Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Hautes Etudes Stratégiques

 

LA MER ET LA GÉOSTRATÉGIE DES NATIONS

 

André Vigarier

 

 

Table des matières

Introduction 5
I. Économie maritime et géostratégie des océans    5
II. Les bouleversements d’une fin de siècle 8
III. Orientation pour l’analyse d’une géostratégie des océans 15
Chapitre I - De l’économie à la stratégie : le contenu des horizons marins 19
I. La maritimisation de l’économie contemporaine 20
II. De la guerre silencieuse au conflit ouvert : les exigences de l’accès
aux ressources 36
Conclusion - Si vis pacem 49
Chapitre II - Les socialismes et la mer. Les héritages de la Russie nouvelle 53
i. La maritimisation des socialismes 53
II. Le poids des ruptures et l’affaiblissement des marines (1985-1994) 63
III. Les nécessités géopolitiques de la Russie nouvelle 76
Chapitre III - Les États-Unis : dépendance et défense océaniques 97
I. Puissance économique et orientation stratégique 98
II. Les mers Caraïbes : région sensible de l’arrière-cour 116
Chapitre IV - L’Europe des longs rivages et la stratégie
de l’Atlantique Nord 135
I. L’Europe reconstituée : une nouvelle organisation des flux économiques 136
II. L’évolution des perspectives stratégiques. L’Atlantique Nord
et l’Otan 142
III. Les nouvelles données stratégiques des mers bordières du Nord 156
IV. Le cas Français : exemple de position mondialiste d’une nation européenne 167
Chapitre V - Méditerranée : la mer aux multiples dangers 177
I. Rencontres au coin de trois continents 178
II. La façade Nord : ombres et difficultés de l’Europe libérale 188
III. La poussée de l’Islam en Méditerranée 201
IV. La Méditerranée entre la dispersion et la concertation 209
Chapitre VI - Islam sur mer : la maritimisation des problèmes du Proche et du Moyen-Orient 213
I. L’importance des pays du Golfe dans la vie maritime
internationale 215
II. Les guerres du Golfe et les puissances extérieures 222
III. Les stratégies autour de Suez 237
Chapitre VII - L’océan Indien : sous-maritimisation et richesse du
transit 249
I. L’océan des richesses et du sous-développement 250
II. La domination des puissances extérieures 259
III. Les attitudes stratégiques des grands pays riverains 265
IV. La garde aux entrées : les détroits d’Insulinde 273
Chapitre VIII - L’Atlantique Sud : essais et échecs des efforts
de maritimisation 279
I. L’essai malheureux d’une grande stratégie maritime : les Pays
de l’Afrique de l’Ouest 282
II. Vide de l’Atlantique Sud ou poids nouveau de l’Amérique latine méridionale ? 295
Chapitre IX - Les mers bordières de l’Asie : le nid des
dragons 309
I. La mise en place des forces nouvelles de la vie océanique 310
II. L’élaboration de nouveaux rapports politiques et stratégiques 326
Chapitre X - Pacifique : insidieusement 351
I. Un centre qui n’est pas, un vide qui n’est plus 352
II. Les politiques des petits moyens 363
III. Les grandes ombres sur l’océan 379
Conclusion. Liberté des comportements et domination
des océans 389
I. Liberté de choix et déterminisme dans le comportement des
nations maritimes 389
II. Y a-t-il aujourd’hui des stratégies globales de domination
des océans ? 393
III. Quelles perspectives d’avenir pour la géostratégie ? Le new deal stratégique de la fin du siècle 397
Tables et annexes 401
- Liste des sigles utilisés 401
- Lexique des termes employés 403
- Table des documents 407
- Orientation bibliographique 409
Index 415

 

 

INTRODUCTION

Le présent ouvrage fait suite à un essai publié en 1990 dans lequel différentes directions de recherches ont été tentées. De cet essai, il a été conservé ce qui, après cinq ans, demeurait valable. En réalité, l’optique initiale et les thèmes ont été repensés, et le livre a été refondu.

Avant d’inviter à sa lecture, il est sans doute nécessaire de rappeler les motivations et les idées qui en expliquent et justifient les aspects. En toutes circonstances, l’optique en est résolument "maritimiste" ; mais évidemment, elle ne peut être détachée de la vie des continents : revenir sur l’interdépendance de la terre et de la mer serait une banalité.

Au départ est le souhait de jeter quelque éclairage sur les relations internationales afin de les mieux interpréter.

