| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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"Aussitôt, la sultane (portant pavillon de contre-amiral) guinda son petit mast d’hune et tout de suite fit voile ayant coupé son câble, nous voyant approcher. Et prit le large avec ses quatre corps de voiles, ayant fait ses pavillons assurés d’un coup de canon". C’était précisément la réaction espérée par le commandeur de Chambray qui "pendant cinq heures, avec toute la patience qu’on pouvait souhaiter en pareille occasion", se tenant à une portée et demie de canon, va louvoyer de manière à attirer la sultane sur des fonds plus propices. L’astucieuse manoeuvre, "sage et rusée", réussit à souhait. Un furieux combat naval Dernière phase de l’action : le combat lui-même qui s’engage "à tremontane de Damiate quatre lieues", à onze heures, après que le commandeur de Chambray, lui aussi, eut fait faire ses pavillons assurés d’un coup de canon, comme le voulait le rituel du combat naval. Toutes les batteries crachent un feu d’enfer... A de foudroyantes bordées qui la privent "de son grand mast et de celuy de son perroquet de fougue", tandis que chancellent ses mâts d’artimon et de misaine, la sultane répond par des volées si fracassantes que le Saint-Antoine, relayé alors par le Saint-Georges, doit momenta-nément s’éloigner pour réparer "ses principales manoeuvres". Plutôt que de chercher à faire des trous dans la coque, lesquels étaient facilement obstruables en raison de l’épaisseur de la carène et du foisonnement des fibres, les deux vaisseaux avaient préféré viser les gréements. Briser des vergues, rompre des haubans et faucher des mâts, c’était plus difficile car le canon ne tirait en moyenne qu’un coup toutes les cinq minutes, sans compter que de nombreux boulets s’égaraient, mais c’était aussi empêcher toute tentative de fuite et se rendre finalement maître d’une riche cargaison ardemment convoitée. Ayant "raccommodé" ses avaries, le Saint-Antoine revient à la charge. Une demi-heure après, avec une fureur accrue, les passades et les tirs en enfilade reprennent. Le mât de misaine de la sultane tombe à la mer. Abandonnant ses gaillards, le commandant du vaisseau désemparé se retranche dans la première batterie "avec un entêtement téméraire de ne vouloir pas se rendre" quoique le commandeur de Chambray l’ait menacé de vive voix de le "couler à fond". Sa réponse fut "qu’un contre-amiral du Grand Seigneur ne se rendait qu’à la dernière extrémité". Essuyant les terribles bordées du Saint-Antoine et du Saint-Georges tirées bas "à portée de pistolet", le contre-amiral se défendit rageusement jusqu’au soleil couchant. Impossible de couler la sultane en raison de "la grosse épaisseur de son bord à son flottant". Mais c’est avec son arcasse brisée, son timon coupé à tronc et "son bord lardé de coups de canon" qu’elle dut passer la nuit, dérivant et commençant à faire de l’eau, ce qui, réflexion faite, détermina le contre-amiral, dès le lendemain matin, à 10 heures 3/4, à "faire pavillon blanc, l’assurant d’un coup de canon, signal qu’elle se rendait". Une capitulation déshonorante Ce matin là, le 17 août, écrit le bailli de Chambray, "Damiate nous restait à mesogiorno et lebece six lieues", mais "le calme ne nous permit pas de nous approcher de la sultane" qui était à six milles du Saint-Antoine. C’est donc au capitaine du Saint-Georges qui "se trouvait plus à portée", que le contre-amiral se rendit, lui demandant de lui promettre "de ne point dépouiller des habits qui sont sur le corps de (ses) officiers janissaires et leventis" lesquels, selon l’usage, devaient seulement perdre leur argent. Le capitaine lui ayant "promis cette capitulation", lesdits officiers "pour lors s’embarquèrent pour