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LE TROISIÈME BOMBARDEMENT D’ALGER

 

 

En 1688, les officiers de galiotes refusèrent, comme en 1684 et 1685, d’obéir à Pointis et a fortiori à Logivière ; l’un et l’autre exerçaient cependant les fonctions de commissaire général de l’artillerie auxquelles ils avaient été nommés le 1er mars 1687. Pointis avait, de surcroît, le grade de capitaine de vaisseau depuis plus de trois ans.Le 28 mars, Grandpré qui dénonçait l’ambition dévorante de Logivière, se plaignait des nouvelles difficultés qu’il faisait toujours naître : "Logivière estime être en droit de commander personnellement les capitaines de galiote ; or, on n’a pas reçu d’ordres nous obligeant à lui obéir".

Fin mai, une nouvelle polémique survenait entre Logivière, auquel le commandement des galiotes avait été donné à l’instigation de Vauvré, et Pointis. Le maréchal d’Estrées suggérait, pour sa part, que le service des galiotes devant Alger soit assuré "à demi par l’un et l’autre".

Le 1er juin, le commissaire général de Logivière écrivait à Seignelay : "Le maréchal d’Estrées m’a proposé de partager avec Pointis le commandement des galiotes. Je ne peux y consentir, jugeant par le règlement que ce n’est pas votre intention, outre que je suis dans le département du levant que vous m’aviez confié et son aîné de sept ans dans l’artillerie. J’espère faire les fonction de l’emploi dans toute son étendue. Vous avez accordé aux commissaires généraux de l’artillerie le même rang qu’aux commissaires généraux de la marine". Logivière concluait en demandant au ministre, compte tenu de ses intentions, "ce qu’il avait à faire dans les occasions de guerre afin de n’en faire ni plus, ni moins que ce qui lui était demandé".

Selon le maréchal d’Estrées, "on a mis Logivière en fonction de tout et chargé de tout le détail et le sieur de Pointis n’a rien dit ni fait qui marque de l’inquiétude". Quant au fait "de partager ou non la moitié du service avec Pointis, la chose dépend de Logivière qui est dans son département, quoique je crûsse Pointis plus entendu que Logivière pour mouiller les galiotes". Logivière était en effet commissaire général de l’artillerie pour le levant tandis que Pointis l’était pour le ponant. Le maréchal d’Estrées écrivait quelques jours plus tard : "Quoiqu’il soit fort entendu des choses de l’artillerie, Logivière ne l’est pas également dans la manœuvre et la manière de mouiller les galiotes, ce qui demande une connaissance particulière qu’il faut joindre à l’autre partie. Aussi était-il d’avis que les deux commissaires généraux agissent de concert.

D’après la relation de la troisième campagne d’Alger du commissaire général de Logivière, "l’armée navale commandée par le maréchal d’Estrées mouilla devant Alger le 26 juin".

Le 27, les vaisseaux de guerre furent postés par le maréchal d’Estrées à la fois très mal, parce que trop au sud, et trop loin de la ville de 400 à 500 toises (800 à 1 000 m). C’était aussi, selon Logivière, l’avis des deux lieutenants généraux, le chevalier de Tourville et le marquis d’Amfreville.

Le 28, Logivière, qui avait à disposer les neuf galiotes selon les ordres du maréchal, mouillait cinq ancres à 100 toises (200 m) l’une de l’autre, protégé par Pointis qui commandait le détachement des chaloupes. Selon le maréchal d’Estrées, "on trouvait les galiotes assez près de la ville et même plus qu’elles n’avaient été autrefois le jour". Les premiers coups ne devaient cependant pas porter jusqu’à la ville

Le 1er juillet, à trois heures du matin, le maréchal d’Estrées acceptait de faire avancer les galiotes, comme lui proposait Logivière, mais les galiotes, mal placées en fonction de la disposition des ancres, se gênèrent pour tirer. Logivière relatait : "Je me plaignis à m. le maréchal de ce que les officiers des galiotes répugnaient de s’approcher comme je le souhaitais et comme vous m’aviez fait ordonner par M. de Vauvré de les traiter doucement et de les ménager, je le priais de leur dire de se porter où je leur disais ; il me promit qu’il le ferait".