I - ECONOMIE MARITIME ET GÉOSTRATÉGIE DES OCÉANS

1. Une opération commerciale a toujours une certaine signification politique

Une marchandise ou une activité d’échanges économiques sont rarement neutres. Elles portent la marque de la société d’où elles proviennent, qui a ses propres règles de contacts extérieurs, ses formes et ses domaines de production ; elles véhiculent avec elles leurs caractéristiques linguistiques et culturelles ; elles sont les témoins d’une forme de civilisation ; elles sont l’expression d’intérêts qui ne sont pas forcément partagés par tous les partenaires ; elles expriment une politique, c’est-à-dire une dynamique d’insertion dans le monde extérieur : libéraliste, socialiste… Faire du commerce, c’est donc exprimer un certain comportement ; et la mer, avec les ports, constitue un des vecteurs les plus importants de transmission dans cet arrière-fond culturel économique et politique. Les échanges engagent donc directement les intérêts des contractants, et les engagent parfois durablement, car on ne change pas facilement de style de vie, d’équipements lourds de technologies ; et la défense de ces intérêts détermine le comportement des états.

Une flotte marchande a les mêmes caractéristiques, auxquelles s’ajoute la signification de son pavillon national : la présence dans un port d’un bateau italien, anglais, soviétique, américain, a un sens politique pour son pays comme pour celui qui le reçoit. La façon même de le recevoir est significative. Qu’un tel bateau soit le témoin ou la victime d’un événement important, qu’il soit pris par exemple dans un mouvement de violence (troubles d’Aden en 1985 et en 1994, de Beyrouth en 1989) ou qu’il transgresse tel interdit ou tel embargo commercial, cela peut entraîner des répercussions internationales sérieuses.

La pratique quotidienne, la systématisation des relations océaniques font oublier ces vérités élémentaires.

2. Économie et stratégie

Il faut donner ici à l’expression "économie maritime" son sens le plus large ; elle doit englober tous les domaines de l’exploitation des océans dont la diversification et l’intensification se sont beaucoup développées depuis un quart de siècle : commerce et transport évidemment, mais aussi offshore, pêche, utilisation de toutes les richesses minérales de la mer et de son lit, domaines à propos desquels les conflits d’intérêt se sont multipliés et qui soulèvent des problèmes semblables à ceux évoqués plus haut. En découlent les diverses attitudes des états pour accéder aux avantages qui en proviennent dans la compétition internationale. Attitudes et comportements s’enchaînent dans une logique de prise en charge des intérêts nationaux qui déterminent les stratégies dominant les échanges.

Qu’entendre par stratégie ? Bien que le présent ouvrage souhaite rester dans le domaine de la géographie et ne pas intervenir dans celui des militaires, il n’est pas sans intérêt d’emprunter à ces derniers leur définition : c’est l’ensemble des actions, prévisionnelles ou effectives, de défense des intérêts, et qui a "pour objet d’assurer en tous lieux, en toutes circonstances, et contre toutes formes d’agression la sécurité ; (cette stratégie) pourvoit au respect des alliances, des traités et des accords internationaux". Cette transposition de l’ordonnance française du 7 janvier 1959 définissant la défense nationale est parfaitement applicable aux relations économiques. La stratégie est "l’art de conduire dès le temps de paix toutes les forces d’une nation : elle dépasse, domine, coordonne et discipline toutes les stratégies particulières" (amiral Castex). Et dans la perspective ici retenue des échanges entre les différents pays, on est conduit à concevoir toute une gradation : stratégie économique, politique, diplomatique, et enfin, militaire ; la défense des intérêts des nations passe par cet enchaînement.

Il faut y ajouter une interprétation mondialiste des problèmes de l’économie, générale ou maritime. Les nations, même si elles n’accèdent qu’à une médiocre puissance, sont aujourd’hui largement ouvertes sur le globe, c’est-à-dire sur l’ensemble des océans. Leur commerce extérieur devient facilement universel, et s’étend à des partenaires qui pensent aussi leurs problèmes à l’échelle universelle : l’économie devient la géoéconomie, c’est-à-dire qu’elle doit être conçue à la dimension de toute la terre. De même doit-on envisager une géopolitique et une géostratégie, celle-ci étant l’ensemble des comportements de défense aux plus vastes dimensions, et avec la plus grande variété des moyens d’action. Évidemment, les aspects en sont variables selon les pays ; de multiples exemples en seront donnés dans ce livre.