le bord du Saint-Georges où ils furent dépouillés nus comme la main, les canotiers et chaloupiers ayant commencé en présence du contre-amiral qui resta pétrifié du peu de bonne foy" de ses vainqueurs. Arrivant trop tard sur les lieux, le commandant de Chambray ne put que désapprouver hautement cette manière de faire. Les canotiers du Saint-Antoine lui ayant livré 21 Turcs qui étaient restés sur la sultane, il fit "donner des ordres publiques pour qu’on ne les touchât pas, ny leur argent, ce qui fut exécuté (...), sachant faire beaucoup de différence (entre les) vaisseaux de guerre qui appartiennent au Grand Seigneur (et ceux) des pirates corsaires barbaresques auxquels (on) n’accorde pas de capitulation". Sur ce, par les quinze brasses d’eau, "à quatre heures après midy", le commandant fit mouiller la sultane et la fit visiter par la maistrance du Saint-Antoine afin de "lui prendre ce qu’il y avait de bon". Il répartit aussi les esclaves sur ses deux vaisseaux, et c’est alors que "voyant venir du Saint-Georges les Turcs dépouillés, revêtus de la robe de Saint-Jean", le contre-amiral lui "porta ses plaintes". Le vainqueur et le vaincu "Beau vieillard de 57 ans, gros et grand et de belle figure", le vaincu, qui s’appelait Kali Michamet, était un officier général de haute volée. Au cours de ses nombreuses campagnes contre les armées chrétiennes, entre autres à la bataille de Passavas, il s’était particulièrement distingué. C’est lui qui, aussi, "désolait les corsaires de Malte, en ayant pris cinq depuis quelques années". Il avait la réputation d’être à la fois un excellent marin et un "frappe-fort". Beau joueur, "il fit son compliment" au commandeur de Chambray, lui disant qu’il était "l’unique, de mémoire d’homme, qui avait pris une sultane du Grand Seigneur le plus grand du monde, et ornée d’un pavillon de commandement". Selon une tradition très aristocratique, le commandeur de Chambray traita l’amiral du Grand Seigneur de manière qu’il n’eût pas à "se chagriner". Au sujet de la promesse non tenue du capitaine du Saint-Georges, il dit à son illustre prisonnier qu’il "en étoit plus fâché que luy", que ledit capitaine avait outrepassé ses fonctions, et que c’était la moindre chose qu’on dût lui accorder une aussi modeste capitulation, "sachant la considération que le grand maître (...) a pour tout ce qui appartient au Grand Seigneur. Malgré mes raisons, écrit le bailli de Chambray, il me parut peu satisfait, ne perdant pas de veue le point d’honneur militaire"... Cela faisait 49 jours que le contre-amiral était parti de Constantinople et 9 jours qu’il avait mouillé à Damiette où 70 hommes de son équipage étaient restés. D’après lui, il n’avait à son bord que 220 hommes "compris Grecs schismatiques et esclaves chrétiens". Mais le commandeur de Chambray ne trouva que 117 Turcs, 14 chrétiens de plusieurs nations (qui furent heureux de retrouver leur liberté), 16 Grecs et 18 qui se sauvèrent avec leur canot vers la fin du combat, "le reste (ayant) été tué". Construit il y a cinq ans, le vaisseau du contre-amiral s’appelait la Sultane Neuve. Percé pour 70 bouches à feu, il n’avait en réalité que 42 canons montés, tous de bronze (seize de 12 et vingt-six de 8, calibre de France). Etant "dans une profonde paix", les Turcs estimaient être ainsi suffisamment armés pour lutter contre les corsaires de Malte, "les vaisseaux de la Religion naviguant rarement dans leurs mers"... L’avidité des équipages "A la réserve d’un tombé à la mer en tirant", les 42 canons furent embarqués sur le Saint-Georges. Firent également partie du butin 60 barils de poudre à canon pesant 126 quintaux de France, les voiles de rechange, deux câbles neufs, 70 couffes de riz, biscuit et autres embarras, plus dix mille piastres en monnaie d’or et d’argent qui, ajoutées aux soieries, furent partagées entre les équipages dont l’avidité fut telle qu’elle les poussa à "arracher jusqu’aux chevilles de fer et autres ferrements" de la sultane. En tant que chef d’escadre, le commandant de Chambray se déclara très "mortifié" par ce "désordre", ce qui le détermina dès le 3 octobre, à son retour devant Malte, à faire parvenir au grand maître une lettre additive à son rapport. Après la capitulation de la Réale