A force d’intervenir auprès des commandants de galiote, Logivière réussissait à les faire approcher assez près pour faire jeter dans la ville environ 60 des 95 bombes qui furent tirées en deux heures. Le maréchal d’Estrées écrivait à Seignelay : "Logivière fut tellement surpris par l’état de la poudre qui était véritablement en poussière, qu’il ne put s’en remettre".

le 3, selon Logivière, "six galiotes commencèrent à s’approcher sur les quatre heures du matin et à sept heures ; j’avais mouillé les trois dernières ancres de sorte qu’à trois heures, neuf galiotes se trouvèrent au poste que M. le maréchal leur avait ordonné de se mettre sans que je n’en sache rien. La nuit du 3, on tira 1 700 bombes. Les 4 et 5, on tira jusqu’à cinq heures du matin avec assez de succès 2 244 bombes dont il y eut 42 de 500 l.. Il me fut impossible de faire avancer les galiotes le jour et la nuit et d’empêcher les capitaines de mettre moins de 42 l. de poudre dans les gros mortiers, et 28 ou 32 l. dans les petits. C’est ce qui fut cause qu’il fallût faire retirer les galiotes parce qu’il se trouva deux mortiers chez M. de La Motte d’Airan éventrés et presque tous les autres démontés, tous les gaillards des galiotes et les parapets brisés et les côtés des galiotes ouverts. Je remontais là-dessus à M. le maréchal d’Estrées que, si l’on continuait de tirer d’aussi loin que l’on avait commencé, je ne lui répondrais pas de faire tirer encore 1 000 bombes sans mettre les galiotes hors d’état de revenir en France".

Le chevalier de Tourville qui avait assisté à la scène aurait été de l’avis de Logivière. "Le maréchal me dit que j’étais ignorant et que c’était lui qui avait donné ordre aux capitaines des galiotes de tirer à pleine chambre et du plus loin qu’ils le pouvaient afin d’obliger les ennemis de surcharger leurs canons de poudre et qu’ainsi ils les feraient crever". Plus tard, Vauvré se refusera de le croire. Selon Logivière, le maréchal avait fort incommodé les mortiers et les galiotes et point du tout le canon des ennemis . "que s’il voulait bien lui faire l’honneur de le laisser gouverner les galiotes, il lui promettait de tirer toutes les bombes et de mettre les galiotes en état de partir d’Alger deux jours après, une fois les bombes tirées. Il lui en donna sa parole".

Le 5 et le 6, les galiotes se raccommodèrent et l’on remplaça par deux mortiers ordinaires le gros mortier de 18 pouces pour tirer des bombes de 500 l. qui était sur chacune des deux galiotes commandées par Pierre de Combes et Gombault. Le 7, "cinq galiotes s’approchèrent vers dix heures du soir de 600 toises (1 200 m) plus qu’elles n’avaient été et jetèrent des bombes à une heure du matin du 8 juillet". Selon Logivière, "les choses commencèrent dans ce moment à aller comme elles devaient, c’est-à-dire qu’à 14 et à 16 l. de poudre les bombes allaient au plus haut de la ville. Il n’y en eut plus que cinq galiotes qui tirèrent ; servies par tous les vaisseaux, elles ne manquaient de rien et tiraient continuellement. Sur la fin, il n’y en eut même plus que quatre qui tiraient le jour du fanal et aux batteries du môle et la nuit dans le haut de la ville. Du 9, à deux heures du matin, au 14, à six heures du matin, les galiotes tirèrent sans discontinuer 6 176 bombes. Dans la nuit du 11 au 12, elles furent encore rapprochées de la ville pour tirer au plus haut".

D’autres incidents se produisirent, notamment dans la nuit du 12 au 13 après que Chateaurenault, le général de jour, eut relevé Tourville. Logivière relatait : "Comme j’avais posté les galiotes de manière qu’elles tirent de 800 toises (1 600 m) le jour et de 600 toises (1 200 m) la nuit, tous les soirs à l’entrée de la nuit, je les laissais rapprocher de 200 toises (400 m) et reculer tous les matins d’autant. Le soir du 12, je dis à M. de La Motte d’Airan de se rapprocher de 200 toises (400 m). Il me dit que M. de Chateaurenault venait de lui parler qu’il ne lui en avait rien dit. Le 14, à 6 heures du matin, on relevait les ancres".

Selon l’ingénieur d’Arcy, auteur, en juillet 1688, d’un plan qui indiquait la disposition des galiotes, l’on aurait tiré sur la fin de 750 toises (1 500 m) le jour et de 650 toises (1 300 m) la nuit. Ces indications corroboraient effectivement les distances de tir indiquées par Logivière.