3. Poser ainsi les problèmes, c’est privilégier l’éclairage des situations conflictuelles

Les situations conflictuelles existent : on ne peut les ignorer ni refuser de les étudier. Certes, on ne peut négliger les ententes et accords, qui peuvent d’ailleurs avoir un objectif d’opposition à des rivaux ou à des adversaires communs ; mais défendre des intérêts revient souvent à s’opposer.

La vie économique est fréquemment au cœur des conflits contemporains : c’est là un constat de banalité. De 1945 à 1985, ont éclaté quelque 155 guerres "marginales", c’est-à-dire dans lesquelles les grandes puissances ne se sont pas affrontées directement (L. Freedman, 1985). ces conflits dits "de faible intensité" ont eu lieu dans leurs zones d’influences. plutôt que de mettre en œuvre leurs propres forces, elles ont usé de moyens indirects, tactiques ou stratégiques, dans lesquels, le plus souvent, les raisons ou les prétextes économiques ont été mêlés aux motivations politiques : protectionnismes, contingentements, interdits, interventions des multinationales…

De tels conflits continuent à se développer et peuvent prendre une forme ouverte. Dans les relations commerciales, ils peuvent se traduire par une interdiction d’échanges, comme ce fut le cas des décisions prises dans le cadre du Cocom (Comité de Coordination pour le Contrôle des Echanges Est-Ouest) lorsqu’il était en plein fonctionnement. Ils peuvent aussi prendre l’allure de sanctions économiques, comme la cessation des livraisons de céréales à l’Urss lors de l’invasion de l’Afghanistan ; ou encore imposer des mesures d’embargo, comme pour l’Afrique du Sud en 1977, etc. Utilisés comme arme alimentaire, ces interdits peuvent avoir des effets dramatiques. Ils peuvent aboutir à des réactions brutales jusqu’à un niveau d’intervention militaire.

L’océan et ses marges sont le plus souvent mêlés à ces comportements conflictuels. Ils le sont comme vecteurs, c’est-à-dire moyens de transmission : l’acheminement par mer est fréquemment inévitable, et de toute façon le moins onéreux. Ils le sont aussi comme une cause de conflit quand la liberté de navigation, ou de présence du pavillon, est remise en cause ou lorsque la prééminence d’une nation s’impose de façon trop forte sur tel secteur ou tel passage nécessaire. Ils le sont comme moyens de surveillance ou de contrôle de l’expansion des nations dans les mers bordières, ce qui sera clairement montré pour l’Asie du Sud et du Sud-Est. Puis lorsque les rivalités s’avivent, ils le sont comme espace de manœuvre, puis d’intervention des forces navales, ce qui s’accompagne souvent d’un usage massif de flottes marchandes : la guerre du Viêt-nam n’eût pas été possible sans l’apport abondant de cargaisons par navires civils. Enfin, ils le sont comme milieux discrets ou secrets d’où peuvent surgir à tout moment, et en tous endroits, l’argument de la dissuasion nucléaire.

Les rapports entre l’économie maritime en particulier dans le domaine des transports et la géostratégie des océans sous toutes ses formes sont donc étroits. Cela fut vrai dans le passé avec les nuances inhérentes à l’histoire. Cela demeure évident aujourd’hui. Cependant, ces rapports évoluent avec une rapidité exceptionnelle, ce qui oblige à aborder d’une autre façon ces réflexions préalables.

II - LES BOULEVERSEMENTS D’UNE FIN DE SIÈCLE

Schématiquement, on peut dire de la géostratégie des océans qu’elle est l’ensemble des mesures convergentes prises par les nations ou groupes d’états pour assurer la défense de leurs intérêts sur mer. Cela implique :

- un certain complexe international dans lequel s’inscrivent ces mesures, et qui influe sur leur choix et leur application ;

- une définition de ce que sont les intérêts à défendre ;

- une réflexion sur la capacité d’intervention de ces nations et sur ce que signifie pour elles les notions de souveraineté et d’indépendance ;

- une analyse de l’audience que les actions entreprises peuvent avoir sur l’opinion internationale, près des politiques, et aussi aujourd’hui près des masses.

Il sera tenu compte de ces divers points de vue dans les chapitres de cet ouvrage ; mais quelques remarques préliminaires sont sans doute nécessaires afin d’esquisser des cadres de réflexion.

