907.

L'Invincible représentait, en fait, une mutation encore plus importante. Il ne se distinguait pas seulement de ses prédécesseurs, les croiseurs-cuirassés des classes Warrior ou Minotaur par sa caractéristique de "All Big Gun Ship", son armement puissant et son

Figure n° 4

déplacement plus important : son emploi tactique répondait à un concept nouveau.

Outre les deux missions traditionnelles d'éclairage et de chasse aux croiseurs ennemis, les bâtiments de cette classe recevaient une troisième mission : "ordonnés" en division, comme les B.D.L., ils devaient constituer une aile rapide de renforcement de la ligne de bataille principale. Ils étaient donc destinés à intervenir de façon décisive dans la bataille en enveloppant la ligne ennemie pour la contraindre au combat si elle cherchait à s'y dérober. C'est pour cette raison que leur avait été attribuée, dans la marine anglaise, l'appellation de "croiseur de bataille" (Battle Cruiser) et qu'ils étaient destinés à constituer la "Battle Cruiser Fleet".

La conception de l’Invincible avait été enveloppée d'un voile de secret encore plus épais que celui du Dreadnought. Les premières informations sur ses caractéristiques commencèrent vraiment à filtrer vers juin 1906.

L’Invincible représentait un nouveau défi d'autant plus sérieux, que les mêmes sources d'informations, le capitaine de vaisseau Coerper, attaché naval allemand à Londres notamment, laissaient entendre que l'Amirauté britannique pourrait renforcer l'armement des trois premiers bâtiments de série du type Dreadnought.

S'il entendait s'en tenir à la nécessité reconnue de construire des bâtiments "au moins équivalents à ceux des nations rivales" 32, le R.M.A. se trouvait alors confronté à une double décision :

- Il lui fallait envisager pour 1907 un B.D.L. plus important

- Il lui fallait décider s'il convenait ou non de définir également un nouveau G.C.pour 1907, alors que les caractéristiques du Blücher venaient à peine d'être ratifiées.

L'étude de la correspondance interne échangée permet de se faire une idée de l'extrême diversité des problèmes que posait cet accroissement des types (Typensteigerung) et des objections qu'il soulevait 33.

L'accroissement des types ne se justifiait, que si les Anglais en projetaient réellement un. Comme l'écrivait Tirpitz : "Un tel pas ne se justifie que si nous suivons les Anglais. Il ne faut ni tirer, ni rester en arrière."

Les débats aux Communes montraient que certains députés anglais déploraient le coup d'envoi donné à la construction de Flottes plus modernes, le gouvernement libéral anglais pourrait renoncer au programme mesuré adopté, pour des motifs économiques, ou risquerait d'être renversé, ce qui ne serait pas favorable à l'Allemagne.

Des déplacements de bâtiments plus importants seraient aussi difficiles à justifier vis à vis du Reichstag et la Marine pourrait essuyer un refus, ce qui ne lui était plus arrivé depuis le vote des Lois navales.

La réalisation d'un nouveau B.D.L. en retarderait la mise en construction.

La crainte de trop "anticiper" sur les réalisations britanniques, un cocktail subtil de préoccupations de politique et extérieure et de considérations techniques et financières, vont conduire aux décisions suivantes :

- on reportera à 1908 "l’accroissement de type" pour le B.D.L. On renoncera donc, comme cela avait été envisagé initialement, à introduire le calibre de 30,5 pour 190734. Il y a à cela, outre les économies, une excellente raison : le souci d'homogénéité des divisions constituées par 4 B.D.L. (2 B.D.L. étaient construits par an).

- pour le G.C., le R.M.A. va, par contre, commencer à travailler sur le projet suivant :

* artillerie principale de 28 cm (8 pièces si possible)

* artillerie secondaire du G.C. "E" (15 cm)

* déplacement pas supérieur à celui du Nassau

* prix pouvant être équivalent à celui du Nassau

* vitesse 25 nœuds

* protection renforcée par rapport G.C. "E", autant que le coût le permettra35.

Le processus de construction du G.C. "F", le von Der Tann,
qui sera le premier "croiseur de bataille" allemand, encore qu'il n'en portera, comme nous l'avons déjà dit, jamais l'appellation, était de la sorte engagé.