Neuve, écrit-il, les gens du Saint-Georges n’ont songé qu’à
"piller haut et bas, forçant les serrures (...), la
chambre du contre-amiral, la campagna (chambre aux vivres), la
camera sarsie (fosse aux câbles), endroits où était tout
ce qu’il y avait de meilleur"..., les gens du Saint-Antoine
"n’ayant trouvé que
les balayeures". Les deux principaux pilleurs furent les pilotes Miquel Angelo et Angelo. Ils ne songèrent même pas à "mouiller le vaisseau qui dérivait sur les bas-fonds, ( ni à ) se saisir des esclaves blessés". Le Saint-Georges, poursuit-il, aurait dû attendre son commandant (le Saint-Antoine) où il y avait le capitaine de pavillon tenant aussi l’emploi de provéditeur, chargé des affaires de la Religion. "Malheur à un homme de mer qui ne sait pas faire la différence d’un vaisseau de guerre monté par un officier général et des pirates corsaires de Barbarie"... N’étant pas en état de naviguer à cause de son timon coupé et de son arcasse enfoncée, la sultane ne pouvait être amarinée et ramenée à Malte. A neuf heures du soir, juste au moment de lever l’ancre, le commandant de Chambray fit donc "mettre le feu à ce beau et bon vaisseau" qui, selon le rapport des corsaires, brûla pendant vingt-quatre heures. Le ravage du convoi A la question de savoir comment se comportèrent les autres navires de l’escadre, il est très facile de répondre, car le résultat de leur action s’avéra très décevant. Les quelque quarante bâtiments restés au mouillage de Damiette étaient en effet entièrement "vuides, n’ayant pas pu charger à cause du Nil qui ne s’étoit pas encore jeté à la mer, ce qu’ils attendoient de jour en jour, mais cette année il avoit tardé plus que les autres". Seul le dieu Hâpy aurait sans doute pu dire à quel moment précis se produiraient "la chute de la goutte" et le débordement tant attendu du grand fleuve nourricier... Dans ces conditions, les deux
tartanes corsaires mouillées au milieu du convoi firent d’autant
plus aisément "leur commission" qu’aucun desdits
bâtiments n’opposa la moindre résistance. Leurs équipages
avaient "fui à terre prévoyant bien ce qu’il leur Leur seule satisfaction fut de s’attaquer au fameux lougre de Satalie qui "s’étoit rendu imprenable des corsaires maltois par sa force et son bien marcher". Long de 130 pieds, il disposait en effet de 12 canons de fer et de 14 pierriers de bronze. Lui seul, faisant voile, avait eu le bon réflexe de venir se réfugier sous la protection des deux forts de Damiette, là "où est étably la douanne du Grand Seigneur où se déposent toutes les marchandises qui doivent s’embarquer pour l’Archipel venant du Grand Caire". Mais, malgré les coups de canon, les felouques s’en emparèrent, embarquèrent son armement, et l’incendièrent d’autant plus facilement qu’il était chargé de bois à brûler pour Damiette. Le bilan des pertes Le Saint-Georges, lui aussi, n’avait pu accomplir sa principale mission. Il apparut en effet que la sultane de 60 canons qu’il devait attaquer était partie pour la "coste de Syrie avec un convoie, il y avait vingt jours". Le 17 août, après avoir chargé son butin, le commandant de Chambray aurait eu de bonnes raisons de rejoindre le port de La Valette où il serait rentré tout auréolé de l’éclat de sa victoire. Le combat avait été d’une violence