1. Dans le contexte international : les perturbations consécutives à l’effondrement de l’URSS

La désorganisation de "l’ordre" soviétique entre l’arrivée de M. Gorbatchev (1985) et celle de B. Eltsine (1991) marque, on le sait, la fin de la polarisation simplificatrice de la conception du monde ; il n’est plus possible de raisonner en terme d’équilibre, même de la terreur ; l’avantage de la dissuasion comme rempart contre la guerre s’estompe. Trois certitudes antérieures s’effacent : celle que l’Urss serait irréductible dans l’imposition de la révolution socialiste mondiale ; celle de la bipartition de l’Allemagne qui a conditionné toute la politique en Europe, à l’Ouest comme à l’Est ; celle de l’opposition des deux blocs comme caractère structurant des grandes stratégies internationales, en particulier sur les océans. L’équilibre des forces se trouve rompu ; mais des risques militaires demeurent, sérieux et graves, et d’autres dangers, masqués par l’ombre des Grands, commencent à apparaître au grand jour : l’affaiblissement politique et doctrinal du régime de Moscou ouvre la possibilité de nouvelles évolutions et de nouveaux conflits dans les marges de ce que furent les blocs.

Une nouvelle architecture politique et diplomatique se met en place. Le containment, qui a été la pierre angulaire du comportement américain, n’a plus à l’égard des tendances moscovites la même raison d’être ; il n’est pas sûr qu’il ait totalement cessé d’exister : trop d’oppositions, aux intérêts des États-Unis demeurent, que, de quelque façon, ceux-ci cherchent à contenir. De plus, l’ère du socialisme et du communisme n’est pas close : ces doctrines demeurent sous forme larvée dans leurs aspects soviétiques, active sous d’autres aspects, dont chinois ; il nous faudra répéter que 40 % de l’humanité vivent encore sous régime socialiste, direct ou atténué, et dans bien des pays, les partis qui en avaient accepté l’obédience ont ni intégralement disparu, ni totalement renoncé. Au total, la désorganisation de l’Urss a modifié les perspectives stratégiques dans de nombreux secteurs maritimes autant que terrestres : Méditerranée orientale, mer Rouge, golfe Persique, océan Indien, etc. ; mais elle a laissé des séquelles que l’on s’est parfois ingénié à ignorer, empêchant de garantir formellement le retour à une situation de paix durable.

Le triomphe des libéralistes, et plus spécialement des États-Unis, a fait penser transitoirement à l’instauration d’un nouvel ordre mondial sous l’autorité morale de l’Onu. Bien des événements, qui ont une large signification océanique (conflit contre l’Irak, aide humanitaire en Somalie, affaire Yougoslave…), ont jeté un doute sur la réalité des faits et sur le prestige de cette grande organisation au sein de laquelle la nouvelle Russie a beaucoup de peine à retrouver un rôle à ses réelles dimensions politiques et surtout militaires.

Par conséquent, il est banal de dire que l’effondrement de l’Urss a créé des perspectives neuves, sans qu’on puisse garantir que le contenu d’une géostratégie générale des océans en soit réellement simplifié et allégé. De nouveaux problèmes surgissent, et ce dans les divers domaines où cette stratégie puise ses racines.

2. Une partielle remise en cause des structures de l’économie mondiale

Non sans rapport avec les éléments que nous venons d’exposer, une remise en question des rouages de l’économie mondiale est entraînée par les conceptions triomphalistes du libéralisme, libéré de son opposition idéologique au système soviétique. En réalité, bien des mécanismes commencent de fonctionner dans les années 70.

A partir de 1973, le marché et les transports de l’énergie connaissent une série d’aléas dont le poids est énorme dans les politiques économiques et maritimes. Le mouvement de délestage, hors du territoire national des Pil, des industries lourdes, polluantes, exigeantes en espace ou en main d’œuvre bon marché, est clairement apparu autour de 1970, quand le Miti japonais commence à en faire un des principes de sa politique d’investissement. Les réseaux de production reposant sur des sociétés internationalisées se multiplient, sociétés dont les sièges sont en pays libéraux, et qui colonisent d’une manière nouvelle les pays en développement. Les grandes nations industrielles étalent leurs marges de fabrications sur des pays étrangers, à l’échelle des continents (l’Urss à l’égard de l’Europe de l’Est) ou des océans (l’Asie orientale, y compris ses archipels). La globalisation des marchés de matières premières et de produits fabriqués, ainsi que la recherche d’une main-d’œuvre de connivence livrent le monde aux préoccupations pluri-nationales ; il en résulte une dénationalisation partielle des intérêts à défendre.