L'amiral Heeringen, chef de la division A, relevait dans une note sur le "Développement des B.D.L.et des G.C." du 30 août 1906 le "pas gigantesque" accompli par l'Angleterre avec les trois Invincible construits à l'évidence pour participer au combat de la Flotte : "L'Angleterre franchit un pas en faveur duquel A s'était exprimé ces derniers temps de façon répétée. L'objectif principal d'utilisation du G.C. se trouve, encore plus dans notre petite Marine que dans l'anglaise, dans la participation à la bataille décisive (Entscheidungsschlacht) dans laquelle, rassemblés en divisions, ils renforcent notre propre ligne aux extrémités, où ils essaient d'envelopper les extrémités de la ligne ennemie" 36.

Pour les caractéristiques, "A" estimait cependant que le G.C. ne pouvait avoir le même armement et la même protection que le B.D.L. et filer 3 noeuds de plus, car cela mènerait à des déplacements exagérés. Il préconisait donc, pour l'artillerie principale une diminution du nombre des pièces ou du calibre, voire les deux. Sa préférence allait à 8 pièces de 28 cm. Quant à la protection, elle devait, par rapport au B.D.L., être diminuée de 10 % seulement à la flottaison, de 20 % ailleurs.

Ce faisant, la Marine allemande se gardait bien d'adopter la solution de la Marine anglaise qui, pour disposer sur les Invincible du calibre de 30,5 cm, avait conservé la protection du Warrior (ceinture cuirassée de 152 mm seulement).

La note de Tirpitz du 4 septembre 1906, reprenait l'essentiel des propositions de A :

- artillerie principale de 8 pièces de 28 cm (2 tourelles doubles axiales - 4 tourelles simples latérales),

- déplacement et coût équivalents à celui du Nassau,

- vitesse du Blücher protection la plus renforcée possible par rapport au Blücher (qui avait déjà une ceinture cuirassée de 180 cm)

- turbine dans la mesure du possible37.

Pour ce qui est de la turbine, la marine allemande accusait un net retard par rapport à la marine anglaise, les expérimentations, menées sur le petit croiseur Lübeck, n'étaient pas achevées, la dépendance technologique était en outre totale à l'égard de la firme anglaise Parsons 38.

La vitesse n'étant pas un paramètre juge critique pour le B.D.L. Nassau, la turbine n'avait pas été retenue, la nécessité de disposer par contre pour le G.C. d'une puissance élevée, pour tenir la vitesse recherchée, ne donnait guère d'autre choix, que de tenter, ce qui était encore une "impasse technique".

A la réunion du R.M.A. du 19 septembre l90639 Tirpitz avait posé en quelque sorte la "question de confiance" : Fallait-il, oui ou non, suivre l'exemple de l’Invincible ?

Le chef de la division Construction K, l'amiral von Eickstedt, y était opposé : le problème de la turbine ne lui paraissait pas suffisamment éclairci ; l'artillerie et la protection du Blücher (ceinture de 180 mm) étaient bien suffisants contre l’Invincible. il rappelait surtout les objections, qu'il avait déjà formulées concernant le "B.D.L. 1906" : il était erroné de construire de gros bâtiments, aussi longtemps que le problème de la protection de ces coques contre les torpilles et les mines n'était pas résolu, or on attendait toujours les résultats des expérimentations d'explosions sous-marines, qui avaient été ordonnées.

Pour Tirpitz, par contre, les objections, techniques, qu'il ne contestait pas, devaient céder le pas devant les considérations politiques : il existait encore dans l'opinion publique une ambiance (Stimmung) favorable au développement de la puissance maritime ; le Reichstag par ailleurs se montrerait mieux disposé, cette année, à accepter l’"accroissement de type" que l'année suivante, où il siègerait pour sa dernière session avant sa réélection. Il trancha donc en faveur de l’"accroissement de type".

La priorité donnée à des considérations d'ordre politique est caractéristique de l'époque. L’"agitation", par des moyens appropriés, de l'opinion publique et des milieux politiques avaient été un des leviers du "Plan Tirpitz". Ce moyen commençait à se retourner contre son inspirateur, dans la mesure où il ne permettait plus d'éluder certains choix.