Le 14 juillet, Tourville adressait à Seignelay sa version des évènements, n’épargnant ses critiques ni au maréchal d’Estrées ni à Logivière : "Si nous avions eu des temps aussi mauvais que les années précédentes à la rade d’Alger, nous aurions été deux mois à tirer nos bombes. Une galiote était cinq à six heures à se mettre en place parce qu’on ne faisait point ce qu’il fallait faire pour faire diligence. Les ancres des galiotes étaient mal mouillées et les vaisseaux qui les servaient l’étaient encore plus mal ; c’est ce qui a apporté beaucoup de retardement. Je croyais qu’on voulait étourdir les algériens en mettant en place les 10 galiotes pour leur tirer dans une nuit 2 000 bombes, mais il n’y en a eu que neuf qui ont été en place une fois et qui n’y ont pas duré une heure parce que les vaisseaux étaient mal mouillés. Il est vrai que, sur les fins, les galiotes, qui avaient été fabriquées depuis longtemps, se trouvèrent incommodées et l’état du mortier les faisait tanguer si bien qu’on en a mis que cinq en place". La correspondance de Tourville témoignait de l’état de subordination dans laquelle le maréchal d’Estrées tenait les officiers généraux. Aussi adressait-il directement au ministre les suggestions dont il ne souhaitait probablement pas faire bénéficier le maréchal : "Il y a mille choses que l’on peut faire pour rendre les galiotes dans une grande perfection avec les manières de les mettre en place avec facilité, les mettre hors d’état de pouvoir être insultées et mettre le monde à couvert du canon".

Logivière mentionna, après coup, les conditions anormales dans lesquelles, du fait du maréchal d’Estrées, il avait exercé ses fonctions lors de la troisième campagne d’Alger : le 27 juin, n’avait-on pas omis de le convoquer à participer au conseil des officiers généraux appelé à décider du mouillage des galiotes ? Dans la nuit du 3 juillet, à trois heures du matin, les neuf galiotes n’avaient-elles pas été postées là où le maréchal leur avait ordonné de se trouver, "sans que Logivière n’en sache rien" ?…

A partir du 13 juillet, Logivière s’était contenté "de remplir seulement les fonctions de sous-aide major". Pour cette raison, le maréchal d’Estrées, qui avait fait mouiller les ancres des galiotes le 28 juin par Logivière escorté par cinq chaloupes carcassières commandées par Pointis en personne, les fit relever dans la nuit du 14 au 15 juillet par Pierre de Combes, le plus ancien des capitaines de galiote.

In fine, Logivière tirait, à l’intention de Seignelay, la conclusion de cette affaire : "S’il avait plu à M. le maréchal d’Estrées que j’eusse fait les fonctions de l’emploi que vous m’avez fait l’honneur de me confier, l’on aurait tiré les bombes plus promptement et plus utilement qu’on l’a fait, quoique j’espère, Monseigneur, que vous serez content de leur succès, et l’on aurait économisé 50 000 livres de poudre au Roi et quelques mortiers. Mais malheureusement pour moi, je n’avais pas seulement les ennemis du Roi à combattre ; le général, qui voulait trouver le moyen de faire servir M. de Pointis à ma place, me donnait bien plus de peine. Je l’ai obligé cependant de me dire lorsque je pris congé de lui le 17 juillet qu’il était content de moi et qu’il vous en rendrait compte".

Le maréchal d’Estrées n’en rendit pas moins hommage à Pierre Landouillette de Logivière comme à son frère René, le maître fondeur de l’arsenal, qui l’avait accompagné, ainsi qu’au chevalier de Ressons, commissaire de l’artillerie, et à Deschamps, son aide, "qui tous avaient été fort assidus". La campagne d’Alger de 1688 devait au demeurant être, pour le commissaire général Landouillette de Logivière, la dernière.

Tableau des armÉes navales bombardiÈres
(1682-1688)

 

Villes

Généraux

Vaisseaux

Galères

Galiotes à

     

nombre

canons

équipage

 

bombes

Juillet 1682

Alger

Duquesne

15

768

4 500 h.

15

5

Juin 1683

Alger

Duquesne

15

756

4 200 h.

16

7

Mai 1684

Gênes

Duquesne

14

758

4 655 h.

20

10

Juin 1685

Tripoli

Maréchal d’Estrées

8

394

2 628 h.

-

5

Juillet 1688

Alger

Maréchal d’Estrées

11

546

3 361 h.

16

10

 

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