La marine marchande elle-même obéit à des incidences semblables. La répartition des navires entre les pavillons de libre immatriculation (260 MTpl, soit 39 % du tonnage mondial) constitue aussi et d’une certaine façon une dénationalisation des flottes ; la légère croissance de celles-ci, dans la décennie écoulée (6 %) est due pour l’essentiel à l’apparition de nouvelles marines dans le Sud-Est asiatique. Dans le même temps, celles, officielles, des pays traditionnellement maritimes connaissent des crises graves, provoquant un déplacement des centres de gravité dans la gestion de la mer. De plus, de nouveaux processus de croissance apparaissent, s’appuyant sur des mouvements d’intégration commerciale (Asean) ou économique, ce que montre bien le processus de développement markovien des Npi (voir chapitre I, le modèle nippo-asiatique ).

Ces derniers pays mis à part, la période des difficultés 1973-1994 est néfaste pour les Pvd, et notamment ceux d’Afrique. C’est un autre aspect de l’évolution des structures antérieures du monde économique. L’instabilité puis l’effondrement durable du prix des matières premières, l’échec des mouvements associatifs des producteurs, même pour le pétrole, conduisent à l’incapacité du plus grand nombre à maîtriser investissements productifs et endettement. L’opinion universelle évolue à leur égard : la phase de réaction tiers-mondiste, culpabilisante pour les anciennes métropoles d’empires, passe progressivement ; l’idéologie anti-impérialiste teintée de marxisme s’affaiblit, non sans conséquence sur les transferts de capitaux et les aides internationales. La Cnuced, qui aura été leur tribune et grâce à laquelle des modifications notables ont pu être apportées à la vie océanique (Code de conduite des conférences, statut des pavillons de libre immatriculation, Convention de Montego Bay…), perd de son prestige ; le Groupe des 77 n’a plus la même audience ; il n’a plus ses leaders tels Mme Morarjee ou Lamine Fadika (cf. chapitre 8). Aussi, la notion de tiers-monde doit-elle être révisée, au moins dans les jugements. elle doit comprendre : les pays les plus pauvres (Ldc), les pays en voie de développement (Pvd), les nouveaux pays industrialisés (Npi). la distinction repose sur les combinaisons de deux critères :

- pays à standard de vie élevé et à richesse vive élevée (pays "neufs") ;

- pays à standard de vie faible, mais à richesse vive forte (Npi) ;

- pays à standard de vie élevée et à richesse vive réduite (Opaep) ;

- pays à standard de vie faible et à richesse vive en plus ou moins grande croissance (Pvd) ;

- pays à standard de vie très faible et sans richesse vive (Ldc).

Au-delà de ces faits d’observation courante, quelques idées-forces sont également remises en cause, qui avaient eu antérieurement leurs conséquences sur le comportement des nations, et sur la vie maritime aussi de quelque façon. On ne croit plus autant qu’autrefois que les investissements et les transferts de technologies aboutissent obligatoirement au développement des régions attardées. On n’est plus réellement assuré que les Pvd rembourseront intégralement leurs dettes ; pour en sauver l’essentiel, la politique du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale se substitue au libre comportement des gouvernements assistés, ce qui est une autre forme de dénationalisation des décisions et des comportements. On ne croit plus que, pour accéder à une production économique active, ces Pvd doivent nécessairement passer par tous les stades qui furent ceux de l’Europe en cours d’industrialisation depuis le XVIIIe siècle. sans doute est-il illusoire de penser que la réussite dans le développement doive résulter de la coïncidence du libéralisme économique et de la démocratie politique. La montée du Sud-Est asiatique, fondé sur d’autres valeurs et d’autres conceptions sociales et culturelles, a fait basculer bien des certitudes. Et cependant, le fait est là, tangible : ce secteur d’Asie et ses marges sont un élément de domination de la vie économique, dont celle des océans, et de la stratégie des mers.

Les deux décennies écoulées sont donc celles de l’ébranlement de fondements anciens. De nouveaux rapports de forces se sont instaurés qui entraînent de nouvelles relations internationales, en particulier maritimes. Du point de vue géostratégique, il faut rechercher de nouvelles conceptions à partir des nouvelles oppositions et rivalités autour des pôles d’échanges et de relations : ces pôles ne sont plus tout à fait les mêmes, ni aussi concentrés qu’avant.