La division K avait présenté cinq projets. L'Empereur avait d'abord donné son accord au projet qui comportait une disposition de l'artillerie comportant deux tourelles doubles axiales et deux tourelles latérales symétriques40. Tirpitz fera finalement adopter à la réunion du 7 novembre 190641 "la disposition en diagonale" des tourelles latérales choisie pour l’Invincible. Cette disposition permettait d'avoir les 8 pièces "battantes" de chaque bord. (Elle sera adoptée pour les B.D.L. quand la décision sera prise de passer au calibre de 30,5 cm : elle permettait de réduire de 12 à 10 le nombre de pièces sans diminuer le "poids" de la bordée).

Lors de la réunion du 14 février 1907, ce sont essentiellement des dispositions améliorant le compartimentage (cloison, torpille) et renforçant la protection des parties vitales qui sont discutées : le pont blindé est porté de 60 à 80 mm au dessus du local de barre, la ceinture cuirassée de 230 à 250 mm à la hauteur de la machine arrière42.

Figure n° 5

Les spécifications du G.C. "F" (von Der Tann) furent signées par l'Empereur le 22 juin 190743. Les documents de construction établis sur les spécifications ayant montré la possibilité d'économiser 250 tonnes, K proposa de les affecter encore à un renforcement de la protection44.

Les spécifications du G.C. "F" n'étaient pas encore signées que Tirpitz songeait déjà au "G.C. 1908", le G.C. "G" (Moltke). Dès avril 1907, il avait prescrit à la division K l'étude d'un bâtiment plus important. K avait proposé pour suivre "l'accroissement de type", décidé pour les B.D.L., de réaliser un bâtiment d'un prix et d'un déplacement équivalents à ceux du "B.D.L. 1908", mais pour lequel on adopterait l'armement de 12 x 28 cm des B.D.L. 06 et 07 (on était passé pour le B.D.L. 08 au calibre de 30,5). Pour assurer une vitesse qui ne serait pas inférieure à 24,5 nœuds, la protection resterait celle du G.C. "F" 45. Ce mélange subtil de caractéristiques permet de mesurer à quel point la "marge de manoeuvre" commençait à devenir étroite pour concevoir des bâtiments de type véritablement différents.

La division "A" avait demandé, pour sa part, de passer au calibre supérieur (10 x 30,5 cm). Le G.C. étant destiné, dans son esprit, à participer à la "bataille décisive", son armement devait être équivalent à celui du B.D.L. Pour rester dans les limites du déplacement envisagé, la protection adoptée pour le G.C. "F" serait conservée46.

K posait pour sa part les questions de savoir s'il convenait de privilégier la protection, en revenant à 8 x 28 cm, ou l'armement en passant à 10 x 28 cm47. Arguant de la charge de travail excessive que lui imposait un nouveau projet de G.C., pour la troisième année consécutive, du fait surtout que l'Angleterre avait marqué une pause dans "l'accroissement des types" après l’Invincible, il demandait même que le G.C. "G" soit construit sur le modèle amélioré du G C "F".

Il ne manquait pas non plus de mettre en avant "l'avantage politique" d'une telle pause48. Les dissensions à l'intérieur même du R.M.A. facilitaient d'autant moins la tâche de Tirpitz, qu'il savait désormais devoir compter aussi avec l'Empereur, dont la division A avait certainement acquis l'aval, et qu'il ne pouvait pas non plus, comme nous l'avons vu pour le G.C. "F", ne pas tenir compte des réactions possibles du Reichstag, lui même sensible à celles, plus ou moins provoquées, de l'opinion publique. Sa marge personnelle de manoeuvre était en fait de plus en plus étroite et lui qui était accoutumé à décider (Seine Exzellenz entscheidet...) devait en fait maintenant composer.

Pour rendre compte de son attitude on est toutefois désormais, réduit à des conjectures, car lui, qui jusqu'à présent avait été si prolixe sur le "développement des G.C.", (cf. note n° 15), n'écrira plus rien, comme s'il avait voulu prendre ses distances à l'égard d'une évolution, qu'il était loin d'approuver.

Pour le G.C. "G" (Moltke) et son frère jumeau le G.C. "H" (Goeben) construit à l'identique, il adoptera en fait un compromis : Il rejettera la demande exprimée par la division "K" de reproduire le G.C. "F" en invoquant un motif politique : "Le Reichstag ayant admis (à la demande de qui ? ) que les G.C. devaient avoir la même taille que les B.D.L., il était exclu de reproduire à l'identique le G.C. "F" 49".