inouie. Une stricte comptabilité indique en effet que le Saint-Antoine tira 639 coups de canon et 1 126 de fusil, et le Saint-Georges 303 coups de canon et 446 de fusil. Mais, la sultane ayant surtout pointé haut pour dommager la mâture, les pertes chrétiennes n’avaient pas été très grandes. Sur "le champ de bataille", le commandant de Chambray avait perdu un caravaniste (le chevalier de la Coste, gascon), un sergent, un pilote, un quartier-maître, un garde du grand maître et trois matelots. Dans son entourage, il dénombrait aussi "douze blessés desquels il y en aura plusieurs d’estropiés". En outre, il estimait que "le radoub de (sa) mature sera considérable" : il fallait en effet changer le mât de misaine et sa vergue, le grand mât d’hune, le mât et la vergue d’artimon, et "beaucoup de principales manoeuvres". Seul le jeu de voiles avait pu être réparé. LA POURSUITE DE LA COURSE La chasse aux sultanes Mais, n’étant parti que depuis 25 jours et considérant que le Saint-Georges n’avait eu "qu’un matelot blessé dangereusement et rien d’incommodé à sa masture", le commandant de Chambray décida de poursuivre sa course. Toutes ces sultanes dont il avait flairé la trace dans les eaux du Levant, il lui tenait à coeur de les retrouver. Le 17 août, à soleil couchant, il fit donc route vers le nord en longeant la côte palestinienne, projetant en outre de "faire l’eau au Port Orland" en Caramanie où trois bateaux corsaires de Malte et les deux tartanes devaient caréner, car il ne lui restait plus que 30 jours d’eau. Cinq jours plus tard, il aborda "un bâtiment appelé bouliche" sur lequel il y avait "sept Grecs de Syrie, sans patentes, ny pavillon" et qui, venant de Saint-Jean-d’Acre, était "chargé de blé, de coton, d’abricots pilés et mis en feuilles séchées, et des coufes de tabac en feuilles pour les Turcs de Damiate". L’équipage du Saint-Antoine "profita de cette occasion pour chacun faire sa provision. Etant arrivés à un certain point de satisfaction, le commandant fit cesser cet (te) espèce de pillage, ne voulant pas qu’on embarrassât son vaisseau davantage (...) et fit dire à ces Grecs de continuer leur route (...) quoy qu’ils étoient (de) bonne prise comme hérétiques..." On croira volontiers le commandant de Chambray lorsqu’il ajoute qu’ils furent "heureux d’en estre quitte à sy bon marché", c’est-à-dire d’échapper à l’esclavage grâce au tabac et aux abricots. Rappelons que dans l’Archipel, les corsaires de Malte ne faisaient généralement pas de distinction entre le gibier musulman et la poulaille schismatique... Le 24 août, le commandant de Chambray accoste au cap Saint-André, à la pointe orientale de Chypre, et là, ô surprise, "au gregal", il voit venir de la côte de Syrie la sultane de 60 canons qui lui avait échappé à Damiette. De nouveau, côté chrétien et côté musulman, les pavillons assurés d’un coup de canon donnent le signal du combat. Mais, très vite, la sultane prend la fuite, activement poursuivie par les trois bateaux corsaires et les deux tartanes qui la canonnent toute la soirée. Le 25 août, à deux heures après minuit, le Saint-Georges "s’entraversa et luy tira deux bordées sans pouvoir l’arrêter". Le commandant de Chambray s’aperçut alors "avec un extrême chagrin" que "l’assiette de ses deux vaisseaux trop dérangée" par la lourdeur du butin limitait beaucoup ses capacités offensives... Faute aussi de "pilote pratique" pour le diriger jusqu’au fond du golfe d’Antioche, il fit donc cesser la chasse... Une aiguade chez les Turcs Le 27 août au soir, l’escadre de la Religion mouilla devant Port Orland pour y "faire l’eau selon l’usage qu’on pratique à cet endroit". Sur la côte sud de la Caramanie, écrit le bailli de Chambray, les Turcs sont "pacifiques : ils viennent offrir des