La mondialisation des intérêts des nations et des groupes supranationaux s’accompagne d’une dispersion de ces pôles par entrée sur la scène des océans de nouveaux partenaires. Il faut alors s’interroger sur leur rôle dans un complexe rénové de relations par mer.

3. Y a-t-il remise en cause de l’autorité et de la capacité d’intervention des nations ?

Bien des analystes annoncent sinon l’affaiblissement, du moins la diminution de l’aptitude des nations à mener une politique extérieure, donc océanique, indépendante et d’envergure. Certains faits ci-dessus le laisseraient penser.

J.M. Guehenno (op. cit.) écrit : "… l’idée de nation que l’Europe a donnée au monde n’est peut-être qu’une forme politique éphémère, une exception européenne, précaire transition entre l’âge des rois et l’âge néo-impérial… l’essentiel n’est plus de maîtriser un territoire mais d’accéder à un réseau…". Le développement de la conflictualité à la surface du globe paraît appuyer cette thèse. La guerre froide a été un violent heurt d’idéologies plutôt que d’entités nationales, et a cependant dominé la stratégie universelle. La déstabilisation de nombreux gouvernements par les partis communistes ou progressistes (Amérique centrale, Afrique…) ne reflète dans les motivations profondes que peu d’intérêts nationaux, et elle a remodelé divers secteurs politiques des continents. Dans les conflits actuels, latents ou ouverts, les motivations sont religieuses, linguistiques, culturelles, même si les apparences ou les moyens sont nationaux. D’ailleurs, combien sont hasardeuses les raisons historiques de délimitation des frontières, c’est-à-dire des assises territoriales des nations !

Pourtant, d’autres observations ou analyses valorisent la notion de souveraineté nationale, la première étant la vigueur même des mouvements nationalistes à travers les conflits ci-dessus évoqués. Mais l’argument principal est sans doute la maîtrise de l’évolution mondiale par un petit nombre d’états lesquels imposent leur conception politique et interprètent le monde à travers leur propre structure. parmi eux se trouve le groupe des Sept plus riches pour qui la notion de nationalité est une des raisons de leur réussite économique, politique et militaire. L’entretien de la situation qui est la leur est dans leur force, leur expansionnisme culturel (démocratie, droits de l’homme), leurs convictions du bien fondé d’entités politiques rigoureuses et séparées pour fonder les échanges internationaux et leur capacité à imposer ce qui est leur conception du monde. Or, la participation à la vie maritime est l’un des principaux piliers de leur puissance.

Par conséquent, du point de vue de l’interprétation méthodologique de la notion de géostratégie des océans, une réflexion basée sur les nations demeure pertinente. Pour autant, mais elle ne doit pas masquer l’existence d’autres courants d’intérêts qui peuvent lui être combinés en opposés. Dans les deux cas, elle doit dépasser cette base.

4. L’apparition d’une stratégie des médias

Le rôle des médias comme facteur de modelage des opinions publiques à travers l’intégrité et les modalités de l’information est connu. leur part dans l’évolution soviétique avant et depuis 1985, à travers les canaux divers des pays de l’Ouest, n’a sans doute pas encore été assez mise en lumière. aujourd’hui, il n’y a pas un conflit notable ou dramatique qui ne soit largement médiatisé parce que, dans nos régimes démocratiques, la connaissance de l’évolution du monde est un droit. De plus, le poids des opinions publiques est réel ; elles se sont révélées capables d’infléchir par exemple la politique extérieure des États-Unis. Cela donne tout son sens à l’adhésion de la Russie nouvelle, le 4 juillet 1994, à Entelsat (Organisation Européenne de Télécommunications), ce qui fait que la totalité des territoires de l’ancienne Urss sera couvert par les programmes des télévisions européennes.

Cependant, on sait également que cette médiatisation comporte des risques : elle repose sur un choix des témoignages qui, pour être honnête et objectif, ne peut être que partiel. Elle peut être tronquée pour des raisons valables : "lorsqu’il s’agit d’une guerre engagée… les généraux ont le droit de ne pas tout dire" (général Schmitt à propos du conflit irakien de 1991-1992) ; au pire, elle peut être manipulée. Elle peut être insuffisamment comprise. Le Livre blanc sur la Défense (Paris, 1994, p. 248) en reconnaît le risque : "L’information est désormais au cœur du fonctionnement de nos démocraties… Les pouvoirs publics et les médias peuvent avoir des opinions divergentes de la gravité d’une situation… une surenchère est toujours possible… La réalité des choses peut s’en trouver totalement faussée : les exemples récents en sont fréquents".