Il n'ira pas toutefois jusqu'à la solution "d'alignement" sur les B.D.L. préconisée par la Division A : le G.C. "G" recevra 10 pièces d'artillerie principale au lieu de 8, mais le calibre restera limité au 28 cm ; la protection sera par contre améliorée (ceinture cuirassée de 270 mm).

Ce faisant, il s'écartait de son principe précédemment évoqué "ni tirer, ni rester en arrière" (par rapport à la marine anglaise) et assumait le risque d'apparaître se livrer à une "course au tonnage", pour les croiseurs de bataille. Pouvait-il d'ailleurs se contenter de suivre l'exemple anglais et construire ainsi ce qu'il qualifiait de "croiseur de papier", Papierkreuzer ?

La réalisation du bâtiment suivant, le G.C. "J" (Seydlitz) allait donner lieu à un nouvel affrontement interne.

Dans une note de mars 1909, la division A soutenait son point de vue habituel :

“Le modèle anglais malgré son artillerie principale et sa vitesse extrême acquises aux dépens de sa protection, n'est apte que de façon limitée au combat d'escadre.

 

En face d'adversaires dotés d'une artillerie plus puissante, le bâtiment sera sévèrement menacé, également à grande distance.

En ce qui nous concerne au contraire par la limitation de la vitesse au profit de la protection, le développement est allé dans la direction suivante :

La mise en oeuvre contre des B.D.L. doit tout simplement être recherchée comme norme pour la détermination de la puissance et comme objectif du développement de nos croiseurs”.

Et pour réaliser cet objectif, A recommandait : "de construire le G.C. de la même taille que les B.D.L. du même âge, dans l'intention de lui donner une puissance de combat aussi équivalente que possible à celle des B.D.L. 50 ".

Les annotations marginales du secrétaire d'Etat étaient cependant révélatrices : il tenait à rappeler, une fois encore, que l'adversaire était, non pas le B.D.L., mais le G.C. ennemi. Il notait surtout qu'il convenait de ne pas négliger le fait que la question était avant tout "politique", allusion au fait que les G.C. étant inscrits dans la loi sur la Flotte, il convenait de ne pas remettre en cause le "Type". Il n'objectait rien par contre au rejet du "modèle anglais", et au fait que le G.C. se rapprocherait, autant que faire se pouvait, du B.D.L. allemand.

Un pas de plus sera donc effectué dans le domaine de la protection pour le G.C. "J", dont les caractéristiques seront arrêtées le 26 mars 191051 (figure n° 6) : la ceinture cuirassée sera portée à 300 mm ; le Seydlitz sera ainsi le premier G.C. à recevoir une protection comparable à celle des B.D.L. 1906 et 1908.

C'est pour le bâtiment suivant le G.C. "K" (Derfflinger) que sera accompli le dernier pas.

Le projet initial envisageait, pour suivre l'accroissement de calibre des croiseurs de bataille anglais de la classe Lion, au calibre de 34,3 cm, une artillerie principale de dix pièces de 30,5 cm, la disposition des 5 tonnelles doubles restant celle des G.C. "G", "H", "J" précédents (trois tourelles dans l'axe, deux en diagonale)52.

Les études étaient ensuite orientées vers deux alternatives :

un bâtiment armé de 10 x 28 cm,

un bâtiment armé de 8 x 30,5 cm53.

La décision la plus intéressante, sans doute, est celle qui concernait l'adoption de la disposition axiale pour l'artillerie principale, mais là un léger retour en arrière s'impose pour expliquer le cheminement qui a conduit la marine allemande à adopter pour ses grands bâtiments, une disposition inaugurée dès 1909 par la marine

Figure n° 6

anglaise pour ses B.D.L. de la classe Orion.

La disposition axiale avait d'abord été envisagée pour le G.C. "J" (Seydlitz) : (projet IV). Les divisions constructions (K) et armes (W) avaient examiné les avantage-inconvénients de cette disposition54.

Dans les discussions, les arguments développés par les représentants de la division (K), d'où commence à émerger la personnalité de celui qui peut être considéré comme le "Grand architecte", au sens propre du terme, de la Marine impériale allemande, "l’Oberbaurat" Hans Bürkner, les considérations d'architecture navale vont peser aussi lourd que celles développées par les divisions plus proprement militaires (A, W....).

Tirpitz ne fut toutefois pas entièrement convaincu par les avantages d'architecture navale (Schiffbauliche) avancés car il voyait, dans la disposition axiale des cinq tourelles, un défaut rédhibitoire pour un G.C. : sans l'assurance que les tourelles superposées puissent tirer sans inconvénient réciproque l'une par dessus l'autre, la disposition ne répondait pas "à la nécessité impérative qu'un G.C. puisse tirer des salves droit devant et droit derrière" 55. Le rejet de la disposition axiale était pour Tirpitz, en quelque sorte, une dernière manière de "marquer sa différence", dans le concept d'emploi des G.C.

La disposition axiale sera par contre adoptée sans réserve, pour le B.D.L. 1911, car, comme l'écrivait le chef de la division A, "elle constitue une ligne de développement naturel des B.D.L. pour le renforcement du feu de bordée par le travers".

Pour ce qui est du G.C., l'objection majeure à l'adoption de la disposition axiale était la situation défavorable de la troisième tourelle placée au milieu du bâtiment. Cette objection tombait, dès lors qu'était prise, pour le G.C. "K", la décision de limiter à 4 tourelles doubles disposées à l'avant et à l'arrière, l'artillerie principale de 30,5 cm. La décision était toutefois encore assortie de la réserve que les tourelles superposées puissent tirer sans gêne réciproque, à défaut de quoi on reviendrait à la "disposition diagonale" des 4 tourelles du G.C. "F" 56.

Le développement du G.C. "K" se poursuivra jusqu'en juin 1911 (figure n° 7), l'étude des différents documents le concernant, montre le soin extrême apporté à améliorer certes sa protection proprement dite, mais aussi son architecture interne, disposition des

Figure n° 7

couples et bordées du cloisonnement transversal et longitudinal, agencement de l’ensemble propulsif, des soutes à combustible et à munitions, des dispositifs de chargement de munitions...

Avec sa forme allongée, basse sur l’eau, le Derfflinger était certainement le bâtiment le plus "racé" de la marine impériale allemande.

Les G.C. Lützow et Hindenburg réalisés de façon pratiquement identiques termineront la liste des G.C. allemands effectivement construits.

La guerre empêchera l’achèvement des trois G.C. classe Mackensen ; le R.M.A. n’aura ainsi pas à choisir entre les deux armements envisagés : 8 pièces de 35 cm ou 6 pièces de 38 cm, comme les croiseurs de bataille anglais de la classe Repulse 57.

*

* *

L'évolution du "croiseur-cuirassé" au croiseur de bataille constitue sans doute le premier exemple d'une "course aux armements", avec tous ses effets induits entre des nations industrialisées.

Pour en appréhender vraiment tous les aspects, il aurait fallu effectuer pour les autres marines et, plus particulièrement pour la marine anglaise, l'étude que la richesse du fonds d'archives de la République Fédérale d'Allemagne nous a permis de faire pour la Marine impériale allemande.

Cette étude est rendue plus intéressante encore par le fait que l'époque concernée fut témoin d'une véritable "explosion technique" dans tous les domaines : métallurgie des aciers nouveaux (canons - cuirasse) propulsion (débuts de la turbine et de la chauffe au mazout) etc...

Il fallait la tête froide, aux états-majors, pour réaliser que la conception d'un bâtiment de guerre est le résultat d'un compromis, toujours laborieux, entre ses trois caractéristiques principales : vitesse - armement - protection. Ce qui relève maintenant de l'évidence ne le fut sans doute pas autant pour les "concepteurs" du début du siècle, si l'on excepte quelques "esprits éclairés", comme l'Oberbaurat Kretschmer, que nous avons cité.

La vitesse, autre banalité pour les constructeurs d'aujourd'hui, constituait, en outre, l'élément le plus sensible, quelques noeuds d'augmentation nécessitant des accroissements de puissance considérables, les chiffres du tableau A (colonnes 5 et 6) sont éloquents à cet égard.

Le "point d'équilibre" était déjà difficile à définir pour cet "hybride" qu'était le "croiseur-cuirassé". La nécessité de lui assurer pour des raisons tactiques, la "mission d'éclairage", une marge de supériorité de vitesse de 3 à 4 noeuds, ne permettait pas de jouer impunément sur les autres facteurs, armement, protection.

C'est pourtant ce que les diverses marines avaient commencé à faire après le tournant du siècle, et la variété des solutions adoptées, qui n'avait pas échappé à Guillaume II, (cf. note n 13) aurait dû servir d'avertissement sur les risques d'une pareille évolution...

La décision de l'amiral Fischer de donner au "croiseur-cuirassé" un armement lui permettant de se mesurer au B.D.L., ne pouvait que provoquer une rupture technique qui allait, dans le cas de la Marine anglaise, être aggravée par le choix délibéré de négliger la protection, au nom de principes tels que "Speed is Armour... Hitting is the Thing, not armour"...

Cette "rupture technique" allait s'accompagner d'une "rupture tactique", car même s'il n'avait pas été prévu, à l'origine, de privilégier une mission au dépens des autres, c'est ce qui, dans la pratique, va se produire. Comme l'a écrit l'historien anglais A.J.Marder, "Ces bâtiments furent malheureusement nommés "croiseurs de bataille" et l'accent fut mis sur la mission n° 3 (l'aile rapide de renforcement de la ligne) alors que c'était la première (l'éclairage de la Force principale) qui était la plus importante" 58.

Pour ce qui est de la Marine impériale allemande, nous avons vu que la nécessité de maintenir la puissance de combat des "Grands croiseurs" vis-à-vis de leurs homologues étrangers avait conduit Tirpitz à commencer à s'écarter, dès 1903, des principes qu'il avait définis dans le "Dienstschrift IX".

Les bâtiments réalisés jusqu'en 1906 restaient cependant des bâtiments "équilibrés", un bâtiment comme le G.C. "E", le Blücher, représentait même sans doute, un des meilleurs compromis possibles, pour un G.C., entre vitesse, armement, protection. Si on le compare à la première version envisagée du "B.D.L. 1906", il restait encore dans un rapport "déplacement-coût" raisonnable. Son seul défaut était d'arriver trop tard...

La décision britannique de construire des "croiseurs de bataille" laissait d'autant moins de choix à Tirpitz, qu'il était soumis depuis longtemps déjà à la pression conjuguée de l'Empereur et de certains éléments de son propre état-major (la division A notamment). Tirpitz fut donc, à son corps défendant, contraint de suivre "l'accroissement de type" déclenché par les anglais. Mais il le fit en restant d'une certaine manière "maître du jeu" : l'acceptation "suggérée" au Reichstag du principe d'équivalence des coûts et déplacements des B.D.L. et G.C., la limitation respectée pour le calibre de l'artillerie principale permirent de ne consentir aucun sacrifice à la protection.

La maturité atteinte par la construction navale allemande permettait, en outre, de réaliser une qualité de construction qui n'a peut-être pas été celle des croiseurs de bataille britanniques.

Les limites du raisonnable étaient toutefois atteintes, sinon déjà dépassées, dans "la course aux performances" entre B.D.L. et G.C., pour ne rien dire des coûts : le Derfflinger coûtait 10 millions de Marks de plus que les B.D.L. de la classe König. Sa vitesse retombée à 26 noeuds, (alors que le Seydlitz en donnait 29) assurait une marge de vitesse encore suffisante, mais qui deviendrait critique à l'apparition des "cuirassés rapides" anglais de la classe Queen Elisabeth (24-25 noeuds).

Bien que la Marine impériale ait conservé l'appellation de "Groupe d'Eclairage" (Aufklärungsgruppe), l'utilisation tactique des grands croiseurs allemands ne fut pas différente de celle des croiseurs de bataille britanniques.

La bataille du Jutland-Skagerrak (mai 1916) devait prouver que le "combat en ligne" des croiseurs de bataille entre eux, ne laissait pas plus de place à la "mission d'éclairage", qu'à celle d’"aile rapide du corps de bataille"...

Les croiseurs de bataille allemands ne durent, pour leur part, qu'à leur exceptionnelle capacité de résistance aux avaries (Kraft zu stehen...), de pouvoir survivre au choc frontal avec la "Ligne" anglaise (Ran an den Feind...).

"Invention" anglaise, s’il en fut, le "croiseur de bataille" ne fut qu’un "mythe", auquel se laissèrent prendre la plupart des grandes puissances maritimes.

Il fut, pour une large part, responsable du coût et de l’âpreté de la "course aux armements navals".

Il faut néanmoins concéder à Tirpitz que l’obstination (Starrheit) qui lui est quelquefois, non sans raison, reprochée, eut un résultat positif : la protection sur laquelle il n’accepta jamais de transiger, la qualité de conception et de réalisation qu’il obtint de son équipe du R.M.A., évitèrent à la Marine impériale allemande de devoir payer, à un concept erroné, le lourd tribut en bâtiments et en vies humaines que la marine anglaise dut, hélas, acquitter.

ANNEXE A

CARACTÉRISTIQUES PRINCIPALES DES BATIMENTS

 

1

2

3

4

5

6

7

8

9

Augusta (H)

1889

90-92

123

6 000

14 000

21,5

-

4x15 8,6
5. Hertha (K)

1895

95-99

110

5 600

10 500

19,2

-

2 x 21 11
Bismarck

1895

95-00

127

10 600

13 600

18,7

200

4 x 24 19
Heinrich (A)

1897

98-02

126,5

8 800

15 700

19,9

100

2 x 24 16,5
Adalbert (B)

1900

00-04

126,5

9 000

17 200

20,4

100

4 x 21 16
FR. Carl

1900

01-03

126,5

9 000

18 500

20,5

100

4 x 21 16
Roon

1902

02-06

127,8

9 500

20 625

21,1

100

4 x 21 15
Yorck

1902

03-05

127,8

9 500

20 625

21,4

100

4 x 21 16
Gneisenau (C)

1904

04-08

144,6

11 600

30 300

23,6

150

8 x 21 19
Scharnhost (D)

1904

05-07

144,6

11 600

28 700

23,5

150

8 x 21 20
Blücher (E)

1905

07-09

161

15 800

38 323

25,4

180

12x 21 28,5
Invincible

1905

06-08

172

17 420

44 875

26,2

152

8 x 30 34
V. Der Tann (F)

1907

08-10

171

19 300

79 000

27,4

250

8 x 28 36,5
Moltke

1908

09-11

186

22 900

85 000

28,4

270

10 x 28 42,6
Goeben (H)

1908

09-12

186

22 900

85 000

28,4

270

10 x 28 41,5
Seydlitz (J)

1910

11-13

200

25 000

89 700

29,1

300

10x 28 44,6
Lion

1909

10-12

213

26 270

73 800

27

229

8 x 34 50
Derfflinger (K)

1911

12-14

210

26 600

76 600

25,8

300

8 x 30 56
Lützow

1911

12-15

210

26 600

80 900

26,4

300

8 x 30 58
Hindenburg

1911

13-17

212

26 600

95 700

26,6

300

8 x 30 59
4. Macken-sen

1913

14-00

223

31 000

90 000

28 ?

300

8 x 35 66

Titres des colonnes : 1 Année du projet

2 Année de construction

3 Longueur (mètres)

4 Déplacement (tonnes)

5 Puissance (CV)

6 Vitesse (nœuds)

7 Ceinture cuirassée (mm)

8 Artillerie principale (cm)

9 Prix (millions de Marks)

Sources

A l'exception de quelques références bibliographiques, les annotations font référence aux archives militaire de la République Fédérale Allemande (BA.MA.Freiburg in Breisgau).

Elles ont été prises essentiellement dans les séries du Reichsmarineamt (RM 3).

RM 3 - 1 à 15 Archives du Département central (M)

RM 3 - 2526 à 2534 Archives du Département central (M)

RM 3 - 3683 à 3705 Archives du Département des Affaires générales (A)

- Les schémas de bâtiments proviennent du même fond d'archives ;

- Les photos de bâtiments proviennent de la collection Henri Le Masson, propriété du musée de la Marine.

- Les caractéristiques des bâtiments données en annexe A sont tirées des ouvrages de :

* Erich Gröner, Die deutschen Kriegsschiffe 1815 - 1945 ; Bernard und Graefe Verlag, 1982

* Siegfried Breyer, Schlachtschiffe und Schlachtkreuzer 1905 - 1970, Pawlak Verlag 1970

ANNOTATIONS

B.D.L. Bâtiment de Ligne

G.C. Grand Croiseur

P.C. Petit Croiseur

R.M.A. Reichsmarineamt : Bureau du secrétaire d'Etat à la Marine. Ses principales divisions évaquées dans cette communication sont :

A : Affaires générales ( Plans Programmes)

M : Centrale

E : Budget

W : Armes

K : Construction

Okdo-Oberkommando : le Commandement en Chef de la Marine (dissous à l'instigation de Tirpitz en 1890)

W.II Empereur Guillaume II

T. Tirpitz

S.H.M. Service historique de la Marine Française

Les notes marquées sans destinataire sont des notes internes généralement lues et annotées par Tirpitz.

 

________

Notes:

1 RM3-6638 P.V. Commission Reichstag 07.02.1896.

2 RM3-6634 Okdo à W.II. 10.05.1897.

3 RM3-5 - T Note sur Croiseurs - juin 1905.

4 RM3 -6647 T - Définition puissance flotte, juin 1897.

5 RM3-3 Note R.M.A. - 26.06.1896.

6 RM3-6 T - Développement G.C. depuis 1896, 03.04.1906.

7 RM3-3691 T - Modifications constructions G.C., 08.01.1903.

8 RM3-3691 Protocole R.M.A., 22.05.1903.

9 RM3-4 - A Artillerie principale G.C., 04.02.1904.

10 RM3-3691 Protocole R.M.A., 25.05.1904.

11 RM3-3 Note T à R.M.A., 02.06.1904.

12 SHM - BB7 1 à 183 - Attachés navals français Berlin.

13 RM3-3 Marine Rundschau - “Einiges über Panzerkreuzer” 1904.

14 RM3-3 W à T, 03.12.1903.

15 RM3-3 T. Développement G .C., 05.03.1904.

16 RM3-5 W.II. à T Lettre de Brindisi , 28.04.1905.

17 RM3-5 T à W.II., 06.05.1927.

18 RM3-6666 Note K, 13.05.1905.

19 RM3-5 W.II à T, 20.07.1905.

20 RM3-5 T à W.II., 30.07.1905.

21 RM3-3703 Notes K , fév/avril 1905.

22 RM3-3691 Note A , 25.05.1905.

23 RM3-6 Note K , 09.03.1906.

24 RM3-3691 Spécifications G.C. “E”, 21.06.1906.

25 Cf A.J. Marder, Fear God and Dreadnought

26 Cf S. Breyer, Schlachtschiffe und Schlachtkreuzer (1905-1970).

27 RM3-3 T à K, 27.02.1904.

28 RM3-4 Mémoire K, 29.02.1904.

29 RM3-3703 Notes K, fév./avril 1905.

30 RM3-3704 T à K, 12.09.1905.

31 RM3-3704 T à K, 21.06.1906.

32 RM3-3704 Notes A, 30.08.1906.

33 RM3-7 Notes Tirpitz - Scheer - Capelle, juillet/août 1906

34 RM3-7 Notes T, 18.07.1906.

35 RM3-7 Notes M, 25.08.1906.

36 RM3-3693 Notes A, 30.08.1906.

37 RM3-7 T à K, A, W - Etude G.C. “F”, 04.09.1906.

38 RM3-2533 Notes M - Turbines, 22.12.1905.

39 RM3-2531 Protocole R.M.A., 19.09.1906.

40 RM3-7 T à W.II., 28.09.1906.

41 RM3-2528 Protocole R.M.A., 07.11.1906.

42 RM3-2531 Protocole R.M.A., 14.02.1907.

43 RM3-7 Spécifications G.C. “F”, 22.06.1907.

44 RM3-3693 Mémoires K, 17.09.1907.

45 RM3-3693 K à T, 02.05.1907.

46 RM3-3693 A à T, 07.05.1907.

47 RM3-3693 Mémoire K, 22.03.1908.

48 RM3-3693 K à T, 24.03.1908.

49 RM3-3693 Protocole R.M.A., 26.03.1908.

50 RM3-3693 A - G.C. 1910, 08.03.1909.

51 RM3-2528 Spécifications G.C. “J”, 26.03.1910.

52 RM3-3694 A - B.D.L. - G.C. - P.C. 1911, 16.04.1910.

53 RM3-3694 W à A, 25.05.1910.

54 RM3-3693 Note K, 12.12.1909

55 RM3-3693 Protocole réunion R.M.A., 21.12.1909.

56 RM3-3694 Note M, 02.09.1910.

57 RM3-3695 R.M.A. - Notes diverses 1912-1913.

58 Cf A.F. Marder, Fear God, vol. 2, p. 26.

 

 

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