vivres, mais le plus seur est de les voir hors de portée d’insulte"... De même qu’il se garde du côté de la mer en postant un vaisseau corsaire au large du cap Saint-André afin de n’être pas surpris par quelque escadre, il envoie donc une petite troupe (un enseigne, un sergent, un caporal et treize soldats) pour "se saisir du poste où l’on fait l’eau". Grâce aux chaloupes des vaisseaux et des tartanes qui travaillèrent "toute la nuit", l’aiguade en pays turc prit fin le lendemain à deux heures après-midi. Un combat heureusement évité Aussitôt, le commandant de Chambray fila vers Rhodes, se donnant ainsi une nouvelle chance d’intercepter, au sortir de l’Archipel, les habituels convois entre la Turquie et l’Egypte. Effectivement, le 4 septembre, au sud des îles Cavy, il aperçut, "passant au vent" de son escadre, trois gros vaisseaux turcs dont l’un "n’ayant que son pavillon de l’arrière" lui "donna lieu de croire que c’était la capitaine amiral" dont il avait eu nouvelles. Armés de 70 à 80 canons, ils auraient sûrement constitué un très gros danger pour le commandant de Chambray s’ils avaient pris la décision d’attaquer le Saint-Antoine dont la mâture était "estropiée" et dont "l’équipage étoit hors d’estat de faire un second combat". Seul le Saint-Georges "étoit en estat de se battre... ce qui ne laissa pas d’inquiéter intérieurement le commandant". Mais, "intimidés par la bonne contenance" de ce dernier, les trois vaisseaux "prirent le party de fuir"... Le commandant de Chambray était vraiment né sous une bonne étoile : "par la suite du temps", il apprit en effet que ces trois redoutables vaisseaux turcs "avoient la peste" à leur bord. Ils ramenaient à Alexandrie des troupes qui, au service du "Grand Turc", venaient de combattre les Perses. Trop alourdis par leurs énormes prises, le Saint-Antoine et le Saint-Georges ne parvinrent pas à les rejoindre... Alors, écrit le bailli de Chambray, "je fis lever la chasse" et "je ne songé (plus) qu’à proffiter du premier temps favorable pour m’aller débarrasser à Malte du débris" de la Sultane Neuve. Le retour à Malte Curieusement, après avoir accosté à l’île Scarpente, le commandant de Chambray cingle vers le sud et, le 12 septembre, il jette l’ancre au cap Luco. Il avait certes reçu l’ordre de "visiter toutes les croisières où il espéreroit trouver des Tunisiens". Mais la véritable raison de cette déviation vers la Libye était tout autre : Eole ne soufflait plus dans le bon sens, et les courants étaient tout aussi contrariants ! Durant tout leur retour, écrit le bailli de Chambray, les deux vaisseaux durent naviguer "de bouline", remarque qui prend tout son sens lorsqu’on sait que ce terme désignait la partie du gréement permettant d’orienter les voiles de manière qu’elles reçoivent le vent de biais. Remontant vers le nord, le commandant de Chambray atteint le Goze de Candie le 20 septembre, et le cap Spartivento au sud de la Calabre, le 1er octobre. Au cap Passero, le 2 octobre, il "parle" à un vaisseau français qui, ayant quitté Alexandrie le 4 septembre, lui apprend qu’un courrier de Damiette arrivé dans cette ville "donnait avis que les vaisseaux de Malte avaient brûlé la Réale de Constantinople" et "qu’aussitôt, il y eut défense (faite) aux bâtiments marchands turcs de ne point sortir jusques à nouvel ordre"... Le 3 octobre, achevant une croisière de quelque 3 000 km qui les avait tenus éloignés de Malte durant 73 jours, le Saint-Antoine et le Saint-Georges rentraient triomphalement dans la grande rade de La Valette. Une floraison de louanges La très heureuse issue de son combat dans les mers du Levant valut au commandeur de Chambray de recevoir des lettres de félicitations du grand maître et de plusieurs grands personnages des cours européennes.
Le vice-roi de Naples, le bailli de Mesmes, ambassadeur à Paris, et le duc de Bouillon, grand chambellan de France, le complimentent pareillement. "Je baise les mains de Votre Seigneurie très illustre" : ainsi se termine la lettre qu’il reçoit du ministre du roi d’Espagne. Dès le mois de novembre, le pape accorde au commandeur de Chambray l’insigne honneur de porter la Grand Croix de l’Ordre de Malte. Devenant ainsi bailli, il siège avec les "piliers" des "langues" au Conseil de l’Ordre présidé par le grand maître. Peu de temps après, il se voit gratifié de la commanderie magistrale de Metz. Comme en 1723, les gazettes de l’Europe "racontèrent à l’envi la fameuse bataille navale" du bailli de Chambray, et les pavillons du contre-amiral turc, percés de coups de canon, furent envoyés en France. La reine en fit placer un dans l’église des Dames de Saint-Cyr-les-Versailles "en action de grâces à Dieu de ses faveurs pour la conservation et le triomphe de la religion chrétienne, et pour renouveler la mémoire des grands exploits du roi saint Louis contre les Infidèles". Ce pavillon, qui avait 55 pieds de hauteur sur 25 pieds de largeur, était d’une étoffe de soie blanche et verte à grandes rayures. Deux autres vinrent orner l’église de l’abbaye royale d’Almenèches en la ville d’Argentan et l’église paroissiale de Saint-Léger près de Beaumont-le-Roger, accompagnés aussi d’inscriptions élogieuses en lettres d’or sur marbre noir. * * * Par delà cette floraison de louanges, ces belles récompenses et cette glorification des entreprises chrétiennes contre les Infidèles, l’historien témoin des conditions dans lesquelles se pratiquait la course en Méditerranée est naturellement porté à s’interroger. Dans quelle mesure, à cette époque, les musulmans étaient-ils inquiétants pour le monde chrétien ? Les chevaliers de Malte dont la vocation première était hospitalière ont-ils eu raison au XVIIIe siècle de privilégier la fonction militaire ? Quelles étaient leurs véritables motivations ? Ont-ils vraiment constitué un danger pour les Turcs et les Barbaresques ? Pourquoi acceptaient-ils l’aide des corsaires de Malte ? Comment le grand maître conciliait-il l’éthique de l’Ordre avec le profit de la course ? Quelle était l’importance du trafic des esclaves au siècle des Lumières ? Dans le cadre très étroit de cet article, nous nous contenterons de dire que nous avons tenté d’apporter des débuts de réponses à toutes ces questions dans notre dernier ouvrage. SOURCES National Library of Malta, La Valette, Archives, ms. n° 262 (Extrait des mémoires du bailly de Chambray), pp. 291-292, 307-308 ; n° 268 (Ce qui s’est passé de plus essentiel dans la campagne du Levant... en 1732), pp. 207-210 ; n° 1232 (Registre des lettres reçues), pp. 135-142. Bibliothèque nationale, Paris, N.A.F., n° 9397 (Mémoires de Jacques-François de Chambray, tome II), pp. 61-118, 141-147, 168-169, 263-269, 392. BIBLIOGRAPHIE C. Guéry, Le bailli de Chambray, Evreux, 1904, pp. 63-73. M. Fontenay, "L’empire ottoman et le risque corsaire au XVIIe siècle", Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome XXXII, 1985, pp. 185-208. André Plaisse, Le Rouge de Malte, Rennes, Ouest-France Université, 1991.
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