Cela signifie qu’il y a une géostratégie des moyens d’information et de leur utilisation et que de diverses façons, elle touche particulièrement le domaine maritime. En effet, l’expérience montre que dans la plupart des pays du monde, ce domaine est insuffisamment connu et maîtrisé par l’homme de la rue. Les professionnels des médias en fournissent eux-mêmes témoignage, parce qu’il y a une technologie, un langage, des traditions, une mentalité spécifique des marins. On ne comprend pleinement la mer que lorsqu’on la vit. On a pu en profiter parfois pour pratiquer une rétention des nouvelles ou des connaissances : dans ce milieu immense et brumeux des océans - comme ailleurs, et parfois plus qu’ailleurs -, l’essentiel est ce que l’on ne dit pas, ou ce qu’on ne sait pas (cf. chapitre I, 2e partie).

Ainsi les aspects maritimes de l’effondrement de l’Urss n’échappent pas aux journaux quotidiens mais ils ne sont abordés, sauf dans quelques revues spécialisées, que de façon incomplète et souvent à travers les seules données du spectaculaire (cf. chapitre II). ils sont pourtant aujourd’hui parmi les principales problèmes posés par la Russie dans ses efforts de rétablissement d’une autorité politique et militaire qu’on cherche à lui mesurer.

Évidemment, une grande obscurité demeure dans la connaissance des faits qui relèvent des relations océaniques, et il faudra bien tenter d’y remédier dans les chapitres qui suivent : puissance et rôle militaire du réduit d’Okhotsk, signification de la réorientation des pays de l’Europe de l’Est, contenu conflictuel des mers de Chine, signification politique nouvelle de la Route maritime sibérienne, etc. Ces lacunes font aussi partie des problèmes d’interprétation de la géostratégie universelle des mers : elles en limitent la portée, mais en rendent plus passionnante l’élaboration.

 

 

III - CONCLUSION : ORIENTATION POUR L’ANALYSE D’UNE GÉOSTRATÉGIE DES OCÉANS

1. Le poids de la dernière décennie du siècle

L’effondrement des tendances que représentait l’Urss, consacré par l’élection de B. Eltsine en 1993, est un tournant dans l’histoire politique du monde. sans aucun doute, il demeurera en Russie des courants sous-jacents de l’ordre socialiste ancien, mais dès à présent, l’on dispose d’assez de recul pour déceler quelques perspectives nouvelles. Elles éclairent souvent différemment les attitudes de bien des nations dans le domaine maritime.

De nouveaux problèmes se sont posés ou apparaissent plus clairement. ce sont ceux de la montée de la Chine et de la participation sans cesse plus large d’une Asie libérée du poids de l’Urss, mais pas totalement de celui de la Russie. C’est également celui de l’imposition systématique du libéralisme économique et de la démocratisation dans la politique de nations qui n’en ont peut-être pas les préalables culturels. ce sont encore de nouvelles oppositions d’intérêts dans la conquête des marchés pour lesquels les flottes sont le principal instrument d’intervention. ce sont enfin les problèmes de frontières en mer, avec l’étonnant développement de l’offshore et les discussions autour des principes de la Convention de Montego Bay et du nouveau droit de la mer.

En conséquence, de nouveaux types de conflits apparaissent ; d’autres demeurent possibles, dans lesquels l’équilibre de la terreur n’intervient plus comme garantie d’une ultime sagesse… ou pas de la même façon ni dans le domaine du seul nucléaire. Le rôle et les modes d’utilisation des forces navales s’en trouvent modifiés, mais le vieux principe demeure : la mer appartient à qui sait la dominer, et ce savoir n’est pas seulement militaire. Cela entraîne de nouvelles donnes dans la recherche de la maîtrise de l’horizon marin. Et sans doute de nouvelles phases se préparent-elles : selon H. Coutau-Bégarie, jusqu’en 1960, l’Ouest a imposé sa suprématie ; dans les années 70, ce fut la montée en puissance soviétique ; dans les années 80, le réarmement naval américain reconquiert la domination ; 1989-1990 consacre le repli de la marine russe, et une certaine déflation de celles de l’Ouest. Que sera la phase de la fin du siècle ? Celle d’un développement massif de l’Asie et de toutes ses tendances ? Ce qui montrerait que l’argument final dans l’Histoire, c’est le poids des hommes, des grandes masses humaines.

Cependant, force est de s’interroger : ne reste-t-il rien des risques antérieurs ? Les pays qui constituaient les anciens blocs, dont les héritiers de l’Urss, gardent le sentiment profond d’avoir toujours des valeurs essentielles à défendre : intégrité du sol natal, attachement à la patrie au sens physique et culturel du mot, besoin de garantir ces valeurs par la cohésion stratégique des territoires et de leurs frontières. Il en sera longuement question dans cette étude, parce que cela entraîne des répercussions océaniques. Ni la nouvelle Russie, ni les États-Unis, ni la France, ni la Grande-Bretagne ne sont prêts à renoncer à leurs armes atomiques ; et ce refus n’existerait pas si l’ombre même d’un doute concernant les risques de voir ces valeurs transgressées n’avait cessé d’exister. Or, la réduction de la moitié des capacités nucléaires prévue par les accords Start II (1993) n’empêche pas que l’une de ces nations continuera à être en état de détruire tout ou partie du monde. Or, cette réduction a moins de signification pour les flottes : les forces navales, difficiles à repérer, sont devenues le support par excellence des armes à longue portée et des formes majeures de dissuasion.

Par conséquent, dans cette fin de XXe siècle, et à l’aube du XXIe, la mer demeure un milieu majeur des risques et des conflits. Les stratégies qu’on y peut développer engagent fortement l’avenir. Elles y sont plus discrètes, souvent plus souples, plus subtiles que sur les continents : on peut envoyer un navire, même marchand, sur zone lointaine dans la recherche d’effets que l’on peut graduer, alors que l’on n’enverra pas un régiment sans les plus lourdes conséquences.

Les études de géostratégie peuvent donc apporter un éclairage utile sur l’évolution politique du globe, à condition d’intégrer toutes les dimensions souhaitables et de témoigner d’une largeur d’optique qui doit tenter d’être à la dimension des problèmes à résoudre.

2. De ces réflexions et remarques découlent les objectifs et l’orientation du présent ouvrage

Celui-ci n’est pas une étude de stratégie militaire. Son domaine est l’économie maritime comme étant une des explications de l’attitude des états, évidemment mêlée à d’autres causes en dosages subtils qu’il convient de démêler. Le souhait est de rester à mi-chemin de la géographie océanique traditionnelle et de la gestion des forces navales, de tirer de la première ce qui peut aider à comprendre les causes de la mise en œuvre des secondes. L’ambition est de déceler les motivations qui relèvent de la vie océanique, et par là d’apporter si possible un éclairage complémentaire aux grands problèmes contemporains. L’auteur sait les risques d’une telle ambition et redoute les insuffisances des résultats obtenus.

Si l’on ne connaît pas les accords et les oppositions auxquels la mer est associée, on ne peut percevoir la réalité concrète des relations et des échanges universels, c’est-à-dire, en fait, la participation des états à la maîtrise de l’océan. Cette participation est un aspect d’une politique globale qui risque de devenir difficilement compréhensible. Dans notre monde de puissance technologique et de mobilité des hommes, des idées et des choses, il ne peut y avoir d’appréhension valable du cheminement des nations sans la perception des faits ou des attitudes qui partent de la géoéconomie, accèdent à la géopolitique, et aboutissent à la géostratégie.

De tels faits ou attitudes doivent d’abord être replacés dans le contexte global de la vie des océans (chapitre 1), dans lequel s’inscrivent les évolutions régionales. Celles-ci, qui constituent l’essentiel du travail, sont regroupées ou bien autour des grands espaces marins, ou bien autour des grandes puissances capables de peser à titres divers sur le destin du monde. Ainsi s’explique le plan général du présent ouvrage

*
* *

Nota :

Pour les termes techniques ou les abréviations telles que :

- Mt : millions de tonnes ;
- Ntx : millions de tonneaux (flottes militaires) ;
- Tjb, Tjn : tonnage de jauge brute ou nette ;
- Tpl : tonnage de port en lourd ;
- Pil : pays industriels libéraux ;
- Npi : nouveaux pays industrialisés ou pays industriels en développement ;
- Pvd : pays en développement ;
- etc. ;

se reporter aux tables et lexique à la fin du livre ; de même pour la liste des auteurs cités…

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin